LIVRE XLIV
Au fond cette créature modeste et timide était travaillée d'un immense besoin de se dévouer, mais son cœur ne savait où se prendre. Les affections de famille lui avaient manqué ; elle n'avait point connu l'amour et ne devait point le connaître. Ses prétendus sentiments pour le jeune Belzunce, pour Barbaroux, ou pour tout autre personnage de cette époque ne sont que des fables démeniies par les faits. Cette Judith moderne se sacrifia comme sa devancière au salut de tout un peuple. Aucune préoccupation personnelle, aucun vain espoir de renommée ne l'animait. Ses dernières lettres sont là pour l'attester. « Je n'ai jamais estimé la vie, dit-elle dans Tune, que pour l'utilité dont elle pouvait être; je ne demande qu'un prompt oubli à mes amis... » « 0 ma patrie, écrit-elle dans une autre, je ne purs t'offrir que ma vie, et je rends grâces au ciel de la liberté que j'ai d'en disposer1, n
4. La biographie de Charlotte Corday adonné lieu à un grand nombre de publications, soit pendant la Terreur, soit depuis. Nous donnons ici la nomenclature des ouvrages qui ont une véritable valeur historique :
1° Charlotte Corday, par Louis Dubois, 1838; %" Charlotte Corday, par H. Vatel;
3° Mdi ie Charlotte Corday d'Armant, par Gheron de Villiers, 1845;
4° La jeunesse de Charlotte Corday, notice historique publiée par M. Casimir Périer, dans la Revue des Peux Mondes, n* du 1*ravriHS62.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Tous les jours les feuilles, publiques apportaient à Caen des nouvelles affligeantes pour les véritables amis de la liberté. Louis XVI montait sur Pécha fa ud, les Girondins étaient proscrits, Maral dictait ses volontés à la Convention. Par un effet d'optique dû à l'éloignément, ce hideux personnage était devenu pour les provinces le spectre du meurtre et de l'anarchie. Dans son ignorance des choses et des hommes, Charlotte Corday s'était persuadée qu'en immolant Marat, elle frapperait au cœur la démagogie elle-même et ferait disparaître le principal, peut-être le seul obstacle à la réconciliation des partis.
La journée du 7 juillet l'affermit dans sa résolution. Cette lamentable pénurie d'hommes de bonne volonté, cette indifférence de ses compatriotes dans un moment aussi solennel pour le pays révolta son âme libre et fiere. Cette œuvre généreuse de libération, qu'une armée à si grand1 peine recrutée lui semble incapable d'exécuter, elle décide qu'une faible femme saura l'accomplir, et, sans mettre personne dans sa confidence, sans trahir son secret d'un mot ni d'un geste, elle se dispose à devancer à Paris les volontaires normands; elle veut que ceux-ci, en arrivant, trouvent ia capitale débarrassée de son tyran et prête k ouvrir ses portes aux bataillons de la liberté. Elle s'attend à périr des mains de la populace, aussitôt le meurtre accompli j mais elle n'a pas pour elle-même un seul regard de pitié.