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LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

Le minisire des relations extérieures au minisire de la police générale.

a Le citoyen Reinhard m informe à l'instant, citoyen collègue, qu'aussitôt la réception de ma lettre du 18 messidor dernier, il a pris des renseignements sur le séjour actuel du fils du ci-devant duc d'Orléans : il est actuellement à Vandbeck, bourg danois à deux lieues de Hambourg. Il lui a Tait passer la lettre de sa mère par une personne sûre et impartiale qui la lui remettra en mains propres. Le citoyen Reinhard me rendra compte de ce qui arrivera à la suite de cette démarche, et je mettrai le même empressement à vous en instruire. »

« Salut et fraternité, .

« Ch. Delacroix. »

« Paris, le 2 thermidor de l'an iv de ta République (20juillet 1790).

Aussitôt la réception de la lettre de sa mère, le duc d'Orléans s'empressa de lui répondre :

« Friîdrisclistadt, ce 15 août 1196, v, st. (28 thermidor an iv>.

« Je reçois avec joie et attendrissement, ma chère maman, ta lettre que vous m'avez écrite de Paris le 8 prairial, et que le ministre de la République près les villes honséatiques m'a fait passer par ordre du Directoire exécutif.

« Conformément à ce que vous m'ordonnez, j'adresse cette réponse sous le couvert du ministre de la police générale.

« Quand ma tendre mère recevra cette lettre, ses ordres seront exécutés et je serai parti pour l'Amérique. En accusant au ministre de France à Bremen la récepiion de votre lettre et de celle qu'il m'a écrite en me l'envoyant, j'ai cru pouvoir lui demander, d'après ce que vous m'avez mandé, et qu'il m'a

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NOTES

confirmé, les passe-ports nécessaires à la sûreté de ma roule, et dès que je les aurai reçus, je m'embarquerai sur le premier bâtiment qui fera voile pour les États-Unis.

« Assurément, quand j'aurais de la répugnance pour le voyage que vous me demandez d'entreprendre, je n'en mettrais pas moins d'empressement à partir. Mais c'était toujours celui que je désirais le plus de pouvoir faire, et je ne fais à présent qu'accélérer l'exécution d'un projet qui était déjà définitivement arrêté. Il y a même longtemps que je serais déjà parti, si je n'en eusse été constamment retenu par une suite de circonstances également bizarres et malheureuses. Je n'entreprendrai pas de vous en faire le triste et inutile détail. J'espérais que, dans peu, tous les obstacles qui m'arrêteraient seraient aplanis. Mais il n'en est point que votre lettre ne détruise et je vais partir sans différer davantage. Et que ne ferais-je pas après la lettre que je viens de recevoir! je ne crois plus que le bonheur soit perdu pour moi sans ressource, puisque j'ai encore un moyen d'adoucir les maux d'une mère si chérie, -dont la position et les souffrances m'ont déchiré le cœur depuis si longtemps. Je n'ose examiner si je puis conserver l'espérance de la revoir jamais; mais serai-je donc toujours privé de la consolation de voir de temps en temps quelques lignes de son écriture et de savoir au moins comment elle se trouve?

« Je crois rêver quand je pense que, dans peu, j'embrasserai mes frères et que je serai réuni à eus, car j'étais réduit à pouvoir à peine croire ce dont le contraire m'eût jadis paru impossible. Ce n'est pas cependant que je cherche à me plaindre de ma destinée, et je n'ai que trop senti combien elle pouvait être plus affreuse. Et même à présent je ne la croirai plus malheureuse si , après avoir retrouvé nies frères, j'apprends que notre mère chérie est aussi bien qu'elle puisse l'être et si j'ai pu encore une fois servir ma patrie en contribuant à sa tranquillité et par conséquent à son bonheur. 11 n'est point de sacrifices qui m'aient coûté pour elle, et, tant que je vivrai, il n'y en a point que je ne sois prêt à lui faire.

<i 11 m'est impossible, puisque j'écris à ma chère maman, de ne pas saisir cette occasion de lui dire que depuis longtemps je n'ai plus de relations avec M™ de Genlis; elle vient

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HlSTOIltE DE LA TEKREUR.

même de faire imprimer à Hambourg une lettre qui m'est adressée, accompagnée d'un prfcis (très-inexact) de sa conduite pendant la Révolution et dans lequel elle ne respecte pas même la mémoire de mon malheureux père. Je ne compte certaine- , ment pas répondre à la lettre qu'elle m'écrit ; mais je crois de mon devoir de rétablir dans leur intégrité une partie des faits qu'elle a tronqués. Je ferai imprimerà Hambourg le petit écrit, et j'aurai soin qu'il en soit adressé un exemplaire au ministre delà police générale, espérant qu'il voudra bien vous le faire remettre.

h Adieu, ma chère maman ; rien n'égale la joie que j'ai ressentie en revoyant de votre écriture dont j'étais privé depuis si longtemps. Puissé-je apprendre bientôt que votre santé s'améliore et le savoir de vous-même. Soignez bien celte santé qui nous est si précieuse, et, si ce n'est pas pour vous, au moins que ce soit pour vos enfants. Adieu, votre fils vous embrasse de toute son âme, et croyez qu'il est bien heureux de pouvoir encore vous obéir.

<i L.-P. d'Orléans. » .

Un mois après, le duc d'Orléans annonçait à sa mère son prochain départ pour les États-Unis. Sa lettre, pour plus de sûreté, ne fut transmise en France que lorsque le vaisseau cinglait à toutes voiles vers l'Amérique.

« A bord da vaisseau America, dans ]o port de Hambourg, le 15 septembre 17BC (28 fructidor au iv).

« Il y a déjà longtemps, ma chère maman, que vos ordres . seraient exécutés et que je serais parti pour Philadelphie, si un vent d'ouest permanent ne nous empêchait pas de sortir de l'Elbe. Comme il me sera impossible d'écrire au moment où nous mettrons à la voile, je laisserai cette lettre à un négociant de Hambourg (M. J.-Er.-F. Westphalen, dont je ne peux assez vous vanter l'extrême obligeance à mon égard), et il voudra bien se charger d'y ajouter l'époque du départ America. Je suis sur un très-bon vaisseau américain doublé en cuivre et fort bien arrangé intérieurement^ Le capitaine est un fort bon homme et nous sommes bien nourris ; soyez sans aucune inquiétude pour

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no m s.

ma route, ma chère maman. Le ministre de France m'a délivré le passe- port que j'avais demandé pour moi ; il a eu même l'attention d'y joindre une lettre pour le ministre de la République près les États-Unis; ainsi vous pouvez être parfaitement tranquille sons tous les rapports. Il me tarde beaucoup d'avoir des nouvelles de mes frères, dont je suis privé depuis si longtemps. Les gazettes ne nous ayant pas annoncé leur départ, je crains qu'il ne soil pas encore effectué. J'en attends la nouvelle avec une impatience bien vive.

« J'ai aussi prié M. Wesiphalen de joindre à cette lettre un exemplaire du petit écrit dont je vous ai parlé.

« Adieu, ma chère maman, votre fils vous chérit et vous embrasse de toute son âme. C'est aussi de toute son à me qu'il souhaite que le voyage qu'il entreprend puisse avoir l'effet que vous en attendez et améliorerenOn la cruelle position des siens qui pèse sur son cœur depuis si longtemps.

0 L.-P. d'Orléans.

« Le vaisseau America a mis en mer le 2U septembre, avec le vent le plus favorable, qui continue encore.

« Citoyen ministre,

« Le citoyen L.-P. d'Orléans m'a chargé à son départ de vous remettre une lettre et une petite brochure et d'y joindre la prière de vouloir bien avoir la complaisance de faire parvenir l'un et l'autre à la citoyenne sa mère.

« Je m'acquitte de cette commission avec d'autant plus de plaisir que, tout en obligeant ce jeune homme si aimable et si intéressant, je me vois à même, citoyen ministre, de pouvoir vous prier d'agréer les assurances d'estime et de considération parfaites qui vous sont dues, et d'oser manifester le désir que j'ai de me trouver dans le cas de pouvoir servir en quelque manière un républicain que j'honore.

« C'est avec ces sentiments, citoyen ministre, que j'ai l'honneur de vous saluer respectueusement,

« J.-E.-F. Westphalen, asspcié de M. Rucker-Westphalen. » Hambourg, le Ï8 septembre I79C. «

Fidèle à ses promesses, le Directoire prit, aussitôt. la réception de celte leitre, les mesures; les plus promptes pour assurer le départ des jeunes prisonniers du fort Saint-Jean. Nous en trouvons la preuve dans les trois pièces donLla teneur suit :

« Sur la demande d'Aiitoine-Philippeet d'Alphonse-Léodgard d'Orléans, tendant à ce que, pour éviter toutsoupçon de connivence avec les agitateurs qui voudraient emprunter leur nom, et conformément aux dispositions du décret du 12 messidor an ni, ils puissent se rendre à Philadelphie ou dans tel autre lieu que le gouvernement voudra leur indiquer;

« Le Directoire exécutif charge les ministres de la police générale et de la marine de faire, chacun pour ce qui les concerne, les dispositions, de donner les ordres et fournir les moyens pour que lesditsAntoine-Philippe et Alphonse-Léodgard d'Orléans se rendent convenablement et sûrement à Philadelphie, où ils s'adresseront au ministre chargé des affaires delà République, qui leur fera compter annuellement la somme de ....... . jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. »

Au Commissaire (ht Directoire executif.

« Les jeunes gens d'Orléans détenus au fort Jean de voire arrondissement ayant réclamé, pour ce qui les concerne, l'exécution du décret du 12 messidor an m, le Directoire exécutif a arrêté qu'il leur serait fourni de quoi se rendre convenablement, commodément et sûrement, à Philadelphie, et m'a chargé de donner des ordres pour l'exécution de son arrêté. En conséquence, le ministre de la marine dirigeant la partie relative à l'embarquement, vous vous concerterez avec le commissaire principal de résidence à Marseille pour que le passage de ces deux détenus en Amérique s'opère suivant les vues du gouvernement, en leur laissant les facilités de convenance pour leurs préparatifs. Vous fournirez au commandant du fort Jean, à qui j'écris par le même courrier, la décharge de la garde qui lui est confiée,

« Vous m'instruirez des dispositions que vous aurez faites pour cet objet ainsi que de leurs résultais.

Écrit à la suite :

NOTES

« Au commandant du fort Jean, à Marseille.

« Les jeunes d'Orléans détenus dans le fort, dont le commandement vous est confié, ayant invoqué, pour ce qui les concerne, le décret du 12 messidor an ut, et le Directoire exécutif m'ayant chargé de l'exécution de son arrêté à ce sujet, j'écris par le même courrier au commissaire auprès de l'administration municipale de Marseille, pour qu'il se concerte avec le commissaire principal de la marine qui disposera leur embarquement, et pour que les déclarations qu'il vous fera à l'égard de ces détenus vous servent de décharge. »

Les deux jeunes princes s'embarquèrent le 5 novembre 1796 et eurent le bonheur de retrouver leur frère aîné, arrivé avant eux en Amérique ; ils ne devaient plus le quitter. Mais leurs jours étaient comptés: une maladie de poitrine, née probablement dans les cachots du fort Saint-Jean, les enleva à quelques années de distance. Le duc de Montpensier mourut en Angleterre le 18 mai 1807- Le duc de Beaujolais le 30 mai 1808 à Malte, où son frère aîné l'avait amené pour rétablir sa santé.

Pour terminer ce qui concerne les personnages dont il est question dans cette note, nous ajouterons quéla duchesse d'Orléans, la duchesse de Bourbon et le prince de Conti subirent le contre-coup du 18 fructidor. Le Directoire, qui avait repris les traditions jacobines, les fit déporter en Espagne.

Le prince de Conti mourut à Barcelone le 10. mars 18U, âgé de quatre-vingts ans.

La duchesse de Bourbon vit sa postérité s'éteindre dans les fossés de Vincennes. Elle rentra en France en 1816 et n'en sortit plus. Retirée dans le couvent des Fil les-du -Temple qu'elle avait fondé, elle mourut à Paris le 10 janvier 1821. Elle avait été frappée d'apoplexie dans l'église de Sainte-Geneviève.

La duchesse d'Orléans eut le bonheur d'assister au mariage de son fils avec la princesse sicilienne qui devait être un jour la reine Marie-Amélie, de revoir sa patrie et de jouir quelques années encore du bonheur de ses enfants. La digne fille du duc de Penthièvre mourut à Paris le 22 juin 1821.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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