LIVRE XII
égorger Sombreuil, fut le premier à se laisser émouvoir. Se levant toutà coup, il s'écria: « Innocent ou coupable, je crois qu'il serait indigne du peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard. »
Les bourreaux du dedans étaient vaincus; il fallait vaincre les bourreaux du dehors. Les débats qui devaient décider de la vie ou de la mort du vieil officier avaient duré longtemps; ils avaient même été interrompus à plusieurs reprises par les allées et venues de députations qui,
de l'Abbaye el absous par la nation, représentée par la commune de Paris, éclairée et assistée de ses propres commissaires; réintégré dans les prisons, traduit aujourd'hui devant le tribunal, où on le force de comparaître. Il doit porter trop de respect k la main qui lui a rendu justice pour ne pas en revendiquer hautement le bénéfice. Il déclare donc qu'il continuera de se regarder absous par le souverain lui-même, jusqu'à ce que Tau juste Convention nationale, représenlation du peuple souverain, ait décidé s'il y a eu abus dans ce que la commune a fait en sa faveur. Protestant de nullité contre tout ce qui aurait pu être fait contre lui depuis que cette justice lui a été faite et de tout ce qui pourrait être fait jusqu'à la décision formelle des augustes représentants de la nation souveraine, demandant qu'acte lui soit donné de sa protestation registree, dont il fera part à la commune de Paris pour justifier auprès d'elle les sentiments de respect et de reconnaissance dont il est pénétré à son égard et des efforts qu'il a faits pour se maintenir dans la jouissance de son bienfait.
« Caron.
« Le 24 septembre , an iv de la Liberté , i« do l'Égalité. »
Armé de cette pièce, nous nous adressons à ceu\ qui veulent voir une sorte de justice régulière dans celle que le peuple, disent-ils, institua aux guichets de l'Abbaye, et nous leur posons ce dilemme : ou le tribunal du 17 août, qui, le 24 septembre, condamna Cazotte, déjà jugé le 3 septembre pour le même fait, a commis un assassinat, ou le tribunal de Maillard a assassiné ceux qu'il a envoyés à la mort et qu'il n'avait pas le droit de condamner.
■m HISTOIRE DE LA TERREUR.
envoyées aux Invalides et à la section du Gros-Caillou, en étaient revenues avec des attestations de civisme et d'humanité en faveur de Sombreuil. Les exécuteurs placés dans la rue Sainte-Marguerite, et qui depuis longtemps chômaient de meurtres et de carnage, s'Impatientaient; on leur avait promis un fameux aristocrate, et il n'arrivait pas. Des cris de grâce partis de l'intérieur de la salle où siégeait Maillard et son tribunat se font entendre- Le vieillard paraît enlacé dans les bras de sa fille. Les cheveux ëpars, les vêtements en désordre, la parole animée, elle réclame l'accomplissement de la parole libératrice que vient de prononcer le chef des assassins. Les bourreaux hésitent; l'un d'eux tenait dans ses mains ensanglantées un verrequ'il venait de videra moitié; il l'approche de la blessure d'un malheureux récemment égorgé et le tend à la jeune fille. « Bois cela à la santé de la nation et ton père est sauvé. » Elle n'hésite pas, prend le verre des mains du misérable et y trempe ses lèvres1. MUe de Sombreuil et son père sont portés en
4 . Nous aurions voulu, pour l'honneur de l'humanité, révoquer en doute ce pacte dont M11* de Sombreuil trouva le courage surhumain d'exécuter l'effroyable condition; nous aurions voulu croire que le sang qui dégouttait du verro était seulement celui dont l'avaient maculé, à l'extérieur, les mains du misérable qui le lui offrait; mais on . ne peut hésiter à croire à ce fait, le plus horrible (le celte horrible époque, depuis que !e fils mémo de l'héroïne du % septembre l'a attesté comme le tenant de sa mère elle-même. (Voir la lettre écrite par M. de 'Villelmne à M. Nettement, lettre qui a été insérée dans la Réfutation de l'histoire des Girondins, et reproduite depuis par M. fjranier de Cassa gnac, t. II, p. 220 de son ouvrage sur les journées de septembre.)
Sombreuil, comme Cazotle, ne fut que momentanément sauvé par
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France