‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. troisièmeChapitre 115 sur 262 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

applaudissements. Après quelques débats entre les gens attroupés à la porte de l'Abbaye, affidés on non affidés, entraînés ou apostés, la motion est unanimement adoptée. Aussitôt les gens, qui ont le mot d'ordre, s'écrient en choeur : Monsieur Maillard, le citoyen Maillard, président! C'est un brave homme! Le citoyen Maillard, président! Celui-ci était là, dans la foule, attendant la fin de la scène qu'il avait lui-même arrangée à loisir; il s'avance aussitôt, déclare qu'il va travailler en bon citoyen, institue, au nom du peuple souverain, douze hommes de sa bande pour l'aider dans les jugements qu'il va rendre1. On convient qu'aûn d'éviter aux juges toute émotion violente et aux détenus toute velléité de résistance, le président, en condamnant, aura l'air de ne prononcer qu'un simple transfèrement d'une prison à l'autre : « A la Force », dira-t-il, et les tueurs sauront ce que cela veut dire.

Avant que Je tribunal, organisé par Maillard et composé, pour plus de sûreté, de ses propres afiidés, ait eu le temps de. fonctionner, on vient avertir les juges qu'il est une catégorie de détenus qu'il faut se hâter d'expédier. « Il y a des Suisses ici, s'écrie l'un des assassins pressé d'entrer en besogne, ne perdons pas de temps à les interroger, ils sont tous coupables, il ne doit pas en échapper un seul, »

\. Méliée 61s, qui raconte lui-même cette scène et qui était un révolutionnaire fougueux, dit que ies douze juges de Maillard étaient douze escrocs. On trouvera à la fin de ce volume, sur Maillard et sa bande, des détails circonstanciés qui prouveront ce qu'étaient le chef et ses acolytes.

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Ces derniers défenseurs de la royauté avaient été, par deux décrets formels, du 10 et du 11 août, placés sous la sauvegarde de la nation ; on ne s'en souvint guère le 2 septembre. Sur l'ordre de Maillard, on ouvre la salle où étaient ces infortunés, on leur annonce qu'ils» vont être transférés à la Force. Les Suisses ne comprennent que trop ce que cela veut dire, ils restent immobiles. Deux des sicaires du comité de surveillance, l'un garçon boulanger, l'autre Marseillais, leur crient de la porte du cachot ; « Allons , décidez-vous , marchons ! » Mais, pour la première fois de leur vie, ces braves militaires ont peur; oui! ils ont peur de la mort hideuse qui se présente devant eux, car cette mort, ce n'est pas celle du soldat dans l'enivrement du combat, sous l'œil de ses chefs, au milieu des chants de la victoire; c'est l'agonie lente, sous des coups mal assurés, tels qu'en portent de lâches assassins, c'est la mort reçue sans gloire, loin du drapeau, loin delà patrie.

Tandis que les Suisses, au lieu d'obéir aux injonctions qui leur sont faites, se pressent au fond de leur cachot et s'enlacent en quelque sorte dans les bras les uns des autres, les assassins restent, eux aussi, immobiles sur le seuil, guettant leur proie, mais n'osant la saisir. EnGn l'un des prisonniers, jeune homme d'une trentaine d'années, à la physionomie noble, à. l'air martial , s'avance résolument. « Je passe le premier! s'écrie-t-il en lançant son chapeau en l'air. Par oit faut-il aller? » On lui ouvre les deux guichets, il paraît sur le seuil de la porte extérieure. Les assassins reculent , forment un cercle hérissé de sabres, de baïonnettes, de haches et de piques.

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Le jeune soldat, avec un calme sublime, promène ses regards autour de lui, croise les bras, et après s'être recueilli ud instant, s'élance sur les armes dont les assassins se couvrent comme s'ils avaient quelque chose à craindre d'un homme sans défense.

Ses compagnons, arrachés successivement de leur prison, sont livrés un à. un aux égorgeurs, qui les massacrent, aux cris chaque fois répétés de Vice la nation! Sont également mis à mort, sans la moindre apparence de jugement, vingt-cinq gardes du roi enfermés dans un cachot conliguà celui des Suisses.

Après cette expédition préliminaire, qui a jonché la rue Sainte-Marguerite de plus de cinquante cadavres, Maillard peuse qu'il est temps de faire fonctionner son tribunal ; car, dans les meurtres en masse, le hasard peut faire échapper certains personnages dontil importe avant tout de se débarrasser. On lui avait désigné d'avance les prisonniers qui devaient nécessairement périr. Pour les autres, on lui avait laissé une certaine latitude ; il lui était loisible d'épargner ou d'égorger ceux dont la vie ou la mort était indifférente aux promoteurs des massacres. Quelques acquittements entraient même dans le programme: n'était-il pas important de faire croire à une certaine impartialité dans les jugements du prétendu tribunal populaire?

Les falsificateurs d'assignats étaient abhorrés par le peuple de Paris , parce qu'il leur attribuait la dépréciation toujours croissante de ce signe monétaire, dépréciation qui le frappait dans le taux de ses salaires et dans le prix des choses les plus nécessaires à la vie.

Maillard, pour populariser dans le quartier son œuvre ■exécrable, commence par faire comparaître devant lui les prévenus de fabrication de faux assignats qui se trouvent dans la prison. À peine leur demande-t-il, pour la forme, leurs noms et prénoms; il se bâte de les envoyer à la Force.

Ces misérables expédiés, Maillard ordonne que l'on amène M. deMontmorin, J'ex- ministre des affaires étrangères. Sa qualité d'ami et de confident de Louis XVI suffisait pour le désigner spécialement aux. fureurs de ce que Maillard et ses acolytes appelaient le peuple. M. de Montmorin ignorait complètement les meurtres dont, depuis une heure, l'Abbaye était le théâtre; relégué dans une chambre placée à l'extrémité de la prison, les cris des mourants, les hurlements des tueurs n'avaient point frappé son oreille. Amené devant Maillard, il discute avec sang-froid, même avec hauteur, et prétend que sa cause n'est pas de la compétence du tribunal devanf lequel on le fait comparaître. « C'est juste, dit un des juges, et puisque l'affaire de monsieur ne nous regarde pas, je demande qu'il soit envoyé à la Force. » Oui , à la Force! disent les autres juges.

« M. le président, puisqu'on vous appelle ainsi, réplique M. de Montmorin du ton d'un grand seigneur qui est habitué à être respecté, je vous prie de me faire avoir une voiture. — Vous allez l'avoir, lui répond froidement Maillard. » Un instant après on vient annoncer que la voiture est à la porte. M. de Montmorin réclame ses effets, un nécessaire, une montre; on répond qu'ils lui seront envoyés à la Force. H sort tranquillement, et ,

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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