I.A RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRIl. ïy l
les mieux trempés. Nous allons en citer une preuve remarquable.
La Chambre de commerce, dit M. O'ReîUy 0)^ possédait une suite de portraits de nos rois et princes et de plusieurs personnages de distinction, peints par Rigaud et autres célébrités artistiques de Tépoque. Cette précieuse collection lui venait, soit comme un don de ces personnages euxmêmes, soit comme legs du financier Beaujon ; on la gardait avec soîff: Mais 1793 arriva : il fallut se montrer à la hauteur des circonstances et, jacobin par force, oublier et effacer les souvenirs que la gratitude envers les donateurs devait raviver toujours. Nous allons voir en quels termes les citoyens composant le Tribunal de commerce de Bordeaux en écrivirent au Conseil général de la commune :
c Citoyens magistrats, la France républicaine a dû, comme à Rome, faire disparaître tous les signes de la royauté, et c'est dans cet esprit que le Tribunal de commerce a substitué dans son enceinte les emblèmes de la liberté à tout ce qui pouvait rappeler les souvenirs de la féodalité et de la servitude. De même, les portraits de rois, de reines et de ci-devant princes furent relégués, par nos prédécesseurs, dans la poussière d*un galetas de la Bourse, comme le leur prescrivait alors fa loi. Mais ces portraits existent, et à peine en avons-nous eu connaissance que, d'une main révolutionnaire, nous allions en faire justice. Nous n'aurions pas été arrêtés par les regrets des artistes, qui répugneraient à la destruction de ces ouvrages, qu'ils savent être, pour la plupart, des morceaux finis; mais on nous a fait observer que ce n'est pas à nous qu'il appartient d'en disposer, vu que, provenant en grande partie d'un legs du financier Beaujon, en faveur de la ci-devant Chambre de commerce, qui est supprimée, ce doit être aujourd'hui une propriété nationale.
» Vous reconnaîtrez tout ce que peut et doit notre zèle dans la dénonciation que nous nous empressons de vous faire de ces portraits. Nous vous prions de l'accueillir et d'en faire registre, en témoignage des vrais sentiments des républicains, membres du Tribunal de commerce.
• JouRNu-AuBERT, président, Grammont et Crozillac. •
(i) Histoire de Bordeaux^ a» partie, t. {•\ p. 247 et suivantes,
37^ HISTOItE D£ L% TtlftEl» A fiOMiCVLï.
€ Ainsi, la faiblesse cTime part, la peur de Taittre même faite et exécutée par les Jacolnns, domînaiem fcmem des hommes souvent honorables et les rendaient malgré eux complices des tuqMtudes, des lâchetés et des monstruosités de ces temps néfastes. On n*était plus soi; la hberté n'était qu'un mot. Un courant irrésistiUe entraînait presque tous les honmies... »
Nous n'avons rien voulu changer au st^ de M. l'abbé O^Reilly; mais nous pouvons ajouter qAu uKMnent où k Tribunal de commerce sacrifiait sur Tautel du sanscolottisme des oeuvres dont la perte est r^rettaUe au point de vue de Fart, des inspecteurs des voies publiques parcouraient la ville et ses environs, recherchante, signalant, dénonçant les signes aristocratiques, les blasons, écussons, armoiries, etc., qui décoraient les maisons, et dont Texistence pouvait compromettre le salut de la République... Tristes temps ! On ne peut se lasser de le répéter !
Quant aux tableaux dénoncés par le Tribunal de commerce, leur trace s'est perdue, et Ton ignore s'ils existent encore ou s'ils ont été détruits par les vandales de 1793.
Le peuple que ces extravagances démocratiques pouvaient amuser un moment, le peuple cependant faisait entendre des plaintes très vives ; les subsistances étaient aussi rares qu'autrefois; le pain manquait et une grande fermentation existait dans la ville. Le Conseil général provisoire de la commune, qui succombait sous le poids et les embarras de la situation, en référa aux proconsuls ; il leur envoya des commissaires pour leur faire connaître la position périlleuse de Bordeaux et demander leur retour dans cette ville.
Leur retour ! c'était le dernier mot de toutes les aspirations alors. On était partout convaincu que la présence des conventionnels ramènerait l'abondance et ferait cesser tous les maux. Une cruelle expérience ne tarda pas à apprendre le contraire aux Bordelais.
LA RÉVOLUTION DL' î8 SEPTKMBRF. SyS
€ Citoyens, frères et amis, répondit Ysabeau au Conseil général de la commune, vos commissaires vous rendront compte des soins infatigables que nous employons à pourvoir à vos subsistances. Vos inquiétudes auraient déjà cessé sur cet objet essentiel, si notre arrêté du 6 septembre eût reçu son entière exécution. Hâtez- vous d organiser et de donner une existence solide et active au nouveau Comité de subsistances, et vous pouvez être assurés qu'elles arriveront en aoondance.
» Notre impatience de nous trouver au milieu de vous est au moins égale à la vôtre. Frères et amis, nous voyons le retour de Bordeaux aux vrais principes avec une satisfaction qui ne peut être sentie que par des âmes républicaines. Qu'il nous tarde d'entendre, dans Tenceinte que vous occupez, ces cris de patriotisme et d'union qui y retentissent maintenant, au lieu des cris féroces qui, le mois dernier... Oublions tous cette époque fatale; ne nous occupons que d'établir le bonheur du peuple et le règne des lois sur des bases qu'aucune faction ne puisse désormais ébranler. Croyez que notre voyage n'est retardé que par des circonstances qui tiennent à vos intérêts. Encore quelques jours, et les obstacles auront disparu, et nous irons vous assurer de vive voix des sentiments d'amitié qui unissent les représentants du peuple à tous les enfants de la patrie ^^K »
Au moment où Ysabeau s'exprimait ainsi, Tallien, à la même date, écrivait de Lescar à la Société des Jacobins de Paris :
« Je vous adresse, citoyens, des exemplaires de divers arrêtés pris relativement à Bordeaux. Lisez surtout la correspondance que nous avons tenue avec cette ville et vous y verrez qu'elle est loin d'être rentrée dans l'ordre.
(i) Archives de la Gironde, série L.
374 histoirh: de la terreur a bordeaux.
Méfiez- vous des intrigues de la faction girondine; car elle emploiera tous les moyens pour vous tromper. N'ajoutez foi qu'à ce que nous vous écrivons. Ysabeau et moi sommes chargés de l'exécution des décrets contre cette ville rebelle; soyez sûrs que nous serons ici ce que nous étions à la Montagne, toujours inébranlablement attachés aux principes, ne composant jamais avec personne, et voulant faire triompher partout la cause du peuple en anéantissant l'aristocratie et le fédéralisme... ^^K »
Il y a des différences d'appréciation dans ces deux lettres, mais elles sont faciles à expliquer. Ysabeau était à La Réole et en contact suivi avec les Bordelais; Tallien, en voyage pour les nécessités de la mission commune, était dans les Basses-Pyrénées et ne savait qu'imparfaitement ce qui se passait à Bordeaux.
Les citoyennes de cette ville Amies de la Liberté et de V Égalité, dont nous n'avons pas eu à nous occuper depuis longtemps, éprouvèrent le besoin de parler et de faire parler d'elles. Elles suivaient avec ardeur le mouvement révolutionnaire, se mêlaient aux événements et motionnaient, comme de véritables sans-culottes, dans leur club de la ci-devant Intendance.
Le 28 septembre, elles écrivaient à la O)nvention nationale :
« Représentants du peuple français, nous habitons une ville dont le civisme fut plusieurs fois cité pour exemple à la République, et qui pouvait prétendre à la reconnaissance de ses concitoyens. Ces beaux jours se sont éclipsés par des machinations dont nous ne connaissons pas toute l'étendue. Les ennemis de la République sV sont permis de faire prévaloir, pendant un temps malheureusement trop long, le mépris des lois, Toubli de la patrie, et, portant Tatrocité à son comble, ils ont outragé la majesté du peuple dans la personne de ses représentants. L'énormité de ces crimes nous a fait frémir et nous en désirons la juste punition, bien convaincues que vous ne
(i) Moniteur du 4 octobre 1793.
LA RÉVOLUTION DU î8 SEPTEMBRE. 3j5
confondrez pas Tinnocent avec le coupable, et que Bordeaux, purgé des scélérats qu'il renferme, reprendra son rang dans les villes qui ont bien mérité de^a patrie.
» O Montagne courageuse, daignez agréer la prière que nous vous Élisons de ne pas abandonner le timon de la République, que vous ne Tayez entièrement sauvée du péril où elle est, en terrassant tous ses ennemis. Vous connaîtrez, législateurs, par notre profession de foi politique, si nous sommes dignes d'être comptées au nombre des vraies républicaines.
f Nous jurons de vivre et mourir libres,.de défendre la Constitution que nous avons acceptée le lo août dernier, de rester inviolablement attachées à la Convention nationale, d'exécuter les lois et décrets qui émaneront d'elle, d'employer tous nos moyens pour les foire respecter et exécuter. Nous adhérons de tout notre cœur aux journées des 3i mai, i*'^ et 2 juin; nous vouons à l'exécration universelle les royalistes, fédéralistes, conspirateurs, cabaleurs, accapareurs, et nous jurons encore de dénoncer ceux que nous connaîtrons être dans ces principes abominables.
i 'ùom^i,^ présidente, Bruxon et GoLET, secrétaires (0. »
Tel était le style des clubistes mâles et femelles! On se sanS'Cidottisait, selon Texpression alors à la mode. La section Simoneau ayant voulu changer son appellation contre celle de Marat, les autres sections s'y opposèrent. On n'a pas oublié que la section Simoneau fiit une des dernières à soutenir la Commission populaire de salut public : c Avant de vous décorer du beau nom de ce véritable ami du peuple, lui dit-on, il faut donner des preuves répétées et non équivoques de républicanisme et de sans-culottisme ; jusque-là ce serait une usurpation, j^ Quelques jours plus tard, elle conquérait son nouveau nom par un hasard heureux.
Dans une autre section, le sans -culotte Jean -Louis Benoît demanda à renier publiquement ses patrons saint Jean et saint Louis, qui rappelaient le fanatisme et la royauté, pour s'appeler désormais Fargeau-Benoît, en
(1) Archives de la Gironde, série L.
mémoire de Lepelletier-Fargeau, martyr de la liberté. Sa demande et son abjuration furent accueillies par les applau- ^ dissements unanimes de la section ^^K
Cependant le provisoire qui régnait à Bordeaux ne pouvait durer; la municipalité révolutionnaire offrait certainement des garanties aux conventionnels; mais, il faut bien le dire, elle comptait dans son sein des hommes que Ton pouvait considérer comme tièdes et n'approuvant pas tacitement tout ce qui se faisait avec leur concours et sous leurs yeux.
Ysabeau et Tallien ne l'ignoraient pas ; les dénonciations pleuvaient à La Réole.
Il fallait, tout en respectant la municipalité, placer à côté d'elle un pouvoir jeune et fort, capable de stimuler les dévouements et d'inspirer une crainte salutaire. La loi armait à cet égard les conventionnels; ils en profitèrent pour créer à Bordeaux le premier comité révolutionnaire de surveillance et ils en nommèrent d'oflSce les membres.
Ce Comité, qui devait exercer dans toute l'étendue du département les pouvoirs attribués au Comité connu sous le nom de Sûreté générale et de Salut public par les différents décrets de la Convention nationale, fut recruté, selon l'expression des représentants, d'hommes purs, incorruptibles et d'une fermeté reconnue.
C'étaient Duvernay, Fontanes, Marcel, Rideau fils aîné, Gueyraud, Tustet, Dutasta, Cogorus, Chaussade, Grignon, Casteran et Le Moal, qui tous ont joué un rôle plus ou moins important dans la Terreur à Bordeaux.
Le Comité entra immédiatement en fonctions, et sa première réunion eut lieu chez Duvernay le 3 octobre. Rideau fut nommé président, Marcel secrétaire, et chacun des membres prêta individuellement le serment suivant :
(ij O'Reilly, Histoire de Bordeaux^ 2« partie, t. I«% p. 367,
LA RÉVOLIjTION Di: l8 SEPTEMBRE. Syj
Je jure de tiagir ni par haine, ni par crainte, mais constamment d*après rimpulsion intime de mon âme et conscience, de tenir le plus grand secret sur les opéra^ tions du Comité et de maintenir, au péril de ma vie, [unité et r indivisibilité de la République française. Le Comité de surveillance choisit le Grand-Séminaire pour y tenir ses séances ultérieures (»).
La municipalité ne restait pas inactive. Sur les réquisitions de Boissel, le Conseil général de la commune arrêtait, le I» octobre, que la loi du 29 mars lycjS enjoignant à tous propriétaires de faire afficher, à Textérieur de leurs maisons, les noms, prénoms, âge et profession de tous les locataires, serait exécutée dans un délai de vingt-quatre heures; que Taffiche serait écrite en caractères de six lignes de hauteur et placée à six pieds d'élévation du sol, et que les sections seraient invitées à faire parvenir au secrétariat de la maison commune un double de toutes les déclarations qui, aux termes de la loi, devaient leur être faites, d
Le même jour, Boissel disait au Conseil général de la commune :
c Vous vous étiez élancés avec vigueur dans la carrière administrative et révolutionnaire, et, après quelques pas, vous vous êtes arrêtés comme épuisés par l'effort que vous veniez de faire. Je vous le dis au nom de la patrie, au nom de vos concitoyens que vous devez arracher aux horreurs de la famine et de la guerre civile, si vos mains sont trop faibles pour tenir les rênes de Tadministration dans les circonstances orageuses où vous vous trouvez, si vos âmes pusillanimes craignent le danger, retirez-vous; cédez vos places à des citoyens fermes, qui sauront se mettre à la hauteur de leur mission, et qui, au lieu de délibérer éternellement, sauront agir et frapper les coups sous lesquels doivent expirer enfin le royalisme et le fédéralisme.
1 Depuis huit jours vous n'êtes pas encore organises; tout se délibère et rien ne s'exécute. Quel est donc le génie malfaisant qui assimile encore vos destinées à celles du corpscontre-révolutionnairc
fi) Hôtel des Monnaies, rue du Palais-Galiien.
y^ HisrmiKr t*f la terreth a iioia£Arx.
qut vous AVer expulstf ! Qudks sont donc ks infinenoes malignes qui ^-OLu- mipçcni d a^courdisficrmciii a arrêtent le conp terrible qa'attcndem àr a-ous e: is patrie et la liberté^ si longtemps ontragées oans votre maineureuse ville ! T-remblez, citoyens, le flaire qni doit im ppc : ies tfiB^ criminel ies est spspendii sur les vâtres^ prêt à venger d une manière frfarrante rinexécution des lois et llmpunité de^ ctiupabies.
j Vo» rues, vos places publiques, les spectacles, les lienx publics ^ont latLfaxtrh du poids des gens suspects, des contre-révolutionnaires et des federalistes. que votre inactivité encourage^ et dont la présence £ait |Eemir ks lois et les vrais républicains.
» Vos caisseb soni vides. ^ os ressources sont nulles, et vos dépenses s'accrt>issen: è chaque instant : les vrais citoyens sont pauvres et supponent presque seuls le poids de ]a Révolution, tandis que les agioteurs, les accapareurs, ces vampires qui ne se nourrissent que de sang et d or. étalent un luxe insolent, fruit des fortunes les j^us scandaleuses.
» Vous êtes entourés de contre-ré\'olutionnaires qui vous détestent, qui emjx)isonnent toutes vos démarches, et qui feront manquer toutes vos mesures de sûreté générale : cette tourbe insolente d'agents de toute espèce, cette nuée de commis dévoués à Tesclavage de l'ancien régime, tout entrave vos opérations et paralyse le mouvement que vous aviez imprimé à la machine.
* I^s représentants du peuple, en séance à La Réole, ne cessent de demander des commissaires; ils en avaient demandé depuis lé t] septcnjbrc : l'ancien Comité des subsistances n'avait pas la confiance des représentants du peuple, et le nouveau, effrayé sans doute de l'importance, de la complication et de la multiplicité des opérations qui lui étaient confiées, ne s'est mis en activité que par une invitation formelle de la municipalité provisoire, le lendemain dd son installation : cependant le peuple souffre, les subsistances n'arrivent que f^outtc à goutte; et ce Comité, semblable à un malade en délire, s'agite tumultueusement et ne produit aucun résultat.
• Plusieurs d'entre vous, citoyens, et je le dis avec cette franchise aiulOre que j'ai déployée tant de fois contre les intrigants, plusieurs d'uni rc vmis ne sont pas dignes de la confiance dont ils ont été honorés, par l'insouciance et l'inactivité qu'ils mettent à remplir Uvs tlcNnliî» sCNi^rcs qu'on leur a imposés.
i VoilA, ciioNcns, le tableau de votre situation acruelle, et vous NOUS endormes au bord d'un abîme profond prêt à vous engloutir. N'étes-vouîi donc plu'i rcs|M>nsablcs sur votre tête de tous les nulhcurs qui menacent nos c\>ncitoyens, et que vous devez prévenir \\ir U rigueur de xt^* d^^m^rchcs? Ne dcve«-vous plus un compte ^^J^^u^vu\ de voîrc vNMuUûtc *> Ki Republique entière qui a les yeux
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 879
fixés sur VOUS? N'étes-vous plus ces hommes dont Tattitude fière et prononcée avait effrayé les conspirateurs, même au milieu des satellites dont ils s^étaient entourés? Citoyens, je vous en conjure, sauvons nos concitoyens, sauvons-les des déchirements affreux d'une guerre civile ; qu'aux accents du républicanisme nos âmes brisent les obstacles qui les arrêtent, et que la révolution soit consommée (0. >
Ainsi s'exprimait Boissel. Galvanisé par ces paroles et par les lettres d'Ysabeau et de Tallien, le Conseil général arrêta, le i*' octobre, une série de mesures révolutionnaires qu'il importe de rappeler pour indiquer la situation et Tétat des esprits :
Il ordonnait : i® l'entière et pleine exécution de toutes les lois émanées de la Convention nationale, notamment de celle du 3 septembre lygS, relative à V emprunt fotxé; de celles des 12 et 17 septembre 1793, relatives à ï arrestation des personnes suspectes; de celle du i^ août 1793, relative à la confiscation de toutes les maisons, édifices, parcs, jardins, enclos, qui porteraient des armoiries; de celles des 21 et 23 avril 1793, relatives à Y arrestation et à la déportation, à la Guyane française, des ecclésiastiques séculiers, réguliers, frères convers et laïcs, noyant pas prêté le serment de maintenir légalité et la liberté;
2^ L'exécution des différents arrêtés des représentants du peuple en séan.ce à Agen et à La Réole ;
3® L'adjonction au Comité des subsistances de deux officiers municipaux provisoires pour accélérer et surveiller les opérations *,
4® L'envoi aux vingt-huit sections des noms de tous les membres du Conseil, des agents et commis de la commune, pour y subir la censure publique ;
5® La constatation de la présence ou absence des officiers municipaux aux séances du Conseil pour en être référé aux sections;
(0 Archives municipales de Bordeaux.
38o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDE.\rX.
6^ L'évacuation immédiate, sauf indemnité aux locataires, des maisons nationales jugées nécessaires pour y mettre en état d^arrestation les personnes désignées par les décrets de la Convention ;
7® La destruction et le remplacement par des signes républicains de toutes les effigies royales, de toutes les marques de féodalité, sous quelque forme qu^elles existent, dans les édifices publics et maisons nationales;
8*^ Le convertUsemefit en canons de toutes les cloches, à Texception d'une seule pour chaque paroisse ;
9° La destruction et le convertissement en piques et en boulets de toutes les portes de la Ville, des chaînes de la place Nationale et de toutes les grilles et autres ornements en fer existant dans les maisons nationales;
10® La création d'une force armée révolutionnaire de sans-culottes, avec une paie à chaque volontaire de quarante sous par jour ^^K
Le Conseil général de la commune invitait, en outre, le Comité de surveillance à redoubler de zèle et d'activité pour déjouer tous les complots et signaler tous les traîtres.
Nous raconterons bientôt les résultats produits par l'application de ces mesures.
La nouvelle de la révolution accomplie à Bordeaux s'était répandue dans les départements environnants et y avait été accueillie favorablement; des félicitations arrivaient de toutes parts aux nouveaux municipaux; elles n'étaient pas toutefois sans réserves. Ainsi, le Comité de surveillance d'Angoulême écrivait :
f Nous avons appris avec bien de la satisfaction l'heureuse révolution qui vient de s^opérer dans vos murs; il a été bien doux pour nous de retrouver parmi vous des frères que de vils et lâches intrigants avaient pu aveugler un instant, mais qu'ils n'ont
(i) On devait demander des fonds au ministre de la guerre pour la solde de cette armée.
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 38 1
pu séduire malgré leurs machinations perfides. Nous ne vous dissimulerons pas cependant que la connaissance que nous avons eue de votre correspondance avec les représentants du peuple et commissaires de la Convention de présent à Agen, ne peut nous permettre de croire à votre sincère résipiscence qu'autant que vous emploierez tous les moyens qui sont en vous pour mettre sous le glaive de la loi les chefs de la conspiration ourdie dans votre ville, et tous ceux qui pouvaient favoriser leurs infâmes projets. Nous nous plaisons à croire, citoyens, que vous ratifierez, par des mesures aussi sages et aussi urgentes, les dispositions dans lesquelles vous avez annoncé être à la Convention nationale. Votre propre gloire, rhonneur de la ville de Bordeaux, l'intérêt de la République, devant qui tout doit céder, l'exigent impérieusement (0. i
La municipalité, on vient de le voir, avait devancé les conseils qui lui étaient envoyés d'Angoulême ; mais il est facile de comprendre qu'enlacée dans les liens de la situation qui lui était faite et pressée par des excitations émanées de sources différentes, elle devait tôt ou tard accomplir une évolution qui la rapprocherait de la Terreur.
Ces excitations n'étaient pas particulières à Bordeaux; elles venaient aussi des localités voisines et lui faisaient une loi de subir Tentraînement général. Les communes du département de la Gironde, par exemple, avaient plus ou moins suivi l'impulsion partie du sein de la section Franklin et du Club national. Afin d'y ranimer le patriotisme affaibli, quelques sections, et notamment le Club national, avaient envoyé des délégués en mission dans les campagnes. L'un de ces délégués, rendant compte de ses opérations au Club, disait, le 2 octobre : « La commune de Cadaujac est dans les meilleurs sentiments et j'y ai développé les principes républicains qui fructifieront, on peut l'espérer. Il n'en est pas de même dans quelques autres communes, où la Société a envoyé des délégués
(i) I-cttrc du i»"" octobre lyt»^.
A mo^iaoLKn.,
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La presiière réqiifskioa de iEx4iuît i \ingt-cinq ans renaît d'arocr Ixi^ et quatre bxtaiiloQs étaient à la veille de partir, ainsi q je Li cavalerie, cette cavalerie aux habits dorés qoi avait excité llndignition J'Ysabeau et de Baudot. 4 Bordeaux, écrivait un contemporain, s'est dijà rangé du parti de la tyrannie; les emprisonnements des gens suspects sont commencés et cela marche bien •^'. b
Installé le 3 octobre, comme nous l'avons dit, le Comité de surveillance fonctionna sans délai, et, dans la nuit du 3 au 4, ses agents et ceux de la municipalité, escortés de membres du G)nseil général de la commune, procédèrent & des arrestations nombreuses.
Parfni les plus remarquables, on doit citer celles du représentant Duchâtel, de Riouffe, qui a laissé des Mémoires bien connus, et de l'Espagnol Marchéna, cachés A Bordeaux depuis plus d'un mois, mais qui n'avaient pu échapper aux Montagnards, grâce aux dernières mesures
(n ArchivcH de la (îirondc, série I., rcg. 178. (1-^) l.cUrc ile l*cU>crimd du 1 octobre 179?.
LA RÉVOLUTION DC l8 SEPTEMBRE. 383
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prescrites par la municipalité. Duchâtel, RioufFe et Marchéna furent transférés à Paris ^^K
Dans la journée du 4 octobre, Torganisateur du Comité insurrectionnel de Lyon, le représentant du peuple Biroteau, arriva à Bordeaux, où il venait chercher un refuge, hélas! bien précaire. Il fut Tobjet d'une ovation et de marques de sympathie toutes particulières (^^, mais il ne tarda pas à son tour à tomber entre les mains des sans-culottes, alors maîtres de la ville.
Donnant suite à une proposition formulée par quelques uns de ses membres, la Commune de Paris avait envoyé deux délégués à Bordeaux pour fraterniser avec la ville; c'étaient Viallard et Dunouy, officiers niunicipaux, qu'une lettre de Chaussade et Couteau avait précédés à Bordeaux.
Le 4 octobre, à huit heures du soir, on vint annoncer au Conseil général de la commune que Viallard et Dunouy avaient mis pied à terre à la cale de La Bastide. Ils arrivèrent bientôt dans la salle du Conseil, entourés et suivis d'une foule de citoyens et de citoyennes qui se précipitèrent dans les tribunes, envahirent la salle et refluèrent jusqu'auprès du bureau.
Les commissaires de la Commune prirent place à droite et à gauche du maire, et l'un d'eux, après avoir lu la délibération de la Commune de Paris, adressa à l'assemblée un discours rempli de sentiments fratern;ils et républicains. Ce discours fut accueilli par des applaudissements et des cris répétés de : Vwe la République! Vive la Montagne! Vivent les Parisiens! Vivent les sans<ulottes!
Dunouy^ et Viallard remirent ensuite sur le bureau une écharpe tricolore ayant servi dans la mémorable journée du 10 août, et une médaille de bronze chargée des emblèmes de la Liberté, de la chute des attributs de la
(1) Riouffe, Mémoires, collection Barrière, p. 394.
(2) H. Ghiuvor, le Barreau de BorAcaïuw
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L esc nxTt^ is ine qx ce «fiscours fut fréquemment j3Krrr»r:^ riir ^iOEÊnes applaudissements.
A^srDcs ôe Tirrivéc des commissaires, les sections Mkb£-Mr»rïi£Îoe, iu Dk-Aoùt» de la Loi, de la Parfaite Ur-?rc, de 1e Friremhé, Brutus et du Champ-de-Mars cn^vyir^n: ôi> dqxititioQS a la Commune pour saluer IXirï.xiy ce \":£'.ird et les inviter à vouloir bien se transporter 4U n^:I;eu d'elles.
Les commissaires rcponJirent en termes pleins d^effusion à ces dépurations diverses et leur donnèrent Taccolade fraternelle.
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 385
Une députation du Club national fut aussi introduite, et Torateur s^exprima en des termes qui font toujours Véloge du civisme brûlant de la Société qu'il représentait. . Le Conseil général, sur le réquisitoire du procureur de la commune, délibéra, au milieu des cris de : Vive la République! et avec l'assentiment de tous les citoyens présents, qu'il serait frappé une médaille en mémoire de la révolution du i8 septembre; que Tune de ces médailles serait offerte, avec une des écharpes révolutionnaires, à la Commune de Paris en signe de Punion qui devait régner entre toutes les communes de la République, et que les citoyens Dunouy et Viallard étaient invités à assister le dimanche suivant à la promenade civique qui devait avoir lieu pour Tinauguration du buste de Marat (»).
Enivrés de Taccueil quMls avaient reçu à Bordeaux, Dunouy et Viallard écrivirent le 5 octobre, à la Commune de Paris, une lettre que nous ne pouvons, malgré sa longueur, passer sous silence.
i Nos chers collègues, disaient-ils, nous avons marché jour et nuit pour arriver plus promptement à Bordeaux; nous y sommes entrés hier à huit heures du soir. La municipalité est venue au' devant de nous, de l'autre côté de la rivière, pour nous ramener dans un brigantin que Ton avait décoré exprès pour nous; elle nous y attendait depuis midi, jusqu'à notre arrivée.
» A notre descente, nous vîmes une quantité considérable de gardes nationales qui étaient sous les armes et un peuple innombrable qui nous attendait, et au milieu duquel nous fûmes conduits à la maison commune, aux acclamations mille fois répétées de Vive la Convention! Vive la République! Vivent les Parisiens! L'allégresse la plus grande fut partout manifestée; notre arrivée fut un jour de fête; le peuple nous a témoigné de toutes les manières son entier retour à la liberté. Sa confiance est telle dans les Parisiens, qu'il se persuade que nous pouvons le délivrer de tous les maux qui l'accablent; la misère est encore plus grande qu'à Paris : on a distribué aujourd'hui du biscuit de mer et des feveroles, n'ayant que peu de pain, encore est-il plus noir que celui qu'on donne aux chiens.
(i) Procès-verbal du 4 octobre 1793. Archives municipales de Bordeaux.
1 Entrés dans la salle d^assemblée, nous fûmes placés aux côtés du président; bientôt le silence le plus profond régna dans rassemblée pour nous entendre. Dès que nous eûmes présenté, au nom de la Commune de Paris, la médaille et le ruban tricolore, chacun nous témoigna les regrets de son erreur et son amitié pour les Parisiens ; nous fûmes embrassés de presque tous ceux qui étaient présents, ou, pour mieux dire, nous ne cessâmes de Têtre depuis notre débarquement jusqu'à la maison commune.
» A la nouvelle de notre arrivée, toutes les sections à Fenvi nous envoyèrent des députations pour nous féliciter de notre entrée dans leurs murs et nous inviter de nous rendre dans leur sein afin d'y recevoir, pour les Parisiens, les embrassements de Tamitié et Texpression de leurs sentiments pour cette Commune, qu'ils reconnaissent authentiquement avoir sauvé la France et la liberté, et contre laquelle ils ont été abusés quelques instants.
f II fut arrêté par la Commune, aux cris mille fois répétés de : Vivent les Parisiens! qu'il serait frappé une médaille au sujet de la réunion des Parisiens et des Bordelais, en signe de la reconnaissance de la démarche que nous avons faite auprès d'eux, et qu'ils regardent comme l'époque la plus digne de transmettre à la postérité et leur erreur et la franchise de leur retour à cette liberté sainte qu'ils n'ont jamais cessé de chérir. Le peuple de Bordeaux est, comme celui de Paris, bon et de bonne foi; mais, moins aguerri contre les suggestions perfides, il a besoin d'être fortement stimulé pour se porter aux actions de vigueur qui sont ici plus nécessaires qu'en aucun lieu de la République, à raison de l'adresse avec laquelle l'aristocratie a su profiter de l'apathie où elle avait amené le peuple; mais aujourd'hui qu'elle se trouve atterrée par le premier coup de massue que le peuple lui a porté, il ne faut pas lui laisser le temps de se relever, et il faut profiter promptement de l'instant d'effervescence, si j'ose dire, patriotique où elle a amené le peuple de Bordeaux par l'excès de misère où elle l'a réduit. Mais les moyens employés pour l'amener à la contre-révolution seront ce qui le sauvera. L'on craint déjà notre départ avant que toutes les grandes mesures de salut public soient prises pour cette ville.
» Les Bordelais ressemblent en ce moment à des enfants qui commencent à se tenir debout, et qui ont besoin de quelqu'un pour les soutenir. L'esprit de la Commune de Paris nous a devancés ; et, par l'opinion qu'ils ont de nous, nous ne pouvons nous dispenser de séjourner quelques jours dans cette ville bien précieuse à la République par sa population, sa situation et son commerce; et, nous osons le dire avec franchise, la ville de Paris, en nous envoyant, a rendu un service très éminent à la République ; nous osons vous assurer que Bordeaux, sous très peu de temps, sera
LA DÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 887
rémule de Paris, et qu^elle sera, dans le point où elle est, un des plus fermes appuis de la République.
» L'on attend avec la plus grande impatience les représentants du peuple Baudot et Ysabeau; il est temps qu'ils arrivent; nous comptons les voir demain ou après-demain dans ces murs; ils pourront, par quelque acte de vigueur, assurer pour jamais la liberté dans cette ville.
» Nous sommes sans cesse dérangés par les députations des sections et des différents corps armés, qui viennent à nous comme si nous étions revêtus de tous les pouvoirs de la représentation nationale.
I Nous ne cesserons de vous faire part de tout ce que nous ferons pour cimenter immuablement l'union des Bordelais avec les Parisiens (0. »
Les appréciations des délégués de la Commune de Paris n'étaient pas défavorables aux Bordelais, comme on peut le voir par cette lettre; un pareil témoignage n'était pas à dédaigner, et si Ton considère les honneurs rendus à Viallard et Dunouy et l'accueil sympathique qu'ils reçurent, on peut dire que, lassée des maux qu'elle éprouvait depuis si longtemps et dont le terme ne pouvait être prévu, la population était prête à se jeter dans les bras des premiers venus qui lui apporteraient la plus légère espérance.
Pendant qu'on fêtait les délégués parisiens et qu'on mangeait, à défaut de pain, du biscuit de mer et des féveroles, les prisons se remplissaient de suspects et de prêtres assermentés. On faisait des arrestations jour et nuit et la ville était mise en coupe réglée, si nous pouvons nous exprimer ainsi.
Déjà le représentant du peuple Duchâtel, Riouffe, Marchéna et d'autres avaient été dirigés sur Paris, et le 6 octobre les proconsuls requéraient le Comité de surveillance de faire traduire par devant le tribunal révolutionnaire de la capitale les citoyens Worméselle, Ducourncau et
(1) Moniteur d\x 12 octobre 1793.
Thdllard, compromis dans les événements qui avaient agité la ville ^^K
On paraissait marcher révolutionnairement à Bordeaux, et Ysabeau écrivait, le 8 oaobre, au Comité de salut public : t Dans Tabsence de Tallien, qui est parti avec un détachement de cavalerie pour arrêter plusieurs conspirateurs^ je m^empresse de vous annoncer que nous venons de &ire arrêter, au milieu de Bordeaux, Tex-député Duchàtel, un secrétaire de Brissot, Espagnol de naissance, nommé Morchéna, et un autre réfugié du Calvados, avec la femme de Puisav-e, général du roi Buzot, défait à ^*e^dun. Nous vous promettons de livrer dans peu à la \*tnj^5ance des lois des coupables plus fameux. Nous avons U preu\>: audientique que presque tous les députés fugitifs du Calvados et de la Vendée, ainsi que les généraux et kur ct;iit«maior, sont à Bordeaux ou dans les environs. Un kuit< hoiiune noomié Mahcui, que j'ai reconnu ici pour ^vvùr ctc attaché à Félix Wlmpffen, et que j'ai fait arrêter, m^U5^ a donné tout le fil de la conjuration, qui allait 5^\H\ trviin* mal^ la conversion subite et apparente des fcvlcisili^^t^^ a>'cc lesquels les conjurés sont en relation iutuwCx NvHi^ trd\*aiUons jour et nuit, soit à purger le jM\s vks ^xlcnsit^ qui y abondent, soit à procurer des \i\t\\^ À b ville de Bordeaux* qui souffre depuis longtemps
IX? N\v\ vV^\ r^llicn* écri\*ant à Pache pour l'informer des iu Vv\^t^aun\s ùitcs à Bordeaux, non par les soins de la Hi^^\'iU ^unis^iMlit^^ fui Jei^aii d'ignorer, mais bien ^M^' ^>' Hv»/>v^' ^t \xux d^ quelques braises safis<ulottes, \{\s.m ; i NvHU^ ;ivon:ii U certitude que Guadet, Pétion, U^uv^^ lirai^^eucuvc, Girey-Dupré et plusieurs autres svM\u svHt À Bordeaux, soit aux environs; et la muni-
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTKMBRE. SSg
cipalité et les autorités ne font rien pour parvenir à les arrêter ('). »
Les représentants étaient bien renseignés. Guadet, en effet, était venu à Bordeaux le 24 ou le 25 septembre, mais il n'avait trouvé dans cette ville ni appui, ni secours, et il en était reparti Tâme brisée pour rejoindre à Saint-Émilion, chez son père, les compagnons d'infortune qui Ty avaient précédé. C'étaient Pétion, Buzot, Louvet, Salles, Barbaroux, Valady et un ami de ce dernier. Nous aurons à raconter plus tard la mort déplorable de quelques-uns de ces illustres représentants du parti de la Gironde.
Nous venons de voir que Tallien les recherchait activement.
On a dit que Fontanes, membre du Comité de surveillance et Tun des plus fidèles appuis des conventionnels, trouvait comme eux la municipalité un peu tiède. Il se rendait tous les jours à la Commune et stimulait le zèle des municipaux; il parlait de trois mille arrestations à faire, d'emprunts à lever sur les riches, etc., etc. L'officier municipal Vitrac, fatigué des observations de Fontanes, lui demanda un jour à connaître ses pouvoirs. Mal lui en prit : Fontanes alla à La Réole le dénoncer, et, à son retour, Vitrac était mis en état d'arrestation ^^K
Ce Fontanes, qui fut un des terroristes les plus redoutés, avait, dit- on, conseillé aux représentants du peuple de canonner les Chartrons et d'immoler tous les négociants.
Fontanes avait tort de se plaindre, car, si quelques membres de la municipalité étaient tièdes et modérés, d'autres, au contraire, tels que Charles, Martial, Barsac, Chaussade, etc., déployaient une activité toute révolutionnaire. Les visites domiciliaires et les arrestations
(1) Lettre du 9 octobre 1793. Bibliothèque nationale, supplément français 3274.
(3) Journal du Club national du 8 nivôse an III.
3qo histoire de la terreur a bordeaux.
marchaient bon train. Les sections, grâce au scrutin épuratoire qui y fut introduit, devinrent un foyer de délations et donnèrent un nouvel essor au civisme ardent des démagogues de la municipalité.
Sainte- Luce Oudaille raconte qu'une députation de la section Simoneau s'étant présentée à la municipalité pour lui remettre une délibération relative aux subsistances, un des officiers municipaux, entendant le nom de Simoneau, demanda avec indignation comment il pouvait se faire qu'un accapareur de blé eût donné son nom à une section qu'il croyait être révolutionnaire. La députation écouta en silence la sortie du municipal, puis elle le pria de lui désigner un nom à substituer à celui qui provoquait ainsi son indignation, a Eh! quoi, s'écria-t-il, les sections de Bordeaux sont au nombre de vingt-huit, et pas une ne porte le nom du grand Marat!... ^ On comprit à demi-mot et désormais la section Simoneau s'appela la section Marat <»>•
Encore si des modifications de cette nature avaient eu pour résuhat de donner du pain au peuple! Mais il n'en était rien, et le 5 octobre une collision avait eu lieu à la porte d'un boulanger entre des citoyens et la garde nationale. Vers neuf heures du matin, quelques hommes de la légion du Sud s'étaient rendus en armes chez Deyries, boulanger, place des Augustins, 42, pour y protéger la distribution du pain. Une foule considérable et affamée envahissait la place; un engagement eut lieu entre des citoyens et les gardes nationaux qui avaient voulu s'interposer dans cette rixe : deux soldats furent assez grièvement blessés, et le capitaine du détachement envoya sur-le-champ prévenir la municipalité. Un officier municipal, accompagné d'une escouade de grenadiers, arriva bientôt, et sa présence rétablit le calme un instant troublé.
(1) Histoire de Bordeaux pendant dix-huit mois, etc.
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 3ç^l
Ces scènes étaient malheureusement fréquentes, et Tordre public courait chaque jour les risques les plus sérieux.
Vers cette époque, le bruit se répandit tout à coup que les représentants du peuple allaient enfin rentrer à Bordeaux. L'un des commissaires envoyés à La Réole avec le député Grouly (de Tlle -de -France) en apportait, disait-on, la nouvelle. Aussitôt, les sections s'assemblèrent dans l'église Saint-André, et le peuple écouta dans un religieux silence le commissaire, que l'on avait invité à assister à la réunion. Celui-ci confirma la nouvelle : les représentants étaient décidés, assurait-il, à revenir, et la prochaine décade les verrait sans aucun doute dans nos murs.
A ces mots, des applaudissements retentirent sous les voûtes du temple, les visages s'illuminèrent et l'espoir rasséréna les cœurs. On aurait du pain! car, à vrai dire, le sentiment intime qui régnait dans la masse du peuple, c'était la pensée que la présence des conventionnels ramènerait l'abondance au milieu d'une population affaiblie par les horreurs de la famine...
Des arbres de la liberté furent, dit-on, 'plantés à cette occasion, en signe de joie publique.
Le 6 octobre, Hérault de Séchelles disait à la Convention : « Le patriotisme vient de se ranimer à Bordeaux; mais pour assurer dans cette ville la durée de son règne, il est nécessaire de prendre deux mesures vigoureuses. La première est de désarmer les hommes suspects et ceux qui tenaient aux anciennes associations, pour distribuer leurs armes entre tous les vrais républicains sans-culottes; la seconde est d'annuler les passeports donnés à ces hommes suspects par les municipalités de Bordeaux et de Libourne. Ces passeports ne sont autre chose que de véritables brevets d'incivisme ^*). »
(i) Moniteur du 8 octobre 1793.
Ces propositions furent adoptées : elles étaient trop bien dans l'esprit général qui animait la Convention pour ne pas être accueillies sans opposition. On ne tarda pas, comme nous le verrons, à appliquer dans Bordeaux le décret provoqué par Hérault de Séchelles.
Mais la diversité d'opinions et de vues qui existait dans le Conseil général de la commune y causait des tiraillements incessants. Les modérés trouvaient qu'on allait trop vite; les hommes dévoués à la Montagne prétendaient, au contraire, qu'on manquait d'activité et d'énergie et qu'il importait, dans l'intérêt du peuple et de la ville, d'accélérer le mouvement révolutionnaire et de donner aux proconsuls de la Réole toutes les satisfactions de nature à mériter leur confiance et à leur prouver la soumission définitive de Bordeaux. C'est au milieu de cette divergence d'idées que la municipalité s'agitait dans une impuissance relative. Les ennemis de la Révolution en profitaient pour chercher à exciter les esprits contre la Convention et ses envoyés. Cette mésintelligence et les bruits répandus par la malveillance arrivèrent jusqu'à La Réole, et, le 6 octobre, Ysabeau écrivit au Conseil général de la commune pour s'en plaindre en termes amers et pour se justifier; il disait :
« La voix publique nous apprend que la calomnie a osé faire entendre ses cris contre nous dans votre enceinte, et qu4l y a été mis en délibération si nous ne serions pas dénoncés par vous à la Convention nationale.
» Que les royalistes, les fédéralistes et les conspirateurs du Calvados et de la Vendée, qui, malgré votre surveillance, existent encore parmi vous, emploient toutes leurs perfides ressources pour nous décrier, cela est juste; leurs clameurs honorent des Montagnards qui ont juré la perte des scélérats, et qui tiendront leurs serments.
f Mais que des magistrats du peuple, investis de sa confiance immédiate, témoins de ce que nous avons souffert pour la cause et des efforts heureux que nous avons faits pour Tarracher à l'oppression et à la misère, mêlent leurs voix à celles des ennemis de la
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patrie, voilà ce que les bons citoyens auront de la peine à concevoir et à expliquer.
t L'objet des subsistances est devenu, dans la main des contre révolutionnaires, un instrument terrible avec lequel ils se sont flattés d'amener le peuple à adopter leurs projets criminels. Au sein d'une récolte abondante, le pain nous a manqué tout à coup, parce que les grains se sont trouvés en majeure partie dans la main des riches, opposés au système de l'égalité. La ville de Bordeaux s'est ressentie plus que toute autre de ce fléau général. Ce n'est pas ici le lieu d'en développer les raisons : nous ne sommes comptables à la nation et aux citoyens de Bordeaux que des moyens que nous avons employés depuis la fin du mois d'août, où a commencé notre mission, jusqu'à cette époque, pour faire parvenir des grains à une ville qui en manquait totalement.
1 Le 26 août nous publions une proclamation que nous avons envoyée à tous les départements, districts, municipalités et sociétés populaires de la République, dans laquelle nous requérons tous les bons citoyens, dans les termes les plus touchants, de venir au secours de la ville de Bordeaux, menacée d'une horrible famine. Une foule de réquisitions particulières, adressées aux villes qui retenaient des grains ou des farines destinées à Bordeaux, prouvent que tous nos instants ont été consacrés à cet objet essentiel.
1 Comme nous sentions la nécessité d'organiser au plus tôt un Comité des subsistances qui réunît au plus haut degré la confiance du peuple et la nôtre, nous avons écrit le 6 septembre à plusieurs sections de Bordeaux, pour qu'elles formassent sans délai ce Comité, auquel nous devions remettre les fonds envoyés par la Convention nationale... Qui nous expliquera pourquoi, malgré nos instances, il s'est écoulé vingt et un jours entre notre proclamation et la nomination de ces commissaires? Quelle intrigue a présidé à ce retard funeste? Et sur qui doit retomber l'indignation du peuple? Quelle est la main barbare qui, pour conduire le peuple à une disette extrême, a repoussé le pain que nous lui tendions?
I Citoyens, nous ne voulons pas faire un parallèle odieux; mais c'est ainsi que les riches et les négociants de Toulon ont conduit un peuple égaré par la faim à recevoir d'une main ennemie du pain et des fers.
• Honneur immortel aux respectables sans-culottes de Bordeaux qui ont supporté leur misère avec une patience vraiment républicaine! ils ont su résister aux suggestions des calomniateurs; ils savent que les pères du peuple partagent leurs douleurs et emploient tous leurs eflbrts pour les soulager.
• Vous dites que les subsistances n'arrivent pas à Bordeaux avec abondance, comme vous vous y attendiez, et vous osez attribuer
394 HISTOIRE DE \Jl TERREUR A BORDEAUX.
ce retard aux représentants du peuple! Nous en appelons avec confiance à tous ceux de vos concitoyens qui sont venus à La Réole, et qui, témoins de nos travaux continuels, n'ont pu voir sans attendrissement nos sollicitudes à cet égard : nous en aj^elons à ces commissaires que vous avez envoyés trop tard. Ils vous diront que nous avons vaincu toutes les difficultés, que nous avons été au devant de leurs désirs ; qu'enfin, nos réquisitions et nos lettres ont eu tout le succès qu'on pouvait en attendre; nous rendriez-vous responsables aussi de ce que la sécheresse extrême arrête les moulins et entrave la navigation? C'est pourtant dans ce moment-ci le seul obstacle qui s'oppose à l'arrivée d'une grande quantité de farines qui sont acquises.
» Une observation qui ne doit pas échapper aux bons citoyens, et qu'on ne saurait trop mettre sous les yeux du peuple p>our qu'il apprenne à connaître ceux qui le trompent : c'est que depuis deux mois il ne parvient à Bordeaux que des farines provenant d'un blé d'une qualité supérieure et sans mélange; quels sont donc ces monstres qui altèrent ces farines ou qui ont l'art de les soustraire p>our y substituer des matières impures dont les animaux refuseraient de se nourrir? Hommes si zélés pour les intérêts du peuple, qu'avez-vous fait pour découvrir ce mystère d'iniquité? En vain nous vous demandons une explication sur ce fait, vous ne faites pas semblant de nous entendre; nous viendrons à bout de connaître cette manœuvre infernale, qui tendait à empoisonner les braves sans-culottes. Malheur alors à ceux qui auront commis ce forfait 1 malheur aussi à ceux qui l'auront souffert!
» Notre séjour prolongé à La Réole vous effarouche; et vous cherchez à en tirer des inductions défavorables contre nous ; que n'avez-vous pas fait pour persuader aux citoyens que la Convention nationale nous retirait nos pouvoirs et vous envoyait d'autres commissaires.
• Cette nouvelle ruse d'une faction que nous avons abattue ne nous a pas surpris; qu'importe au surplus à des Montagnards d'être à la Convention nationale ou dans les départements? Ils sont assurés que, quel que soit le poste que la patrie leur assigne, ils y rempliront leur devoir franchement et sans crainte.
» Vous feignez d'ignorer les raisons qui nous retiennent encore, quoique nous ne vous les ayons pas cachées; c'est l'intérêt du peuple, seul mobile de toutes nos actions, qui enchaîne nos pas, lorsque nous brûlons du désir de serrer dans nos bras des frères, des amis dont l'attachement pour nous n'a pas diminué, malgré les clameurs des malveillants. Irons-nous parmi ce peuple, qui nous est si cher, avant d'avoir entièrement assuré sa subsistance? Ne sommes-nous pas ici plus à portée de vaquer à ce soin, que dans
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. SqS
une ville où le tourbillon des affaires qui nous attendent consommerait tous nos instants? Du poste où nous sommes établis, nous surveillons les achats et les transports; nous arrêtons tout ce qui est pour le compte des spéculateurs, pour le tourner au profit du peuple; nous voyons arriver l'instant heureux où nous pourrons nous réunir à nos frères les sans-culottes, et ce ne sera pas sans une émotion bien douce que nous partagerons leur empressement et que nous jouirons du fruit de nos travaux.
1 Cette lettre, citoyens, sera la dernière réponse que nous ferons aux calomniateurs; lorsque notre mission sera terminée et que nous rendrons publique notre correspondance, on y lira la justification complète des représentants montagnards, qui ne sont coupables que d'avoir fait le bien avec persévérance (0. »
Cette lettre causa une vive émotion au sein du Conseil général de la commune et intimida pour quelque temps les détracteurs des conventionnels.
Cependant les persécutions continuaient à Bordeaux, et le 6 octobre, Delormel, Peycam, Mazois, Lubbert père et fils, le chirurgien Revors, de Gercy, directeur des douanes, et une multitude d'autres étaient mis en état d'arrestation comme suspects à des titres divers et allaient grossir le nombre des détenus.
Pendant quTsabeau écrivait et qu'on arrêtait à Bordeaux les citoyens les plus honorables, Tallien, qui semblait être chargé de la partie active de la mission, se rendait dans le Libournais, escorté d'une trentaine de cavaliers de l'armée révolutionnaire campée sous La Réole. Il recherchait Guadet, Salles, Pétion, Barbaroux, que des avis secrets ou de lâches dénonciations avaient signalés comme étant cachés dans cette partie du département. Ses perquisitions furent vaines. Il fit toutefois arrêter, tant à Libourne qu'à Saint-Émilion, un grand nombre de citoyens, mit sous la garde de deux soldats le père de Guadet et prononça la confiscation des biens du conventionnel <').
(i) Archives de la Gironde, série L.
(2) Guinodie, Histoire de Libourne.
Cest dans cette tournée que Tallien rencontra Lacombe. La connaissance fut bientôt faite entre ces deux hommes. Accablé de flatteries par le maître d'école, le conventionnel, étonné de sa faconde révolutionnaire et devinant un instrument d'autant plus dévoué que Tambition et le désir d'arriver à quelque chose débordaient chez cet homme, se lia avec lui, apprécia ses instincts et ses qualités et lui promit sans doute de ne pas l'oublier.
Malheureusement pour les Bordelais, cette promesse sinistre fut tenue.
Le 7 octobre, le Conseil général de la commune ordonnait que tous les citoyens compris dans la réquisition de dix-huit à vingt-cinq ans et qui ne s'étaient pas présentés pour être incorporés dans les bataillons de nouvelle levée, seraient tenus de le faire dans un délai de trois jours; que ceux des citoyens déjà incorporés, qui s'étaient absentés pour une cause quelconque, seraient tenus de se présenter à leurs corps respectifs dans le même délai; et que, ce délai passé, les uns et les autres seraient déclarés déserteurs et punis comme tel.
La municipalité prescrivait en même temps des mesures sévères à l'égard des suspects.
Elle invitait les comités de surveillance des sections à redoubler de zèle et d'activité, à dresser une liste de tous les gens suspects résidant dans l'étendue de leur territoire et à les faire arrêter sur-le-champ.
Les détenus devaient être gardés à vue, avec défense de communiquer au dehors.
Elle suspendait la délivrance des passeports jusqu'à l'arrivée des représentants.
Comme indice du moment, il est utile de transcrire, dans son éloquent laconisme, l'article 7 de l'arrêté de la municipalité : <r La Commission des travaux publics reste chargée de faire mettre à exécution la précédente
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 897
délibération, qui ordonne l'évacuation des maisons nationales pour y recevoir les gens suspects, p
Telle était la situation à Bordeaux le 7 octobre. Au nom de la République et de la liberté, on créait de nouvelles prisons !
Certes, Chaudron - Roussau et Baudot avaient raison en écrivant de Toulouse, le 8 octobre, à la Convention nationale : o: Bordeaux est enfin rendu à la patrie; toutes les autorités constituées sont hors de fonctions ; un grand nombre de membres de la Commission populaire ont été arrêtés, et bientôt Tarmée de La Réole mettra le complément à cette situation. Les muscadins de Bordeaux sont dans rimpossibilité de faire aucune résistance , et ils seront républicains, quoi qu'ils en aient dit. Le décret salutaire du 6 août y sera exécuté complètement... j)
Il était toutefois difficile à la Convention d'avoir une idée bien exacte de ce qui se passait à Bordeaux. Les contradictions les plus singulières, en effet, régnaient, le lecteur a pu s'en apercevoir, dans les diverses correspondances écrites au sujet de cette ville, soit par les représentants du peuple, soit par les délégués de la Commune de Paris. Quelle était la cause secrète de ces contradictions? Peut-être un sentiment de jalousie de la part des conventionnels et le désir d'établir et de prouver que la soumission de Bordeaux serait leur œuvre et non celle d'envoyés étrangers à la Convention? Nous l'ignorons.
Quoi qu'il en soit, Tallien écrivait le 9 octobre à la Commune de Paris : « Ce n'est pas sans étonnement que nous voyons à Paris la manière dont on prend la prétendue révolution bordelaise. Quoi ! les Parisiens seront toujours la dupe des fripons et des agioteurs ? Je vais vous dire la vérité, car la Convention, les Jacobins et la Commune de Paris sont trompés sur cet objet.
3gH HiSTonc de la TEutEn a M>tDE%i:x.
9 Vous crcycz â Paris que la tiHc de Bordeaux est soumise aux lois, que Bordeaux ne rcofenne plus de contre rérolutionnaires et que le giroïKfisiDe y est entièrement éuniSé'^ eh bien! vous vous trompez. Aucune des lob révolutionnaires ne sont exécutées i Bordeaux; les mnscadins qui composent les compagnies de grenadiers et la cavalerie nationale se promènent encore insolemment dans cette ville; ils viennent de pousser Fimpudeur jusqu^à enrôler parmi eux le traître Biroteao, Fex-député Duchâtd, etc.... Plusieurs contre-révolutionnaires viennent d^ètre arrêtés par nos soins. L'on compte à peine douze patriotes énergiques sur cinquante-six membres qui composent la nouvelle municipalité... On célèbre, il est \Tai, des fêtes en rhonneur de Marat, mais ce sont de pures grimaces. La faim et la peur ont seules rallié pour un instant les vingthuit sections de Bordeaux; mais il n'y en a pas plus de quatre qui soient dans les bons principes...
f Cette prétendue révolution à laquelle vous avez applaudi, n'est qu'un mouvement feuillantin, dirigé par les aristocrates, afin d'éviter celui que nous méditons avec les sans-culottes pour tuer le modérantisme et le fédéralisme; car il ne faut pas vous laisser ignorer que c^est à Bordeaux que tous les complots révolutionnaires ont été tramés, que c'est Lavau-Gayon qui a livré Toulon. Ce scélérat était encore, il y a quelques jours, président de la Société des Récollets... Ces meneurs de Bordeaux avaient une correspondance avec Lyon, Marseille, Caen, Toulouse, la Vendée... et nous pourrions croire au changement subit des Bordelais! Croyez, au contraire, qu'ils conspirent dans Tombre. Nous arriverons sous peu de jours à Bordeaux, mais avec une force qui puisse imposer aux malveillants, et avec des provisions abondantes en grains.
:» Nous sommes ici dans une ville patriote (La Réole);
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. SqQ
nous courons tout le département et nous extirpons les germes du fédéralisme ^^K d
Tallien avait mélangé dans sa lettre le vrai et le faux avec une dose égale d^exagération dans un sens comme dans l'autre; sur certains points, à la vérité, il touchait juste.
De son côté, le conventionnel Roux-Fasillac écrivait d'Angoulême, vers la même époque, qu'il avait appris, par une lettre des commissaires de la Commune de Paris dans la ville de Bordeaux, que la révolution opérée dans cette cité n^était pas une vaine comédie, mais qu^elle était très réelle, et que le triomphe des sans-culottes y était assuré ^^K
Qui fallait-il croire ?
Piquée au vif d'avoir été trop crédule, la Commune de Paris rappela immédiatement les commissaires Dunouy et Viallard.
Ysabeau et Tallien durent être satisfaits : ils avaient le champ libre et le bénéfice du succès leur était acquis.
Ayant mis dans leurs projets de rentrer prochainement à Bordeaux, ils voulurent, pour conquérir la faveur publique, essayer de ramener au moins momentanément l'abondance au sein de cette cité si éprouvée par la disette ; ils déléguèrent des commissaires pour aller dans la Charente-Inférieure faire des achats de grains et farines, et remirent à Bujac et Dussau, désignés pour cette mission par le Comité des subsistances, la lettre suivante destinée à faciliter leurs opérations :
c Qtoyens, vous n'apprendrez pas sans le plus vif intérêt qu'une heureuse révolution a commencé à s'opérer dans les murs de Bordeaux. Les administrateurs coupables ont cessé leurs fonctions; plusieurs fédéralistes sont arrêtés, le nom de la Montagne se prononce hautement : tout annonce qu'avec quelques efforts de plus, le règne des lois
(0 Moniteur du 1 6 octobre 1793.
(1) Id» du i3 octobre 1793.
républicaines sera solidement établi dans le foyer même des intrigues qui tendaient à la renverser.
f Un nouveau Comité de subsistances composé de vrais sans-culottes a succédé sous nos auspices à rassemblée d'agioteurs qui portait ce nom.
]^ Vous pouvez donc prendre toute confiance aux commissaires de ce nouveau comité, qui se rendront auprès de vous munis de notre réquisition pour procurer du grain aux pauvres, apx ouvriers, aux sans-culottes de Bordeaux qui gémissent dans la plus affreuse détresse. Vous pouvez être assurés que les grains que vous fournirez à vos frères iront à leur véritable destination sans passer par les mains des infâmes spéculateurs, et que le peuple recueillera tous les fruits des bienfaits de la Convention nationale.
» Je vous invite par ces motifs et par ceux de la fraternité
à favoriser de tout votre pouvoir les achats, transports des
grains qui seront acquis dans retendue de votre ressort par
les Montagnards du nouveau Comité. Les besoins sont
grands, les secours doivent être prompts.
» Salut et fraternité.
D C.-Alex. YsABEAU, Tallien. j>
Cette mission ne fut pas heureuse. Lequinio et Laignelot à Rochefort, Bourbotte à Angers, et Guimberteau à Tours, déclarèrent quêtant dans une pénurie absolue, ils apatefît la cruelle douleur de ne pouvoir satisfaire les commissaires, qui parcoururent, sans obtenir de meilleurs résultats, les départements de la Charente-Inférieure, de Maine-et-Loire, du Loiret, d'Eure-et-Loir, d'Indreet-Loire, etc.
Dans la nuit du 9 au 10 octobre, huit prisonniers furent extraits des prisons de Bordeaux et dirigés sur Paris, où ils devaient être traduits devant le tribunal révolutionnaire. C'étaient MM. Dudon père, de Gercy, l'abbé HoUier,
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 40I
Delormel, Semer, Lemoine fils, Lacombe-Puyguereau et Lemelle.
La plupart périrent sur Téchafaud parisien. Comme on s^occupait d'eux un jour à la Convention, le représentant du peuple Baudot dit qu'il fallait huit minutes pour, les juger.
Nous avons déjà indiqué et nous aurons encore à constater l'immixtion fréquente du Club national dans les affaires de la cité. Le ii octobre, un membre du club montait à la tribune : c Ce matin, disait-il, les citoyens se sont rendus en foule au temple de VEtre suprême; ils n'y ont vu paraître ancun fonctionnaire public, sinon le citoyen Qochard, accompagné de l'un de ses collègues. Je demande que le Gub national nomme douze de ses membres qui se rendront chaque décade au temple, munis chacun d'un discours qu'ils prononceront; je demande aussi que notre Comité d'instruction publique rédige un résumé de nos délibérations les plus intéressantes, et que ce résumé soit lu publiquement dans le temple. Il y a lieu de croire que les citoyens réunis trouveront un charme patriotique dans ces douze discours brûlants de civisme et dans le résumé de nos séances <*\ »
Cette motion fut adoptée avec enthousiasme.
Ne fallait-il pas réchauffer l'esprit public et le tenir en haleine ?
Une mesure importante, qui annonçait l'arrivée prochaine des représentants à Bordeaux, émut vivement les esprits. Le Conseil général de la commune adressa aux citoyens de la ville une proclamation ainsi conçue :
c Vos magistrats viennent avec confiance vous demander encore une nouvelle preuve de vos sentiments fraternels et républicains; les représentants du peuple séant à Agen et à La Réole se rendant enfin à nos vœux; ils viennent au milieu de nous jouir du spectacle
(i) Archives de la Gironde, série L, registre 178.
touchant que vous y donnez chaque jour; ils viennent accompagnés de 3,000 de nos frères, et nous désirerions que la République entière fût avec eux pour se convaincre de la pureté et de la chaleur du patriotisme qui anime la grande masse des citoyens de Bordeaux.
t Les logements qui doivent recevoir ces 3, 000 hommes sont prêts ou vont l'être; mais il nous manque les choses les plus essentielles, des lits et du linge ; tout ce que nous en avions a été mis en réquisition pour Tarmée des Pyrénées, et il nous serait impossible de pourvoir à ce qui nous manque à cet égard si nous ne comptions sur ce dévoûment généreux que vous avez toujours fait édater dans .toutes les grandes occasions où la Patrie réclamait de vous quelques sacrifices.
» Nous nous persuadons aisément qu'il eût été plus doux pour vous de voir au milieu de votre famille, et de compter au nombre de vos enfants, nos braves frères d'armes qui viennent avec les représentants du peuple ; mais les circonstances et des raisons d'une importance majeure nous ont commandé cette mesure, et la douce certitudcgde vous trouver toujours dignes de vous-mêmes nous a pleinement rassurés sur son exécution.
» Nous invitons donc, au nom de la Patrie, tous ceux à qui leurs facultés le permettent, de porter dans les endroits ci-après désignés les lits et le linge dont ils pourront disposer. Tous les efifets seront numérotés, étiquetés ; ils seront parfaitement soignés et rendus aux propriétaires très exactement. 1
En trois jours, plus de i,5oo lits furent fournis par les citoyens avec un empressement véritablement patriotique.
Les représentants arrivaient enfin ; et la population était prête aux plus grands sacrifices pour hâter leur présence !
Quant aux lits qui devaient être rendus très exactement à leurs propriétaires, on ne les revit plus, malgré des promesses formelles, et les citoyens en furent dépouillés. Ce fait fut reproché plus tard à la municipalité provisoire comme une dilapidation à ajouter à bien d'autres.
Et d'ailleurs qu'importait cette spoliation ? Les Bordelais avaient à redouter des calamités bien autrement terribles ! La révolution du 18 septembre, qui devait les sauver, n'avait fait qu'ajouter d'autres maux à leurs maux anciens. La sécurité politique, si nous pouvons ainsi parler, n'existait plus; le 1 1 octobre, un contemporain écrivait : m Bordeaux
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 4o3
se trouve dans des circonstances critiques ; les arrestations se font toutes les nuits avec une activité incroyable. L'on en arrête quelquefois jusqu'à 3oo par jour. Les affaires sont toutes suspendues; on a apposé les scellés chez beaucoup de négociants et de capitalistes. On compte environ 3 à 4,000 personnes emprisonnées, et toutes les nuits, comme je vous Tai dit, on en arrête beaucoup (»). »
Pour exécuter les ordres du Q)mité de salut public et des proconsuls de La Réole, on avait placé la population bordelaise sous le régime de la loi des suspects. Tels étaient les bienfaits du système politique dont on préparait la venue !
L'officier municipal Vitrac a dit que les principales arrestations avaient eu lieu d'après une liste apportée de Paris par Chaussade et Couteau, officiers municipaux provisoires. Cette liste, contenant les noms de soixante-dix personnes environ, avait été dressée, à ce qu'on assure, par Desfieux, Pereyra, Courtois et Delclou, qui ne cessèrent de calomnier le département de la Gironde auprès des divers comités de la Convention et au sein du club des Jacobins. Voici, au surplus, comment s'exprima Vitrac : a Le jour du retour de Chaussade de Paris, on nous retint une douzaine de membres de la commune; on nous fit souper, et ensuite, fermant la porte, on nous dit : Il s'agit d'une grande mesure qu'il faut exécuter sur-le-champ; et l'on nous présenta la liste. C'était un chiffon de papier large d'environ quatre pouces sur un pied de long, sans signature. Chaussade et Couteau étant allés à Paris, quelques membres de la Convention leur dirent : Vous venez nous annoncer la régénération de Bordeaux, mais il y a des meneurs qu'il faudra arrêter; on vous en donnera la liste. Chaussade la reçut, en effet, le lendemain des mains
i) Lettre de Guille, du 1 1 octobre 1793.
4^ SZSZnOT, se LA TElKEUt A BORDEAUX.
àt DesâsxL. ESe arût été dressée, assure-t-on, par ce dsrâsr. Qunssaie préscma aux membres de la Commune ci^iessos cène lîsie coaune étant mi relevé £aut dans les boreasx da Cocnhé de salut public. Toutes les objections ÙMcm rï'jtLies et les aii e smi oos immédiatement résolues (■>. » Les prâidpki:2X prooioteurs de ces arrestations, qui pîœ^èrcat la ville djos le deuil et la consternation, furent MjTtiaL Barsâc« Gharles, Cogonis et d'autres que nous
L^officier manidpal Mtrac prétendit plus tard que s'il avjLÎt procédé a des arrestations, c'était afin d^adoucir à cmx qu'il arait choisis et qui étaient ses amis, le coup qm'om leur partait.
Martignac| père, acti\*ement recherché alors, fut assez heureux pour se soustraire au zèle de Barsac et autres.
Bordeaux^ on peut en juger, marchait hardiment dans la Toie frévolutionnaire; et cependant bien des calomnies étaient encore répandues dans la France sur le compte de cette \ille. Cest ainsi que Gasparin et Salicetti écrivaient le 1 1 octobre : c Le commerce de Bordeaux, le commerce de Marseille, sont prêts à partir pour Naples, pour y aller prendre le comte d'Artois, Monsieur et Tévêque de Toulon ^^\ >
Cétait bouffon à force d'invraisemblance, et, pour nous servir du mot |de Voltaire, nous dirons : c'était ainsi que Ton écrivait l'histoire.
Quelques esprits rêvaient certainement la contre-révolution à Bordeaux, mais la ville soumise et affamée était aux pieds des conventionnels et demandait merci.
La pénurie des subsistances y était telle, au moment mcme où on la calomniait ainsi, que, pour y remédier et sur les instances de la municipalité, les représentants du
(i) Journal du Club national de Bordeaux du 8 nivôse an III. (2) Moniteur du 23 octobre 1793.
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 4o5
peuple, par un arrêté du i3 octobre, autorisèrent celle-ci à extraire partie des biscuits qui se trouvaient sur les vaisseaux frétés pour le compte de la République, ou d'autres subsistances, pour les distribuer aux sections par égale portion.
On annonçait en même temps que 3o,ooo boisseaux de farine devaient arriver incessamment à Bordeaux venant de Toulouse et de divers autres points de la République.
En transmettant leur arrêté à la municipalité, Ysabeau et Tallien écrivaient : « Nous vous envoyons, par le retour de votre courrier, l'arrêté que vous nous demandez. Vous en trouverez peut-être les conditions un peu sévères; mais comme cette démarche est hors la loi et peut préjudicier en quelques points aux intérêts de la République, il est certain qu'il ne faut user de la ressource qu'elle présente qu'autant qu'elle sera commandée par l'extrême nécessité.
» Nous avons l'assurance d'une grande quantité de farines; il ne manque que des sacs : ceux qu'on a envoyés de Bordeaux exigent des réparations qui en retardent l'envoi. Veillez à ce que ces opérations si importantes soient faites avec plus d'exactitude, car il semble qu'il manque toujours quelque chose au bien qui devrait s'opérer pleinement et sans obstacle ^^K ]^
Peut-on penser sérieusement dans ces circonstances que le commerce de Bordeaux, s'il existait encore, eût les projets que lui prêtaient Salicetti et Gasparin dans leur lettre du 1 1 octobre ^^^? Non, sans doute.
Marandon, rédacteur du Courrier de la Gironde, dont nous avons déjà parlé <^J, figurait sur la liste de
(i) Archives de la Gironde, série L.
(a) V. suprà, p. 404.
(3) V. Livre I, chap. m, p. 73.
proscription envoyée de Paris. Il était activement recherché par la municipalité. Guidée par le sentiment de Tamour conjugal, sa femme s'était rendue à La Réole pour solliciter les représentants en faveur de son mari. Renseignés par leur entourage, Ysabeau et Tallien prirent à Tégard de cette dame une mesure monstrueuse : ils la firent appréhender comme otage de son mari et l'envoyèrent au Comité de surveillance de Bordeaux avec invitation de la mettre en état (T arrestation dans son domicile jusqu'à ce que le citoyen son mari se fut constitué prisonnier entre les mains des représentants du peuple, qui se réservaient de statuer définitivement sur son sort. Le 14 octobre, à neuf heures du soir, Marandon, informé par des amis de ce qui s'était passé et de l'arrestation de sa femme, se présenta au Comité de surveillance et fut écroué à la maison commune to. H expia plus tard ses erreurs politiques sur l'échafaud bordelais.
Nous avons signalé des contradictions existant entre les diverses correspondances oflBcielles relatives à la situation politique de Bordeaux à l'époque des premiers jours d'octobre. Robespierre lui-même s'expliqua à cet égard, et dans la séance de la Société des Jacobins du 14 de ce mois, il dit, à l'occasion d'une discussion sur un rapport de JuUien (de Toulouse) ayant trait aux départements fédéralistes : qu'on cherchait à compromettre la municipalité de Paris, qu'on avait induite en erreur et à qui on avait fait faire une fausse démarche auprès de celle de Bordeaux qui, malgré ses belles apparences, était l'ennemie née de la ville de Paris, et le serait, relativement à son commerce, de la République (').
Il est vrai qu'au même moment Dunouy et Viallard annonçaient, par une lettre du 14 octobre, que le patrio-
(i) Archives de la Gironde, série L, registre 490 bis^ (a) Moniteur du 17 octobre 1793.
LA REVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 407
tisme se prononçait dans cette ville et que les aristocrates n'avaient plus la même influence qu'auparavant <*).
Si un document officiel pouvait être invoqué à l'appui de l'opinion des commissaires de la Commune de Paris, nous dirions que les femmes même s'étaient associées au mouvement révolutionnaire. A cet égard, nous reproduisons, en y rétablissant seulement les lois violées de l'orthographe, la curieuse et singulière adresse envoyée le 1 5 octobre à la Convention nationale par la Société des Amies de la République française séante aux ci-devant Jacobins :
c Législateurs, disaient ces citoyennes, Tégarement où les intrigants avaient plongé notre cité, a fait frémir d'indignation les vraies amies de la République. Nous avons vu le précipice entr'ouvert sous nos pieds, et nos regards aussitôt se sont portés vers vous. Nous avons applaudi du premier moment aux journées des 3i mai, 2 et 3 juin, mais la tyrannie et un pouvoir usurpé par des hommes captieux et traîtres nous empêchaient de dire la vérité. Les bons patriotes étaient forcés de se taire devant les agitateurs et les fédéralistes de notre ville, car les incarcérations étaient pour ceux qui avaient le courage de se prononcer et de manifester leurs opinions; mais aujourd'hui que Bordeaux, éclairé du flambeau de la vérité, abjure ses erreurs et que cette vérité, longtemps persécutée, triomphe, nous nous empressons de vous dire ce que le pur patriotisme nous a toujours dicté.
I Législateurs, nous ne vous parlerons pas avec éloquence, mais avec franchise : une faction royaliste siégeait au milieu de la Convention. L'intrigue et la conjuration agitaient les départements; il nous fallait des hommes dignes du caractère de représentant du peuple pour terrasser les méchants.
1 C'est vous. Montagne, qui les avez enfantés ces hommes vertueux qui ont eu le courage de dévoiler aux yeux de la République étonnée les infâmes complots de la caste liber ticide. Grâces vous en soient rendues 1 Journées des 3i mai, 2 et 3 juin, nous vous rappellerons toujours avec joie et nous transmettrons votre précieux souvenir aux siècles qui nous suivront!
1 Législateurs, frappez du glaive de la loi tous ces hommes masqués de patriotisme 1 Que la vengeance nationale retombe sur la tête de tous les conspirateurs 1 Que le sol de la liberté ne soit plus
(1) Moniteur du 16 octobre X/qS.
souillé par ses ennemis, et vous conserverez à la République une grande cité et des hommes dignes de servir leur patrie !
» Défenseurs de l'unité et de l'indivisibilité de la République française, le salut de cette même patrie, au- nom de laquelle nous vous parlons, exige de vous de rester à votre poste, et nous vous invitons, nous vous conjurons, par tout ce qui est de plus cher à des âmes républicaines, de ne point l'abandonner jusqu'à la paix.
» Vous avez fait le bonheur du peuple en lui donnant une Constitution que nous soutiendrons au péril de notre vie : le peuple français vous devra tout son bonheur et sa tranquillité. .
i Notre cité se régénère et se méfie des faux patriotes, honnit la troupe muscadine et prend enfin des mesures vigoureuses.
I Quelques intrigants avaient voulu jeter de la défaveur sur les représentants à La Réole, Ysabeau et Baudot; mais la sage conduite de ceux-ci et leurs bienfaits continus ont démonté la calomnie. Nous espérons que la surveillance du Club national et des sansculottes bordelais abattront tout à fait le monstre sanguinaire de l'aristocratie, et que notre cité, purgée de tous les coupables factieux qui la déchiraient, ne sera habitée que par des vrais montagnards et des franches républicaines, qui, à votre exemple, sauront sacrifier leurs talents et leurs vies pour le maintien de la République française une et indivisible.
1 Nous sommes très cordialement les citoyennes, etc. » Signé: Dorbe aînée, présidente ; DoRBE cadette, archiviste; Veuve Larrieux et veuve Juvé, secrétaires (0. •
Telle était l'ébuUition révolutionnaire que provoquaient la peur et la faim; car nous ne saurions attribuer à d'autres mobiles la violence du langage d'un sexe habituellement étranger aux choses de la politique.
Au milieu des maux de toutes sortes qui assiégeaient la population, les dénonciations pleuvaient au Comité de surveillance. Elles y étaient toujours bien accueillies et les arrestations allaient bon train ^^K
Sans doute on préparait ainsi le terrain pour la réception des proconsuls de la Convention. Ils étaient, en effet, attendus à toute heure, et la municipalité s'efforçait de
(0 Archives de la Gironde, série L.
(3) Archives de la Gironde, série L, registre 490 bis.
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE. 409
prendre une attitude véritablement révolutionnaire, tandis que les sections se tenaient sur le qui -vive aux cris de Vive Marat (0]
Il n'est pas sans intérêt d'indiquer ici qu'une des principales branches du commerce de Bordeaux à ce moment consistait dans la vente de bonnets rouges et du portrait de Marat...
Tout le monde se démocratisait par peur, et Bordeaux avait courbé la tête sous l'omnipotence audacieuse de la section Franklin et du Club national. Cela ne suffisait pas, et les Jacobins de Paris se disposaient à envoyer vingt commissaires à Bordeaux, pour coopérer avec les représentants du peuple à former l'esprit public de cette ville (2).
Enfin, ce jour longtemps attendu, longtemps désiré, était venu. C'était le 16 octobre 1793 (^^.
Les conventionnels étaient en route pour Bordeaux et ils allaient entrer dans cette ville. Dès le matin la nouvelle s'en était répandue, et plus de 20,000 citoyens s'étaient portés au-devant d'eux. Les habitants, dit Tustet, furent en foule et sans armes à leur rencontre pour les accueillir et leur témoigner leur allégresse ^^K Ils avaient à la main des branches de laurier.
Vers quatre heures de l'après-midi, les représentants Ysabeau, Baudot, Chaudron- Roussau et Tallien firent leur entrée dans Bordeaux, en passant par une brèche faite au mur de ville près la porte Sainte- Eulalie ou de Berry.
La ville était conquise.
Un contemporain a raconté que des cris de joie et d'enthousiasme annoncèrent l'arrivée des quatre commissaires de la Convention ^^K D'autres prétendent qu'ils furent accueillis par un morne silence.
(1-5) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux^ etc. (a) Moniteur du 1 1 octobre 1 793.
(3) Ce même jour on guillotinait la reine Marie- An toi nette à Paris.
(4) Tustety Tableau des événements, etc.
La vérité est certainement entre ces deux appréciations. Les hommes de la Gironde avaient tout à redouter de la présence des conventionnels, et ils durent se tenir à Técart le i6 oaobre; mais la masse de la population, que ne pouvaient diriger les mêmes craintes et qui voyait dans Ysabeau et ses collègues la personnification de Tabondance et la cessation des maux de la disette, la masse de la population, disons-nous, les accueillit avec une satisfaction à laquelle les intrigues des meneurs surent donner Tapparence d'une fête et d'une manifestation de la joie publique.
Précédés et suivis d'une armée révolutionnaire de 3,000 hommes, sous le commandement des généraux Brune et Janet, le premier ami et le deuxième neveu de Danton, les conventionnels, impassibles et calmes en apparence, s'avançaient au milieu de la foule du peuple dans des calèches découvertes. Ils avaient revêtu pour la circonstance leur costume traditionnel.
L'artillerie et deux pièces de canon ouvraient la marche; puis venaient les voitures, autour desquelles caracolaient des aides de camp chargés d'en assurer la libre circulation.
L'air retentissait des cris de Vive la Nation! Vive la République ! Vivent les Représentants ! Vive Marat ! Vive la Sainte-Montagne! et des hommes coiffés de bonnets rouges chantaient l'hymne des Marseillais, comme on disait alors. Les chants étaient interrompus de temps à autre par les cris sinistres : A bas les Girondins!
C'était un spectacle curieux et qui a laissé de profonds souvenirs parmi ceux qui en furent les témoins désintéressés.
A la suite des représentants, on remarquait leur secrétaire, Peyrend d'Herval, commissaire des guerres, ancien secrétaire de Couthon. On le disait chargé d'épier leurs actes et leurs démarches pour le compte du Comité de salut public. C'était un homme dangereux et méchant, et qui profita de sa position et de son influence pour se venger
LA RÉVOLUTION DU l8 SEPTEMBRE, 41 I
cruellement des mauvais traitements qu'on lui avait fait éprouver à Bordeaux deux mois auparavant ^^K
Les commissaires de la Convention descendirent au Grand - Séminaire ^^\ où leurs appartements avaient été préparés et où une partie de Tarmée révolutionnaire s'installa avec eux. La ville de Bordeaux, définitivement soumise, allait subir le joug de la Montagne.
Disons ici quelques mots des proconsuls qui avaient été chargés de réduire cette ville.
Chaudron-Roussau, avocat à Tépoque de la Révolution, en embrassa la cause avec enthousiasme et devint procureur syndic du district de Bourbonne-les-Bains. Il avait été élu en septembre 1791 député de la Haute-Marne à l'Assemblée législative, où il siégea au côté gauche, et fut nommé après la journée du 10 août membre de la Convention nationale. Il y vota la mort de Louis XVI et reçut de nombreuses missions dans les départements. Il fut sous l'Empire inspecteur des forêts à Bourbonne-les-Bains.
Baudot était médecin à CharoUes en 178g. Il avait été envoyé comme suppléant à la Législative et plus tard comme député à la Convention par le département de Saône-et-Loire. C'était un caractère énergique et emporté. Après avoir demandé un décret d'accusation contre Dillon, Maury, Courvoisier et Choiseul-Gouffier, il vota la mort de Louis XVI, fit décréter que les cloches seraient converties en canons, et fut envoyé en mission dans le midi de la France.
Ysabeau était un ancien oratorien; il avait, selon une expression bien connue, jeté le froc aux orties, et ses concitoyens d'Indre-et-Loire l'avaient nommé député à la Convention nationale, où il vota la mort de Louis XVI. C'était un homme instruit, mais insouciant et occupé des plaisirs de la table.
(1) V. livre II, chap. iv.
(3) Hôtel actuel des Monnaies, rue du Palais-Gallien.
412 EIFTOOS: DC LA TESSETR A BORDEAUX.
TiI5au le pks fsaot des quatre commissaires, avait une |Krsoc3aIîté ptas tranchée; fils du portier d'un grand seig^esir aijqae! il avait dû son éducation, il fut successivemait boamie d'affaires du marquis de Bercy, clerc de proair^sir^ employé dans les bureaux de commerce et de finance* copiste do dqxité Brostaret durant TAssemblée coosmoante* et enfin prote dans les ateliers du Moniteur. En 1791^ il créa sans succès VAmi des Citoyens, et devint secràaire général de la Commune de Paris le 10 août. Il commença dès lors à jouer un rôle plus considérable et fut accusé d'avoir participé aux massacres de septembre. Élu député de Sdne-et-Oise à la Convention nationale, il vota la mort de Louis XVl et reçut ensuite des missions dans les départements.
Tels étaient les hommes qui, singeant Tentrée de Montmorency à Bordeaux, venaient de prendre possession de cette ville au nom de la Convention.
Dès le lendemain de leur arrivée, les représentants descendirent f»J au Comité de surveillance, où ils furent accueillis avec un enthousiasme inexprimable. Le président Rideau leur fit connaître dans un langage ému les sentiments dont étaient pénétrés pour eux les cœurs de tous les membres du Comité. Les représentants remercièrent en quelques mots, déclarant qu'ils étaient venus à Bordeaux pour s'occuper du bonheur du peuple et qu'ils y consacreraient toutes leurs veilles.
Du Comité de surveillance, les représentants se rendirent au Club national. Les membres s'étaient réunis dans le local ordinaire de leurs séances à l'église Saint- Projet, et le président venait d'annoncer que la Société allait se transporter à l'ancien musée, lorsque Tallien, Ysabeau, Baudot et Chaudron - Roussau arrivèrent, escortés du
(i) Les bureaux du Comité de surveillance étaient au Grand-Séminaire, où demeuraient les conventionnels.
LA RÉVOLUTtON DU l8 SEPTEMBRE. 4l3
général Brune, de Peyrend d'Herval et d'un détachement de l'armée révolutionnaire.
Les représentants se mirent en tête de la Société et rinstallèrent dans le local où avaient longtemps siégé les Amis de la Liberté et de V Égalité.
De nombreux discours furent prononcés dans cette circonstance. Tallien, notamment, exalta le patriotisme du Club national ; il l'engagea à continuer sa glorieuse mission : « Les sans-culottes, désormais, ne doivent rieri craindre, dit-il, car la représentation nationale et la guillotine sont là pour venger les outrages par lesquels on essaierait de les ralentir dans leur marche vers le sommet où ils doivent s'élever ('). »
Cette installation fut suivie de fraternelles agapes avec les Montagnards bordelais.
Le soir de ce jour, le théâtre de la République, ci-devant Molière, recevait la visite d'Ysabeau et de Tallien. On jouait la Plantation de l'arbre de la liberté, pièce patriotique.
Une affluence considérable de citoyens, attirés par la présence des conventionnels, remplissait la salle. Des cris et des bravos éclataient à chaque instant à leur adresse et troublaient la représentation.
Tallien se leva : a Gardez vos applaudissements, citoyens, s'écria-t-il ; quand nous aurons fini notre mission, quand l'ordre et la tranquillité seront rétablis dans votre ville, alors vous nous témoignerez votre allégresse par le bonheur dont vous jouirez; mais souvenez-vous bien que nous ne sommes ici que de simples citoyens comme vous. }d
Ces paroles calmèrent l'enthousiasme populaire, et la représentation put continuer tranquillement.
L'hymne des Marseillais termina le spectacle, mais il
(i) H. Chauvot, le Barreau de Bordeaux.
y eut une correction faite à Tun des couplets par un capitaine de Tarmée révolutionnaire. Quand Facteur chanta :
Français, en guerriers magnanimesi Portez ou retenez vos coups 1 Épargnez ces tristes victimes, A regret s'armant contre vous
^* Non, non, s^écria le capitaine en interrompant le chanteur...
Le silence se fit, tous les regards cherchèrent Tinterrupteur, on écouta :
— Nous ne voulons épargner personne, continua-t-il ; guerre à mort aux despotes, aux aristocrates, aux fédéralistes, guerre à mort ! Le couplet n'est plus à Tordre niu jour
Ces mots horribles furent accueillis par des applaudissements, et un cri général de guerre à mort retentît dans toute la salle.
Guerre à mort! ttl était le cri formidable du moment...
La ville de Bordeaux était réduite ; il restait à y organiser la Terreur. Ysabeau et Tallien s'en occupèrent sans délai, et le génie de la destruction et de la mort ne tarda pas à planer sur cette ville en deuil !
Nous allons, le cœur serré, raconter, avec Timpartialité de Thistorien, les funèbres hécatombes de Tan II de la République dans la patrie des Girondins.
Selon la parole de M. Louis Blanc, « c'est un récit lamentable à jamais que celui que nous allons aborder ^^K »
(I) Histoire de la Révolution française, t. IV, chap. iv : les Proconsuls,
FIN DU I«r VOLUME.
NOTE I, p. i8.