COMITÉ DE SURVEILLANCE DE LA COMMUNE DE VERDUN
« Ce joitrd'hui , 23 pluviôse an a de la République française une et indivisible ou la mort, est comparu Nicolas Bourguignon, demeurant dans la commune de Verdun, âgé de quarante et un ans, a dit n'être ni parent ni allié des porteuses de bonbons ; a dit et déposé que, quelques jours après le bombardement de ladite commune, il lui a été ordonné de mettre les chevaux au char de triomphe, pour conduire au camp du tyran roi de Prusse les nommées femme Tabouillotet sa fille, la femme et la fille La Lance de Mongaut, les trois demoiselles Henry, Despondrian , la femme La Lance , qui a son mani émigré, et la Samson ayant accompagné derrière Je char, à pied ; lesquels dénommés ont été au camp du roi de Prusse , à Bras , distance d'une lieue, avec deux chevaux attelés, et beaucoup d'autres qu'il ne connaît pas. Dans ledit char de triomphe, il y avait un panier qui a été pris chez le nommé La Lance de Fromeville ; a dit aussi que le nommé Despondrian, qui a été invité de faire la même partie, a monté sur ledit char, et s'est laissé conduire jusqu'au front de bandière dudit camp, où les factionnaires dit tyran ont fait arrêter ladite voiture; il n'a été permis qu'aux femelles scélérates d'entrer et parcourir dans le camp, et non au scélérat du sexe masculin , pourquoi ledit Despondrian se serait trouvé forcé de rétrograder et de revenir avec ledit déposant...
« Il a reçu l'ordre de retourner au camp prussien pour y chercher Iesdil.es daines ; il dit et déclare qu'il y en -avait monté autant que ledit char pouvait en contenir, et que plusieurs autres l'ont suivi à pied;
«A lui demandé où il a déposé les mêmes personnes, a répondu qu'il les a déposées devant la maison de M. La Lance de Mongaut;
« A lui demandé si quelques-unes de ces personnes ne lui avaient pas donné pour boire;a répondu qu'une seule, nommée La Lance, épouse d'un émigré, lui a donné, un billet de con-
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
494 HISTOIRE Dfc LA TERRRUU.
fiance de la somme de vingt sous, et que les autres n'étaient pas trop généreuses. Voilà tout ce qu'il a dit savoir, y a persisté, et a déclaré ne savoir signer de ce interpellé et a fait sa marque l. »
La procédure ainsi instruite, et le contingent des victimes destinées au tribunal révolutionnaire ainsi complété, le 29 du mois de ventôse an u (19 mars 1794), trente-cinq accusés, dont sept jeunes filles et plusieurs vieillards de soixante-dix et soixante-quinze ans, furent entassés dans des charrettes et quittèrent Verdun sous l'escorte d'un fort détachement de gendarmerie. Mais laissons parler la jeune Barbe Henry dans les mémoires touchants dont M. Cuvillier-Flenry a eu le bonheur de révéler l'existence :
« Le voyage dura quatorze jours et se fit assez gaiement. Nous savions le sort qui nous était réservé, et cependant nous n'en étions pas plus troublées. Mous étions paisiblement résignées à tout ce que le Seigneur permettrait.
« Les gendarmes, pendant la route, se conduisirent envers toutes les prisonnières avec autant d'égards et d'humanité que la crainte de se compromettre et de nous compromettre nousmêmes le permettait. Quelquefois, lorsqu'ils étaient assurés qu'aucun danger ne nous menaçait, ils nous laissaient sortir
1. Trois faits très-importants sont constatés par cotte pièce même, où le cynisme du temps éclate à chaque ligne et où l'on voit percer aussi le dépit qu'inspira au sieur Bourguignon le peu de générosité dc3 porteuses de bonbons, comme il les appelle; 1° La visite incriminée eut lieu plusieurs jours iipn'js L.; boiiilunlijmi.-tit. , en qui di'iuouii''.:- qui': eu ne fut ;i;is uni: démonstration faite au moment de la prise de possession des Prussiens; 2° Cette visite n'était qu'une partie de campagne, comme le témoin le dit lui-même et il fallut toute l'imagination de ceux qui interrogeaient le sieur Bourguignon, pour transformer en un char de triomphe un chariot attelé de deux chevaux, monté par sept femmes et un homme; 3" La venue de ces dames était si peu attendue et Ht si peu d'effet que le factionnaire du tyran prussien les arrêta à l'entrée du camp et les fit sans plus de cérémonie descendre dans la boue sans que personne s'occupât d'elles.
Le réalisme du fait en lui-même est loin de répondre à la description qui! certains historiens nous ont faîte dû eus jeuntis filles par6;s de robes de fPtc et allant processionnellement jeter des fleurs sous les pas du roi de Prusse à son entrée dans la ville; mais il prouve d'autant mieux la parfaite innocence de la visite.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
NOTES
pour nous délasser de la fatigue que nous occasionnaient les cahots des chariots sur lesquels nous étions montées. Comme tous les jours on en changeait, nous ne trouvions jamais de paille pour nous asseoir. Quelques- un es étaient assises sur les petits paquets qui renfermaient le peu de linge que nous avions emporté; mais les autres étaient obligées de rester droites et seulement appuyées sur les côtés des chariots. Cependant nos conducteurs faisaient ce qu'ils pouvaient pour nous"; mais tout le monde sait qu'en Champagne, il est difficile de se procurer du fourrage, surtout au printemps. »
A Sainte-Menehould, des officiers d'un régiment de carabiniers, parti la veille de Verdun, voulurent délivrer les prisonniers; il y eut une escarmouche, à la suite de laquelle quelques militaires furent pris, mais relâchés ensuite par les gendarmes , sur la prière des prisonniers.
A leur arrivée k Paris, les trente-cinq accusés furent conduits directement à la Conciergerie. On enferma les (rois sœurs Henry, madame de La Lance et deux autres dames dans un cachot où il n'y avait que trois bois de lit fixés dans le mur avec une couverture et une paillasse pour chaque lit. Le lendemain, elles purent à leurs frais se procurer un matelas. Elles passaient leur temps en prières, et, quand elles étaient conduites dans le préau, elles y trouvaient de nombreuses compagnes d'infortune dont les unes venaient de perdre un père, les autres un mari, des enfants, d'autres une famille entière.
RioulTe, dans les Mémoires d'un Détenu, parle de l'effet que produisit l'apparition de ces belles jeunes filles dans le sombre préau de la Conciergerie; maïs beauté, jeunesse, enjouement, tout devait être abattu sous la terrible faux du tribunal révolutionnaire.
Suivant l'usage , tous les accusés comparurent d'abord devant un juge du tribunal. Leur interrogatoire ne fut pas long. Les juges étaient trop pressés pour se perdre dans des questions qui auraient pu les conduire plus loin qu'ils ne l'auraient voulu ; il fallait remplir une formalité, on la remplissait en cinq minutes, et tout était dit.
Voici l'interrogatoire de la jeune Barbe Henry ; tous les autres sont presque identiques. Les reproduire ne serait qu'une fasii-
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
(lieuse répétition-, que l'on se souvienne que la jeune fille interrogée n'avait que quinze ans et demi au moment du prétendu crime qui l'amenait devant le sanglant tribunal.
« — N'avez-vous pas, par vos intrigues , forcé les autorités constituées de la garnison à rendre une place de guerre aux ennemis de la France?
« — Non.
« — Depuis la prise de la ville, ne vous êtes-vouspas transportée au campement, pour féliciter les ennemis de leurs succès et leur offrir des dragées?
« — j'ai été au camp par pure curiosité. J'ignore si on y a porté des dragées , mais je n'en ai vu aucune.
« — Avez-vous fait choix d'un conseil?
« — Non. »
bt le juge interrogateur donne à Barbe Henry pour conseil Chauveau Lagarde, l'un des défenseurs de la reine.
Les trente-cinq accusés qui comparurent le 5 Iloréal an n (26 avril 1796) devant le tribunal révolutionnaire peuvent se diviser en six catégories.
1° Sept jeunes filles1, qui donnèrent ainsi qu'il suit au président Dumas, leurs nom, prénoms et âge (naturellement leur âge lors de leur comparution devant le tribunal, non celui qu'elles avaient au moment de la prise de Verdun.)
Suzanne Henry, âgée de 26 ans.
Gabrielle Henry 25 ans.
Barbe Henry. 17 ans.
Anne Waltrin 25 ans.
Henriette Waltrin 23 ans.
Hélène Wattrin 22 ans.
Claire Tabouillot 17 ans.
Six d'entre elles étaient orphelines de père et de mère ; la septième, Claire Tabouillot, avait perdu son père; sa mère était assise près d'elle sur le banc des accusés.
1. Riouffe, dans ses Mémoires, parle de quatorze jeunes filles ; il confond le nombre des jeunes filles avec le nombre total des Tommes comprises dans cette affaire.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
NOTES
Les trois sœurs du nom de Henry étaient filles de l'ancien président du bailliage de Verdun; M,le Tabouiilot, du procureur du roi près le même bailliage, et les trois demoiselles Wattrin, d'tm ancien officier;
2° A côté d'elles comparurent :
La tante des jeunes demoiselles Henry, la dame La Lance de Mongaut, née Henry, âgée de soixante-neuf ans;
La mère de la jeune Tabouiilot, âgée de quarante-six ans;
Françoise Herbillon, âgée de cinquante-quatre ans, veuve du sieur Masson, procureur en la maîtrise des eaux et forêts de Verdun;
Ëlisabeth Dauphin, âgée de cinquante-six ans, veuve du .sieur Brigand, capitaine des grenadiers de France;
Angélique Lagirousière, âgée de quarante-huit ans, fille du sieur Lagirousière, ancien prévôt de campagne 1 ;
Thérèse Pierson, femme Bestel, âgée de quarante et un ans, cordonnière ;
Marguerite Croutte, âgée de quarante-huit ans, qualifiée d'horlogère dans l'acte d'accusation. (Dans les pièces citées plus haut, on peut facilement voir quel était le véritable état de cette malheureuse.)
3° La troisième catégorie comprenait quatre accusés qui étaient nominativement désignés, dans le décret du 9 février 1793, comme s'étant rendus coupables du crime de lèsenation. C'étaient :
De Neyon, âgé de cinquante-sept ans, lieutenant-colonel du 2e bataillon de la Meuse qui, sur l'ordre du conseil défensif et à la demande des autorités constituées, avait signé la capitulation ;
Grimoard, âgé de soixante-dix ans, ancien colonel d'un régiment provincial de l'artillerie de Metz, qui avait paru dans les rues de Verdun avec la cocarde blanche ;
Lamelle, âgé de quarante-sept ans, avoué;
Barthe, âgé de soixante ans, juge de paix.
i . Plusieurs écrivains ont émis des doutes sur l'âge exact de M"1" <le la Girousière ; le Moniteur et le Bulletin du tribunal révolutionnaire disent dix-huit ans, la liste des guillotinés indique quarante-huit. ans. Vérification faîte sur lc.= pièces (te In procédure, c'est ce dernier chiffre qui est exact.
HISTOIRE Dli LA THRREUti.
Ces deux derniers, avant 1789, avaient été receveurs, l'un des tailles, l'autre de l'octroi de Verdun, et avaient été adjoints à la municipalité conservée en fonctions par arrêté du gouverneur prussien.
U° La quatrième catégorie réunissait cinq ecclésiastiques également désignés, dans le décret du 9 février, comme criminels de haute trahison , pour avoir repris leurs fonctions curiales, quoique prêtres insermentés :
Lacordiêre, âgé de cinquante-neuf ans, doyen du chapitre de la cathédrale ;
Colloz, âgé de soixante -douze ans, ancien bénédictin, prieur de Saint-Héry;
Guillaume Lefèvre, ancien bénédictin, âgé de soixantedeux ans;
Herbillon, âgé de soixante-seize ans, curé de Saint-Médard; Gossuin, âgé de soixante-neuf ans , chanoine de la Madeleine.
5° La cinquième catégorie se composait d'un capitaine de gendarmerie et de cinq gendarmes, compris par une désignation générale dans le décret du 9 février, comme ayant continué leur service pendant l'occupation de Verdun par les Prussiens. Ces militaires avaient vu la municipalité, les tribunaux, l'administration du district rester à leur poste; ils étaient restés au leur, avaient fait de la répression pour le compte du vainqueur, comme ils en avaient fait auparavant pour le compte des autorités républicaines. Depuis, ils avaient servi pendant dix-huit mois à l'armée de la Moselle, et en avaient rapporté des certificats de courage et de civisme émanés de leurs supérieurs militaires ; bien plus , ils pouvaient présenter une absolution en règle à eux délivrée par les jacobins de Verdun '. L'un
1. L'acte d'absolution dont se prévalaient ces malheureux gendarmes toit ainsi conçu :
i.ibeuti';, égalité, ftwIteh nité ou i.s mort.
. !m société populaire, jacobine et réooluliûimaire de Verdun au représentant, du peuple Mallarmé, a Citoyen rcpréscnmnt, u Les gi-iuhirmes de Verdun, en exercice lors de h reddition do Verdun,
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
NOTES
d'eux, Thuillenr, invoquait même le verdict d'un jury d'accusation qui l'avait déclaré innocent du fait qu'on luj imputait. Tout cela Tut inutile; les soldats, victimes de l'obéissance passive, furent englobés avec leur chef dans une accusation que, dans leur naïveté, ils ne pouvaient encore comprendre, même devant le redoutable tribunal.
A l'appel de leurs noms, ils déclarèrent se nommer : Pellegrin, âgé de cinquante-deux ans, capitaine de gendarmerie;
Thnilleur, âgé' de soixante et un ans, brigadier; Joulin, âgé de trente et un ans, gendarme; Milly, âgé de trente et un an, gendarme; Bedelon Leclerc, âgé de cinquante-deux ans4 gendarme; Girard Desprez, âgé de cinquante ans, gendarme. 6° La sixième catégorie renfermait six individus non désignés dans le décret du 9 février 1793, à savoir :
Perrin , âgé de cinquante ans, droguiste, considéré comme
nous ont adressé une pétition dans laquelle ils invitent la société à réclamer leur prorapt jugement.
« Ils demandent d'être traduits plutôt au tribunal do Saint-Miliiel qu'ait tribunal révolutionnaire de Paris. Après bien des discussions, toutes en leur laveur, la société s'est levée par un mouvement spontané, et, au milieu des acclamations dont le peuple a fait retentir les voûtes du temple de la liaison, elle a arrêté que tu serais invité à accorder a ces citoyens l'objet de leur demande.
« Parmi les raisons qui concourent toutes à prouver leur innocence, nous pourrions te dire que, n'étant point compris dans la capitulation de la place, ils ont été forcés de rester a leur poste et par conséquent exposés a toute la fureur du despote prussien.
» Ainsi tu vois. Représentant, par le témoignage flatteur que le peuple verd lui ois rend aux accusés, qu'ils n'ont été que malheureux, oui, malheureux, d'Avoir i':f/' ontraims ilo plier ^ous l'infâme joug, et ce sous peine de mort.
« L'opinion publique se répète partout pour attester leur innocence. D'après cet exposé nous t'invitons, au nom de l'équité qui dirige toutes tes démarches, a autoriser le tribunal de SainMMihicl â connaître de l'affaire des gendarmes nationaux.
•i Salut cl fraternité.
Bmi.i.k, président; Diruivwm, secrétaire; Cuii.i.ot, archiviste. »
HLSÏ01HK DE LA TEKKKUK.
le chef île l'attroupement qui s'était formé devant la maison commune pour demander la reddition de la ville;
Daubermesnil, âgé de soixante-quinze ans, major de la place de Verdun, qui avait continué son service pendant l'occupation -,
Croyer, âgé de cinquante-quatre ans, ouvrier d'artillerie, qui était accusé d'avoir montré des sympathies très-vives en faveur des Prussiens;
Enfin François Fortin , âgé de quarante-troisans, marchand ;
Chotain, âgé de trente et un ans, perruquier;
Petit , âgé de cinquante ans , vigneron. ■
Ces trois derniers individus avaient été ajoutés à la fatale liste, en compagnie de la fille Croutte, par le représentant du peuple Mallarmé. Le délit qui leur était reproché était, comme celui de cette malheureuse prostituée, d'avoir montré des sentiments et tenu des propos anticiviques.
Le Bulletin du tribunal révolutionnaire, ce journal rédigé par les bourreaux ou du moins sous leur inspiration, ne fournil aucun détail sur les faits qui se passèrent à l'audience du 5 floréal. On n'y trouve que le réquisitoire de Fouquier-Tin ville.
Le public de ces effroyables assises était blasé sur les tragédies qui tous les jours se jouaient sous ses yeux; des vieillards, des femmes, des princesses , des reines avaient passé successivement à la barre du tribunal pour être insultés et condamnés par les Hermann, les Dumas, les Fouquier-Tinville. Mais un essaim de jeunes filles belles, naïves, serrant dans leurs bras leurs mères, leurs parents, entrelaçant leurs mains de peur que la mort ne vînt les séparer, avouant ingénument ce qui pouvait être à leur charge, s'efforçant de prendre pour elles ce qui pouvait inculper leurs sœurs ou leurs compagnes; voilà ce qui ne s'était pas encore vu, voilà ce qui émut jusqu'au fond du cœur, ce qui remua jusqu'au fond des entrailles les plus féroces des spectateurs !
Seul , le procureur de la guillotine ne put être touché par tant de grâce, de dévouement et de générosité. Sur l'explication donnée que le prétendu char de triomphe n'était autre chose qu'une grande charrette destinée à la rentrée des foins et au transport des fumiers, Fouquier-Tinville s'écria : « Eh bien! en appréciant à leur juste valeur les femmes rampantes montées
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
NOTES
dans leur voiture à fumier, je dis que jamais cette charrette n'en voitura autant que lorsque ces femmes allèrent visiter le tyran.»
Mais cette accusation, si peu fournie de preuves pour les autres jeunes filles, tombait d'elle-même pour les trois demoiselles Wattrin; car l'une d'elles n'avait pas paru au camp, et ses deux sœurs y étaient allées un autre jour que les demoiselles Henry et Tabouillot ; leurs compagnes de route n'avaient pas été inquiétées. Restait seulement pour elles l'accusation d'avoir donné quelque argent à un ami dans la détresse. Cet ami était, il est vraif émigré; il était rentré un instant sur le sol de la patrie, ces jeunes filles pouvaient ignorer qu'il fût sous le coup de la loi de proscription édictée par l'Assemblée législative. On n'avait contre les accusées que leur aveu même; elles reculèrent devant l'idée de faire un mensonge. Interrogées à l'audience, elles se firent gloire de réitérer la déclaration qu'elles avaient faite spontanément dix-huit mois auparavant. Mais chacune d'elles, jalouse d'assumer sur sa tête une responsabilité sans partage, déclara avoir seule et à l'insu de ses sœurs, prélevé sur sa modeste fortune un secours offert à un ami malheureux.
Dumas et Fouquier-'fin ville cherchèrent vainement à lutter contre l'espèce de conspiration tacite que ces sept jeunes filles avait formée, sans s'être entendues, pour déconcerter la rage de leurs bourreaux. Ils voulurent arracher a Barbe Henry l'aveu qu'elle avait été entraînée dans cette fatale visite par ses sœurs et par sa tante. Mais, pour toute réponse, elle alla tomber dans les bras de ses sœurs bien-aimées. On l'a dit, il n'y a pas de plus beau spectacle sur la terre que celui du juste luttant contre l'adversité; mais ce spectacle n'est-il pas mille fois plus magnifique, lorsque le juste est une jeune fille à peine «ortie de l'adolescence, entourée de gendarmes et de bourreaux, torturée moralement par les magistrats, au mépris de toutes les lois divines et humaines.
Ces magistrats iniques eurent l'audace de faire écrire, te lendemain, dans le Bulletin .du tribunal rèmhaionnairc, celle phrase qui les condamne eux-mêmes : « Malheureusement pour le triomphe de l'innocence, ces jeunes personnes, soit par uno
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
opiniâtreté mal entendue, soit par attachement pour leurs mères et leurs coaccusées, n'ont point secondé les vues humaines du tribunal, qui s'efforçait de les soustraire au glaive de la loi. »
Après le réquisitoire de Fouquier-Tinville, une seule question fut posée aux jurés. Elle était ainsi conçue : « Est-il constant qu'il ait été pratiqué des manœuvres et des intelligences tendant à livrer aux ennemis la place de Verdun , à favoriser le progrès de leurs armes sur le territoire français, à détruire la liberté et la représentation nationale et à rétablir le despotisme ?»
Suivaient les noms des trente-cinq accusés, accompagnés chacun de cette mention :
« Un tel est-il complice de ces manœuvres? »
Seulement après les noms de Claire Tabouillot (n° 23), et celui de Barbe Henry (n° 29), le tribunal avait daigné ajouter à la suite de la question banale, cette seconde question :
« L'a-t-elle fait avec discernement?»
Nous avons tenu entre les mains la minute même des questions soumises au jury. Les trente-cinq questions remplissent une seule feuille de papier, au dos de laquelle sont écrits ces mots terribles : « La déclaration du jury est affirmative sur les questions de l'autre part transcrites.
« Ducbos, commis-greffier, Dumas, président. » Le tribunal, habitué à ces feux de fde (c'étaitl'expression consacrée), prononça trente-trois condamnations à mort; mais, attendu l'âge peu avancé de Claire Tabouillot et de Barbe Henry au moment du crime, auquel elles étaient néanmoins déclarées convaincues d'avoir participé avec discernement, il ordonna qu'elles subiraient un supplice cent fois pire que la mort : l'exposition pendant six heures sur un échafaud, avec un écriteau infamant attaché sur leurs tètes , ensuite vingt années de réclusion !
A peine le jugement est-il rendu que des applaudissements éclatent dans une partie de l'auditoire ; par un mouvement soudain, les denioisdlesWattrin y répondent en applaudissant ellesmêmes à une condamnation qui les réunit toutes trois dans la mort. N'ayant rien qui les rattachât à la terre, elles n'aspiraient qu'à aller dans le ciel rejoindre leurs parents et y obtenir une
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
NOTES
couronne immortelle. Leur exemple gagne les autres jeunes filles, et toutes, dans un frénétique enthousiasme, applaudissent à l'iniquité de leurs juges et se jettent en pleurant de joie dans les bras les unes des autres.
Un intervalle de deux à trois heures s'écoulait d'ordinaire entre le moment où la condamnation était prononcée et celui où le bourreau venait chercher les condamnés. Ces quelques heures, les victimes du tribunal révolutionnaire les mettaient à profit pour se préparer â. paraître devant Dieu.
Mais, d'habitude, elles étaient obligées de s'y préparer seules ; car, à celte époque, les monstres qui régnaient sur la France refusaient aux malheureux qu'ils envoyaient par charretées à la mort la consolation qui, dans tous les temps, a été accordée au plus vil des criminels, au plus détestable des assassins: celle de s'entretenir avec un ministre de son culte, choisi ou accepté par lui. Les jeunes filles de Verdun furent en cela au moins plus heureuses que la plupart des autres condamnés. Cinq vénérables ecclésiastiques, leurs amis et leurs compatriotes, avaient été, comme nous l'avons vu, englobés dans la même accusation et dans le même arrêt de mort. Renfermés avec elles dans la salle basse où l'on attendait la visite du bourreau, ils purent leur donner les dernières consolations delà religion. Lesdeuxjeunes lilles, que venait d'épargner la singulière clémence du tribunal, s'y trouvaient aussi', ayant obtenu de l'humanité des geôliers l'autorisation de rester avec leurs sœurs et leurs amies. Tout à coup le bourreau entre avec ses aides, et l'un d'eux, ne sachant pas bien son compte, s'apprête à couper les cheveux de la jeune Barbe Henry. Celle-ci se laisse faire, espérant que cette erreur la réunira à ses chères compagnes. Mais sa sœur aînée s'élance vers la victime, qui s'immolait elle-même, et l'arrache des mains du bourreau au moment où la première mèche de ses cheveux venait de tomber sous le fatal ciseau. Barbe Henry est sauvée.
Une heure après, les trente-trois condamnés étaient conduits à la place de la Révolution. Le jour venait de tomber, la lueur blafarde de quelques torches éclaira le dernier sacrifice.
Le lendemain, un huissier faisait monter Claire Tabouillot ei Barbe Henry en habits de deuil sur un échafaud dressé exprès. Le bourreau les lit asseoir sur la sellette d'infamie, et posa «u-
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
H ISïOl K b- 1)1- LA TliRKEUR.
dessus de leurs têtes un écriteau annonçant que les deux innocentes créatures avaient livré la ville de Verdun à l'ennemi, en lui fournissant des vivres et des munitions de guerre de toultj espèce. Les passants haussaient les épaules de pitié, et la foule, plus humaine que les juges, n'insulta pas une seule fois les victimes pendant les six heures que dura leur effroyable supplice 1 .
Qui osera dire que la Républiquedutse sentir pins forte lorsqu'elle eut fait tomber la tête des cinq jeunes filles de Verdun, celle de la misérable ivrognesse qu'on leur accola, celle de leurs parents et de leurs amis-, lorsqu'elle eut exposé sur un échafand infamant deux enfants que leur âge n'avait point permis de l'aire passée sous lo niveau sanglant de la guillotine? qui osera dire que la liberté fut sauvée pur cet épouvantable holocauste et par tant d'autres qui le précédèrent et le suivirent?
Les généreux fils de la France qui, dans ce moment, aux
I. fJn regard de ce récit basé sur des pièces authentiques et irréfutables, nous devons citer textuellement ce passage d'une histoire de lu Révolution française fuite spécialement à l'usage des classes populaires :
<i Trente-trois habitants de Verdun qui livrèrent cette place au roi de Prusse furent punis de mort. Quelques femmes furent du nombre; doits jeunes filles de dix-sept ans ne furent condamnées qu'à la détention à cause de la faiblesse de leur âge, peu après on les remit un liberté; d'autres furent "^quittées. Ainsi disparaît la fable des nic.rgsi de Verdun, d'il servit si luiujtempt de thème aux- déclamations des pontes et dus chroniqueurs royalistes. » (Villiaumé, Histoire lie la Révolution française, 1. 111, p. 232, édit. de 1801.)
La dernière phrase que nous imprimons eu italiques ne se trouve pus <lans les éditions précédentes. L'auteur, non content de prétendre qu'il y eut des acquittements dans cette affaire, lorsqu'il n'y en a pas eu un seul, non content d'englober dans une accusation de trahison beaucoup d'individus qui, même* indirectement, n'avaient en rien contribué à la reddition di" Verdun, oublie de dire que. si les deux jeunes filles qui échappèrent û lu mort furent mises peu de temps après en liberté, elles ne durent leur délivrance qu'a la fin du régime atroce de la Terreur. Bien plus, il aggrave à plaisir les étranges assertions que contiennent ses cinq premières éditions, et en arrive à traiter de fable la mort des vierges de Verdun, à se moquer de ceux qui ont pu en faire le thème de leurs déclamations poétiques. Tout cela s'imprime treize ans après que M. OmIIier-Fleury a réfuté si victorieusement les doutes qu'un des coreligionnaires politiques de M. Villiaumé avait éiiiissiirlaréalitédc cette triste hécatombe; il o»i dus liununusqui, par esprit rte parti, nieraient la iuiiuÈru du soleil. On nu jujui. fui ni justice: di: o>s nraidiv volontaires qu'eu les citant au tribunal de la publicité.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
NOTES
plaines de Wattignies cl de Fleurus, conquéraient la victoire et chassaient les ennemis du sol de la patrie, avaient-ils besoin d'avoirpour auxiliaires les Dumas, lesFougiuer-Tinville et leurs pourvoyeurs du comité desùreté générale? C'est ce que certains historiens ont fait entendre, s'ils n'ont pas eu le courage de le dire ouvertement; c'est ce que niera la conscience publique , c'est ce que nieront tous ceux qui réunissent dans un même amour la liberté, la justice et l'humanité.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France