LIVRE XLVI1I
Un pareil langage, chez Danton,ne cachait-il pas une arrière-pensée? On le voit, il est vrai, à deux reprises différentes, prolester de son absolu désintéressement dans la question : par deux fois, il déclare a la tribune qu'il s'est juré à lui-même de ne faire désormais partie d'aucun comité de gouvernement. Mais, malgré cette affectation de sincérité, la suite de ses actes autorise à croire qu'il entendait reprendre, à son profit, le jeu que Mirabeau avait joué jadis à, l'égard de Neckeret de Montmorin : il voulait faire conférer à ses adversaires la plus complète omnipotence, afin de les mieux accabler plus tard, sous le poids d'une écrasante responsabilité.
Quoi qu'il en soit, Robespierre et ses amis éventèrent le piège tendu par Danton. Ils repoussèrent sa proposition, qui fut au contraire appuyée par Cambon et Lacroix, deux autres victimes du scrutin du 10 juillet. Sur leur demande, l'Assemblée prononça le renvoi à l'examen du Comité, donnant ainsi d'avance gain de cause au parti de la résistance.
Le lendemain , Hérault-Séchelles déclarait modestement que ses collègues refusaient les nouveaux pouvoirs qu'on leur offrait; de tous les présents qu'on leur voulait faire, ils ne désiraient retenir qu'une seule chose, l'allocation des 50 millions. La Convention décala que la Trésorerie nationale mettrait cette somme à la disposition du Comité. .
La proposition de Danton, du reste, tendait plutôt à établir un nouveau titre qu'à créer une fonction nouvelle; ce qu'il désirait voir ériger en droit n'existait -il pas
déjà en fait ? La machine politique ne marchait-elle pas avec toute l'énergie, avec toute l'activité que les démagogues autoritaires pouvaient désirer? Nul frottement ne gênait l'action souveraine du Comité. Les ministres, quoique responsables et délibérant en commun, n'avaient plus qu'une ombre de pouvoir; ils n'étaient en réalité que de très humbles serviteurs, des exécuteurs d'ordres sans réplique, les instruments muets et dociles d'un autre Conseil des Dix, mille fois plus inquisitorial et plus tyrannique que celui qui avait si longtemps tenu Venise dans sa main.
Cette organisation, dont la base était un mensonge à peine déguisé, subsista sept mois encore, jusqu'au 12 germinal an II (l*r avril 1794), jour de l'arrestation de Danton et de ses amis. Ce rapprochement est significatif : on n'avait plus à craindre un de ces retours d'audace et de sauvage éloquence, auxquels le redoutable tribun avait habitué ses amis comme ses ennemis ; le titan, fatigué de son rôle amoindri, n'était plus là pour chasser du Comité les pygraées qui avaient pris sa place et s'étaient partagé ses dépouilles.
Le i!i août, Carnot et Prieur (de la Côte- d'Or) furent adjointe au Comité de salut public, pour y remplacer provisoirement Jean Bon-Saint- André et un autre membre envoyés en mission. Le 29, Billaud-Varennes se plaignit de la négligence que l'on apportait à mettre