‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. quatrièmeChapitre 16 sur 236 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

d'y siéger; il propose de demander aux Jacobins de vouloir bien prêter leur salle au corps électoral. Personne n'ose s'élever contre cette motion, et il esl décidé que les électeurs iront, en corps, sous la conduite de Collotd'Herbois et de Robespierre, demander une hospitalité fraternelle à la Société des Amis de la liberté et de l'égalité. Celle-ci n'avait garde de repousser une démarchequi témoignait pour elle une si haute estime et qui, par le fait, ta rendait l'arbitre des élections parisiennes.

Le 3 au matin, les membres du corps électoral allèrent procession nellement prendre possession de leur nouveau local; dans le trajet de l'Évêché à la salle de la rue Saint-Honoré, ils eurent à passer sur le Pont-au-Change devant la haie de cadavres que les égorgeurs de la Conciergerie et du Châtelet y entassaient au même moment.

A peine la deuxième séance était-elle ouverte que Robespierre, qui vient de retrouver sa tribune et son auditoire habituels, s'abandonne à ses instincts de proscription. Ce soi-disant adorateur de la souveraineté du peuple ne trouve rien de mieux, pour en inaugurer le culte, que de proposer d'exclure du corps électoral quiconque a été affilié à des sociétés anti-civiques ou s'est avisé de signer une des deux fameuses pétitions des huit mille ou des vingt mille. Celte proposition est adoptée sans conteste, et, à l'instant même, commence l'appel nominal des 900 électeurs1. Chacun d'eux est obligé de venir se placer au milieu de la salle et de déclarer à haute et intelligible

i. Quoique le nombre des électeurs primaires eût été au moins doublé, on ne changea rien au nombre d'électeurs du second degré attribué antérieurement à chaque section et à chaque canton rural.

as

voix si, oui ou non, il s'est rendu coupable d'un acte qui, bien que datant de plusieurs mois, doit, d'après la siugulière décision de l'assemblée, vicier le mandat électoral que sa section vient de lui confier1.

L'appel de son nom paraît à Robespierre une occasion favorable pour se draper, suivant sa tactique habituelle, dans son dévouement héroïque. « Je braverai tranquillement, s'écrie-t-il, le fer des ennemis du bien public et j'emporterai au tombeau la satisfaction d'avoir bien servi la patrie et l'assurance que la France conservera sa liberté. »

Quel moment ce misérable rhéteur choisit-il pour parler de poignards dirigés contre lui ? celui-là même où ses amis et ses collègues de l'Hôtel de Ville remplissent de meurtres sept prisons différentes !

Le k septembre, Collot-d' llerbois et Robespierre furent proclamés à l'unanimité et par acclamation, le premier président, le second vice-président du corps électoral ; Marat, Santerre et Carra furent élus secrétaires. Robes-

4. Cette exclusion fut appliquée séance tenante à plusieurs électeurs. D'autres, craignant d'être atteints par elte ou même seulement discutés, se retirèrent prudemment avant l'appel de leur nom.

Dans une séance subséquente (celle du 8 septembre), des délégués de la section des Axcis vinrent réclamer contre l'exclusion de plusieurs de leurs électeurs qui avaient été accusés d'avoir fait partie du club de la Sainle-Cliapelle. L'assemblée électorale passa à l'ordre du jour sur cette délibération, par le motif, dît le procès- verbal, « qu'elle n'émane pas de la section et n'est que le résultat de l'intrigue de quelques signataires de pétitions anticiviques. »

Voilà, il faut en convenir, une manière commode d'écarter des réclamations embarrassantes.

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pierre dut être profondément blessé de cette préférence accordée sur lui à un vil histrion. Il le fît sentir à ses amis, et le lendemain ceux-ci donnèrent satisfaction à son orgueil en l'élisant premier député de Paris. Danton fut le deuxième, Collot-d'Herbois dut se contenter de la troisième place; Manuel et Biflaud-Varennes vinrent après.

Le mode d'élection établi par la Constituante pour l'élection des représentants était le scrutin individuel; la majorité absolue était nécessaire pour être élu; c'est ce qui explique comment le corps électoral employa vingttrois séances à élire vingt-quatre députés et huit suppléants.

Dans toute assemblée, quel que soit l'emportement des opinions, il se forme nécessairement après quelques jours un groupe d'hommes qui, moins ardents que les autres, se refusent à suivre jusqu'au bout l'entraînement de la masse. Un certain nombre d'électeurs jugèrent les cinq premiers choix suffisants pour donner satisfaction aux ultra-révolutionnaires. Ils résolurent de porter leurs suffrages sur un ancien membre du conseil général du département, qui, l'année précédente, avait été élu à une grande majorité député de Paris à l'Assemblée législative, sur Kersaint, qui ne pouvait être suspect d'incivisme, puisqu'il était un des trois représentants que La Fayette, moins d'un mois auparavant, avait fait arrêter et enfermer à la citadelle de Sedan 4.

Mais cette velléité d'opposition à leurs volontés souveraines déplut vivement aux dictateurs de l'Hôtel de

J. Voir tome III, p. 60.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

SO HISTOtRE DE LA. TERREUR.

Ville. Le candidat inclinait du côté de Roland , de Brissot et autres modérantistes. C'en était assez pour Ini mériter une exclusion formelle et acharnée de la part des amis de Robespierre et de Danton. Ils opposèrent au nom de Kersaint celui de Camille Desmoulins, l'ami intime des deux coryphées de la démagogie.

Depuis six jours que les électeurs étaient réunis, jamais ils n'avaient été si nombreux ; jamais l'animation dans les groupes n'avait été aussi grande; chacun comprenait que le combat qui allait se livrer devait décider de l'émancipation ou de l'asservissement définitif du corps électoral. Le premier tour de scrutin ne donne pas de résultat; maïs Camille Desmoulins a obtenu plus de voix que son concurrent; encore un effort, et le triomphe des ultra -révolutionna ires est assuré. Un de leurs atfidés demande qu'avant de procéder à un second tour, et pour toutes les élections qui vont suivre, on ait la faculté de discuter les titres des divers candidats, ce qui n'avait pas eu lieu pour les cinq premiers élus. Les amis de Robespierre et de Danton exigent que l'on mette immédiatement aux voix cette proposition. Toute discussion est étouffée sous leurs vociférations, et le président Collot-d'Herbois déclare que la motion est adoptée. L'assemblée électorale devient alors un véritable club où les orateurs de la démagogie se donnent carrière pour, aux applaudissements frénétiques des tribunes, vanter leurs amis et dénigrer leurs adversaires. Kersaint1 est l'objet des plus infâmes calomnies» Ca-

1. Kersaint ne faisait pas partie du corps électoral, il n'avait donc

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