LIVRE Xïl 2D
Maïs laissons parler un témoin oculaire , un acteur de ces scènes sanglantes. l'accusateur public du prétendu tribunal populaire, Chantrot :
« Je vis entrer un beau grand jeune homme bien couvert, auquel on ordonna d'ôter tout ce qu'il avait sur lui et de le déposer sur la table, ce qu'il fit sur-le-champ. On lui fit ôter ensuite son habit, puis l'on dit : « Allons, « c'est bon pour l'Abbaye! » Aussitôt deux individus, les manches retroussées, pénétrèrent dans le greffe, saisirent ce jeune homme, le conduisirent à la porte de la prison et rentrèrent presque aussitôt en disant : » Cela est fait1. »
On voit, par ce seul exemple, combien lesjugements étaient expéditifs. Cependant certains prisonniers purent être sauvés, notamment Weber, que l'on ignorait être le frère de lait de la reine Marie-Antoinette, LorimierdeChamilly, valet de chambre de Louis XVI, Bertrand de Mol- René Jolly, qu'il avait préposé spécialement à la garde des effets des prisonniers. Nous conservons l'orthographe de l'officier municipal :
« Je certifie que j'ai mis en factions le citoyen Joly, pour garder les dépouilles des malheureux du mois de septembre 4792. Je n'ai aucune connaissance qu'il se soit mal comporté, en foi de coi je lui ai délivré le présent certificat.
« Monneuse, membre du conseille généralle de la commune et commissaire à la Force. »
Voir le dossier René Joly, dans les pièces du dossier criminel do l'an iv. Joly y est qualifié de ci-devant gendarme et de lieutenant de l'armée révolutionnaire. H. Granier de Cassagnac range Joly parmi les municipaux. C'est une erreur évidente prouvée par le certificat ci-dessus.
4. Nous copions textuellement l'interrogatoire de Chantrot dans le dossier criminel de l'an iv.
leville, frère de l'ancien ministre. Mais ces acquittements portaient sur des individus qui par eux-mêmes n'avaient pas joué de rôle politique. Ils furent dus à l'intervention de plusieurs honnêtes citoyens, qui n'avaient pas craint de se glisser jusque dans le greffe de la prison, afin de sauver quelques victimes en profitant des moindres incidents de leur interrogatoire, de leur attitude personnelle ou de l'incertitude des égorgeurs.
D'ailleurs, ne fallait-il pas faire croire à l'impartialité de la justice populaire en épargnant un petit nombre de prisonniers?
Ce fut le lundi matin, vers dix heures, que comparut devant l'affreux tribunal la charmante et malheureuse madame de Lamballe, Louise do Savoie-Carignan. Hébert, dit-on, présidait en ce moment. A peine prend-il la peine d'interroger l'infortunée princesse sur ses noms et qualités, et de lui demander de jurer dévouement à la liberté, à l'égalité, haine au roi, à la reine, à la royauté.
La princesse répond ; « Je prêterai facilement le premier serment, je ne puis prêter le second... .il n'est pas dans mon cœur. » Quelqu'un lui dit tout bas... ; « Jurez donc; si vous ne jurez pas, vbus êtes morte. » La princesse ne répond rien et se dirige vers le guichet. A peine a-t-elte franchi le seuil de la porte qu'elle reçoit derrière la tête un coup de sabre; son sang jaillit. Elle fait encore quelques pas , deux hommes la soutiennent sous les bras; mais bientôt elle tombe au milieu de la rue, ou l'achève à coups de pique, on la dépouille de tous ses vêtements ; des forcenés, poussés par une horrible
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
lubricité, lui font subir d'inénarrables mutilations1.
Une horde hideuse s'empare de la tête de la malheureuse princesse et promène, au bout d'une pique, cet odieux trophée dans la rue Saint-Antoine et de là sous les murs du Temple, en demandant à grands cris que la famille royale soit amenée aux fenêtres. Un des commissaires de garde auprès de Louis XVI a l'infamie de se prêter à cet horrible désir; d'autres, plus humains, s'y opposent; le monstre ne veul pas perdre le plaisir qu'il s'est promis, il dit à la reine : « On veut vous cacber la tête de la Lamballe qu'on tous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge des tyrans. Je vous conseille de paraître si vous ne voulez pas que le peuple monte ici. »
Les gens du dehorsqui, eux aussi, veulent se repaître de la douleur de la malheureuse reine, font retentir l'air de leurs cris d'impatience et de leurs menaces furibondes. Les commissaires de garde prennent peur et écrivent à l'Assemblée la lettre suivante, monument impérissable de la lâcheté la plus insigne.
« Au Temple, ce 3 septembre.
« L'asile de Louis XVI est menacé. La résistance serait nm politique , dangereuse, injuste peut-être. L'harmonie des représentants du peuple avec les commissaires du conseil de la commune pourrait garantir le désordre. Nous demandons que vous vouliez bien nommer six
1 . On trouvera à la fin de ce volume plusieurs pièces inédites relatives a. M"" de Lamballe et à ses compagnes de captivité.
ili HISTOIRE DE LA TERREUR.
membres pour, conjointement avec nous, calmer l'effervescence.
« Daujon, Lemaire, Chevalier, Hutan, Bjsnissart. »
Résister à des furieux qui menacent d'égorger des infortunés placés sous la sauvegarde de la loi, serait impolitique, dangereux, injuste peut-être! C'est bien la théorie de la souveraineté du peuple telle que l'enseignent les démagogues de tous les temps. Si cette théorie pouvait être un instant acceptée, il faudrait le dire hautement, la souveraineté du peuple serait la plus révoltante et la plus inepte des doctrines.
Sur la rive gauche de la Seine, près du pont de la Tournelle, se dressait encore à cette époque une grosse tour carrée, bâtie par Philippe-Auguste, et qu'on appelait la tour Saint-Bernard ; elle renfermait soixante-quinze condamnés aux galères qui attendaient leur transfèrement au bagne1. Les assassins s'y préseotent dans la matinée
1. La tour Saint-Bornard était le point de départ de l'enceinte donnée par Philippe-Auguste à la partie méridionale de Paris. Elle fut démolie peu de temps après les événements que nous racontons. Son emplacement est aujourd'hui englobé dans les dépendances de la halle aux vins.
Nous avons pu constater qu'un grand nombre des condamnés de la lour Saint-Bernard n'avaient à subir que deux ou trois ans de galères. Le comité de surveillance les condamna à mort.