‹ Histoire de la terreur à BordeauxChapitre 9 sur 34 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

BORDEAUX AVANT 1 789. — COUP d'œiL RÉTROSPECTIF*

Bordeaux sous Louis XVI. — > Turgot et la liberté commerciale. — Les négociants boi délais. — Haïti et le port de Bordeaux. — La guerre d'Amérique. — Paix de 1783. — Traité de 1786. — Exportation des vins de Bordeaux. — Le commerce et les beaux-arts. — Académie de Peinture. — Académie de Bordeaux. — Le Musée. — Les belles-lettres à la fin du xviii* siècle. — Le clergé bordelais.— Le maréchal de*Richelieu. — Le Grand-Théâtre — Le Château-Trompette.— La société bordelaise et les salons. — Le barreau. — Le Parlement de Bordeaux. — Michel de Montaigne, La Boâtie et Montesquieu. — Les alluvions.

La ville de Bordeaux était arrivée à Tapogée de sa prospérité sous le règne du roi Louis XVI .

Les événements qui s'étaient accomplis de 1774 à 1783 avaient eu, pour le développement de la richesse publique en France, les plus heureuses conséquences : les idées libérales de Turgot en matière commerciale répondaient à des besoins généraux et furent accueillies avec une vive reconnaissance dans tout le royaume.

HI9||HRE DE l-A TERREUR A BORDEAUX.

Si Tessor de ces idées fut en partie arrêté durant quelques instants par la faiblesse du roi, par les résistances des courtisans ou par Timpéritie du ministre Gugny, ancien intendant de Bordeaux, il n^en est pas moins vrai que le mouvement était imprimé aux esprits, que le commerce avait suivi sa voie, et qu'il n'était pas plus possible de le faire rétrograder que d'obliger le torrent à remonter vers sa source.

Bordeaux, toutefois, n'avait pas à retirer un profit immédiat de l'application des idées de Turgot. Depuis longtemps, en effet, cette ville était devenue le premier port de France, et, grâce à l'activité et au génie commercial de ses habitants, les navires bordelais flottaient sur toutes les mers; ils étaient les instruments d'une richesse incalculable, et la célébrité des négociants de Bordeaux s'étendait jusqu'aux confins du monde, avec une réputation de probité sans tache.

Il était vraiment beau de voir toute une pléiade d'hommes honorables, dont le nom se pesait au poids de l'or, agiter modestement, dans des comptoirs que dédaignerait le luxe de nos jours, les intérêts les plus graves et les plus importants!

Les Aquart, les Gradis, les BonnaiSe, les Leroy et Capelle, les d'Egmont, les Furtado, les Ferrière, les Johnston, les Barton, les *Lopès-Dubec, les Journu, les Wustenberg, les Nairac, les Letellier, les Sauvage, les Baour, les Raba, les Fégère-Gramont, les Guestier, les Tarteiron, les Balguerie, et tant d'autres que nous pourrions nommer, formaient l'élite de cette génération puissante qui fut l'honneur de la cité.

Par son immense commerce avec Saint-Domingue, Bordeaux était en quelque sorte c la métropole coloniale du midi de l'Europe d .

Dès 1784, le commerce d'Haïti était accaparé presque

exclusivement par le port de Bordeaux, et près de 200 navires, appartenant tous à des armateurs de cette ville, la mettaient en relation avec tous les ports de Saint- Donûngue.

Cétait, entre la perle des Antilles et la cité d'Ausone, un échange incessant : le sucre, Tindigo, le café, le cacao, Tacajou abondaient sur notre place et y apportaient la richesse et le mouvement commercial le plus extraordinaire.

La guerre d^ Amérique amena toutefois un temps d^arrêt dans ce mouvement; les escadres anglaises couvrirent la mer des Antilles et firent la chasse aux bâtiments marchands; mais la marine royale, commandée par les comtes d'Estaing, de Guichen, de La Motte-Piquet, d'Orvilliers et de Grasse, parut à Saint-Domingue et prot^ea efficacement les transactions de la marine marchande. Des convois de bâtiments furent à diverses reprises escortés par les flottes de Louis XVI, et c^est à cette' protection que le commerce de Bordeaux dut de ne pas péricliter entièrement.

La paix de lySS vint mettre un terme aux dangers qui menaçaient la prospérité bordelaise.

Trois ans plus tard, le célèbre traité de 1786, conclu entre la France et TAngleterre et qui consacrait le principe de la liberté commerciale, fut un coup de fortune pour le commerce français et pour celui du port de Bordeaux en particulier : il créa une source inépuisable de débouchés et de transactions dont profitèrent largement à la fois les consommateurs, les producteurs, les négociants et la marine marchande elle-même.

Grâce à ce traité, les vins de Bordeaux purent entrer en Angleterre avec des droits diminués de près de moitié, et les marchandises anglaises, à leur tour, abondèrent sur nos marchés et devinrent accessibles aux bourses les plus modestes.

HISTOIRE bË LA TERREUR A BORDEAUX.

La ville de Bordeaux, si riche déjà, atteignit alors le plus haut degré de puissance et de prospérité, et durant les dernières années du règne de Louis XVI, ses exportations de vins, pour ne parler que de cette branche importante à coup sûr de son commerce, arrivèrent au chififre énorme de 120,000 tonneaux par an ^^K

C'était dans le port de cette ville une activité qui avait pris des proportions véritablement inouïes jusqu'alors; les quais étaient encombrés d'une manière permanente de marchandises en chargement ou en déchargement; la rivière était couverte d'une flotte pacifique et sans cesse renouvelée qui la sillonnait en tous sens, apportant les plus riches produits coloniaux ou exportant les vins renommés de la Gironde.

Que Ton ne s'y trompe pas cependant : l'esprit commercial n'avait pas éteint chez nos pères ces qualités aimables qui forment, avant tout, le fond de la race méridionale.

Ils ne sacrifiaient pas exclusivement aux nécessités du négoce, aux désirs immodérés du lucre.

La poésie, les belles-lettres, la philosophie, les sciences et l'économie politique étaient en honneur à Bordeaux à la fin du xvin® siècle. Le goût des arts et des choses de l'esprit y était généralement répandu, et de nombreuses associations aidaient au développement et à la diffusion des connaissances humaines dans toutes les classes de la population.

C'est ainsi notamment que V Académie de Peinture, fondée par des artistes et des amateurs, favorisait à Bordeaux, par des cours publics et des expositions solennelles, l'étude des beaux-arts. Le peintre Lacour père en fut longtemps le recteur. En récompense des services qu'elle avait rendus, l'Académie obtint en 1779 la consécration légale de son existence par des lettres -patentes du roi

(i) Henri Ribadieu, Histoire de Bordeaux pendant le règne de Louis XVJ, p. 59 et 60.

Louis XVI. Elle était emportée quelques années plus tard par la tourmente révolutionnaire.

L'Académie royaie des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux, fondée en 1712, et qui a eu Thonneur de compter au nombre de ses membres associés Voltaire et bien d'autres illustrations du xviii* siècle, publiait des travaux importants, stimulait par son exemple les littérateurs et les hommes d'étude, et jetait les fondements d'une réputation justement méritée. Une pléiade d'hommes éminents et distingués à des titres divers continue, de nos jours, les traditions de cette savante compagnie.

En 1783, Duranteau, Saige et Lisleferme créaient, sous le patronage de la reine Marie -Antoinette et sous les auspices de l'intendant Dupré de Saint-Maur, la Société du Musée, qui a jeté un vif éclat dans les fastes littéraires de Bordeaux. Tous ceux qui cultivaient les belles-lettres firent partie de cette Société et voulurent contribuer aux dépenses des cours publics institués par elle. Le Musée tenait ses séances dans une des salles de l'Intendance, gracieusement mise à sa disposition; la littérature et la musique l'occupaient principalement, et on peut lire dans le volume publié en 1787 par la Société, des vers charmants signés par des hommes qu'enrichissait le commerce et qui ne dédaignaient pas de quitter la plume du négociant pour prendre celle du poète.

Des travaux individuels qui ne furent pas sans mérite secondaient d'une manière très soutenue les efforts des associations que nous venons de signaler.

Nous pourrions en donner une longue nomenclature.

Bornons-nous à indiquer les principaux : De Clozanges créait le Journal de Guienne; les médecins Barbeguière et Capelle publiaient des mémoires estimés sur le mesmérisme et le régime des hôpitaux; Chevalier, Alphonse et Blanc s'occupaient des questions d'établissements publics

à Bordeaux; Gizos-Duplessis écrivait V Histoire poétique des Parlements, qui fut un instant remarquée; Dégranges fils traduisait YAgricola de Tacite; Péry, VAminte du Tasse et la Jérusalem délivrée, et Tabbé Jaubert les œuvres d'Ausone.

Vigneron était couronné par TAcadémie pour un Éloge du maréchal de Biron; le négociant LaflFont de Ladebat employait ses loisirs à composer des ouvrages sur les finances et Téconomie politique; un autre négociant, Dudevant, publiait un essai philosophique, sous le titre ai Apologie du Commerce; Risteau commentait YEsprit des Lois, et Berquin conquérait son nom d!Ami des enfants et de l'adolescence.

En 1776, Tabbé Desbiey publiait un remarquable travail sur les Landes, et trois ans plus tard Tingénieur Brémontier illustrait son nom en fixant les dunes voyageuses, en les enchaînant au sol par Tensemencement des pins.

Pendant le même temps, le savant botaniste Latapie, qui fiit l'ami de la famille Montesquieu , écrivait sur le pays bordelais une notice très curieuse et Un voyage en Italie qui, malheureusement, n'ont pas vu le jour; l'infatigable abbé Baurein travaillait avec une ardeur Juvénile à ses Variétés bordeloises ^'); Lumière publiait des Recherches sur le droit public et les États Généraux de Guienne, et Ferrère préparait son opéra de Psyché et V Amour.

Le clergé était, à cette époque, dignement représenté à Bordeaux. M*' Champion de Qcé, un prélat éminent et remarquable sous tous les rapports, était placé à la tête du

(1) Nos éditeurs, MM. Feret et fils, viennent de publier, avec le concours de M. Georges Méran, avocat, et de M. le marquis de Castelnau d^Essenault, une réimpression des œuvres de Baurein, qui a obtenu le plus légitime succès. Tous les lettrés doivent des remercîments aux intelligents éditeurs et aux promoteurs si distingués de cette publication. De pareils travaux honorent notre province.

diocèse de Bordeaux; des hommes d^un talent véritable et d*une irréprochable vertu rentouraient : M. Pacareau, très versé dans les matières canoniques et dont Térudition était

recommandable, M. Pacareau qui depuis mais alors il

était fidèle à sa foi; M. Langoiran, qui fiit assassiné en 1792; M. Cauderès, auteur d'un Éloge du comte d^Estaing; M. Dumyrat, dont on connaît une Oraison funèbre de la princesse Marie Leciinska, reine de France; M. Gourrèges, un prêtre plein d'enjouement et dont le nom se conserve au séminaire de Bordeaux ('). M. Jaubert, que nous avons déjà nommé et dont on a un dictionnaire estimé des arts et métiers; M. Piffon, qui fut membre de la Constituante, et une multitude d'autres qui affirmèrent leur foi par Texil ou dans des publications qui honorent leur courage.

On peut dire, sans crainte de se tromper, que le clergé bordelais de la fin du xviii* siècle était aussi vertueux qu'instruit, et qu'il conservait intact le dépôt des traditions de l'Église.

Le maréchal de Richelieu était alors gouverneur de la province depuis 17 58, et sous son administration, on doit lé reconnaître, la ville de Bordeaux s'était rapidement embellie. Le vieux courtisan avait le goût des fêtes et des grandes manières ; une cour brillante l'entourait, et c'est à lui que nous sommes redevables de plus d'un monument et du degré de magnificence auquel parvint notre citédurant son gouvernement.

L'activité des quais, l'animation des rues, les fêtes, les concerts, les relations fréquentes d'une société élégante et polie donnaient à la ville de Bordeaux une physionomie

(I) Il a chanté en vers faciles le Cuisinier du Séminaire^ en 1767.

qui n'a pas échappé à l'œil des voyageurs. Arthur Young écrivait en 1787 : « La manière de vivre qu'adoptent ici les négociants est très somptueuse; leurs maisons et leurs établissements sont d'un genre dispendieux; ils donnent de grands repas, et plusieurs sont servis en vaisselle plate. »

La recherche du luxe était poussée si loin par les négociants bordelais, qu'ils expédiaient leur linge dans les colonies pour le faire blanchir: cette mode, qui ne tarda pas à être adoptée à Paris, par la cour principalement, constitue un raffinement qui valait la peine d'être noté ici et qui est assurément Tindice d'un haut degré de richesse.

La construction du Grand-Théâtre fut un des actes qui honorent le plus l'administration du maréchal de Richelieu. C'est lui qui fit adopter par le ministre Galonné le plan de l'architecte Louis, et sa volonté ferme et persévérante eut raison des mauvais vouloirs de la jurade et des détracteurs acharnés du grand architecte.

Dès 1 780, le Grand-Théâtre ouvrait ses portes au public, et cet édifice d*un luxe scandaleux, selon l'expression de remontrances formulées par la Cour des Aides, ajoutait aux magnificences de la ville.

En 1785, le roi ordonna la démolition du Château- Trompette : il s'agissait d'élever sur les ruines de cette forteresse inutile des constructions grandioses dont les plans étaient dus, comme celui du Grand - Théâtre , à l'architecte Louis. Au centre du nouveau quartier devait se trouver une place demi-circulaire, de 900 pieds de diamètre, vers laquelle convergeraient treize rues monumentales, terminées par des arcs de triomphe et portant les noms des treize États-Unis d'Amérique. Une colonne de 180 pieds, la colonne Ludovise, surmontée de la statue de Louis XVI, était destinée à dominer cet ensemble majestueux et à compléter une œuvre qui n'aurait pas

eu de rivale. Arthur Young vit ces plans; il en fut ébloui (*>.

La pensée de Louis reçut un commencement d^exécution : quelques remparts furent démolis, des déblaiements assez considérables eurent lieu; mais les événements politiques arrêtèrent la réalisation de ce magnifique projet.

Quant à Louis, sollicité de toutes parts pour élever de riches hôtels, il en construisit six ou sept (>) qui, s^ils n^ont rien ajouté à sa gloire, ont du moins consacré sa réputation parmi nous.

Ces grandes constructions avaient attiré à Bordeaux des artistes et des ouvriers, comme les fêtes données par le gouverneur y attiraient de toutes parts des étrangers de distinction qui venaient se mêler à Téiite de la société bordelaise.

L^aisance était générale et la prospérité r^nait dans toutes les classes : c A Bordeaux, a écrit plus tard Jouannet dans sa Statistique du département de la Gironde, vous trouvez une abondance facile, une abondance généralisée, celle qui en donne le sentiment à toute sorte de spectateurs; on dirait que le Pactole y coule, et coule pour le peuple. »

Par les prodigalités de leur luxe et le grand train de leurs maisons, par la protection qu^ils accordaient aux lettres et aux arts, les hommes distingués placés à la tête des diverses administrations publiques du temps répandaient le bien-être autour d'eux, et prenaient une part naturelle au grand mouvement de la richesse publique qui se faisait remarquer à Bordeaux.

Le duc de Mouchy, les comtes de Fumel et de Bricnne, commandants en chef de la ville, les intendants Clugny,

(1) De Larouverade, Les dernières années du Parlement.

(2) On peut citer les hôtels Sarget, Saige, Rolly, Fonfrède, Lamollère, Fumel, Lorîagne, Legrix de Lassalle, etc., etc.

lO HISTOIRE DE L.\ TERREUR A BORDEAITX.

Dupré de Saint-Maur et Camus de Néville, les vicomtes de Noe et du Hamel, maire et lieutenant de maire, un grand nombre de riches jurats et de négociants partagent, avec le duc de Richelieu,, Thonneur d'avoir contribué à Téclat de Bordeaux à la fin du xviii^ siècle.

S'il était nécessaire d'invoquer des témoignages à Taf^ui de cette prospérité, nous rappellerions le mot du comte d'Artois devançant de quelques jours, en 1777, les visites du comte de Provence et de Joseph II, et s'écriant â diverses reprises, devant le panorama surprenant qui se déroulait sous ses yeux : c Je n'ai rien vu de plus beau!... Je n^ rien vu de plus beau!... 0). 1

Gentilshommes et n^odants rivalisaient de luxe; les concerts et les grands repas se succédaient, les salons étaient ouverts, et une société brillante et choisie se pressait partout; la richesse et le plaisir débordaient.

Parmi les salons les plus remarquables et les plus fi*équentés après ceux de la noblesse et de l'aristocratie commerciale, on peut citer ceux de M"*® Louis, femme de l-architecte, musicienne très distinguée et l'une des beautés de l'époque (>), de M. Lemesle, où se réunissaient les illustrations du barreau, et enfin de M. Gradis et de MM. Raba fi-ères.

D'un autre côté. Du Paty, Jean de Sèze, Duranteau, Martignac père, Cazalet, Garât, Brochon, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Ferrère, Devignes et d'autres encore remplissaient le palais des accents de leur éloquence, ou se préparaient à jeter sur leurs noms l'éclat plus ou moins prochain des luttes politiques.

Le Parlement de Bordeaux ajoutait à cet ensemble qu'on pourrait appeler féerique.

(i) Mémoires de la République des Lettres, année 1777. (a) Le portrait de Madame Louis, peint par Robin, le peintre de la coupole de notre Grand-Théâtre, a figuré au Salon de 1 776 ou 1 777.

Disons quelques mots de ce grand corps judiciaire et du rôle politique qu^il joua durant les dernières années du r^ne de Louis XVI.

Le Parlement de Bordeaux, qui était devenu Pun des plus importants du royaume par son étendue et par Tillustration de ses membres, comptait à son origine, en 1462, un président et sept conseillers; en 1789, il se composait de cent dix-sept officiers titulaires divisés en cinq Chambres, et tenait ses audiences dans Tancien palais des ducs de Guienne, au château de TOmbrière.

Son existence peut être partagée en deux phases distinctes : dans la première, il lutte d^abord avec le pouvoir royal dans l'intérêt du maintien des privilèges du pa3rs bordelais, puis pour son compte personnel, durant les guerres de la Fronde, contre le despotisme insolent des ducs d'Épemon, qui cherchaient à anéantir la puissance parlementaire.

La deuxième phase commence avec le xviii® siècle : les intérêts de la France semblent être devenus alors le principal objectif de ses protestations contre les envahissements arbitraires de la cour, contre ses désordres et ses prodigalités, contre les édits bursaux qui opprimaient le peuple en enrichissant les ministres et les courtisans.

La suppression des offices de tous les Parlements, en 1771, le châtia de ses résistances et de sa fermeté f'\

Au milieu des noms illustres que Ton pourrait citer dans ces phases diverses, trois figures au moins se détachent, qui (Mit jeté un vif éclat sur le Parlement : Montaigne, rimmortel auteur des Essais; La Boëtie, son ami, qui a écrit quelques pages d'une haute et admirable philosophie sous le titre De la Servitude volontaire, et Montesquieu dont le grand nom dispense de tout éloge.

(1) Baron de Brezets, Essais hist. surie Parlement de Bordeaux.

12 EifrronoE ic ul JiJugUJt a waÊsaL\v\.

Ijxâs^jyi raantB sur le tr8oe en 1 774^ et les Pàriements

L'êdîi de r^ppd fox arn-irïïH avec enthousîasine dans tooK b prtyrmce de GoîenDe. et le Paricment de Bordeaux jfix nonscaDé le 2 mars 1775 pir k duc de Moucfay.

Ce furent ]:«3daiit trois îours des fêtes de toutes scxles : raUégressste était générak a Bordeaux; tandis que les ridies négociants donnaient des réceptions brillâmes^ les notadres faisaient chanter un Te Daam^ et les francs-maçons fcMidaient une messe annueOe dans la cfaapdle du Becquet.

Nous n^entrerons ni dans Texamen ni dans le détail des traraux judiciaires et politiques du ParlenKnt depuis la rq>rise de ses audiences.

Une importante question doit toutefois nous occuper : celle des allu\îons de la Dordo^Tie et de la Garonne, qui pendant dnq ans motiva les débats les plus vifs entre le pouvoir et le Parlement, Un arrêt du ConseiU de 1781, avait prescrit la recherche de toutes les allu\îons de ces deux rivières et ordonné leur réunion au domaine de FEtat.

Cette décision causa une Wve émotion dans toute la pro\Tnce, et, d'accord avec Fopinion publique, le Parlement délibéra des remontrances au roi. Son arrêt fut cassé en 1783. Il persista, mais le ministère lassé fit enr^strer militairement des lettres-patentes annulant les divers arrêts du Pariement et ordonnant Fexécution des arrêts du Conseil relatifs aux alluvions.

Des remontrances itératives furent délibérées par les magistrats bordelais; on y remarqua cette phrase significative : « qu'il convenait de rétablir ces assemblées antiques dont la convocation a été trop long-temps attendue ^^K 3

A cette demande non déguisée d'États Généraux, la cour répondit par un lit de justice tenu à Versailles en

(i) Lettre au roi du 29 janvier 1783.

BORDEAUX AVANT I789. l3

juillet 1786. Le roi fit transcrire sur les registres 'du Parlement des lettres-patentes contenant ses dernières intentions.

Les droits des propriétaires riverains y étaient respectés, et ce résultat était dû à Tattitude courageuse des Parlementaires et à leur fermeté.

En juin 1787, le Parlement refusait Tenregistrement de redit de création de TAssemblée provinciale du Limousin et protestait quelques mois plus tard contre Texil à Troyes du Parlement de Paris. La cour, irritée de ces résistances incessantes, prit une mesure extrême, et, par lettres de cachet, le Parlement fut exilé à Liboume ^^K II obéit, mais de nombreuses adhésions lui arrivèrent et, fort de Tassentiment public, il déclara qu'il ne reprendrait ses travaux qu'après la cessation de son exil ^^K

Cest pendant son séjour à Liboume que le Parlement délibéra tout une série de remontrances, fort admirées alors, et où il abordait les questions les plus élevées de Tordre politique et social. Toute la province l'encourageait dans cette voie, et les protestations des corps constitués, du clergé et des sociétés savantes elles-mêmes ajoutaient au mouvement des esprits et à l'inquiétude qui se traduisait de toutes parts.

On était en 1788.

Louis XVI venait de publier treize édits demeurés célèbres et dont l'objet principal était de restreindre le pouvoir des Parlements en créant, au-dessous d'eux, des grands bailliages chargés d'une partie des affaires dont la connaissance leur était attribuée, et au-dessus d'eux, une cour plénière chargée de l'enregistrement des impôts et des lois pour tout le royaume.

(t) Le Parlement de Bordeaux le prit sur un ton si fier, qu^on lo transféra à Liboume. (Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, liv. l, chap. VI.)

(s) De Larouverade, Les dernières années du Parlementa

14 HISTOIRE DE LA TERREUR A fiORDEAUX.

Le 8 mai, ces édics étaient présentes par le comte de Fumd au Parlement. Celui ->d refusa Tenr^istrement ; menacé dans ses privil^es et dans les attributions politiques qui avaient fiolit sa puissance, il éclata en remontrances passionnées.

M. de Fumel fit transcrire militairement les édits sur les registres de la Cour et se retira.

Cette résistance qui, pas plus que les précédentes, ne pc^rtait atteinte à la fortune commerciale et industrielle de Bordeaux, était Tobjet d^une approbation enthousiaste et générale.

Mais, sur ces entrefaites, les États Généraux. furent solennellement promis, et une ordonnance du Roi rappela le Parlement exilé.

I^a rentrée & Bordeaux de cette grande compagnie amena le retour des ovations de 1775. Le premier président Le Bcrihon, dont c'était le destin, dut se laisser couronner de roMcs et dimmortelles au milieu des applaudissements de la multitude; Tavocat Garât le décora de la candeur du na/^e et de Vdme sublime d'un Romain, et on Tappela pompcUHcmcnt, en latin, le Père de la Patrie.

Le barreau prit sa part de ces démonstrations; la ville fut splendidement illuminée, et le peuple, après avoir promené une efligie du ministre Loménie de Brienne, la livra aux Hommes au milieu des vivats et des imprécations do la foule.

Ce furent les derniers triomphes du Parlement. La a 3 octobre 1788, il enregistrait sans opposition Porilonnancc annonçant la convocation prochaine des États (fcn^craux; puis le silence se fît autour de lui, et dès le mois de juillet i78(), il se trouvait réduit à Tisolement et à Ic'impuiHsance, signes avant-coureurs d'une chute éclatant et prochaine.

Les esprits étaient emportés dans un mouvement général

BORDEAUX AVANT I789. l5

et vertigineux, et ce qui restait des vieilles institutions féodales s^écroulait au milieu d^un douloureux enfantement.

La grande famille parlementaire était d'ailleurs puissamment riche et jouissait dans la cité d'une influence sans rivale. Elle touchait à tout et à tous; ses alliances lui avaient créé des relations et des amitiés très nombreuses et très étendues, et ses salons, comme ceux de la noblesse et de Taristocratie commerciale, réunissaient tout ce que la ville renfermait d'hommes importants par les positions, de familles connues par leur opulence. Les Le Berthon, les Dudon, les Daugeard, les Verthamon, les Leblanc de Mauvezin, les Baritault, les Lalande, les de Gourgues, les Marbotin, les Pelet-d'Anglade, les Layie, les Pontac occupaient un rang élevé dans la société bordelaise de la fin du xvm® siècle, et les fêtes parlementaires rivalisaient avec celles des gouverneurs, de l'intendant, de la noblesse et du négoce.

Au milieu des traverses que nous venons d'esquisser et où le Parlement affirma plus d'une fois un -^oïsme qui contribua à sa chute, Bordeaux restait une ville de plaisirs et de luxe, et Young pouvait écrire : « Malgré tout ce que * j'avais vu ou entendu sur le commerce, les richesses et la » magnificence de cette ville, elle surpassa mon attente. i>

Tel était Bordeaux à l'aurore de la Révolution.

XJUU

Page 1