LIVRE XI 11. 39b
qui l'empêchent de braver la mort une fois de plus, il se précipite du côté des chariots.
Pendant ce temps, quelques-uns des officiers municipaux, voyant croître le danger de minute en minute, avaient ordonné aux conducteurs de rebrousser chemin et de se diriger vers la maison commune, où ils se flattaient de pouvoirmettreles prisonniers en sûreté. Au moment où le maire, perçant la foule, arrive aux Quatre- Bornes, il aperçoit la première voiture arrêtée, les malheureux captifs se débattant dans leurs liens et poussant des cris de détresse à la vue d'une troupe de scélérats qui ont déjà le sabre levé sur eux. Richaud s'élance, couvre de son corps ies prisonniers qui s'attachent à ses habits, il brave les coups des assassins et résiste à tous les efforts que l'on fait pour l'enlever. Par malheur, tant d'assauts l'ont épuisé, il s'évanouit; on l'emporte, mais déjà tout couvert du sang des malheureux frappés à ses côlés. A peine revenu à lui, il se dérobe aux soins qui l'entourent et retourne au lieu du massacre. Il n'y arrive que pour y recevoir les derniers soupirs des mourants; tout était fini.
Les assassins, comme s'ils obéissaient à un signal, s'étaient rués sur tous les chariots à la fois et avaient égorgé, presque au même instant, ceux qu'ils renfermaient. Neuf prisonniers, quoique grièvement blessés, parvinrent à s'échapper sans qu'on ait pu découvrir ni leurs noms ni leurs traces. Quarante-quatre cadavres restèrent sur le terrain. Quant à l'escorte de mille cinq cents à deux mille hommes armés de sabres, de fusils, de canons, elle avait assisté impassible à cette boucherie;
comme si elle n'élait venue là, avec cet attirail, que pour protéger les assassins et non les victimes. Pas un de ces patriotes, dont les commandants se disaient si surs quelques instants auparavant, ne brûla une amorce, ne fit un geste, ne dit une parole pour défendre le dépôt sacré dont ils s'étaient constitués les gardiens. Pas un de ces chefs, en qui les accusés avaient mis une confiance si touchante, pas un de ces commissaires qui leur avaient promis protection, pas un seul ne fit même semblant de les secourir.
Les assassins se dirigent vers les prisons de la ville, quelques-uns seulement restent sur les chariots et dépouillent les cadavres; ils font main basse sur tout ce que les malheureux avaient sur eux, puis viennent déposer, sur le bureau de la municipalité,' ce qu'il leur plaît d'abandonner à la nation des dépouilles sanglantes dont ils viennent de s'emparer. Pendant qu'a lieu cette scène horriblement dégoûtante*, pendant que certains assassins portent en triomphe les membres encore palpitants de leurs victimes, les émules de Maillard renouvellent à la maison d'arrêt les égorgements de l'Abbaye; vingt détenus sont massacrés dans un instant. Le maire Richaud, le président du département, Germain,' et quelques autres administrateurs y accourent et parviennent, au péril de leur vie, à sauver les derniers prisonniers.
4 . Ce sont les expressions mômes du procès-verbal de la municipalité de Versailles. Voir les Mémoires sur les journées de septembre , édition Didot, page 307, où se trouvent plusieurs autres pièces importantes relatives aux massacres de Versailles.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France