LIVRE XII
L'un des municipaux qui assistaient aux jugements du tribunal institué au greffe de cette prison, Rossignol, le futur dévastateur de la "Vendée, demande» le mercredi 5, à six heures du soir, qu'on vienne le relever de ce poste parce qu'il est excédé de fatigue. Le 6, à dix heures du matin, le conseil reçoit une lettre du maire qui lui annonce que les exécutions se continuent dans cette même prison 1 ; à cette communication le conseil répond en envoyant une députalion à Pétion, « pour l'inviter h se rendre à la maison commune, et à délibérer sur les moyens de faire cesser l'effervescence. » On voit de quelles expressions toujours mitigées se servait le secrétaire greffier du conseil général.
A deux heures, Pétion, sortant enfin de son immobilité, se présente au conseil général, et de là se rend avec un nombreux cortège à l'hôtel de la Force pour rappeler aux. massacreurs « l'exécution de la loi qui protège les personnes et les propriétés2 ». Mais laissons-lui raconter lui-même cette dernière scène des massacres3.
1 . En mùme temps Pétion écrivait à Santerre la lettre suivante :
« Je vousécriSj monsieur le commandant, relativement à la prison de la Force. Je vous ai prié d'y établir un nombred'hommessi imposant qu'on ne fût pas tenté de continuer des excès que nous devons déplorer. Vous ne m'avez pas répondu. J'ignore si vous avez satisfait à ma réquisition ; mais je vous la réitère pour ce matin. Comme j'ai à rendre compte à l'Assemblée nationale, j'ignore ce que je puis lui dire sur l'état de cette prison- »
2. Procès-verbauxdelaœmmune,//wioi.>e?'(irie»(eîitoreJt.XVIII p. 263, 265 et 266.
3. Discours de Jérôme Pétion sur l'accusation intentée à Robespierre, t. XXI de l'Histoire parlementaire, p. ^ 05, 406.
<( Des citoyens assez paisibles obstruaient fa rue qui conduit à cette prison ; une très-grande foule était à la porte... Non, jamais ce spectacle ne s'effacera de mon cœur. Je vois deux officiers revêtus de leurécharpe; je vois trois hommes tranquillement assis devant une table, les registres d'écrou ouverts et sous leurs yeux, faisant l'appel des prisonniers; d'autres hommes les interrogeant, d'autres hommes faisant les fonctions de jurés et déjuges ; une douzaine de bourreaux, les bras nus, couverts de sang, les uns avec des massues, les autres avec des sabres et des coutelas qui en dégouttaient, exécutant à l'instant les jugements; des citoyens attendant au dehors les jugements avec impatience, gardant le plus morne silence aux arrêts de mort, jetant des cris de joie aux arrêts d'absolution ; et les hommes qui jugeaient, et les hommes qui exécutaient, avaient la même sécurité que si la loi les eût appelés à remplir ces fonctions. Ils me vantaient leur justice, leur attention à distinguer les innocents des coupables, les services qu'ils avaient rendus ; ils demandaient, pourrait-on le croire, à être payés du temps qu'ils avaient passé ; j'étais réellement confondu de les entendre.
« Je leur parlai le langage austère de la loi , je leur parlai avec le sentiment de l'indignation profonde dont j'étais pénétré, je les fis tous sortir devant moi : j'étais à peine moi-même sorti qu'ils rentrèrent ; je fus de nouveau sur les lieux pour les en chasser, la nuit ils achevèrent leur horrible boucherie. »
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France