‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. sixièmeChapitre 64 sur 246 · LIVRE XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE XXVII

stances graves où se' trouvent sa patrie et surtout le chef de son parti et de sa famille. On met enfin à la voile le 20 février, c'est-à-dire au moment même où Truguet, ayant rembarqué l'armée expéditionnaire dirigée sur Cagliari, s'éloignait de cette ville. La contre-attaque n'avait plus d'objet, mais il était difficile de savoir le 20 février, à Bonifacio, ce qui venait de se passer le 19 à l'extrémité sud de la Sardaigne.

Le calme plat ayant succédé aux tempêtes des jours précédents, chaque bâtiment est remorqué par ses chaloupes. Le 22, on arrive à, l'île Saint-Etienne; oh s'empare d'une vieille tour à peu près ruinée qui la défend. Bonaparte, Moydier, Quenza, descendent h terre. On transporte dans l'île l'unique mortier que possède la petite armée expéditionnaire et sept' pièces de canon. Par les soins des deux capitaines d'artillerie et du génie, on les met, pendant la nuit, en position contre ies forts et la petite ville de la Magdelaine.

Depuis six mois la France était en guerre avec presque toute l'Europe, on s'était déjà battu en Champagne, en Belgique', sur le Rhin, sur les Alpes; et celui qui devait remplir l'univers du bruit de ses exploits n'avait pas encore vu le feu. Le 23 février au matin, Bonaparte, pointant lui-même le mortier, lance à l'ennemi la première bombe. Aussitôt les Sardes ripostent avec vigueur des forts de la Magdelaine et d'une redoute élevée à la hâte pour atteindre la petite anse où la Fauvette s'est embossée. Pendant deux jours le canal qui sépare les îles de la Magdelaine et de Saint-Étienne est à, chaque instant sillonné par les projectiles que s'en-

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voient les deux troupes en présence. La Fauvette est surtout le point de mire des canons sardes; elle a un homme tué, plusieurs blessés et reçoit de fortes avaries dans son gréement. Elle est obligée de se réfugier hors de la portée des boulets par le travers de la petite île de Gaprera. Les Sardes font aussitôt sortir du port deux demi-galères qui ne sont pas de force à se mesurer avec la corvette française, mais qui, celle-ci retirée, peuvent inquiéter les autres navires de l'escadrille.

Le 25 au malin, l'attaque recommence de plus belle; déjà Bonaparte espère que la ville, abîmée par le feu incessant qu'il dirige contre elle, va être obligée de se rendre. Tout à coup Quenza, qui commande les troupes de débarquement pendant que Cesari Colonna est à bord de la Fauvette, reçoit de celui-ci l'ordre de la retraite.

Quel pouvait être le motif d'une aussi brusque détermination? C'était, disent les pièces officielles, la mutinerie de l'équipage de la corvette. Les marins avaient déclaré qu'ils voulaient que l'on renonçât tout de suite à l'expédition, et n'avaient consenti' qu'à grand'peine à accorder ou commandant Colonna quelques heures pour le rembarquemeut des .troupes. Il y eut peut-être à bord quelques manifestations hostiles; maïs, il faut le reconnaître, le neveu de Paoli céda bien vite et bien facilement au désir de quelques mutins1.

1 . Nous donnons à la fin de ce volume le recueil complet des pièces officielles que Paoli envoya dans les premiers jours de mars au ministre de la guerre pour justifier la conduite de son neveu; on les

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i.ivnK xxvir.

L'ordre esl tellement précis que l'on ne peut -songer ii y désobéir. D'ailleurs, les chaloupes de l'escadrille sont là qui attendent les troupes, et les marins annoncent qu'ils ont ordre de ne croiser devant l'île Saint-Étienne que le temps strictement nécessaire au rembarquement.

Quenza, qui se tient près du mouillage, transmet à Bonaparte et à Moydier la lettre de Colonna. Les deux officiers la lisent et la relisent plusieurs fois avant d'en croire leurs yeux, courbent la tête et donnent à voix: basse l'ordre de cesser le feu. Il faut cependant, avecl'honneur du drapeau, sauver le matériel. Les canonmers traînent leurs pièces jusqu'au rivage-, mais, au moment où ils y arrivent après mille efforts et mille périls, on s'aperçoit que les chaloupes sont trop faibles pour porter un poids aussi considérable, et que, du reste, elles sont déjà remplies de troupes: Bouaparte, la rage au cœur, (ait enclouer, puis jeter à la mer le mortier et quatre canons. Tout le monde étant rembarqué, on met aussitôt le cap sur la Corse

lisant on sent bien qu'elles ont été arrachées aux signataires par l'obsession et qu'on ne doit leur accorder qu'une foi très-médiocre.

1. De cette expédition de la Magdelaine, Bonaparte conserva loujoursun pénible souvenir. Il était impossible de faire peser sur lui la moindre part de responsabilité dans les événements que nous avons racontés, mais cette expédition avait abouti à un revers, et le futur empereur des Français avait, avant, tout, la superstition du succès. Aussi ne voulut-il jamais dater ses premières armes du â3 février mais bien du 22 septembre 4793, jour où, par un ordre formel du Comité de salut public, qu'il était allé clierclier lui-même à Paris, il prit le commandement de l'artillerie du siège de Toulon. Jamais dans ses confidences les plus intimes il ne fit allusion à cet épisode de sa jeunesse. A Sainte-Hélène, soit dans ses épanchements racontés avec M 8

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HISTOIRB DE LA TUiRKUK.

Le' 2 7 lévrier, l'escadrille que commandait Coyelche mouillait dans le golfe de Santa-Manza, en Corse- Les volontaires, sous la conduite de leurs deux chefs de bataillon, Quenza et Bonaparte, étaient dirigés sur Corte pour y tenir garnison.

Pour compléter notre récit en ce qui concerne Paolï et Bonaparte, nous sommes obligé d'anticiper de quelques mois sur les événements dont la Corse fut le théâtre, dans la première moitié de l'année 1793.

C'était à Corte, au milieu des plus abruptes montagnes de l'île, comme dans un nid d'aigle, que se tenait Paoli , cumulant les fonctions de président du Directoire du département avec celles de général de

tant de détails par M. de Las Cases, soit dans les mémoires dictés au général Gourgaud et à M. do Montholon, il eut a plusieurs reprises l'occasion de parler de l'expédition contre Cagliari ; jamais il ne fit mention de la contre-attaque de la Magdelaitie et dy la part qu'il y avait prise. (Voir tome lur du Mémorial du SaiiUc-l/élène,ei tome 4" des Mémoires dictés au général Gourgaud.)

D'un autre coté on sait l'affection toute spéciale que portait Bonaparte à tous ceux qui personnifiaient pour lui ses souvenirs de jeunesse, notamment à Duroc, Marinent et Junot. On connaît lu chemin brillant qu'il fit parcourir il tous ceux qui, de près ou de loin, l'avaient approché, aux débuts de sa carrière militaire. Le capitaine du génie Moydier, son compagnon de bivac de l'Ile de Saint- Étienne, ne fut pas l'objet de la même bienveillance ; il languit longtemps dans les rangs subalternes et parvint à grand'peine* sur la fin de l'empire, au grade de général de brigade.

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division comiuaûdant la Corse, réunissant ainsi dans ses mains les pouvoirs civils et militaires. Bonaparte, qui jusque-là avait été l'un de ses confidents les plus intimes, son élève et presque son fils, le retrouva de plus en plus aigri contre la Révolution, et tout disposé à briser les liens qui, depuis un quart de siècle, unissaient la Corse à la France. D'un autre côté, chaque courrier apportait la preuve des défiances que la conduite équivoque du général inspirait à la Convention et au pouvoir exécutif. Pendant quelques semaines, Bonaparte hésita entre ses souvenirs et ses aspirations. Jusqu'à ce moment, il n'avait eu d'autre pensée que de succéder un jour à l'inlluence de Paoli et de rendre l'indépendance à sa patrie. A Brienne, à Auxonne, à Valence, dans vingt circonstances, il s'était déclaré l'adversaire ardent, passionné, de tous ceux de ses compatriotes qui avaient contribué directement ou indirectement y placer la Corse sous le joug de ceux qu'il appelait les étrangers, gli foreslxeri *.

\ . On peut consulter à cet égard la remarquable histoire de Napoléon lur que publie dans ce moment M. Lanfrey, et l'article inséré en ! Si'i dans la ltevue des Deux Mondes, 4e série, 29* volume. L'auteur de cet article, Jll. Librï, a eu à sa disposition un grand nombre de manuscrits confiés par Donaparlc bu cardinal Fesch à l'époque du 'Consulat.

Pour justifier nos assertions, donnons quelques extraits des écrits échappés à la plume du futur empereur des Français lorsqu'il élait simple lieutenant d'artillerie :

« Général, je naquis quand la patrie périssait'. Trente mille François Vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. ■* (Lettre à Paoli, 1789.)

« Quel spectacle verrai&=je dans mon pays? .Mes compatriotes* char1

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