CHARLOTTE CORDAY
Depuis six semaines, les deux partis girondins et montagnards étaient en présence. Les départements envoyaient à l'Assemblée des adresses de plus en plus violentes; la Convention y répondait par des décrets de plus en plus acerbes. Des deux côtés on n'osait engager le combat, tout en s'y préparant. La Montagne n'avait pas encore vaincu à Pacy-sur-Eure; elle hésitait sur la conduite qu'elle devait tenir, lorsqu'un événement imprévu vint surexciter tout à coup les colères des démagogues et précipiter le dénoûment.
Le 13 juillet au soir, le bruit se répand dans Paris que Marat vient d'être assassiné. Comment? Par <\xù cet attentat a-t-il été exécuté?
On se rappelle sans doute la revue qui avait eu lieu à Caen, le 7 juillet, et où dix-sept volontaires seulement étaient sortis des rangs de la garde nationale pour entrer dans les bataillons destinés à marcher sur Paris'.
(. Voir plus haut, page 135.
A celte revue assistait une jeune fille obscure et ignorée, qui cachait une âme ardente sous un maintien calme el une physionomie enjouée. C'était Charlotte Corday d'Armont. Fille d'un gentilhomme pauvre, elle avait été recueillie par une vieille parente et élevée dans un des principaux monastères de Caen. Elle avait 24 ans èt n'était jamais sortie de sa province, où toute sa vie semblait devoir s'écouler douce et paisible. Au couvent, elle n'avait cessé de montrer une piété profonde; mais depuis que, chez madame de Brettevîlle, elle avait pu entrevoir un coin du monde et entendre professer les maximes de la philosophie moderne, elle s'était détachée peu à peu des pratiques de la religion. Les querelles qu'avait enfantées la constitution civile du clergé, le mépris où étaient bien vile tombés les prêtres assermentés demeurés seuls en possession des églises, avaient encore accru cet éloignement. L'âme de la jeune 611e s'était repliée sur elle-même. Dans le silence et la solitude, elle s'était mise à lire les auteurs de l'antiquité et les théoriciens révolutionnaires du xvmc siècle. Plutarque était devenu son évangile, Raynal son oracle. Elle se mêlait volontiers aux conversations qui roulaient sur la politique du jour et'y apportait des convictions républicaines bien inattendues chez une jeune fille élevée par des religieuses, vivant dans un milieu aristocratique; seulement, comme toutes les personnes que leur sexe, leur âge et leur isolement semblent condamner à l'impuissance, elle se vengeait de sa faiblesse apparente en employant vis-à-vis de ses interlocuteurs l'arme de l'ironie.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France