‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. troisièmeChapitre 167 sur 262 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

pierre à la tempe, puis, frappé à coups redoublés, il expire dans les bras de ceux qui ont été chargés de le défendre. Les malheureuses femmes entendent les hurlements des assassins, les prières et les supplications des officiers municipaux ; elles veulent se précipiter au secours de leur fils , de leur époux , on les en empêche ; la voiture, attelée de six chevaux, les emporte loin de ce spectacle d'horreur, pendant que le corps du malheureux duc est rapporté à Gisors.

Bouffart a soin de se faire délivrer par les autorités locales un certificat qui constate qu'il a courageusement défendu son prisonnier; puis, il se hâte d'aller rejoindre M'"" de La Rochefoucauld à La Rocbe-Guyon.

Après avoir fait apposer les scellés sur les papiers du duc, il fait enlever les armes, les objets précieux, les chevaux, etdonne l'ordre de les transporter à Paris. Le tout y arriva-t-il ? C'est ce qui est fort douteux, car la plupart des expéditions de ce genre commençaient par le meurtre et finissaient par le vol1.

Le mandat lancé contre Duport était mis à exécution au château du Bignon , près Nemours2, aa moment môme où le duc de La Rochefoucauld tombait sous les

1. Nous avons réuni dans une noie, à la fin de ce volume, plusieurs documents fort importants sur le meurtre duc de La Rochefoucauld ; on y verra que nos soupçons sur la probité du sieur Bouffart ne sont pas sans quelque fondement.

2. Cette prop:iété, par une coïncidence remarquable, devait passer successivement dans trois familles célèbres; elle avait appartenu à Mirabeau, l'ami des homir.es, le père ciu célèbre orateur. C'est là que celui-ci était né eiH 749. Elle était hibitéeen 1792 par Adrien Duport ; elle -ip; artienl aujourd'hui à la famille de Condorcel.

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HISTOIRlï DE LA TERREUR.

coups de ses assassins. Mais, grâce aux liaisons que l'exconseiller au parlement de Paris avait eues jadis avec un avocat, alors obscur, aujourd'hui ministre de la justice, son sort devait être différent de celui de son illustre collègue. Danton veillait, dans l'ombre, sur son ancien protecteur, et avait résolu de le sauver des griffes de la bête féroce que l'on appelait Al ara t. Il est curieux de suivre toutes les phases de la lutte qui s'engagea à celle occasion entre les deux démagogues.

L'ami du peuple avait confié l'ordre d'arrestation au maire d'une des communes voisines du Bignoo1, qui, par amour de la patrie sans doute, était venu lui-même solliciter cette mission. Celui-ci, armé de son ordre, se présente inopinément à Duport, qui se promenait dans une des avenues du château avec sa femme et un de ses amis, et lui déclare qu'il est son prisonnier. En vain Du-

1. Le mandat d'amener lancé contre Duport était ainsi conçu :

o MUNICIPALITÉ DE PARIS.

« Nous autorisons M. Milol, maire de Bazoclies, a arrêter partout où il trouvera et à Iraduire devant nous M. Adrien Duport, député il l'Assemblée constituante et auteur du journal intitulé V indicateur, et à cet elîet il requerra les officiers municipaux et civils à =e taire assister de la force publique, lesquels officiers municipaux et civils apposeront les scellés sur les papiers dudit sieur Duport et dresseront procès-verbal de leur opération pour nous être envoyé avec lesdits papiers.

« A la mairie, a vingt-huit août mil sopteent quatre-vingt-douze, an quatre de la Liberté et premier de l'Égalité.

« Les administrateurs ds police et membres du comité de survjilhm-e de salut public,

« Mautis, Danjou. »

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port proteste contre l'évidente illégalité dont on veut le rendre victime, invoque le nom de son ancien collègue Pétion, et déclare qu'il ne peut reconnaître à des gens inconnus, s'intitulant membres du comité de surveillance etde salut public, le droit de lancer, de Paris, un mandai d'amener exécutoire dans le département de Seine-et- Marne, sans qu'il soit revêtu d'aucune autorisation des pouvoirs hiérarchiquement supérieurs. L'émissaire du comité de surveillance ne veut rien écouter, ne donne pas même à Duport le temps de retournerai! château, et le dirige, sous bonne et sûre garde, vers Nemours. Cependant, les agents subalternes qui accompagnaient le porteur du mandat d'amener ont l'air de compatir h l'infortune de Duport et d'être sensibles à ses protestations. Celui-ci les charge d'aller immédiatement à Paris et d'informer les amis qu'il compte encore à l'Assemblée de son arrestation arbitraire; ils le lui promettent et reçoivent probablement d'avance la récompense de leur bonne action. Us voyagent toute la nuit, mais au lieu de se rendre à la salle du Manège, ils courent au comité de surveillance, où Marat bondit de joie en apprenant la capture qu'ils ont faite, et leur remet l'ordre d'amener immédiatement Duport à Paris.

Heureusement pour l'ex-constituant, la tendresse conjugale veillait sur lui. A peine a-t-il quitté le Bignon avec l'escorte de gardes nationaux requise par les agents parisiens, que sa femme fait partir secrètement à franc étrier un exprès pour annoncer au ministre de la justice ce qui vient de se passer. Celui-ci, qui connaît la haine de Marat, pressent aussitôt le sort réservé à Duport, s'il arrive

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dans la capitale ou même dans les environs. Il se hàie donc d'écrire au commissaire du pouvoir exécutif près le tribunal de Nemours, pour lui défendre de se dessaisir de la personne du prisonnier, sous quelque prétexte que ce soit; mais à peine a-t-il plié sa lettre, qu'il se demande si le courrier qui en sera porteur trouvera encore Duport à Nemours. Il craint que- ce courrier ne se croise sur la route avec les envoyés de Marat, et qu'aucune autorité n'ose ouvrir un pli portant le contre-seing du ministre. Il ajoute de sa propre main, sur la suscription : ou à tout autre commissaire de district des environs j sur la route de Parts à Nemours, et il signe de son nom redouté : Danton i,

La précaution n'était pas inutile. En effet, le courrier, arrivé à Melun, présente l'ordre, dont il est porteur, au conseil général de la commune, qui siégeait en permanence. Celui-ci ne sait ce que veut dire cet ordre, car il n'a pas entendu parler de l'arrestation de Duport; mais, à peine le courrier est-il sorti de la maison commune pour se mettre à la recherche d'autres autorités mieux renseignées, qu'arrive Duport, accompagné d'un nom-

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