DOCUMENTS RELATIFS A LA RÉSISTANCE
DU CALVADOS ET DE l'EUEU.
(Voir pages ]23, 133, J37 et 141. j
Un grand nombre de pièces relatives à ces événements ont été imprimées dans les Souvenirs de i 'insurrection normande de M. Vaultier, ou dans les Notices historiques sur ta Révolution dans le département de l'Eure de M. Boivin-Champeaux. Pour éviter à nos lecteurs des répétitions inutiles, nous nous bornerons à reproduire ici quelques documents importants ou inédits, qui jettent un jour complet sur les mobiles du soulèvement et les causes de son insuccès. Ce sont :
1° Trois lettres de Barbaroux écrites au début de l'insurrection et en précisant l'étendue ;
2* Un rapport à la Convention, émané d'un membre de la minorité dissidente du Directoire du département de l'Eure, et postérieur au décret du 13 juin mettant en accusation les administrateurs de ce département. {Voir plus haut, page 119, et le Moniteur des 15 et 1G juin 1793) ;
3* Les pièces principales de la procédure suivie contre Mouchet, juge de paix de la Section de la Fraternité, à l'occasion de l'enquête qu'il avait été chargé de faire dans l'Eure;
h" La proclamation préparée par les commissaires des départements insurgés pour être lue, avant le combat, sur le front des bataillons parisiens ;
5° Trois lettres de Brune, le futur maréchal de l'Empire, vni 30
adressées à Vincent, secrétaire général du Ministère de la Guerre, après la déroute de Pacy.
LETTRES DE BASBABOUX.
« Évreux, 13 juin 1193, l'an II de la République.
Charles Barbaroux, députe par le département des Bouchesdu~Bhône, à son bon ami Bupemt.
» Quelle n'aura pas été ta surprise, mon cher ami, à la nouvelle de mon départ. Vallée t'aura dit comment cela s'était fait, et tu rends assez de justice à mon courage pour penser qu'aucun sentiment étranger aux intérêts de la patrie ne m'a déterminé à cette démarche. Instruit de tous les complots des dominateurs de Paris, j'ai pensé que je ne pouvais les dévoiler parfaitement que dans un pays libre; j'y suis et dans peu je burinerai l'histoire de leurs brigandages.
« Continue, mon cher ami, à servir la patrie. Je crois que le meilleur moyen dans ce moment est de ne prendre aucune part aux délibérations de l'Assemblée. Que tous les amis prennent ce parti et le manifestent hautement, qu'ils le fassent imprimer, qu'ils le proclament dans toute la République. C'est une mesure nécessaire pour rallier les départements, dont plusieurs faiblissent par la pensée, que le côté droit reconnaît l'existence de la Convention et délibère avec la Montagne. S'il y avait un appel nominal, il ne faudrait pas manquer cette occasion pour protester solennellement de la non-intégrité du corps représentatif. C'est à toi qu'il appartient surtout, mon cher Duperret, défaire entendre ces utiles et importantes vérités ; surtout une déclaration, ne fût-elle signée que par trente députés, qui s'honoreront par cette démarche.
« Je voudrais bien que tu pusses déterminer Guadet, Pétion et les amis à venir nous rejoindre. Ils diront que c'est ce qu'on désire à Paris j soit, mais est-il moins vrai qu'ils seront
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NOTES
plus utiles parcourant les départements et y portant la statue brisée de la Liberté pour la relever? Est-il moins vrai que les puissances étrangères, dont les agents sont à Paris, ont intérêt à se défaire des vrais républicains, et que le peuple de Marat, échauffé par lui, pourra bien encore se livrer à la soif ■ du sang, malgré le décret qui nous met sous la sauvegarde du peuple français. Je sais que ce discours trouvera des objections dans ton âme courageuse et dans la détermination de nos malheureux amis; mais au moins acquitte-toi de la commission que je te donne de leur lire ma lettre ; c'est une charge que j'impose à ta bonne amitié. Pétion aime à converser avec toi, Guadet t'aime ; vois-les et sois diligent à me faire passer par la voie de Pamï Vallée, hôtel Bouillon, quai Manquais, tous les avis que tu jugeras importants.
« Tous mes papiers sont à toi comme mes lettres; tu peux tout voir et tout lire; je n'aurai jamais rien de caché, pas même les erreurs de mon cœur, pour un homme de bien comme toi. J'écrirai demain à la partie saine de la députation, pour lui donner connaissance officielle des motifs qui m'ont déterminé à quitter Paris. Bientôt la France entière sera instruite et je ne doute pas de l'approbation de mon département, puisque les Marseillais étaient de cet avis, et m'ont fait tenirl.OOO1*, au nom de Marseille, au moment de mon départ.
« Vois souvent ma mère; elle a besoin des consolations de l'amitié. Elle te fera lire mes lettres ; tu lui liras celles que je t'écrirai. Tu embrasseras tous les amis fidèles à la cause de la liberté; tu salueras les dames Noël et en particulier tes demoiselles et Marion. Dis à Duprat. à Mainvielle, à Durand- Maillane, qu'ils continuent à servir la République avec courage. Il est dans la nature des choses que la vertu triomphe, ou la République n'existerait pas. Les proscriptions, les calomnies n'ont qu'un temps; la vérité seule est éternelle et le moment de la justice n'est pas loin, si j'en juge par les bonnes dispositions dont je suis témoin ici. Le département de l'Eure m'a reçu comme je l'aurais été dans mon pays. Le Nord et le Midi vont se tenir par la main ; ils. se lèvent et la liberté ne mourra pas. Adieu.
« Babbaroux. »
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II ISTOI RlC DE LA TERREUR.
« N'oublie pas l'estimable citoyenne Roland, et tâche de lui donner quelques consolations, dans sa prison, en lui transmettant ces bonnes nouvelles. Pour cela tu pourrais voir son domestique, à la maison au bout de la rue des Cordeliers, ou Champagneux, l'un des chefs des bureaux du ministère de l'Intérieur. »
«. Gaen, le 15 juin 1793.
A Lauze Duperret.
« Je ne suis pas à Caen, je suis à Marseille, mon bon ami ; ce sont des Marseillais que j'entends, et ma surprise est extrême autant que mes espérances sont grandes, malgré les maux que les dominateurs de Paris font à la patrie, de concert avec les puissances étrangères. Ce matin je me suis présenté avec Bergoeing, Delahaye et Duval, à l'administration du Calvados. On nous a fait l'accueil le plus honorable. Quels hommes que ces administrateurs! Un bataillon allait partir pour s'avancer sur Paris; ils se disputaient la gloire de partir les premiers. Ces hommes sont tout de feu, comme toi, et la probité dans cette ville est honorée autant que le crime et l'anarchie y sont abhorrés.
« Auras-tu rempli ma commission auprès de Guadet? Ah! qu'il vienne! son âme oppressée par le sentiment de l'injustice a besoin du spectacle de la belle nature et des sentiments de l'amitié. Qu'il vienne avec Pétion, avec Louvet, avec les autres amis et avec toi. Tu peux te concerter à cet égard avec le bon ami Vallée; il n'y a rien de difficile, quand on veut fortement une chose, et qu'il s'agit de sauver la patrie, en nous sauvant nous-mêmes.
ii Qui te gênerait? Tes filles? mais elles sont avec Marion: mais on peut réunir les femmes entre elles et les envoyer dans le voisinage de Paris et même à Évreux. Quant àGuadet, sa femme, pour laquelle il veut rester, désire qu'il parte; Pétion était de cet avis ; ce sera sans cesse mon refrain. Mais je dois te parler de Louvet. En vérité, son silence afflige tous ses iimis ; dis à sa mère et aux demoiselles Noël de parler aux nièces de M™" Cholet qui viennent assez souvent les voir, et
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NOTES
d'aller ensemble visiter M™ Cholet, qui doit avoir des nouvelles de Louvet. J'en veux absolument recevoir ou je suis malheureux; il pourrait bien venir à Caen et Mme Cholet à Évreux. Nous sommes dix ici, mais il nous manque beaucoup de ceux qui nous sont extrêmement chers et qui pourraient utilement servir la République. Tu auras sans doute encore rempli ma commission à l'égard de M,ne Roland, en tâchant de lui faire passer quelques consolations; elle doit être bien malheureuse, cette respectable épouse du plus estimable citoyen. Ah! fais tes efforts pour lavoir et pour lui dire que les vingt-deux proscrits, que tous les hommes de bien partagent ses maux; puisse ce partage les soulager! Crois-tu qu'on ait le dessein de la garder prisonnière? Je ne le crois pas. Je pense au contraire que sa vertu les embarrasse et qu'ils voudraient la voir éloignée; elle devrait tenter la proposition de rester seulement aux arrêts chez elle.
« Puisse-t-elle bientôt jouir de sa liberté avec nos bons amis. Quelle crise affreuse; mais aussi quelle gloire, si nous sauvons la liberté ! Je te remets ci-joint une lettre que nous écrivons à cette estimable citoyenne. Je n'ai pas besoin de te dire que toiseu) peux remplir cette importante commission. Il faut à tout prix qu'elle tente de sortir de la prison et de se mettre en sûreté.
u Tu iras donner de mes nouvelles à ma mère, à laquelle je n'ai pas le temps d'écrire aujourd'hui. Je t'embrasse, et les amis et les amies, etc., et tes iilles. Buzot, mon cher Buzot, t'embrasse,
« JÎARBAIÏOUX. »
a Caco, là 13 juin 1793.
A Lauze Dupcrret.
u Je n'ai point encore reçu de réponse, mon cher ami, aux deux lettres que je t'ai écrites, l'une d'Évreux, l'autre de Cacn . Ton silence m'afflige, parce que tu sais quel vif intérêt je prends à mes amis. D'ailleurs toute communication est ici interceptée par Paris avec les départements, méridionaux, de
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manière que je ne puis, ni écrire à Marseille, ni en recevoir des lettres; ne manque donc pas de m'envoyer, par le moyen de notre collègue Vallée, le détail des plus intéressantes nouvelles de Marseille et des départements méridionaux, l'état de Paris et celui de la Convention. En vérité, je suis avide de savoir ce qui se fait dans le Midi et quelle est la courageuse conduite des Marseillais.
« Tout va bien, dans les dix départements qui composent la ci-devant Bretagne et la ci-devant Normandie; la liberté n'y mourra pas, car le courage des habiiants y est aussi prononcé que celui des hommes du Midi. Les maux de la patrie ne viennent que des trahisons du Comité de salut public, évidemment dirigé par les puissances étrangères. L'intelligence avec les rebelles de la Vendée est bien constatée, puisqu'on a arrêté à Nantes deux agents du Conseil exécutif, l'un desquels éiait muni d'un passeport pour entrer dans le camp des rebelles, et y était effectivement entré, et d'un cachet aux armes de l'Empire, pour y faire parvenir les dépêches. Santerre n'a été envoyé contre les rebelles que pour leur livrer Saumur et 80 pièces de canon. Partout nous sommes trahis et le centre des trahisons est à Paris; c'est donc à Paris que doivent se rendre les légionsdes républicains, pour donner du courage aux bons citoyens et écraser les factieux.
<t Mais penses-tu, mon cher ami, favoriser cette insurrection des départements contre l'oppression des dominateurs de Paris, penses-tu sauver la liberté en restant à Paris, comme font nos collègues? D'abord les détenus en arrestation souffrent et ne font rien d'utile pour la patrie. Nos autres collègues tantôt se rendent à l'Assemblée ettanlôts'en absentent; tantôt ils délibèrent et tantôt ils refusent de prendre part aux délibérations. Cette conduite versatile égare beaucoup d'esprits dans les départements et perd la chose publique. Non, il ne faut pas délibérer; -mais il faut au contraire protester solennellement de la non-intégrité du Corps législatif. Non, il ne faut pas assister aux séances; mais il faut au contraire sortir de Paris. Mon ami, le retour des députés restés fidèles, dans chacun de leurs départements, est impossible, puisqu'au moyen de certaines communes maratistes, on les
NOTES
arrêterait en route. Quel bien d'ailleurs feraient-ils ainsi divisés et agissant sans aucun concert? Mon avis, celui de nos collègues réunis ici ou à Rennes au nombre de vingt, c'est que vous veniez nous joindre; non pour former une autorité qui ne pourrait exister que dans le cas où la majorité de la Convention se trouverait réunie; mais pour concerter ensemble les mesures propres a sauver la liberté ; mais pour donner à l'opinion des départements un nouveau ressort, en lui présentant une plus grande masse de représentants proscrits, persécutés par les tyrans de Paris. Le Calvados est, de tous les départements du Nord, le plus éloigné de toute attaque, • soit de la part des rebelles, soit de la part des ennemis qui occupent nos frontières, et ses côtes sont dans l'état le plus respectable de défense. C'est un motif de plus pour s'y rendre. Venez, nos collègues, sur cette terre hospitalière, enflammer encore par votre présence le zèle des citoyens; venez, pour donner de nouvelles consolations à vos amis, et pour vous entretenir avec eux de la patrie et toujours de la patrie.
« Cette lettre, mon cher ami, te sera commune avec tous les proscrits, à qui je te charge de la montrer sans perdre une minute, et avec les amis, Chiappe, Vallée, Duprat, Noël et Bresson ; ces deux derniers logent, comme tu sais, dans la même maison que moi. Ne manque pas de les voir. Tu peux encore montrer ma lettre à ceux de nos collègues qui ont ta confiance. Oublie les mouvements mêmes de ton courage et tes anciennes résolutions pour l'intérêt de la République. Ici tes meilleurs amis, les administrateurs, les généraux et surtout les citoyens réunis en société ou en sections n'ont qu'un même avis; il faut que nos collègues se rendent à ce vœu bien prononcé et qu'ils sauvent la patrie. Toutes les mesures sont prises pour effectuer sûrement leur départ.
« Babbap.oux. »
BAPPOUr DE REYNA L , A DM1NISTB ATEUR DE l'eOBE, A LA CONVENTION NATIONALE.
Juin 1Ï93.
« Législateurs,
« Immédiatement après votre décret du 13 de ce mois contre les administrateurs rebelles du département de l'Eure, foi parti pour me rendre à mon poste à Bernay.
« Je suis arrivé vendredi soir à Gisors, ville de ma résidence, et me suis aussitôt transporté à la municipalité, qui aconvoqué le Conseil général pour le lendemain matin; et le lendemain samedi, tous les membres étaient à sept heures a leur poste.
« J'ai instruit l'Assemblée de ce qui se passait; je lui ai communiqué vos décrets contre les départements d'Eure et Calvados, dont le ministre de la justice m'avait donné une expédition officielle. J'ai enfin prononcé un discours analogue aux circonstances, dans l'intention de stimuler le patriotisme de l'Assemblée. Mais elle n'en avait pas besoin : elle a d'une voix unanime manifesté son indignation contre la conduite du département de l'Eure, juré de périr plutôt que de partager ses crimes, et arrêté qu'une députation qui déjà, je crois, a été admise dans votre sein, viendrait vous apporter l'hommage de ses sentiments. Une heure après, la municipalité en écharpe, et escortée de la garde nationale, a pompeusement proclamé vos décrets dans tous les carrefours de là ville.
« La Société populaire a été extraordinairement convoquée . Elle était nombreuse ; un nommé Ladam, membre du département de l'Eure et de cette société, et qui est un des chefs de la révolte, avait écrit à la Société une lettre corruptrice et infâme, tendant à lui faire adopter les projets de rébellion. La séance a commencé par la lecture de cette lettre, qui a excité la plus profonde indignation dans l'Assemblée; elle a arrêté d'une voix unanime que le nom de son auteur serait sur-le-champ rayé de la liste des membres et que, pour la
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prompte réponse qu'il demandait, iJ lui serait envoyé une expédition du procès-verbal de la séance ; ensuite, par un mouvement spontané, elle s'est levée toute entière et a juré fidélité à l'unité et l'indivisibilité de la République, fidélité à la Convention, obéissance à ses décrets, guerre aux traîtres et aux factieux, amitié et fraternité aux Parisiens, dont elle partagera, s'il le faut, les dangers.
« Enfin, une députation de cette Société est à Paris; elle a dû ou doit paraître ici incessamment, pour vous exprimer les sentiments de leurs frères.
« Tel est, Législateurs, l'esprit qui anime les habitants de Gisors que j'ai quitté la même nuit, pour me rendre à mon poste. Je suis arrivé à Andelys dimanche, à 3 heures du matin ; mais le tableau que j'ai à vous donner de cette ville et de son district offre une opposition bien grande avec celui de Gisors.
o Les traîtres persistent dans leur rébellion; toutes les routes des environs d'Évreux sont interceptées et on y arrête vos courriers, ainsi que ce qui n'est pas dans les principes de la révolte ; une force armée est portée jusqu'à Pacy et disposée à abattre le pont au premier besoin. Les grains et farines sont enlevés de chez les laboureurs, pour former des approvisionnements; on s'empare aussi de toutes autres espèces de choses qui peuvent être nécessaires. Vernon est déjà en proie aux horreurs des vexations et des arrestations arbitraires.
« Les administrateurs du district d'Andelys sont en ce moment sous le couteau des assassins; ils sont avertis qu'une force armée doit les arrêter et peut-être faire pis. En ce moment ces malheurs sont peut-être effectués; mais les administrateurs du district d'Andelys ont juré de mourir plutôt que d'abandonner leur poste et de trahir leurs devoirs. Leur position, Législateurs, est d'autant plus cruelle que les intrigues des malveillants ont paralysé leur bonne volonté; le maire et deux ou trois membres de la municipalité, le commandant de la garde nationale sont des traîtres, qui, aidés des autres aristocrates de la ville, rendent nuls les moyens de résistance qu'ils voudraient mettre en usage. L'administration d'ailleurs n'a pas une arme, pas une livre de poudre. Telle est, Législa-
teurs, l'esquisse rapide et bien légère de la position du district des Andelys, que le défaut de temps ne m'a pas permis de tracer avec les couleurs qui leur sont propres. Elle appelle toute votre attention. 11 est temps enfin de vous montrer aux traîtres avec toute la dignité de votre caractère et de les anéantir.
« Reynal, administrateur du département de l'Eure. »>
ni.