LIVRE XII
niersqui lui en voulait depuis longtemps. Comment un prisonnier aurait-il pu en vouloir à l'économe de l'hospice? il n'y avait rien, et il ne pouvait rien y avoir de commun entre eux. On doit assigner à cet assassinat une tout autre cause. Nous avons retrouvé aux archives de l'Hôtel de Ville une série de lettres qui nous ont appris pourquoi le malheureux Béchet avait mérité d'être désigné d'une manière toute particulière à la haine des meneurs de la commune insurrectionnelle, par conséquent à la rage des assassins qu'ils soudoyaient.
Avant d'être à Bicêlre, Béchet était économe de l'hospice des Enfants-Trouvés du faubourg Saint-Antoine. Il avait conservé dans ce faubourg beaucoup d'amis et de relations, il y jouissait d'une grande inlluence. Très-attaché aux principes constitutionnels, il entretenait, avant le 10 août, une correspondance active avec La Rochefoucauld et Rœderer, présidente! procureur-syndic du département, et leur donnait des indications très- précieuses sur l'état des esprits dans la section des Quinze-Vingts. Il est plus que probable que cette correspondance compromettante tomba entre les mains des organisateurs des massacres et qu'ils donnèrent à leurs affidés les ordres les plus précis pour que le malheureux Béchet fut tué par un de ces hasards qui ne sont que trop souvent arrangés d'avance.
Voici comment un témoin oculaire raconte cette mort: « M. Béchet rentrait par la porte Rouge; le factionnaire lui dit qu'on le demandait au greffe de la prison pour signer je ne sais quoi ou donner je ne sais quel renseignement. M. Béchet ne voulait d'abord pas y aller, parce
m HISTOIRE DE LA TERREUR.
que, disait-il, économe de l'hospice, il n'avait rien à faire dans la prison ; mais, enfin, la sentinelle insistant, il se décida. A peine avait-il fait trois pas en avant, que celle-ci lui lâcha son coup de fusil dans les reins. Le pauvre M. Béchet tomba et dit tranquillement: « Ah! malheu- « reux, tu m'as pris en traître. « Gomme il gisait là, se débattant contre la mort, arrive un garde national en uniforme ; je le vois encore , je crois que c'était un fédéré breton : il lui appliqua le canon de son fusil sur le front; sa cervelle sauta de tous côtés. On le traîna sur le bord d'un fossé en dehors de la porte Rouge, et, comme il était seul, il y resta quarante-huit heures et fut enterré tout le dernier. »
A mesure que les massacres s'étendaient dans tous les lieux de détention placés sous la main du comité de surveillance1, le conseil général de la Commune agissait de plus en plus en complice des assassins, non en protecteur des victimes. A l'ouverture de la séance du 3 au soir, sur la demande des administrateurs de police, c'est-àdire de Panis, de Sergent et de leurs acolytes, on leur ouvre un crédit de 12,000 fr., à prendre sur les sommes
■f . Les seuls lieux de détention où les massacreurs ne se présentèrent pas fureni Suinte-Pélagie, qui ne renfermait que des prisonniers pour dettes; S;iint- Lazare, qui, comme aujourd'hui, ne contenait que des femmes, el le palais Bourbon, dans lequel on avait réuni les soldats suisses qui avaient consenti à être incorporés dans lés divers régiments français.
qui sont entre leurs mains et résultant des saisies faites sur différentes personnes arrêtées ou émigrées, et dont ils devront justifier l'emploi pour le salut de la patrie1-
On comprend sans peine ce que dissimule cette phraséologie démagogique. Le crédit était demandé pour payer les massacreurs, et, suivant l'horrible expression, employée dans un autre document ofiiciel , on prenait les frais sur la chose 2.
Un peu plus tard, un journaliste (Duplain) est amené devant le conseil général; on lui reproche des opinions anticiviques. « Sa défense faible décèle sa conduite criminelle, » dit le procès-verbal. Le substitut du procureursyndic, sans doute Hébert, conclut « à ce que l'on débarrasse l'Assemblée de l'odieuse présence de cet homme. » Pour être plus sûr qu'il n'échappera pas à la mort, on l'envoie à l'Abbaye; une heure après il était égorgé.
Le président de l'Assemblée nationale ayant réclamé impérativement un rapport immédiat sur l'état de Paris, le conseil général arrête : « Qu'il sera rédigé une proclamation au peuple pour lui remontrer la nécessité de s'en remettre à la loi qui doit punir les coupables. » A la Bn
1 . Cet arrêté se trouvecité textuellement dans les procès- verbaux du conseil général de la commune de Paris, imprimés dès 1822, dans la Collection des Mémoires sur la Révolution, publiée par MM. Bérville et Barrière, réimprimés dans VUiStoire patlementaire, de Bûchez et Houx , t. XVII, p. 392. Les écrivains qui nient le salaire payé aux assassins n'ont pas voulu voir ce qui est évidemment écrit dans celte pièce.
2. Rapport au conseil général de la Commune, n° 46, archives de la préfecture de police, cité textuellement dans l'ouvrage de M. Granier de Cassagnac, t. II, p. 47.
de la même séance de nuit, la Commune prend cette délibération dérisoire :
« Le conseil généra!, vivement alarmé et touché des moyens de rigueur que l'on emploie contre les prisonniers, nomme MM. Simon, Michonis, James, Goupy, Dobernel et Proby, pour calmer l'effervescence et ramener aux principes ceux qui pourraient être égarés ; arrête qu'ils seront accompagnés de deux gendarmes et qu'ils pourront requérir la force armée1. »
Sous la plume par trop indulgente du secrétaire greffier de la Commune, d'horribles massacres étaient des moyens de rigueur. On parlait des supplices affreux qu'on faisait subir aux prisonniers, comme s'il se fut agi de simples mises au cachot. Deux gendarmes à cheval, voilà toute Sa force publique que l'on fournissait aux officiers municipaux chargés de purger les prisons des assassins qui s'y étaient cantonnés! Le premier plénipotentiaire qu'on envoyait aux bourreaux pour les ramener dans les voies de la douceur et de l'indulgence était le cordonnier Simon !
Comme la Commune, la Législative reprend sa séance à six heures du soir. Lacroix, au nom de la commission envoyée au Temple dans la journée, fait connaître le résultat de sa mission. «Les députés, dit-il, n'ont rencontré partout que des élans de patriotisme, n'ont entendu que des cris de vive la nation! n'ont recueilli que des témoignages de dévouement pour l'Assemblée
i. Procès- verbaux <le la commune fie Paris, Histoire pnrlpmen- Inire, t. XVII, p. 39i>.