LIVRE XII
recommander votre âme à Dieu, car le peuple demande votre tête. Je suis fâché d'être chargé d'une semblable mission, mais mon devoir m'y oblige. »
Rulhières répond avec calme : « Il y a déjà longtemps que je m'attendais au sort que vous m'annoncez; j'aurais seulement cru qu'on m'aurait interrogé. » L'officier municipal s'approche de la porte, rappelle à ceux qui l'accompagnent qu'ils lui ont promis d'obéir à la loi : « Voulez -vous permettre, mes camarades, que M. de Rulhières se rende au greffe pour être interrogé? — « Oui! oui! s'écrient-ils, qu'il vienne, mais qu'il se dépêche ! »
Rulhières se laisse emmener; il est livré à ses bourreaux, qui s'amusent à le frapper de coups de plat de sabre, à le larder de coups d epée, mais sans lui faire aucune blessure mortelle. Ce n'est qu'après un supplice d'une demi-heure que ce malheureux officier exhale son dernier soupir.
Peu après on vient chercher Baudin de LaGhesnaye; on lui fait subir une espèce d'interrogatoire qui se termine vite par la sentence ordinaire : « A l'Abbaye ! »
En franchissant le seuil delà prison, LaChesnaye, à la vue des cadavres qui obstruent l'entrée, pousse un cri d'horreur, se voile le visage de ses deux, mains et tombe dans une mare de sang et de boue.
A ces meurtres en succèdent plusieurs centaines d'autres qu'il serait trop long de raconter en détail. La petite rue des Ballets, où travaillaient les égorgeurs, était dans toute sa longueur bordée de trois rangées d'hommes, de femmes et même d'enfants qui assistaient aux mas-
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sacres comme à un speclacle- La chaussée était encombrée de cadavres. On les empilait les uns sur les autres; bientôt le ruisseau n'eut plus d'écoulement. Une horrible flaque d'eau et de sang vint, comme une marée montante, baigner les murs des deux côtés de la rue. Quelquefois de malheureux blessés parvenaient à s'échapper des mains de leurs bourreaux; plusieurs purent atteindre la rue Saint-Antoine; mais là ils trouvaient d'autres assassins qui leur barraient le passage et les achevaient. Pendant ce temps, des patrouilles fournies par les sections des environs, circulaient aux abords de la Force; mais lorsque quelques citoyens plus courageux que les autres demandaient aux commandants de faire cesser ces horreurs, ceux-ci répondaient: — Nous n'avons pas d'ordres; — et ils se retiraient sans plus protester1.
Les portes de la Force étaient soigneusement gardées comme celles d'une ville forte. Ne pouvaient y pénétrer que ceux qui avaient des intelligences dans la place.
Avant de faire comparaître les prisonniers devant le tribunal, on leur enlevait tous les objets de quelque valeur dont ils étaient porteurs; on déposait ces objets dans le cabinet du concierge de la prison, oii l'officier municipal Monneuse avait mis une sentinelles.
1. Tous ces détails sont puisés dans les pièces du procès criminel do l'an iv, et spécialement dans les dossiers Vallée, Caval et Monneuse. La même réponse « nous n'avons pas d'ordre, » fui. faite par le commandant du bataillon des Quatre- Nations, à l'occasion des massacres de l'Abbaye.
2. Nous avons retrouvé le certificat qui fut délivré par Monneuse a