LIVRE III
l'émeute, et, à dix heures du matin, l'Assemblée reçut par l'intermédiaire de son président la lettre suivante:
« Monsieur le président, « J'ai l'honneur de "vous donner avis que la tranquiW lité est complète au faubourg Saint- Antoine, et que, comme j'apprends que l'on désire à Paris avoir du mouvement, d'après les bruits que l'on répand, je m'empresse de prévenir l'Assemblée nationale que le faubourg Saint- Antoine ne marchera jamais que contre les ennemis de l'Assemblée, pour laquelle le peuple versera toujours son sang.
« Je suis avec respect, monsieur le président, votre très-humble citoyen... »
Ce citoyen n'était autre que « Santerre, commandant en chef du bataillon des Enfants-Trouvés (faubourg Saint-Antoine 1 ). i>
Une aussi étrange communication excita les enthousiastes applaudissements des tribunes et mérita à son auteur la mention honorable au procès-verbal. Maïs, avant le vote, Boulanger eut le temps d'exprimer l'indignation de ses collègues constitutionnels : « Cela vous prouve* s'écria-t-il , que' M. Santerre dispose comme il veut du faubourg Saint-Antoine 2 . »
L'incident paraissait être vidé et l'on allait revenir a l'ordre du jour, lorsqu'un député de la Dordogne, dont l'histoire ne doit point oublier le nom, Delfau, quoique
\. Nous donnons le texie même de la lettre de Santerre, copiée sur la minule; le Moniteur se contente de la mentionner. 2. Journal des Débals et Décrets, a' 273, p. 243.
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membre du club des Jacobins, déclare qu'il s'est convaincu par lui-même des dangers que présente la célèbre société, et qu'il tient à honneur de se séparer hautement de ses anciens coreligionnaires. « Vous avez chargé, dit-il, votre commission des douze de vous présenter les mesures propres à sauver la chose publique, il en est une que je regarde comme la plus importante de toutes. Ce que les municipalités, les corps administratifs, le pouvoir exécutif, n'ont pas osé vous dire, je .le dirai, moi, je le dirai hardiment, parce que je remplis un devoir sacré. La Constitution est menacée par une aristocratie insolente et par une démocratie séditieuse ; entre ces deux factions sont placés les bons citoyens... La Constitution est achevée, la révolution doit l'être aussi... Les sociétés populaires ont sans doute rendu des services, mais elles ont aussi entraîné des abus... »
Delfau ne peut continuer; il n'a pas exprimé sa pensée, maïs la gauche et les tribunes ont compris à demimot qu'il entend réitérer la dénonciation faite contre la faction jacobine dans la lettre de La Fayette du 16 juin ; c'est à qui criera : « Le renvoi à la commission des douze ! l'ordre du jour ! » La majorité décide que l'orateur achèvera son discours.
« En prononçant un arrêt de mort contre les corporations, dit-il, vous avez oublié la plus dangereuse ; je parle de ces deux cents sociétés patriotiques répandues dans le royaume et dans le centre de Paris ; si elles ne sont point un gouvernement particulier dans l'empire, du moins elles forment une effrayante corporation qui peut perdre l'État. ..
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— « Concluez, concluez! » ditLasource. Mais les autres Jacobins, voulant même éviter la dénonciation, réclament à grands cris l'ordre du jour. Delfau se tourne vers les interrupteurs et les réduitau silence par cette apostrophe : « Il y a bien plus décourage, messieurs, à attaquer un parti puissant, qu'il n'y en a à murmurer contre celui qui l'attaque. » Et il continue :
« Les sociétés populaires sont un monstre politique qui ne peut exister dans un bon .gouvernement. C'est dans leur sein que quelques séditieux, sous le masque du patriotisme, égarent la multitude. C'est là qu'on entend dire que les succès de nos généraux sont plus à craindre que leurs revers, de peur qu'ils ne reviennent avec leurs légions triomphantes rétablir l'ordre enFrance.»
Ici Delfau est encore arrêté. Les tribunes et la Montagne ne peuvent souffrir plus longtemps que l'on ose mettre, pour ainsi dire, eu accusation devant l'Assemblée la trois fois sainte société des Amis de la Constitution et ses sœurs affiliées.
L'ordre du jour est réclamé avec une telle violence, que le président est obligé de le faire voter. Après deux épreuves douteuses, il est adopté. Delfau descend donc de la tribune, et les spectateurs applaudissent à sa défaite. « Ces applaudissements ironiques, dit à l'orateur un de ses amis, vous honorent autant que leurs huées. — Si le courage de dire la vérité, ajoute Mathieu Dumas, est payé par d'aussi indécents murmures, que faisons-nous ici ? 1 »
4. Le discours de Delfau se trouve au Moniteur et au Journal des
Mais à peine le tumulte amené par ces incidents est-il apaisé que se produit une scène d'un autre genre. L'on annonce une députation du faubourg Saint-Antoine, et on lit la lettre que l'orateur de cette députation vient d'écrire au président :
« Monsieur le président, « La force publique de la capitale est en mouvement, on doit en chercher la cause dans la prétendue agitation des faubourgs. Ceux qui voudraient que la tranquillité fût compromise t sont les seuls qui répandent des bruits alarmants; on a reconnu ce matin dans le faubourg Saint-Marceau de ces hommes qui crient le plus contre les événements du 20, excitant eux-mêmes le peuple j ils n'ont recueilli que du mépris. La section des Quinze- Vingts, légalement convoquée, a nommé vingt commissaires pour rendre compte des faits à l' Assemblée-nationale. Ils attendent, ils sollicitent l'honneur d'être admis. Quand on les aura entendus , les vrais agitateurs se repentiront peut-être d'avoir mis en péril le salut de la patrie.
Débats et Décrets; mais !e premier de ces journaux a, suivant son habitude, passé sous silence tous les incidents de la discussion.
Ce discours souleva naturellement le soir même, aux Jacobins, des transports de colère; le nom de l'orateur, inscrit sur les registres de la société, fut rayé à l'unanimité ; le puissant club, se voyant de plus en plus menacé, fit expédier aux sociétés affiliées une circulaire proposée la veille par Lavau. Les Jacobins de province étaient engagés par leurs frères et amis de Paris à accabler l'Assemblée nationale de pétitions, pour obtenir enfin, d'une manière ou d'une autre, la sanction des deux décrets. (Journai du Club, n°* ccxx, ccxxi.)
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