ET LEURS COMPAGNONS D '[S FORTUNE
(Voir page 148.)
La mort des vierges de Verdun est l'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire de la Terreur. Les poètes l'ont chanté maintes fois, mais chez la plupart des historiens de la Révolution il n'a obtenu qu'une mention très-sommaire. Ce ne fut qu'en 1851 qu'une polémique sérieuse s'engagea à ce sujet entre le célèbre statuaire David (d'Angers) et le savant et spirituel rédacteur du Journal des Débats, M. Cuvillier-Fleury. Par une singulière aberration de l'esprit de parti , David (d'Angers) avait fait insérer, dans VÀlmanach du Peuple, une note où le ridicule et la dérision étaient déversés à pleines mains sur ces malheureuses jeunes filles et sur ceux qui avaient donné des larmes à leur mémoire. On y prétendait, entre autres choses, que la plus jeune de ces intéressantes victimes avait au moins quarante ans. Les faits furent rétablis dans toute leur vérité et dans toute leur exactitude par M. Cuviliier-Fleury, à l'aide de documents authentiques, dont plusieurs lui avaient été communiqués par les parents mêmes de l'une des jeunes filles qui, comme nous le verrons plus loin, avait survécu au meurtre de toute sa famille
1. Les pages éloquentes par lesquelles M. Cuvillier-Fleury a vengé la mémoire des jeunes filles de Verdun se trouvent dans le deuxième volume de s<;s Portraits politiques et réwluiiijiviain-v.
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L'honorable rédacteur du Journal des dcbals a singulièrement simplifié notre tâche; aussi, nous contenterons-nous de réunir dans un récit rapide ce que les conditions de la polémique l'ont obligé à scinder en plusieurs articles. Nous pourrons seulement corroborer ses assertions par la production de plusieurs pièces inédites que nous avons exhumées de la poussière des greffes, où glt depuis soixante-dix ans la volumineuse procédure qui se termina par le sanglant holocauste du 5 floréal an ii.
Nous ne reviendrons ni sûr la prise de Verdun (2 septembre 1 792 ) nï su r la réoccupation de cette place ( ik octobre suivant). Nous en avons parlé p. 1!|0 et 169 de ce volume; nous reprendrons donc notre récit au lendemain même de ce dernier événement.
Une commission fut formée par les soins des représentants du peuple pour (ce sont les termes de l'arrêté de nomination) « rechercher les ennemis de la Révolution et de la République. » Un grand nombre de personnes connues par leurs opinions royalistes furent jetées en prison, et tous les bons citoyens furent invités, par afliche et à son de trompe, à dénoncer les auteurs, fauteurs et complices des crimes commis contre l'État.
Le président de cette commission était Sommeiller, ancien moine défroqué, alors vicaire de l 'évoque constitutionnel; devenu peu de temps après procureur syndic du district de Verdun» il fut poursuivi pour malversation et obligé de prendre la fuite. Le secrétaire était un nommé Madin , homme de loi du plus bas étage, dont une lettre citée plus loin, nous révélera le style et le caractère. Les autres membres étaient : Neucourt, marchand chapelier; Pointurier, professeur; Alès, professeur de mathématiques; Lecoq, avoué; Thiéry, professeur; Dauphin, Mettry fils, Morlet, Simon Pons, Buvignier jeune, dont nous ignorons les professions'.
1. L'arrêté énonce les noms de deux autres individus, Collignon et Sauveaux, mais ils ne se retrouvent dans aucun des procès- verbaux officiels que nous avons eus entre les mains; en revanche nous avons trouvé, dans ces procès-verbaux, les noms des sieurs Lessen et Deveinturier qui probable ment remplacèrent Colligrion et Sauveaux absents ou non acceptants.
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NOTES
De nombreux témoins comparurent devant la commission ; beaucoup d'entre eux professaient des opinions qui ne pouvaient être suspectes, puisque le président (es adjurait au nom de la République auquel on les savait atlaclUs, de dire toute la vérité. L'interrogatoire des témoins, comme celui des personnes arrêtées, roula en grande partie : 1° sur le compliment que l'on disait avoir été adressé au roi de Prusse à son entrée à Verdun, et dont le texte avait été inséré au Moniteur du 5 octobre précédent; 2° sur le bal qui, prétendait-on, avait été donné aux officiers de l'armée envahissante ; 3° sur la députation composée de jeunes filles appartenant aux premières familles de Verdun et que l'on disait avoir été processionnellement au camp féliciter le roi Guillaume1.
Pas un seul témoin ne put indiquer qui avait rédigé ou prononcé le compliment qu'une main officieuse avait envoyé au Moniteur. Personne ne put dire ni quand, ni où le bal prétendu
1. Fait remarquable ; tes habitants de Longwy, plus heureux que ceux do Verdun, ne furent l'objet d'aucune poursuite à raison de l'envoi ou de in présentation d'une adresse au roi de Prusse. Et pourtant, l'existence de l'adresse verdunoise était prouvée uniquement par son insertion au Moniteur, sans date, sans signatures, sans détails d'aucune sorte; celle de Longwy avait, au contraire, tous les caractères de l'authenticité, puisqu'elle se trouvait comprise parmi les pièces officielles expédiées à la Convention aussitôt après la retraite de l'ennemi. (Nous donnons ce document note VII de ce volume.)
Comme nous l'avons dit, page 120 du tome III, en recevant !a nouvelle de la prise de Longwy, ta Législative avait décrété que tontes les maisons de la ville « rendue ou livrée » seraient, aussitôt qu'elle serait « rentrée au pouvoir de la nation, >• détruites et rasées, à l'exception des monuments publics; que tous les habitants, réputés infâmes et traîtres, seraient à jamais indipiiKjK d Verrai' Ira droits, diis citoyens français., etc. La Convention imlilia roEiinlijtcmijnt. du faire ôsécuter ce décret; les maisons restèrent debout, les habitants recouvrèrent facilement leurs droits civiques, pas un seul ne fut traduit devant une cour martiale, pas un seul ne fut exécuté.
Verdun n'avait pas été l'objet d'un semblable anathème, aucune loi spéciale n'avait été fulminée contre ses habitants. Néanmoins, comme nous le racontons dans les pages qui suivent, la Convention se montra à l'égard des Verdunois, réputés complices des envahisseurs, aussi implacable qu'elle fut indulgente à l'égard des citoyens de Longwy. Une telle partialité étonne d'autant plus qu'elle ne s'explique pas. En vain en avons-nous recherché lc3 motifs; sans doute, il n'y en avait pas. La vengeance a ses hasards.
HISTOIRE DE LiY TERREUR-
avait été donné. Quant au fait relatif à la procession de jeunes filles vêtues de blanc et parées d'habits defête, il avait été complètement dénaturé. L'enquête constata que beaucoup de personnes étaient allées au camp par groupes différents et à des jours divers, mais que le roi de Prusse n'avait reçu aucune députation officielle, qu'il n'avait parlé qu'à une seule dame nommée madame lionviller-Catoire. Celle-ci avoua que le monarque prussien lui avait demandé s'il y avait comédie à Verdun, et qu'elle avait répondu négativement ; à.cela s'était bornée toute la conversation. 11 fut reconnu par une dame Mongaut de la Lance, qu'un panier de dragées avait été acheté par elle, porté au camp avec l'intention de l'offrir au roi de Prusse ou à ses officiers, mais que cette intention n'avait pas même été mise à exécution. Enfin, les demoiselles Walrin, jeunes et intéressantes orphelines, reconnurent avoir remis une somme de quatre mille livres a un ancien ami de leur famille , M. de Rodés, ex-président du parlement de Metz, qui était rentré avec les émigrés, et qui se trouvait dans Io plus grand dénûment.
Toute l'instruction fut envoyée à Paris au comité de sûreté générale, et, le 7 janvier 1793, Cavaignac, organe de ce comité, lit un long rapport dans lequel il constatait lui-même l'impossibilité de la défense de Verdun « place démantelée et à peine tenable, » déclarait que les habitants de cette ville n'avaient pas démérité de la patrie, et concluait cependant : 1° à la mise en accusation de Neyon, commandant de la place, et de plusieurs autres officiers y résidant; des gendarmes nationaux qui avaient continué leur service pendant Focupation des Prussiens, de l'ancien évêque Desnos et d'un certain nombre de prêtres, qui, sur sa demande et celle des autorités constituées , avaient repris leurs fonctions ecclésiastiques; 2° au renvoi devant le tribunal criminel de la Meuse des. individus qui s'étaient portés en attroupement à l'hôtel de la Commune pour presser la capitulation, et des femmes qui avaient été au camp haranguer le roi de Prusse et lui offrir des présents.
Relativement à ces dernières , le rapporteur s'exprimait ainsi :
« Jusqu'ici le sexe en général a hautement insulté à la liberté. La prise de Longwy fut célébrée dans un bal scanda-
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NOTE S
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lenx. lies flammes qui embrasaient Lille éclairaient aussi des danses et des jeux. Ce sont les femmes surtout qui ont provoqué l'émigration des Français^ ce sont elles qui, d'accord avec Jes prêtres, entretiennent l'esprit de fanatisme dans toute la République et appellent la contre-révolution.
« Cependant, citoyens, c'est aux mères que la nature et nos usages ont conflé le soin de l'enfance des citoyens , cet âge où leur cœur doit se former pour toutes les vertus civiques. Si vous laissez impuni l'incivisme des mères, elles l'inspireront à leurs enfants , elles leur prêcheront d'exemple la haine de la liberté et l'amour de l'esclavage.
« II faut donc que la loi cesse de les épargner , et que des exemples de sévérité les avertissent que l'œil du magistrat les surveille, et que le glaive de la loi est levé pour les frapper si elles se rendent coupables1. »
Le décret proposé par le comité de sûreté générale fut adopté avec quelques modifications parla Convention, le 9 février 1793, et transcrit sur les registres du tribunal criminel de la Meuse, séant à Saint-Mihiel, le 16 février suivant.
Le tribunal ne se pressa nullement de faire le procès aux accusés de la première catégorie, et encore moins à ceux de la
1. Dans ce rapport Cavaignac avait signalé madame Bon vil 1er comme étant la personne sur qui devait principalement incomber la responsabilité de la visite au camp prussien. Le présidant de la commission d'enquête, Sommeiller, s'empressa de démentir cette partie du rapport de- Cavaignac dans deus lettres adressées l'une à Cavaignac, l'autre a M"" Bon vi lier ellemême.
« Au citoyen Cavaignac rapporteur du comité de sûreté générale et de surveillance.
i Verdun, le 10 janvier 1~93, l'an second de la République.
« Citoyen,
« One erreur s'est glissée dans le rapport fait à la Convention nationale sur la ville de Verdun ; il y est dit que la citoyenne Bonviller a harangué le roi de Prusse au camp de Bras, à la tête des femmes qui ont Été' lui offrir des dragues.
Dans le moment où il a été fait information sur tous les faits relatifs à la reddition de la place et au séjour des ennemis sur le territoire de la république, j'étais président de la Commission municipale et, en cette qualité, j'ai fait prêter presque toutes ks interrogations aux citoyens inculpés et pré-
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deuxième; les femmes et les jeunes filles qui avaient été arrêtées en octobre 1792, par les ordres de la commission présidée par Sommellier, étaient détenues dans l'ancien couvent de Saînt-Maur, à Verdun; elles furent, à la suite du décret de février, transférées à Saint-Mihiel et placées dans le couvent des Annonciades de cette ville, mais elles y restèrent près d'un an sans que l'on s'occupât d'elles. Ce ne fut qu'an commencement de frimaire an n , que les pièces de l'instruction faite par les soins de la commission de Verdun, furent demandées par l'accusateur public.
Le secrétaire Madin les lui envoya, le 10 de ce mois (30 novembre 1793). La lettre d'envoi est un monument de cynisme capable à lui seul de caractériser toute une époque. Nous en extrayons ce qui a irait aux jeunes filles que le facétieux jacobin désigne sous le nom de guiUemeties par allusion à la visite qu'elles avaient faite au camp de Frédéric Guillaume.
« A l'égard de nos belles guillemettes qui ont été en robes détroussées faire leur cour au tyran prussien, et qui, pour procurer sans doute à ses intestins royaux un purgatif salutaire contre les atteintes poignanies de la dyssenterie, ont eu la précaution charitable de porter une bonne dose de pilules sucrées, je me suis assuré que les plus notables de ces vénérables ma-
venus; dans le cours de ce travail, je n'y aï rien trouvé capable d'autoriser l'assertion du fait reproché à la citoyenne Bonviller qui, à la vérité, a été au camp de Bras, maïs dans une tout ;mu'e société <{uù celle îles donneuses d<; bonbons. L'Iioquiui^ qiuj je ilois i Ui \T.ntr in'enga^: à vous prier, citoyen, de vouloir bien Éclairer la Convention sur cette erreur qui met l'innocent à la place du coupable et de rétablir l'exactitude des faits au moment où la discussion s'ouvrira sur votre rapport.
« Le procureur-syndic du district de Verdun,
» SOMJIELLIER. n
« Je tous envoie, madame, copie de la lettre que j'ai écrite hier au membre du comité de surveillance, rapporteur de l'affaire de la ville de Verdun. Vous verrez que j'ai prévu les suites du désagrément que pouvait vous occasionner une inculpation que vous n'avez pas méritée! j'ai en cela rempli les devoirs de mon état et satisfait mon cœur.
« Je suis, madame, avec fraternité,
<( Le procureur-syndic du district de Verdun,
ci Sommellier. »
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NOTES
Ivones ont été impitoyablement eocagées par ordre du comité de surveillance, et qu'elles ont été transférées à Saint-Mihiel. De ce nombre sont les. femmes et filles La Lance dite de Larue Mongaut, la femme Tabouillot et la femme Masson, quatre vieilles laides, qui, ne pouvant payer de leur personne, ont voulu payer de leur bourse. Ce sont elles qui paraissent avoir fait les frais des bonbons. Les trois filles Henry, la fille Tabouillot ont été de la fête, et composent avec les autres le groupe courtois qu'une vieille voiture et deux vieilles haqnenées, appartenant à la femme La Lance deMontgaut, ont charroyé au camp prussien.
« Je dois t'avertir que tu trouveras dans les pièces l'aveu fait par deux jeunes ci-devant demoiselles nommées Anne Watrin et Louise-Henriette Watrin , qu'elles ont délié les cordons de leur 'petite bourse en faveur d'un robinocrate membre de l'émigraille, et que ces âmes complaisantes soupirent en ce moment dans la retraite pénitetitielle de la maison de Saint-Mihiel. »
Sur ces entrefaites, le représentant du peuple, Mallarmé, arrive dans la Meuse pour y établir le gouvernement révolutionnaire, c'est-à-dire, en d'autres termes, pour y mettre à l'ordre du jour le régime de la terreur. Un de ses premiers soins est de s'informer de l'exécution du décret du 9 février. Il invite le tribunal de Saint-Mihiel à s'occuper sans retard des individus désignés comme coupables du crime de lèse-nation pour avoir livré la place de Verdun en 1792.
Les juges du tribunal criminel écrivent à la Convention pourlui demander de dresser elle-même l'acte d'accusation concernant les individus compris dans le décretdu 9 février. Mais, en réponse à cette demande, le président reçoitla lettre suivante du ministre de la justice, Gohier :
« Paris, le 1er nisdse, de l'an second de la République.
Égalité, fraternité, liberté, ou la mort.
« Je n'ai pas cru, citoyen, devoir soumettre à la Convention nationale l'arrêté pris par ton tribunal, le 29 brumaire, pour en solliciter l'acte d'accusation contre les prévenus de la reddition de Verdun, et la faculté de se transporter dans cette
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commune pour procéder à leur jugement. Le décret du 9 février dernier porte, il est vrai, art. h : « L'information faite par u les commissaires municipaux provisoires, et les pièces qui y « sont jointes seront envoyées sans délai aux tribunaux compé- « tents, pour le procès être fait et parfait aux accusés qui y soiu « dénoncés; notamment à ceux qui se portèrent en attroupe- « ment à l'hôtel de la Commune, pour presser la capitulation, et « aux femmes qui furent au camp de Bras, haranguer te roi de « Prusse, et I ui offrir des présents. » A cette époque, citoyen , les tribunaux de l'arrondissement étaient sans doute les juges naturels de cette affaire; mais, depuis la loi du 10 mars et surtout celle du 11, on ne peut dire qu'ils aient conservé leur juridiction à cet égard. La première, en établissant un tribunal criminel extraordinaire à Paris , dit, art. 1", qu'il connaîtra de toute entreprise contre la sûreté intérieure et extérieure de l'État; eic. La seconde décrète que tous les prévenus de délits dont la connaissance est attribuée au tribuuat extraordinaire, et tomes les procédures qui ont été commencées à leur occasion, dans les différents tribunaux criminels de la République, et qui n'ont pas été jugés définitivement, seront renvoyés au tribunal criminel extraordinaire pour y être jugés. Ces textes ne laissent aucun doute sur la compétence exclusive du tribunal révolutionnaire, et ion tribunal sentira qu'il était impossible de présenter aux législateurs des propositions évidemment contraires, en même temps qu'il s'empressera de rétracter l'arrêté qui les contient. Tu voudras bien de ton côté mettre la plus grande activité dans l'arrestation des prévenus et dans leur translation à Paris; j'ai déjà écrit, le-8 de ce mois, à la mtinicipalilé de Verdun de te désigner à cet effet tous ceux à qui on peut justement appliquer le décret du 9 février-, il est temps qu'il reçoive sa pleine et entière exécution ; il est temps que les traîtres de toute espèce soient solennellement punis; l'exemple de leur châtiment sera d'autant plus utile, qu'il sera plus facilement et plus promptement connu de toute la République. Le tribunal révolutionnaire est déjà saisi des principales pièces relatives à cet infâme complot. Hâte-loi d'en faire l'envoi, ainsi que des personnes, sous bonne et sûre escorte ; de plus longs relards rendraient non-seulement suspects, mais encore coupables tous les
NOTES
fonctionnaires publics chargés de requérir et remplir les mesures nécessaires pour satisfaire au vœu du décret du 0 février dernier.
« Le ministre de la justice,
Il Gohier. »
Il n'y avait plus à hésiter; les magistrats qui avaient si longtemps laissé dormir cette affaire déploient une trèsgrande activité pour racheter le péché d'indulgence que l'on pouvait leur reprocher. Mais, comme tous les témoignages recueillis contre la plupart des accusés sont fort peu précis et fort peu concluants, le tribunal de Saint-Mihrel ordonne un supplément d'instruction et envoie deux de ses membres à Verdun procéder à de nouveaux interrogatoires et constater l'identité de certains prévenus. Le représentant du peuple, Mallarmé, profite de cette occasion pour prendre des informations sur plusieurs malheureuses femmes qui, détenues dans la prison de cette ville, sollicitaient depuis longtemps leur mise en liberté. On lui envoie la pièce suivante, accompagnée de plusieurs procès-verbaux 1 :
« Le conseil général de Verdun donne à l'agent national les renseignements suivants sur la conduite politique des pétitionnaires avant leur détention.
« La fille Croutte est une ivrogne dont le vin est très-dangereux, et l'a portée avant sa détention à tenir des bavardages qui annonçaient la folie.
« Les filles et femmes Gobert, Coveaux et Chenel sont des bavardes et faibles d'opinion. »
Que va faire Mallarmé contre des criminelles si dangereuses ? Il prend l'arrêté suivant, qui serait burlesque s'il n'était terrible :
1. Toutes les pièces de la procédure qui sont émanées du tribunal criminel sont signées par le fameux Sauce, l'ancien procureur- syndic de U commune de Varennes, chez lequel Louis XVI et sa famille avaient reçu une si funeste hospitalité. La place de grenier du tribunal à Saint-Mibiel lui avait été donnée en récompense do sa conduite au 21 juin 1791.
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« Le représentant du peuple près les départements de la Meuse et de la Moselle pour le gouvernement révolutionnaire, vu la demande des citoyennes femmes Gobert, Goveaux, Chenel et Croûte, tendant à obtenir leur liberté...
« Considérant que des renseignement pris il résulte que :
1° la fille Croutte est accusée de s'être servi de termes trèsinjurieux contre les défenseurs de la patrie, en les qualifiant de crapauds bleus, de scélérats, etc.;
« 2° Les filles Chenel , Gobert et Coveaux , d'être anti-civiques, d'avoir montré des sentiments contraires à la Révolution et de les avoir inspirés aux enfants qu'elles élevaient1;
« Considérant que l'affermissement de la République française, le règne de la liberté et de l'égalité ne peuvent se consolider et reposer sur des bases fermes et durables qu'après avoir anéanti et livré au glaive de la justice nationale tous ceux qui, soit par leurs propos, soit par leurs actions, font tous leurs efforts pour retarder la marche de la révolution;
. « Arrête que la fille Croutte sera traduite devant le tribunal révolutionnaire de Paris, pour être jugée conformément à la loi;
« Que la femme Gobert et les filles Coveaux et Chenel resteront en état d'arrestation jusqu'à ce qu'elles aient été jugées par les commissions populaires, etc. »
Les démagogues, on le voit, étendaient leurs rigueurs sur les classes les plus infimes de la société; le moindre propos, sorti non pas dune bouche aristocratique, mais proféré par des filles des rues on des femmes sans importance, était puni de mort, ou tout au moins d'une détention illimitée.
En vertu de cet arrêté, la procédure dirigée contre la fille Croutte fut réunie à celle que l'on avait instruite contre les femmes et les jeunes filles accusées d'avoir livré Verdun. Dans la seconde comme dans la première enquête, on n'avait pu réunir contre elles que des déclarations extrêmement vagues. Voici le plus précis de ces témoignages. Il émane du voiturier qui avait
1. C'étaient des gardiennes d'enfants de trois à huit ans. Voir le procés- Ycrbal de l'agent national de Briey, envoyé par Mallarmé prés le conseil général de Verdun.
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NOTES
conduit le chariot que, dans la procédure, on avait décoré du ' nom de char de triomphe.