CHAPITRE I
Manifestations de la joie publique lors de Tarrestation de Lacombe. — On parle librement de ses exactions. — Le parti démagogique s'efface.
— Garnier (de Saintes) suspend la Commission militaire. — Il en fiait arrêter les membres. — 11 est rappelé. — Ysabeau est envoyé en mission à Bordeaux. — La procédure contre Lacombe s^instruit. — Détails fournis par Garnier au Club national. — Arrivée d'Ysabeau. — 11 abolit la Commission militaire. — Il assiste au Club national. — Intrigues secrètes des démagogues. — Ils attaquent Ysabeau. — Celui-ci se défend à la Société populaire contre ses détracteurs. — Un quatrain du temps.
— Vers de Dégranges : Le Cri de mon cœur, — Lettre de Lacombe à Ysabeau. — Création d'une nouvelle Commission militaire pour juger l'ancien président et ses complices. — Lettre de Lacoste au Club national.
— Lacombe est conduit à l'audience. — Incidents divers. — Notes biographiques. — Portrait à la plume de Lacombe. — Une note de Jacques Lafontaine. — Lettre anonyme adressée à Lacombe. — Débats d'audience.
— Interrogatoire. — Lecture des pièces du procès. — Acte d'accusation de Derey. — Défense de Lacombe. — Il est condamné à mort. — Son exécution. — Horribles représailles. — Couplets de l'acteur Mayeur. — Lacombe aux enfers, par Romanelli. — Ysabeau fait enlever la guillotine qui était en permanence sur la place publique depuis dix mois.
Le bruit de Tarrestation du président Lacombe éclata comme un coup de tonnerre à Bordeaux.
On peut affirmer que le i^^ août 1 794 fut un jour de fête pour la population de cette ville.
La joie publique ne connut pas de bornes, en effet, dès que la double nouvelle de la chute de Robespierre et de
l'incarcération du président de la Commission militaire se fut répandue, et comme une traînée de poudre eut rapidement parcouru tous les quartiers de la grande cité.
Le joug sanguinaire était enfin brisé!...
Les visages étaient rayonnants de bonheur; les rues, les cours, les places publiques furent promptement remplis ^ d'une masse de peuple qui faisait éclater bruyamment les preuves de sa satisfaction; on s'abordait, on *se prenait les mains, on s'embrassait comme si l'on venait d'échapper à un grand danger; c'était un délire général; de toutes parts retentissaient les cris de Vive la République! Vive Garnier! A bas les tyrans! Lacombe à mort!.,.
Des manifestations eurent lieu devant la demeure du conventionnel, et la population tout entière lui témoigna son approbation pour la mesure qui la délivrait enfin de ses tyrans et des pires ennemis de la République <*).
Ce fut réellement une ivresse universelle. Il est facile de s'en rendre compte, si Ton se souvient que, depuis neuf mois environ, le peuple, outre la misère qui le dévorait, subissait avec une résignation bien proche de la lâcheté la tyrannie de la Commission militaire et les stigmates déshonorants de la Terreur.
La chute de Lacombe et de son infâme tribunal, c'était la liberté reconquise, et le supplice du président devait être une expiation des crimes qu'on lui reprochait à juste titre.
Les victimes, jusque-là retenues par la crainte, parlèrent alors. Elles racontèrent les concussions ignobles, les abus de pouvoir inqualifiables, les persécutions nombreuses du président Lacombe. L'indignation fut d'autant plus éclatante qu'elle n'était pas contenue comme autrefois par la crainte des dangers réels auxquels des indiscrétions auraient exposé leurs auteurs.
(i) Le i«r août 1794, il existait 1480 détenus dans les prisons de Bordeaux.
Garnier, acclamé pour son acte de vigueur, habile dans cette circonstance, dut se féliciter d'avoir suivi les inspirations de ses conseillers; le peuple est généreux; il cède facilement au premier mouvement, et grâce à l'arrestation de Lacombe qui dégageait pour un moment sa responsabilité, Gamier put jouir d'une éphémère popularité à Bordeaux.
Il ne faut pas dissimuler d ailleurs que le parti démagogique ne fut nullement atteint dans son existence par la chute du président. Ses membres virent d'un mauvais œil l'arrestation de leur chef, mais ils se turent par prudence, et durant les jours d'effervescence populaire qui suivirent, ils disparurent de la scène et aucun d'eux n'osa affronter publiquement le réveil de ce lion qu'on appelle le peuple.
Le 2 août, Gamier prit un arrêté pour suspendre provisoirement la Commission militaire, et quelques jours plus tard il en fit arrêter tous les membres ^^K
Les événements du 9 thermidor, la mort de Robegpierre et de ses adhérents semblèrent d'un bon augure aux Bordelais. Ils y virent le terme des maux affreux dont ils avaient été accablés, et Garnier ne manqua pas, dans les réunions du Club nationçil, de les confirmer dans cette pensée, en déclarant que la Convention avait fait acte de justice en frappant les tyrans, en anéantissant les chefs d'une faction qui voulait établir et maintenir le gouvernement révolutionnaire, fût-ce même au prix de la vie des citoyens.
Dès le i5 thermidor, la Convention rappela les représentants du peuple en mission, et le Comité de Salut public, sur la proposition de Tallien, arrêta qu'Ysabeau se rendrait sans délai dans les départements du Bec-d'Ambès et de Lot-et-Garonne pour y prendre toutes les mesures de sûreté générale qu'il croirait nécessaires à l'intérêt de
(i) Arrêté du 7 août 1794.
la République. N'y avait-il pas une arrière-pensée dans la proposition de Tallien ?
Cette nouvelle fut reçue avec joie à Bordeaux; Ysabeau y était connu et Ton avait pu apprécier en d'autres temps ses sentiments de modération et de bienveillance : on uvait oublié déjà qu'en réalité c'étaient Tallien et lui qui avaient organisé la Terreur dans le département; mais ils avaient paru un moment vouloir résister aux excitations des démagogues, et cette attitude avait suffi pour leur conquérir l'affection de la population bordelaise. A cet égard, le lecteur n'a sans doute pas oublié les détails curieux que nous avons donnés, sur le départ d'Ysabeau, à l'époque où le jeune Jullien avait été envoyé par le Comité de Salut public pour le remplacer au chef-lieu du Bec-d'Ambès.
Quoi qu'il en soit, le Comité des subsistances, apprenant le prochain retour d'Ysabeau, lui écrivit le 5 août : «. . . L'occasion de faire encore le bien des sans-culottes bordelais t'est offerte; les témoignages réitérés qu'ils t'ont donnés de leur estime et de leur attachement t'assurent que tu ne sers point des ingrats. Que ton appui leur fasse obtenir les subsistances qu'ils réclament et dont ils n'eurent jamais un plus urgent besoin. Tu sais qu'ils savent souffrir sans murmurer quand le bien public l'exige; ce qui leur donne ce courage est sans doute la conviction intime que le gouvernement leur tendra une main secourable... <'> >
Garnier attendit son successeur, non sans quelque impatience. Il eut, après thermidor, une situation assez difficile; il s'en tira habilement comme nous l'avons dit. L'arrestation de Lacombe fut comme une garantie offerte par lui des sentiments qui le guideraient désormais. Il n'alla pas plus loin au début; il suspendit provisoirement la Commission militaire, puis il resta dans une sorte
(i) Archives de la Gironde, série L.
d'expectative, se concertant seulement avec les autorités pour le cas où des troubles viendraient à éclater.
Les précautions prises à cet égard furent inutiles; la réaction fut assez calme à Bordeaux en 1 794. L'incarcération de l'ancien président avait satisfait la masse du peuple; on se contentait de parler, puisqu'enfin il était permis de le faire sans péril. Plus tard, en 1795, deux ou trois des hommes qui avaient opprimé la ville furent massacrés par le peuple ou n'échappèrent à la mort que par la fuite.
La réaction thermidorienne, nous le répétons, se borna à des démonstrations bruyantes au Qub national et dans les lieux de réunions.
Le 4 août, Garnier invita par une proclamation les habitants de Bordeaux à déclarer au Comité de surveillance ce qu'ils connaîtraient des concussions et des abus de pouvoir reprochés à Lacombe. La veille et l'avant-veille au soir (2 et 3 août) le conventionnel avait assisté à la séance du Club national.
<r Qtoyens, disait-il, deux conjurations se sont rapidement succédé dans Bordeaux : l'une contre l'unité de la République française, l'autre contre la moralité du peuple et la conscience publique. La première a été terrassée, la seconde est déjà connue et démasquée; mais ceux qui, par faiblesse ou par crainte, ont secondé les spéculations avares d'une magistrature corrompue, encore comprimés par un sentiment aussi faible, se renferment dans le secret d'un silence timide, et ce silence tue la chose publique.
» Citoyens qui vous taisez, envisagez la patrie et le salut public; si vous avez erré par faiblesse, n'allez pas chercher à couvrir cette erreur par un crime. La corruption a empoisonné l'air de cette commune : purifions-le; que les corrupteurs soient démasqués, et qu'avec l'amour de la liberté, le peuple puisse aussi conquérir l'incorruptibilité des mœurs.
» C'est VOUS, citoyens égarés, qui pouvez amener cette régénération publique; vous avez fait des fautes; Tindulgence vous attend, pourvu que la franchise accompagne vos démarches. Mais si, séduits par une fausse honte, vous vous obstinez au silence, il sera le signe certain de votre attachement et de votre participation au crime. La loi vous sera appliquée dans toute sa rigueur...
j> Je connais tous ceux qui ont été les instruments de la corruption : la liste est dans mes mains; mais à mesure que je poursuis le crime, je suis disposé à distinguer rhomme qui, entraîné dans la faute par les menaces d'une autorité puissante et terrible, se voit réduit à Taltemative cruelle ou de tomber sous les coups d'un tribunal inique s'il tient à sa fortune, ou de s'y soustraire s'il sait céder à un sacrifice provoqué.
:» Sans doute, le Comité de Salut public saura faire cette distinction, que la justice et l'intérêt de la patrie adoptent de concert; mais pour la mériter, cette indulgence, venez, citoyens, épancher vos sollicitudes et la vérité dans le sein du Comité de surveillance : une faute perd toujours de la gravité de son caractère quand on la fait tourner au profit de ses concitoyens.
> Bordeaux, le 17 thermidor, l'an II de la République française une et indivisible.
» Signé : Garnier (de Xantes) ('). »
Une foule considérable assiégeait la salle et ses abords. Garnier parut : le silence se fit, et le peuple attendit avec une curiosité anxieuse les détails dans lesquels le représentant allait sans doute entrer sur les deux événements qui préoccupaient la population : le 9 thermidor et l'arrestation du président de la Commission militaire.
(1) Journal du Club national du 20 thermidor an II, n* 16.
JUGEMENT DE LACOMBE. 4l3
Gamier parla longtemps au milieu de Tattention générale; il s^étendit sur le compte de Lacombe, sur ses crimes, ses prévarications; il annonça l'intention de faire juger cet homme par un jury populaire et désigna les noms des citoyens dont il se proposait de composer ce jury. «J'ai découvert, dit-il, des complices à Lacombe, et je crois tenir les fils d'une conspiration dangereuse; » il ajouta que plus de 20 millions avaient été versés dans les mains d'un grand nombre d'intrigants; « que le peuple reste calme, dit-il, qu'il ait confiance dans la justice de la Convention. :» Il engagea vivement les citoyens à venir sans crainte faire connaître tout ce qui pourrait contribuer à mettre les crimes en évidence. Ce sont ses expressions. Puis il termina en promettant que la Terreur cesserait d'être à Vordre du jour. Cette dernière déclaration fut accueillie par des applaudissements aussi enthousiastes qu'unanimes (»).
Pendant trois soirées, le Club national fut envahi par une foule avide de détails; Garnier chercha à la satisfaire en rééditant le discours que nous venons de résumer, en donnant des conseils de modération et de prudence, en renouvelant ses précédentes déclarations et en recommandant au peuple de se serrer autour de la Convention nationale. «Si je devais un jour, dit-il, démentant les principes que j'ai constamment professés, perdre de vue l'intérêt du peuple pour m'occuper des miens, trahir la liberté que j'ai servie, et rappeler les tyrans que combattit cette main, citoyens, oubliez la longue carrière de vertus passées, ne voyez que mon crime présent, et conduisez-moi vous-mêmes à l'échafaud. Mais si je puis être encore utile à ma patrie, s'il est encore des scélérats qui redoutent ma vigilance, si je dois encore essuyer les pleurs des infortunés que la calomnie opprime, ralliez-vous autour de votre
(1) Journal du Club nalional du 24 thermidor an II, no 18.
représentant, suivez avec lui la cause commune, aidez-le enfin, de tout votre pouvoir, à mettre la justice à Tordre du jour dans cette portion de la République ('>. >
Le 8 août, Ysabeau arriva à Bordeaux. Les connaissances locales qu'il avait déjà acquises pendant les missions qu'il avait remplies dans le département du Bec-d'Ambès, ainsi que les travaux de son prédécesseur Garnier, devaient lui faciliter, disent les journaux du temps, le bien qu'il se disposait à faire de nouveau à la ville.
Rendant compte, le 23 août, à la Convention des actes de sa mission dans le département du Bec-d'Ambès, Garnier écrivait : «Ysabeau arrive sur ces entrefaites (après l'arrestation de Lacombe) ; il est témoin de l'ivresse du peuple et de l'énergie de son patriotisme. Quant à la commune de Bordeaux, je dois dire que depuis longtemps elle ne le cède à aucune autre en énergie et en républicanisme; et pendant que ceux qui la trompaient savaient qu'ils trahissaient la patrie, elle, dans son erreur, croyait lui donner des témoignages plus marqués de son dévouement; c'est dans les fêtes publiques, c'est dans les jours de décade, c'est aux séances populaires que j'ai étudié l'esprit du peuple, et c'est là que je l'ai vu ce qu'il est partout : enthousiasmé de la liberté et animé d'indignation contre les tyrans et les usurpateurs (*>. d
Aussitôt après son arrivée, Ysabeau notifia aux diverses autorités de la ville l'arrêté qui l'envoyait en mission à Bordeaux; il les invita à correspondre désormais avec lui et à suspendre toute mesure de salut public ^t de sûreté générale avant de lui en avoir référé.
Garnier et son successeur eurent une longue entrevue, à l'issue de laquelle Ysabeau publia son premier acte qui fut : Vabolition complète de la Commission militaire.
(i) Journal du Club national du 28 thermidor an II, n« 20. (2) Journal de la Montagne du 7 fructidor an II.
JUGEMENT DE LACOMBE. 4l5.
Le lendemain, 9 août, Gamier partait pour Paris.
Dès son retour à Bordeaux, Ysabeau, comme il Pavait fait dans sa précédente mission, assista fréquemment aux séances du Club national. Le 9 août au soir, il s'y rendit et sa présence fut accueillie par les bravos de l'assemblée. Il raconta à son auditoire les événements de Thermidor, dont il avait été le témoin oculaire, et auxquels Tallien avait pris une part prépondérante. Il termina son récit, religieusement écouté, par les paroles suivantes : a Peuple de Bordeaux, respirez enfin après tant d'orages; je vous apporte un gouvernement fraternel; désormais chacun peut énoncer librement son opinion, et c'est sur ses actes seuls qu'il sera jugé ^^K »
La salle entière retentit du bruit des applaudissements à ces déclarations consolantes, et l'allégresse se peignit sur tous les visages.
Cependant la procédure suivie contre le président Lacombe s'instruisait avec célérité par les soins du Comité de surveillance. Ses amis et ses adhérents toutefois s'agitaient dans l'ombre; l'audace ne les avait pas abandonnés, et ils espéraient encore de l'imprévu, qui dominait tout à cette époque, un revirement qui les aurait remis au pouvoir. C'était heureusement une vaine espérance! mais ils intriguaient néanmoins, ils ourdissaient en secret leurs trames ténébreuses, et Ysabeau, choisi par eux comme but de leurs calomnies et de leur malveillance, ne tarda pas k être ému des manœuvres par lesquelles on cherchait à le compromettre et à diminuer son prestige aux yeux de la population.
Durant trois séances consécutives, au Club national, les 12, 1 3 et 14 août, le conventionnel se plaignit avec une amertume non déguisée des suggestions perfides des amis
(1) Journal du Club national du 28 thermidor an II, no 20.
d^un traître qui bientôt allait être puni. Il protesta vivement contre l'injustice et la mauvaise foi de ses détracteurs et affirma qu'il n'avait pas été envoyé pour rétablir la Terreur et faire encore couler le sang sur réchafaud ; il défendit la Convention qu'on accusait d'être Maratiste, et s'écria : Pouvez-vous croire que la Convention ait jamais aimé le sang!...
Vers cette époque, le quatrain suivant courut la ville; il fit fortune. L'esprit français, frondeur et léger, survivait aux larmes et aux misères publiques et privées :
Lorsque quin2e proscrits passèrent l'Achéron,
Danton resta seul en arrière :
Qu'attends-tu là? lui dit Caron.
Ami, j'attends Couthon, Saint-Just et Robespierre.
Sur les théâtres de la ville, on récitait au même moment une pièce de vers d'une note plus grave que le quatrain précédent; elle était due à la plume du jeune avocat Dégranges-Bonnet, que plus d'un leaeur a vu siéger à la Cour de Bordeaux en qualité de président de chambre. La réaction pénétrait partout, et l'énergique protestation d'un républicain loyal et sincère contre les excès dont certains hommes avaient souillé la Révolution, était très chaudement accueillie par les spectateurs.
Voici cette pièce de vers, qui était intitulée : Le Cri de mon cœur :
Aujourd'hui que des lois Tinflexible rigueur Vient effrayer le crime au front pâle et livide, Un long cri de justice, échappé de mon cœur, Dénonce au monde entier une secte homicide! France, réveille-toi ; de tes derniers tyrans La horde se rassemble et dans Tombre conspire ; Elle cache un poignard sous ses haillons sanglants , Affreux est son regard, affreux est son sourire. Rejette de ton sein ces scélérats hideux, O ma noble patrie, ô République auguste !
Leur rage a poursuivi les jours de Thomme juste;
Les tigres dévorants sont moins féroces qu'eux.
Je me figure encor la France épouvantée
Couverte d'assassins au carnage animés :
D'un crayon proscripteur nos décemvirs armés
Chargent de mille noms leur liste ensanglantée ;
Robespierre a parlé; des juges, des bourreaux
S'excitent au forfait, dressent des échafauds.
Liberté ! c'en est fait, ta statue est brisée,
Le char de la Terreur roule sur des tombeaux,
Et du sang le plus pur la France est arrosée.
Sur vous, en frémissant, j'arrête mes regards,
O Nantes, ô Lyon, ô cités trop fameuses,
De Carrier, de Collot, victimes malheureuses 1
La foudre gronde, éclate, écrase vos remparts ;
Proscrits par des brigands que tout Français abhorre.
Vos meilleurs citoyens à la mort condamnés
Sont, avant de périr, en spectacle traînés.
Qu'importe l'échafaud quand la vertu l'honore !
Entouré de bourreaux, au milieu des débris,
Un vieillard sous le fer courbe son front paisible.
C'est un républicain, c'est un père sensible;
Quel est son crime enfin? Il a pleuré ses fils
Une larme, un soupir, tout vous rendait coupable. Défendre l'innocence et lui prêter sa voix, Tendre aux infortunés une main secourable, Invoquer la justice et réclamer les lois, C'était de votre mort l'arrêt inévitable.
A cet affreux tableau j'entends mon cœur gémir 1 Et qui de nous n'a pas, dans ces jours de misère, Perdu ce qu'il aimait, ou son fils ou son père? Justice 1 c'est le cri qui doit nous réunir.
Robespierre n'est plus; que ses agents frémissent 1 Leur démarche égarée et leurs traits qui pâlissent, Du sang qu'ils ont versé leurs vêtements empreints. Le crime qui jaillit de leurs regards féroces, Leurs transports impuissants et leurs discours atroces Les signalent partout pour de vils assassins. Ils tentent vainement de ressaisir la hache Dont les avaient armés d'insolents oppresseurs : Bourreaux de mon pays, nous bravons vos fureurs; Notre triomphe est sûr, le crime est toujours lâche!
Peuple, né dans ton sein, je t'estime et je t'aime : T. II. 27
Crois-en mon cœur, flétris un odieux système, La Terreur avilit des hommes généreux.
Rappelle les vertus de ton sol exilées, Et que des gens de bien les ombres consolées S'apaisent chez les morts en te voyant heureux (i).
Ces vers énergiques, dictés par Tindignarion au cœur du jeune poète, font connaître exactement quel était le sentiment public sur les excès de la Terreur et contiennent comme un reflet vivant des impressions qui remplissaient alors les coeurs de la population bordelaise, délivrée enfin de la tyrannie du crime!
La procédure contre Lacombe était terminée; elle fiit remise à Ysabeau, qui avait demandé à en prendre connaissance.
^ Il est facile de s'expliquer à cet égard le désir, pour ne pas dire la curiosité du conventionnel. N'avait-il pas à redouter, ainsi queTallien, certaines indiscrétions de l'ancien président? N'était-il pas prudent de sauvegarder, s'il était nécessaire, les intérêts et la dignité de la représentation nationale que Lacombe aurait pu chercher à compromettre ?
Vers le ii août, il avait reçu du misérable, devenu le bouc émissaire des crimes de la Révolution à Bordeaux et qui était chargé des malédictions du peuple, la lettre suivante, publiée aujourd'hui pour la première fois :
c Lisez ces lignes, il s'agit d'un malheureux, il s'agit de la chose i publique.
f L'opinion est révoltée contre moi d'après le rapport de Garnier i sur la déclaration de Rey, et j'ai souffert hier mille morts en f allant au Comité. L'injustice des hommes est si terrible 1 Vous • devez être fixés sur la valeur et les motifs de la déclaration de Rey.
> Cet homme lâche et peu délicat a cru pouvoir se sauver en me f calomniant, et il n'a pas maniqué de le faire.
f Je suis uniquement coupable de quelques faiblesses qui n'ont f porté aucun préjudice à la patrie, et ce n'est pas elles que les
> citoyens de Bordeaux poursuivent avec tant d'acharnement; ce
(0 Le Barreau de Bordeaux, par M. Chauvot, p. 570.
• sont les jugements justes et sévères de la Commission que j'ai
• présidée. Je vous crois trop républicains et par conséquent trop 9 justes pour. céder à ces mouvements irréfléchis de l'opinion
• publique. Vous prémuniriez, s'il était nécessaire, mes juges contre
> elle.
» L'aristocratie ou des vengeances particulières peuvent seules » désirer de voir tomber la tête d'un Républicain tel que moi.
> C'est à vous Républicains d'éclairer par tous les moyens possibles
• l'opinion publique, de rappeler les principes de la justice, le respect » dû à un accusé, à un homme malheureux et qui se trouve sous le
• glaive de la loi.
» J'attends, malgré les cris de la rage aristocratique, avec la plus
• grande confiance, le jugement qui doit être prononcé sur mon
• sort. Il trompera sans doute bien des espérances criminelles ; mais
> quel qu'il soit, on m'entendra crier du fond de mon cœur, vive la
> République! et je la chérirai jusqu'au dernier soupir.
» Signé : Lacombe.
> Ce qui prouve invinciblement que les citoyens de Bordeaux n'en
• veulent pas à ma feiblesse, ce sont ces cris des malintentionnés :
• Le tribunal est fixé. Je ne peux plus f entendre. A bas le tyran de
• Robespierre! A la guillotine! Analysez ces reproches, et jugez(0. i
Cette lettre montre à quelles illusions singulières se laissait aller Lacombe à la veille de l'expiation suprême qui allait l'atteindre : l'hypocrisie et l'audace s'y montrent à un égal degré I
L'examen du dossier rassura sans aucun doute les craintes secrètes d'Ysabeau ; il trouva les preuves recueillies suffisantes pour établir la culpabilité de l'ancien président, dont le peuple demandait avec instance le prompt châtiment, et le 1 3 août il fit afficher l'arrêté suivant sur les murs de la ville :
€ Le Représentant du peuple, délégué par la Convention nationale dans les départements du Bec-d'Ambès et de Lot-et-Garonne, en séance à Bordeaux, f Considérant que le président de la Commission militaire établie
(i) Collection de M. Jules de Gères. L'aimable et charmant poète nous a très obligeamment communiqué cette curieuse lettre de Lacombe. Nous lui en exprimons toute notre gratitude.
à Bordeaux, a été prévenu de la plus horrible prévarication dans les fonctions redoutables dont il était chargé;
• Que le jugement d'un pareil délit ne peut être prononcé que par un choix de citoyens purs, et qui, revêtus du pouvoir attribué aux Commissions militaires, vengent la violation des principes et des lois, par une justice prompte et sévère;
) Considérant aussi que les membres qui doivent composer cette commission, avaient déjà été désignés par son prédécesseur, > Arrête ce qui suit :
f Art. i^ — Il sera établi à Bordeaux une nouvelle Commission militaire, chargée spécialement et uniquement de juger les délits attribués au ci-devant Président du tribunal établi sous ce nom, et à ses complices.
» Art. 2. — La nouvelle Commission sera composée des citoyens : Lataste, président, Veyssière (Etienne), Seguy,
AZÉVÉDO,
Clochard,
Derey, accusateur public,
SicARD, secrétaire-greffier, f Art. 3. — Les membres composant ladite Commission conserveront les places qu'ils occupent actuellement, et en reprendront les fonctions aussitôt après le jugement des prévenus ci-dessus désignés.
• Art. 4. — La Commission militaire ouvrira ses séances demain 27 thermidor, dans le local attribué au Tribunal qui portait ce nom.
» Art. 5. — Le présent arrêté sera imprimé, publié, affiché et envoyé officiellement à chacun des membres qui doivent se réunir pour juger les prévaricateurs.
f Fait en séance, à Bordeaux, le 26 thermidor, Fan II de la République française une et indivisible.
• Signé : C.-Alex. Ysabeau. •
Les juges de la Commission militaire spéciale créée par Tarrêté qu'on vient de lire étaient connus à Bordeaux; quelques-uns d^entre eux avaient coopéré, avec celui qu'ils étaient appelés à juger, à l'œuvre odieuse du tribunal révolutionnaire. Après le 9 thermidor, ils s'étaient ralliés prudemment à Garnier et à Ysabeau, et ceux-ci avaient peut-être obéi à un calcul en les choisissant : on pouvait
compter de leur part sur une application inflexible de la loi, car ils avaient à faire oublier le passé; et l'occasion qui leur était offerte de répudier le système terroriste en frappant sa personnification la plus terrible était de nature, ils l'espéraient du moins, à les amnistier aux yeux de leurs concitoyens de leur participation à des violences contre lesquelles s'élevait hautement la réprobation générale.
En même temps que Taffichage de l'arrêté précédent avait lieu, chacun des membres de la nouvelle Commission militaire recevait à domicile une lettre d'Ysabeau et une ampliation de cet arrêté et en donnait récépissé à l'envoyé du conventionnel ^^K
Etienne Veyssîère n'accepta pas la mission qui lui était confiée et fut remplacé par Frigière.
Une émotion générale parcourut la ville; la foule stationnait devant les affiches, et de toutes parts on se réjouissait de voir enfin arrivé le jour de la justice et de la réparation.
L'horreur qu'inspirait Lacombe, la crainte que JuUîen avait semée, l'affection que l'on gardait pour Ysabeau et Tallien ne sauraient être mieux dépeintes que par la lettre suivante, adressée le 14 août au Club national par un nommé Lacoste :
a Frères et amis, je suis venu dans cette commune pour partager avec vous le plaisir de voir infliger au monstre Lacombe la punition qui était due à ses crimes; JuUien, l'instrument du tyran, l'a protégé : il a contribué par là au malheur de trop de familles, mais plus l'un et l'autre avaient inspiré la terreur, plus nous devons nous réjouir de voir la fin de l'oppression, puisque nous avons le bonheur de voir dans notre sein le représentant Ysabeau.
» J'ai assisté hier à votre séance; j'avoue que j'ai été dans
(1) V. le reçu d'Azévédo aux archives de la Gironde, série L.
Tenthousiasme et que je me suis senti ému par le discours de ce digne représentant.
j> Ce n'est que par ce discour§ que j'ai appris que lui et son collègue Tallien avaient été rayés de la liste de votre Société. »
En témoignant son étonnement d'une pareille faiblesse, Lacoste faisait la motion que les noms d'Ysabeau et de Tallien fussent réintégrés sur la liste des membres du Club et que la décision fût notifiée à toutes les Sociétés aflSliées.
Il ajoutait en terminant: «Je reviens à Lacombe; ce scélérat est originaire du département de la Haute-Garonne; il y a beaucoup de parents; il fut y faire un voyage il y a environ deux mois; je demande qu'il soit écrit aux Sociétés populaires de Toulouse, Muret, Cartonnes, Rieux, Ca^ères, Martres, Montagne-sur-Garonne ci-devant Saint-Martory, Au^as, Salies, Mont-Unité ci-devant Saint-Gaudens, Miramont, Landorte, Villeneuve, Montréjeau, pour les exhorter à surveiller tous ceux qu'il a fréquentés, et chercher à découvrir quel a été le genre des liaisons qu'il y a eues, et s'il n'y a pas laissé le produit pécuniaire de ses crimes ^'>. »
Cette dénonciation in extremis ne reçut aucune suite, mais la lettre est intéressante dans son ensemble comme indication à sa date de l'esprit public.
Le 14 août, au matin, toute la ville de Bordeaux fut sur pied.
La garde municipale et la gendarmerie républicaine faisaient le service du nouveau tribunal.
Une escouade assez forte de gendarmerie et des soldats d'infanterie furent chargés d'aller chercher Lacombe, qui était détenu à la prison du palais Brutus (prison du Parlement) et de le conduire devant ses juges.
Il était environ neuf heures.
(i) Archives de la Gironde, série L
Une foule immense remplissait la place du Palais et les toits et les murailles disparaissaient, nous a raconté un contemporain, sous une véritable tapisserie humaine.
Lacombe sortit de la prison; sa taille était élevée; il avait les cheveux noirs et abondants, le nez fort, long et pointu, les yeux saillants et terribles, et portait le cou à la Cicéron. Il était vêtu d'une jaquette de nankin, de culottes pareilles, avait des bas de soie blancs, des souliers à boucles, et un chapeau à claque orné d'une grande cocarde tricolore; son air était assuré, et il promena un regard fier et dédaigneux sur la masse du peuple, qui fit entendre des imprécations bruyantes dès son apparition.
Le cortège se mit en marche.
De toutes parts on entendait crier : A bas la cocarde nationale! il n est pas digne de la porter!
Ces cris, loin d'émouvoir Lacombe, amenèrent un sourire sur ses lèvres.
Au moment où le cortège s'engageait sous la porte du Caillau, un jeune homme, profitant de la confiision momentanée causée par Tétroitesse du passage, se précipita à rimproviste, et se glissant sous le cheval d'un gendarme se dressa tout à coup devant Lacombe. Il saisit vivement son chapeau, en arracha la cocarde tricolore et la jetant au loin : Tu n'es pas digne de porter la cocarde, scélérat, s'écria-t-il. Puis il disparut dans la foule...
Cet incident dura moins de temps que nous n'en avons mis à le raconter : il souleva d'unanimes applaudissements.
Lacombe repoussa du pied son chapeau, qui fiit ramassé par un des hommes de l'escorte, et monta dans un véhicule préparé à l'avance; il y prit place entre deux gendarmes. On dit qu'il fut douloureusement affecté de l'acte de ce jeune homme : On m'a arraché ma cocarde nationale qui m'est si chère, répéta-t-il à diverses reprises. Son assurance commença à l'abandonner.
Le cortège suivit les quais et les fossés de ville; partout sur son passage une foule hurlante et furieuse poussait des cris de malédiction et demandait la tête du coupable.
Lacombe, le visage pâle et la tête courbée, semblait étranger aux menaces qui grondaient autour de lui. Sa pâleur seule trahissait une profonde émotion; peut-être sa conscience faisait-elle monter à cette heure fatale les grondements du remords à son oreille I
Parfois, il plongeait ses regards dans la foule et semblait y chercher sinon un appui, au moins un sentiment de pitié.
Hélas! des cris de rage et de mort retentissaient seuls autour du misérable, et les gendarmes et les soldats avaient de la peine à contenir les flots d^un peuple qui respirait le sentiment de la vengeance.
Parmi les femmes qui suivaient la charrette en faisant entendre des imprécations, une surtout se faisait remarquer par son exaltation fébrile. Vêtue de longs habits de deuil, elle brandissait un poignard et cherchait énergiquement à se rapprocher de Lacombe pour le lui plonger dans le coeur.
On récartait en vain; toujours elle revenait, la menace à la bouche, le regard enflammé, traitant Lacombe d'assassin^ et lui demandant compte de la mort de son mari.
C'était M™® Grangeneuve, femme du député girondin guillotiné le 21 décembre 1793.
La foule était émue de cette grande et respectable douleur (').
Sur les fossés de ville, devant la Mairie, qui occupait alors le bâtiment où se trouve aujourd'hui une caserne, et en face du Grand-Marché, il y eut un redoublement de fureur. Les
(i) Nous avons recueilli ce détail de la bouche même de M. Lafargue de Grangeneuve, juge de paix à Bordeaux, fils aîné du conventionnel.
marchandes se mêlèrent à la foule qui escortait la charrette; les poings étaient levés, les épithètes de brigand ^ de scélérat, à mort! à mort! retentirent avec une énergie nouvelle. Dans Texcès de leur indignation, les marchandes puisèrent à pleines mains dans leurs corbeilles; des légumes, des pommes de la Madeleine (c'était la saison) furent lancés pêle-mêle à la tête de Lacombe. Aucun projectile ne Tatteignit dangereusement.
Dans la rue du Hâ, au moment où il passa devant Thôtel des Irlandais qu'il habitait, le peuple lui cria : Regarde ta maison, tu ny mettras plus les pieds, scélérat!
Il arriva enfin.
Il était près de dix heures lorsqu'il entra dans la salle d'audience située dans le local du tribunal criminel.
Cette salle était assez vaste; le siège du tribunal était au fond ; à la droite des juges, mais un peu plus bas, était le banc des accusés. En face du siège, au-dessus de la porte d'entrée, il existait une galerie que la foule avait envahie depuis longtemps. Une foule plus considérable encore se pressait dans l'enceinte réservée au public. Les juges occupaient leurs sièges.
A son arrivée, Lacombe fut accueilli par des huées et par des cris d'horreur; mais le danger n'était pas menaçant comme dans la rue, et les imprécations ne furent pas capables de le déconcerter, a II entra d'un pas ferme, dit » un chroniqueur du temps, promena sur ses juges et sur » l'assemblée des regards insolents et farouches, et s'assit j> de l'air dont il s'asseyait lorsqu'il allait prononcer des j> arrêts de mort. »
Il montra pendant la durée des débats une arrogance qui acheva d'indisposer contre lui le public et les juges.
Avant d'aller plus loin, esquissons une biographie rapide de l'accusé.
Jean-Baptiste Lacombe naquit à Toulouse (H^-Garonne)
le 14 février 1760, de parents dans une situation modeste(«>. Un vénérable ecclésiastique, frappé de sa précoce intelligence, lui donna des leçons et fit, dit-on, son éducation. Quand elle fut terminée, Lacombe se fit instituteur public dans sa ville natale et obtint quelques succès : c^est du moins ce qu'il a déclaré lui-même. Il se maria à Toulouse et y vécut dans la pauvreté.
Mais dévoré par une ambition secrète et inassouvie, il se lassa des rigueurs de la fortune et résolut de quitter sa ville natale pour chercher ailleurs un sort plus favorable. II partit avec sa femme et se rendit à Bordeaux où il arriva vers Tannée 1785, muni de peu d'argent et de ses hardes.
Peut-être avait-il commis à Toulouse quelque méfait qui l'obligea à fuir cette ville : cela n'a jamais été éclairci. Toujours est-il que Bordeaux, ville populeuse et riche, fixa ses regards; il avait espéré y trouver des succès plus faciles, un théâtre plus vaste et plus lucratif pour son esprit d'intrigue et pour la satisfaction de ses passions.
Il débuta dans cette ville par l'escroquerie. On raconte, en effet, qu'il vola une voiture à CoUineau, sellier, cours de Tourny. Il s'associa ensuite avec un escroc qui jouait le personnage de lord anglais; ils volèrent de concert pour 1,200 fr. environ de livres au libraire Ducot.
Plus tard, il escroqua 800 fr. de toile à un honorabl commerçant nommé Merzeau, voici dans quelles circonstances : un jour, une voiture déposa devant les magasins de Merzeau une femme élégamment parée; on s'empressa autour d'elle, on lui montra des pièces de toile; elle en
(i) Extrait des registres des baptêmes de la paroisse Saint-Etienne de Toulouse. — Jean-Baptiste MariCy fils de Jean-Pierre Lacombe, tailleur d'habits, et d'Anne Ponsin, mariés, né le quatorzième et baptisé le quinzième février mil sept cent soixante. Parrain Jean-Baptiste Lacombe, marraine Marie Labatut, qui n'ont pu signer, non plus que le père. Abadie* vicaire, signé au registre. (Greffe du Tribunal civil de Toulouse.)
choisit pour une somme assez considérable et partit sans payer. G^était la femme de Lacombe; les époux étaient certainement de connivence pour commettre cette spoliation.
En 1787, Lacombe se mit sur les rangs comme candidat au Musée, société littéraire créée en 1782 par MM. Duranteau, Saige et Lisleferme. Sur les observations de Péry, les commissaires, au nombre desquels était Vcrgniaud, rejetèrent la candidature de Tescroc ^^K
Ce n'est pas tout: en 1790, il s'asseyait sur les bancs de la police municipale. Il exploitait vers cette époque un pensionnat de jeunes garçons dans une maison qu'il tenait en location de M. Lisleferme, avocat. Ses affaires paraissaient prospérer, et il acheta pour les besoins de son établissement d'éducation sept ou huit tonneaux de vin à une pauvre veuve. Quand il s'agit d'en payer le prix, Lacombe fit la sourde oreille, et afin de se soustraire aux poursuites dont il était menacé, il simula une vente du vin à un nommé Poireau, maître d'écriture, lui donna quittance, du prix, et les tonneaux furent déplacés. Lacombe disparut ensuite, et pendant longtemps la malheureuse veuve ne sut ce qu'il était devenu. Heureusement pour elle. Poireau était d'aussi mauvaise foi que Lacombe, et quand celui-ci réclama un jour son vin, l'autre déclara que la vente étant sérieuse et sincère, il n'avait rien à lui remettre. Les deux escrocs s'insultèrent grossièrement, des coups de poing furent échangés; il en résulta un trouble à l'ordre public, et cette querelle les conduisit l'un et l'autre devant un officier municipal.
C'était Martignac père.
Lacombe et Poireau se traitèrent réciproquement de fripons — (ils avaient raison tous deux), — et Martignac les fit emprisonner. Placés ensemble dans la même
(0 Chauvot, Le Barreau de Bordeaux.
chambre, ils comprirent qu'il était de leur intérêt de s'entendre, et ils furent relâchés après une sévère admonestation.
Martignac, soupçonnant Pescroquerie, avertit la veuve qui, par ses conseils, fit saisir le vin resté en dépôt chez Poireau. Les deux escrocs poussèrent Teffronterie jusqu^à actionner la veuve devant le juge de paix de Saint-Seurin. Celui-ci démêla, au milieu des explications confuses qui lui furent données, ce qui s'était passé et condamna Lacombe et Poireau à payer le vin qu'ils avaient mis tout en œuvre pour voler.
Cependant Lacombe s'était Jeté dans le mouvement politique qui suivit 1789, et où sa loquacité révolutionnaire était de nature à lui valoir des succès.
En 1 790, il se présenta à la Société des Amis de la Constitution, Vergniaud et Péry, présents à la séance, ne protestèrent pas, et Lacombe fut admis. « Il est vrai, dit M. Chauvot, que quelques jours plus tard, Martignac père fut repoussé pour avoir été cemeur royal sous l'ancien régime <*).
A la fin de l'année 1792, Lacombe, à la Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité, fit entendre des paroles qui furent généralement désapprouvées; il avait blâmé la Société d'avoir rompu avec les Jacobins de Paris, avait attaqué violemment les ministres girondins et notamment Roland, applaudi hautement aux massacres de Septembre et finalement taxé la Société de modérantisme. Appelé à se justifier par le président et par le bureau de la Société, Lacombe maintint tout ce qu'il avait dit, et c'est au milieu du plus grand tumulte que le président Battu lui infligea la peine de la censure ^^K Peu de jours après, son nom était effacé du tableau des sociétaires.
(1) Chauvot, Le Barreau de Bordeaux.
(2) Archives de la Gironde, registre 177, série L.
C'est dans les premiers mois de l'année 1793 que Lacombe se rendit à Sainte- Foy, où il établit une école; il se lia avec les démagogues de cette ville et y connut Tallien, lorsque celui-ci vint y rechercher les Girondins qui avaient quitté le département du Calvados pour se réfugier dans celui de la Gironde. On dit que le conventionnel fut séduit par l'étalage démagogique de l'instituteur. Quoi qu'il en soit, Lacombe ne réussit pas à Sainte-Foy, et il rentra à Bordeaux vers le mois de juillet 1793.
L'heure était propice pour lui; la Commission populaire de salut public épuisait ses derniers efforts et les Jacobins bordelais l'abandonnaient de toutes parts. Lacombe fut de ceux qui hâtèrent sa chute. Dès le commencement de la Révolution, il s'était annoncé comme un de ses plus chauds partisans : parleur infatigable et doué d'une certaine éloquence, il avait eu l'art d'en imposer même à ceux qui connaissaient ses antécédents et sa vie.
Il avait un caractère hardi et était décidé à tout faire pour se rendre la fortune propice; merveilleusement secondé par son intarissable faconde, il réussit à éblouir les citoyens sur son patriotisme et sur ses vertus, et on en arriva à le croire sur parole. Il se prononça souvent contre les abus et les préjugés, défendit des patriotes calomniés, lutta non sans courage avec les autorités insurrectionnelles de Bordeaux, et acquit ainsi la réputation dont il avait besoin pour l'accomplissement de ses projets.
Ses victimes d'autrefois, dont il aurait pu redouter le témoignage, gardèrent le silence. La Terreur approchait et les dangers d'un avenir inconnu commandaient la plus extrême prudence.
Lacombe alors passa pour bon républicain. Enhardi par le succès, il redoubla d'audace, se livra à tous ses instincts révolutionnaires et fit parade de son patriotisme. Dans les clubs et dans les sociétés populaires qu'il assiégeait
43o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
chaque soir, on le proclama rennemi le plus itt/lexible de r aristocratie et du fédéralisme. Ses partisans vantèrent ses talents et ses vertus, et on alla jusqu'à lui prêter les mœurs d'un Spartiate.
Tel était l'homme qui conquit la faveur des représentants envoyés à Bordeaux; ils furent trompés sur son compte. Grâce à ses intrigues et à l'influence de Peyrend d'Herval dont il rechercha l'amitié, il fut nommé président de la Commission militaire.
Nous trouvons dans un imprimé du temps un portrait qui, malgré le style ampoulé de l'auteur, n'est pas sans offrir de l'intérêt : a Lacombe, y est-il dit, avait fait une » étude approfondie du crime; son caractère semblait » incompatible avec l'hypocrisie, mais il savait habilement » accorder les contraires; à l'emportement, à la colère de j> Busiris, il joignait la dissimulation de Cromwell : il était » toujours assez maître de lui-même pour ne s'abandonner 3) à la violence que lorsqu'elle pouvait servir à cacher sa » perfidie. Il usait d'un vice pour couvrir l'autre. C'était par y> calcul qu'il faisait des étourderies et même des impru- » dences dont il se laissait volontiers blâmer; et quand il 7> méditait des forfaits ou des vengeances, il avait le regard » serein de l'intégrité pure. La soif des richesses et l'ambition » le dévoraient tour à tour; mais la vanité l'emportait sur » ses autres passions. Il voulait qu'on parlât de lui, il le j> voulait à quelque prix que ce fût; il l'aurait voulu comme » Érostrate, s'il n'avait pu l'obtenir autrement. »
Cette vanité l'accompagna jusqu'à ses derniers moments; elle était amplement apparue dans" les divers interrogatoires qu'il subit, elle se montra tout entière en présence de ses juges.
Président de la Commission militaire, Lacombe, ainsi parvenu à l'apogée de sa fortune, se montra tour à tour, et selon les circonstances, féroce et sanguinaire, ou humain au-delà de toute expression.
Toutefois, il en arriva bientôt, stimulé par sa cupidité et poussé peut-être par des intrigants de son entourage, à accepter des sommes d'argent des accusés qu'il devait juger ou de leurs familles, et la vénalité la plus odieuse vint s'ajouter aux violences de la justice révolutionnaire.
Lacombe régnait par la terreur; il était devenu un maître absolu dont le pouvoir était sans bornes et san^ contrôle <*^; toutes les têtes s'inclinaient devant le président de la redoutable Commission, et nul plus que lui ne recevait des honneurs et des témoignages d'amitié, dictés sans doute par la peur à des âmes ayant perdu tout ressort et toute énergie.
Aussi l'avocat Péry aîné, dont le frère était mort sur l'échafaud révolutionnaire, pouvait-il écrire très justement en 1808 :
J'ai vu ce même peuple, à cette même place, Des tyrans jacobins encourager Taudace.
(i) Nous en citons au hasard une-preuve officielle : « Le Représentant du peuple délégué, etc., considérant que sous un régime républicain la détention des innocents est un délit national; qu'en même temps que la loi prononce des peines sévères contre des coupables, elle promet protection aux innocents opprimés; — voulant faire cesser toutes les détentions arbitraires ou dictées par des passions particulière?, et celles qui ayant été provoquées par des mesures de sûreté générale se trouvent sans fondement ; — après s'être feit rendre compte des motifs qui ont privé de leur liberté plusieurs citoyens; — considérant que le citoyen FlavignUPartarrieu fut arrêté par ordre de Lacombe, après une séance de la Commission militaire, pour X^soiTfixé avec impertinence tandis qu'il prononçait un jugement, ce qui est constaté par le rapport officiel fourni par le secrétaire de la Commission militaire; — considérant qu'il n'y a aucune pièce contre la citoyenne Dumas-Laroque, détenue par suite du jugement de son mari ; — considérant qu'il n'y a rien contre la citoyenne Montjon, transférée d'Eulalie d'Ambarès sur une réquisition de la Commission militaire, soupçonnée de partager les sentiments de son mari, condamné à mort; — que Villechaise, qui loue ses services à ladite citoyenne, a été arrêté sur le même soupçon sans qu'il y ait de pièces contre lui; — vu le rapport du citoyen Dercy, accusateur public près la Commission militaire, qui, après information, a reconnu qu'il n'y avait aucune charge contre la citoyenne Montjon et le citoyen Villechaise, et déclare que les déclarations qui l'ont porté à donner un mandat d'arrêt sont sans fondement, — arrête ce qui suit: — Les citoyens Flavigni-Partarrieu et Villechaise, les citoyennes Dmnas-Laroque et Montjon seront de suite mis en liberté, etc.— Signé : C.-Alex. Ysabeau. » (iSaoût 1794.)
La timide vertu déguisait sa douleur;
Partout on entendait un langage imposteur;
Et chacun, poursuivi par l'effroi de la tombe,
Allait d'un pas tremblant rendre hommage à Lacombe (0.
Jacques Lafontaine, commis au bureau de la Commission militaire, était chargé de transcrire les jugements et de faire signer les juges. Cette formalité s'accomplissait facilement par les collègues de Lacombe. c Quant à lui, a écrit Lafontaine, dont nous respectons le style, mais dont nous corrigeons l'orthographe , il m'était impossible de le rejoindre. Je suis allé souvent chez lui, et toujours à mes sollicitations il a répondu : quil n avait pas le temps, qu'il sigfierait toujours. Lorsque la Commission militaire fut dissoute par la Convention, Lacombe partit pour Toulouse. Le greffier Giffey me donna Tordre, dussé-je y passer la nuit, de faire signer le plumitif à Lacombe avant qu'il partît. J'y allai deux fois à cette époque sans le rencontrer. A la troisième enfin, je le trouvai chez lui, et lui dis qu'il fallait qu'il signât tous les jugements parce qu'on ne savait pas ce qui pouvait arriver. Lacombe me fit rester jusqu'à minuit, et, en signant, il me disait qu'il estimerait mieux faire un travail de tête que celui-là ^^K d
Mais la Commission militaire reprit son fonctionnement et le plumitif s'arriéra de nouveau. Lafontaine, dont le témoignage est précieux, ce déclare qu'il lui a été impossible » de faire signer aucun jugement à Lacombe par la grande j> quantité de personnes qu'il avait toujours à sa suite, j> tant che:{ lui lorsqu'il y était, qu'à la Commission » militaire lorsqu'il venait pour tenir ses audiences, p
On le voit, Lacombe avait des courtisans assidus qui l'entouraient sans cesse, qui l'escortaient partout et lui
(0 Chauvot, Le Barreau de Bordeaux,
(i) Greffe de la Cour d'appel de Bordeaux, Fonds révolutionnaire.
faisaient honneur comme à un homme important par ses talents, ses vertus ou ses fonctions!
Mais les ennemis se cachaient dans Tombre, et nous croyons devoir transcrire une lettre anonyme adressée au sanguinaire président, probablement après quelque horrible hécatombe :
c A Lacombe, le scélérat.
> Comment peux-tu juger de boas citoyens à mort, qui ont de si bons titres au patriotisme comme les Dupré de Pomarède, les Duteuil, les Taillard de Nérac, sur la dénonciation de scélérats l Tu n'as pas écouté, indigne, le vrai de ce qu'ils ont dit.
> A te voir parler aux accusés avec ce ton infâme, tu les charges d'horreurs et de propos indignes d'un juge. Des citoyens qui ne devraient pas approcher d'un tribunal, vu la justesse de leurs cœurs, tu les condamnes à mort. Scélérat, tu seras puni de tes forfaits, et ta langue devrait être attachée à un fil d'archal jusqu'à extinction de vie.
1 Sois assuré que tu finiras mal ; tu as toujours mal vécu, tu as tenu tous les partis, et tu te montres dans celui-ci, non comme un citoyen, mais comme un vrai scélérat.
» Et quelle récompense en auras-tu?
• La mort, infâme, et tu seras livré à l'abomination des bons citoyens 1 >
L'heure de cette prédiction était venue.
Entrons à l'audience et assistons aux débats du procès.
L'assemblée est tumultueuse et frémissante.
Le représentant Ysabeau est applaudi à son arrivée et prend place dans une tribune.
L'accusateur public Derey se lève. Aussitôt le calme se fait et un silence relatif règne dans la salle.
Dercy invite les juges à prêter le serment de remplir leurs fonaions en âme et conscience.
Ceux-ci quittent leurs sièges, et chacun d'eux, la main levée à Dieu, dit : Je le jure.
Cette formalité remplie, Taccusatcur public requiert qu'il soit donné lecture par le greffier de l'arrêté d'Ysabeau, que
nous avons précédemment transcrit, et des lois contre les concussionnaires et contre les ennemis de la Révolution. Cette lecture achevée, le président dit à Lacombe :
— Quel est ton âge, ta profession, et quelle place as-tu occupée depuis un an ?
Lacombe se lève; son regard est assuré, sa voix ferme et sa contenance arrogante.
— Je m'appelle Jean-Baptiste Lacombe, instituteur, natif de Toulouse, âgé de 34 à 35 ans; j'ai accepté la place de président de la Commission militaire, c'est-à-dire la mort...
— Je ne t'ai pas demandé cela, lui dit le président en l'interrompant; réponds catégoriquement à chacune de mes questions.
L'auditoire retentit de cris d'indignation.
L'accusateur public Derey se lève :
— Je sais, dit-il, en s'adressant au public, que la soif de la vengeance dévore le peuple : il sera vengé; mais il faut que le calme et la tranquillité régnent dans cette enceinte pour que les juges puissent remplir les pénibles fonctions qui leur sont confiées. J'adjure en conséquence les citoyens qui m'écoutent de garder le silence.
Ces paroles ramènent un peu de calme.
Lacombe se tournant alors vers la foule :
— Le peuple est trop juste...
Des huées éclatent dans tous les points de la salle; un sentiment de colère anime un instant le visage de l'accusé ; puis, voyant qu*il sera impuissant à se faire entendre, il s'assied.
Tous les membres du tribunal sont debout; ils supplient la foule d'être silencieuse et de se confier à leur justice.
Le calme se rétablit de nouveau peu à peu.
— Citoyens, dit Derey en s'adressant au tribunal, Lacombe est accusé d'avoir commis les plus grands crimes en se couvrant du masque de toutes les vertus. Les
pièces du procès prouvent que jamais on ne trahit avec plus d'audace la confiance du peuple et de ses représentants; que jamais on n'abusa plus indignement des fonctions de juge; que jamais un homme plus coupable n'occupa la justice I Les pièces du procès sont nombreuses; le temps de les lire et d'en combiner les faits a été court; à peine ai-je trouvé celui d'en transcrire le résultat : mais la soif de la justice dévore le peuple. Il importe de céder à son impatience : c'est l'impatience des vertus républicaines. Le peuple provoque un grand exemple de sévérité, il faut le lui donner. Je demande que le greffier fasse lecture des pièces.
Sicard, que beaucoup de nos contemporains ont connu au Palais de Justice de Bordeaux et qui est mort il y a une trentaine d'années, exerçant les mêmes fonctions auprès de l'un des juges d'instruction du tribunal, Sicard commença la lecture des pièces du procès ^'^
Cette lecture fut écoutée en silence. Mais tout à coup, et après une dizaine de minutes environ, Lacombe se leva, et interrompant le greffier :
— Je demande, dit-il au tribunal, à répondre article par article à toutes ces calomnies, et j'espère mériter encore l'estime de mes concitoyens...
Un tumulte épouvantable éclate à ces mots ; les épithètes de brigand et de scélérat se mêlent aux cris indignés de l'auditoire : Non, non, disait-on de toutes parts, à mort le scélérat!
Lacombe insistait au milieu du bruit. Le tribunal lui ordonna d'écouter l'accusation tout entière, et mille voix lui
(I) Le phre Sicard, comme nous l'appelions, avait beaucoup d'amitié pour moi, qui étais alors un tout jeune homme; il m'a raconté sur l'époque et sur Lacombe des détails pleins d'intérêt. 11 ne parlait de la Terreur qu'en frémissant, me disait-il. Employé au secrétariat de l'ancienne Commission militaire, il avait souvent tenu la plume lors des interrogatoires que Incombe fit subir à certains accusés.
crièrent : Assieds-toi, le tribunal est fixé sur ton compte!
C'étaient ses expressions favorites, nous Tavons constaté, quand il siégeait comme président.
Lacombe insiste encore et avec plus d'énergie; le tribunal lui accorde seulement la permission de prendre des notes, et on lui fait passer un crayon et du papier.
Sicard reprend sa lecture, qui est souvent interrompue par des manifestations bruyantes de Tindignation publique au récit des forfaits du misérable.
Lacombe écrit d'une main convulsive^ et par moments il boit quelques gorgées d'eau-de-vie à même d'une bouteille.
Les faits se déroulent successivement, les voiles tombent et la vérité cruelle éclate à tous les yeux.
On remarque la déposition de Martignac père :
a Je me contenterai, dit ce témoin, de citer un fait dont » j'ai eu connaissance étant officier municipal (c'est le vol ^ du vin auquel il fait allusion), car je pense que toutes les D escroqueries qu'on pourrait citer de Lacombe ne sont » pas faites pour cadrer avec les autres crimes qu'on lui T> impute. it
Martignac avait raison.
Peu de temps après son installation comme président de la Commission militaire, on voit Lacombe faire un trafic criminel de la justice et mettre à prix la liberté et la vie des citoyens.
Le boulanger Rey et l'avoué Bizat étaient ses entremetteurs accoutumés; sa femme et son frère aîné Henri Lacombe étaient habituellement de complicité dans ses concussions.
a C'est avec la même scélératesse, dit un récit du temps, qu'il marchande, pour ainsi parler, la vie du coupable et les craintes du faible et de l'innocent. S'étant couvert de tous les crimes, il a parfois la lâcheté d'un criminel : craint-il un moment d'être découvert, il s'empresse de rendre quelques
sommes qu'il a reçues; il sait fort à propos refuser une bague, pourvu qu'on la lui garde pour un moment plus opportun, et sa femme passe pour avoir été grondée de l'avoir reçue. j>
Ayant tout à redouter de ses complices et notamment de Rey et de Bizat, Lacombe cherchait souvent à leur en imposer par ses menaces : « Tu es maître de mon secret, disait-il à Rey, mais Je le suis de ta pie. > Celui-ci ayant été un jour appelé au Comité de surveillance, Lacombe fut dévoré d'inquiétudes. Aussitôt que Rey fut de retour, il lui témoigna ses craintes, et sur l'assurance qu'il n'avait pas été question de lui : « Si Je te croyais Jamais asseï lâche, lui déclara-t-il, pour dire quelque chose, tu ne rentrerais Jamais che\ toi. »
Parlant un autre jour à ce même Rey d'une femme honorable, que ses démarches et sa position auraient dû lui faire respecter (c'est de M"^« Dudon qu'il s'agit), il s'exprimait ainsi: « Qwe dis-tu de cette luronne? Il y aurait de quoi mordre; il faut au moins i,ooo louis pour son mari...T^ Et quelque temps après, la pauvre femme n'ayant pu trouver que loo louis : « Puisqu'elle ne veut pas, dit-il, son mari est f... » On sait que la tête du procureur général Dudon tomba sur l'échafaud.
La lecture continue au milieu d'un frémissement général; le dossier est volumineux, mais les pièces, plus convaincantes les unes que les autres, démasquent l'hypocrisie de Lacombe et la lâcheté de ses concussions.
Se préoccupant peu de l'auditoire qui vocifère après lui, l'accusé écoute d'une oreille attentive et trace à la hâte les notes qui doivent servir de base à sa défense.
Sicard se rasseoit enfin.
La lecture avait duré près de deux heures et demie.
La chaleur était étouffante et l'air circulait à peine dans la salle d'audience, bien que toutes les fenêtres eussent été
ouvertes. Un soleil radieux éclairait cette dernière scène du drame de la Terreur. La foule se pressait à toutes les issues, avide d'entendre, de voir et de maudire.
La lecture n'est pas plus tôt achevée, que les cris : à mort! à mort le brigand! se font entendre avec un redoublement de violence.
Derey se lève et réclame du geste le silence afin de lire son acte d'accusation.
Ce document, très incorrectement écrit d'ailleurs, débute dans les termes suivants :
c Citoyens, vous venez d'entendre la lecture des pièces du procès; elles vous présentent le tableau le plus hideux. Vous y voyez Lacombe escroc, juge prévaricateur, contre-révolutionnaire et toujours hypocrite.
• Suivons-le dans les trois époques de sa vie, afin que nous prenions une juste idée de sa bassesse et de la perversité de ses inclinations... i
Nous ne transcrirons pas cet acte d'accusation; nous l'avons résumé en grande partie dans le récit qui précède. Nous nous bornerons à en extraire la nomenclature des divers crimes reprochés à Lacombe; à cet égard, Derey s'exprime ainsi :
c Vous avez vu la famille Journu-Aubert déterminée à £iire tout ce qui serait en son pouvoir pour sauver leur parent qui était hors la loi; on proposa jusqu'à 3oo,ooo livres: Bizat, ci-devant avoué, fut le porteur de parole auprès de Rey, boulanger, Tami et Tentremetteur immédiat des propositions pécuniaires et du montant des enchères auxquelles Lacombe adjugeait sa justice. Rey demande deux jours, au bout desquels il répondit à Bizat que la proposition était acceptée; il fut remis 2o5,ooo livres en assignats, et on disposa des bons pour 95,000 livres.
» Mais Journu-Aubert, qui ignorait ce que sa famille faisait pour lui, ayant prouvé son innocence et son patriotisme au représentant du peuple, fut réintégré dans la loi. Cet événement dut déconcerter nos agioteurs. La femille de Journu réclama les 2oS,ooo livres; il n'était pas possible de retenir cette somme; Ip justice qu'Ysabcau venait de rendre à un patriote bien connu, arrêtait celle de
Lacombe ; il fallut se résoudre à la restitution ; mais on temporisa ; on ne remit la somme que peu à peu ; et comme si on avait imaginé que la Emilie Journu devait avoir de la reconnaissance pour Tacceptation qu'on avait bien voulu faire d'une somme de cent mille écus, on a retenu une somme de 70 à 75,000 livres. La déclaration de Bizat nous dit elle-même que Bory, beau-frère de Journu, avait consenti à laisser 5 5, 000 livres pour les soins qu'on s'était donnés.
> Mais remarquez bien l'artificieuse tournure de Lacombe et de ses agents ; on masquait cette horrible concussion du nom d'amende, à laquelle, disait-on, Journu pouvait être condamné, comme si l'amende devait se déposer dans les mains du président; comme si Journu devait être condamné avant d'être entendu, et qu'on eût lu ou entendu sa justification; comme si les juges qui composaient le tribunal avec Lacombe n'eussent vu et opiné que d'après ses vues.
» Chaque jour, pour ainsi dire, est marqué par une prévarication.
• Il fit payer 7,200 livres au citoyen Chappel;
» 48,000 livres pour l'élargissement du citoyen Baux;
• 32,000 livres au citoyen Perayre : 20,000 livres avant l'arrestation de son frère, en lui faisant entendre que ni l'un ni l'autre ne seraient arrêtés, et 12,000 livres quand son frère eut été arrêté; ici la perfidie et le jeu de la liberté des citoyens sont réunis à la plus insolente concussion l
s II fit payer 160,000 livres au citoyen Changeur, et sur ce que l'entremetteur se récria, car I-acombe voulait d'abord 200,000 livres, il répondit : Qui veux-tu qui paie, si ce n'est les riches? Jai des enfants, il faut que je leur assure un sort. Malheureux I tu ne sentais pas que le souvenir des vertus d'un père qui est mort pauvre est le plus bel héritage que l'on puisse laisser à des enfants. Il est au moins certain qu'aucun crime ne souilla leur patrimoine... >
Cette apostrophe à Lacombe provoqua de longs applaudissements.
Derey reprend :
• Il fit payer 58,ooo livres à Jean Tarteyron.
j II avait reçu 60,000 livres du citoyen Castarède, i3,ooo livres de la citoyenne Dubergier, et 5o,ooo livres du citoyen Castarède, peu de jours avant son arrestation.
» La cupidité de Incombe et de ses agents s'exerçait sur de petites sommes comme sur des sommes considérables. La femme Bujac, très peu fortunée, donna 1,200 livres dans l'espoir qu'elle sauverait son mari : Bujac fut condamné à mort.
440 HTSTOrPE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
j Les Pimentel frères donnèrent de la dentelle à la femme de Lacombe, et, quelques jours après, feignant d'avoir besoin de 6,000 livres, Lacombe s'adressa au citoyen Béraud, pour qu'il les empruntât pour lui à ses négociants. Béraud emprunta, en effet, cette somme; mais Lacombe qui voulait sans doute se Tapproprier sans qu'il pût être recherché à cet égard, pressa le citoyen Béraud de faire lui-même le billet; Béraud refusa, et Lacombe ne prit point la somme.
• Lacombe avait des sommes considérables; il chercha à placer celle de 5 2,000 livres chez le citoyen Perayre; sur le refus de celui-ci, cette somme fut placée dans les mains du citoyen Aquart.
• Lebrun, receveur ou directeur de la Douane nationale, fut arrêté; ses amis offrirent 100,000 livres, mais on s'y était pris trop tard: déjà il avait paru à l'audience de la Commission. Lacombe craignit d'être soupçonné; il répondit qu'on avait trop tardé, et Rey ajouta que, sans cela, Lebrun aurait été sauvé. Ainsi, la vie des citoyens était un objet de commerce pour Lacombe, sans qu'il se donnât la peine de distinguer les aristocrates des républicains.
» Je presse, citoyens, cette narration accablante pour les hommes justes.
• Vous avez vu la citoyenne Bujac donner 1,200 livres pour acheter le salut de son mari ; Bujac est condamné.
» Un autre fait de cette espèce, plus important, plus réfléchi, plus noir encore, a été commis.
1 La femme Dudon, comme la femme Bujac, voulait acheter la vie de son mari; elle donne 100 louis d'or: Lacombe, en les recevant, s'écrie qu'il lui en faut 1,000 au moins. Rey rapporte cela à la citoyenne Dudon; elle expose qu'elle n'a pas cette somme; Rey rend cette réponse à Lacombe : Eh bien ! répond ce juge atroce, elle s'en repentira. Il chargea Rey de dire à cette citoyenne qu'il lui fallait cette somme sous trois jours; elle ne put pas la lui donner. Dudon fut condamné, et Lacombe garda les 100 louis en or ! Quel jeu horrible de ses fonctions et des lois !
• Mais mon âme est oppressée par le récit de toutes ces horreurs 1 Qu'est-il besoin, citoyens, que je dise ici tous les crimes dont Lacombe s'est rendu coupable? N'en ai-je pas dit assez pour vous pénétrer d'indignation et vous armer du glaive des lois?
» D'abord il nia les faits dans son interrogatoire; mais pressé sur les assignats qu'il avait mis dans des boîtes de ferblanc cachées dans son grenier, il dit que sans doute les aristocrates, les ennemis que sa iidclité dans l'exercice de ses fonctions lui avait suscités, avaient méchamment porté ces assignats dans son grenier. Cette évasion ridicule décelait seule son crime; mais son frère, mais Rey, son entremetteur, ont soutenu que c'était par ses ordres que ces
JUGEMENT DE L.VCOMBE. 44 1
assignats, fruit odieux de ses concussions, avaient été portés dans son grenier.
» Mais il est lui-même convenu dans la suite de plusieurs de ses exactions; il a déclaré qu'il avait donné à Ducasse, autre entremetteur, une somme tle 3,ooo livres, sur celle qu'il avait reçue lui-même de la citoyenne Dubergier.
» Il est convenu que Rey lui remit la somme de 6,000 livres sur les 48,000 livres exigées pour le citoyen Baux.
• N*y eût-il que ces deux aveux, il serait toujours convaincu de concussion.
> Mais il a fait d'autres aveux que la justice doit recueillir avec soin : il a écrit au citoyen Plénaud qu'il avait été égaré par le désir de laisser sa famille dans l'aisance, et il a ajouté qu*il avait tout nié dans son interrogatoire; par deux motifs, dit-il, bien naturels : le désir de cacher ses faiblesses, et surtout Vindignation qu'excitaient dans son âme les calomnies atroces et adroitement ourdies de Vinfâme Rey,
• Il avait tout nié, et cet aveu de sa part prouve la vérité de la déclaration de Rey.
• Il dit qu'il a nié pour cacher ses faiblesses; il convient donc qu'il a commis les concussions dont il est accusé; nous ne différons lui et moi que sur les mots; il appelle /aiMes^e ce qui est un crime abominable. Un juge chargé des fonctions les plus rigoureuses, de prononcer la punition des ennemis de la République, et de distinguer avec la plus exacte impartialité les amis des ennemis: un tel juge qui vend la justice est un monstre dont il faut purger la terre! un ennemi de la République! car nous sommes en Révolution, et ce n'est que dans l'exécution pleine et entière des lois révolutionnaires, et par la pratique des vertus qui sont à Tordre du jour, que le juge se montre l'ami sincère de la Révolution.
» Il niait encore les faits, parce que, dit-il, il voulait cacher Vindignation qu* excitaient en lui les calomnies atroces et adroitement ourdies de Vinfâme Rey.
» Vinfâme Rejr! Mais si Rey est infâme, quelle qualification donnerons-nous à Lacombe? N'est-il pas évident que c'est lui qui a mis Rey en mouvement? qui en a fait un entremetteur?
» Rappelez-vous, citoyens, l'affreux ascendant qu'il avait sur Rey: tantôt il le menaçait de la guillotine s'il osait révéler le secret, lui disant qu'il pouvait faire arrêter les citoyens sans la permission du Comité de surveillance, juger et faire abattre la tête de quiconque lui donnerait la moindre inquiétude. Si Rey lui faisait part de ses craintes pour l'un et pour l'autre : Non, disait Lacombe, rien ne peut m*atteindre au poste oU je suis, et c*est toi qui pourrais être compromis, si tu ne faisais pas ce que je te prescris...
s Et Lacombe ne s'accuse que de faiblesse, et il traite Rey ô! infâme! Il faut qu'il soit bien familiarisé avec le crime, et que sa tête soit bien Tesclave de son âme, de cette âme essentiellement immorale, de cet égoïsme qui lui à Êiit violer les devoirs les plus sacrés, qui ne lui montre que de la faiblesse dans les crimes qu'il commet, et qui lui peint des couleurs du crime les complaisances auxquelles il a su amener cet homme, qui a du moins le mérite de la sincérité.
• Citoyens, assez de faits vous ont convaincus, et les dénis de Lacombe n'ébranleront pas votre opinion; mais il sera forcé de renoncer à cette défense artificieuse. Le Comité de surveillance Ta entendu; il l'a confronté avec Rey et Bizat, qui déjà avaient donné leurs déclarations et leurs réponses. Rey et Bizat, en présence du Comité, lui ont soutenu la vérité de tous les faits qu'ils ont articulés, et aucun de ceux qui ont été témoins de ces débats, où Lacombe a déployé tout l'art du mensonge et de l'hypocrisie, n'a douté qu'il ne fût coupable.
1 Quels sont les résultats de ces faits?
> Lacombe se conduisit, à l'époque heureuse de la Révolution, comme plusieurs autres dont la corruption était en quelque sorte l'élément. Rappelez-vous, citoyens, l'escroquerie de sept ou huit tonneaux de vin, et comme il fut tancé à cette époque, en 1790, par le municipal qui faisait la police. Lacombe avait déjà parlé avec véhémence de liberté, de vertu, de régénération des mœurs; il parlait une langue étrangère à son cœur; il se disait à la hauteur de la liberté, et il rampait dans la fange de la corruption. Cet esprit qui l'inspirait, ne l'abandonna pas lorsqu'il fut promu aux fonctions de président de la Commission militaire. Voyez ses crimes, ils sont tous imprégnés de son penchant à la plus infâme cupidité; c'est cette cupidité qui presque toujours met toutes ses passions en mouvement, qui lui dicte les plus horribles marchés, qui lui Êiit peser au poids de l'or l'existence des citoyens 1 C'est elle qui lui faX\ mettre dans la même balance l'aristocrate et le patriote, qui lui persuade de sauver l'ennemi de la Révolution, pourvu qu'il lui donne le prix qu'il a exigé, et de faire languir dans les angoisses de la terreur le patriote qui ne peut pas payer, ou qui rougit d'acheter les preuves de son innocence et de son patriotisme.
» Nous savons qu'en général ceux qui ont été condamnés à la peine de mort l'avaient méritée; ils étaient aristocrates ou ils avaient participé à des mesures liberticides; mais Lacombe en entrant en marché avec eux, en cherchant à les sauver moyennant telle somme, participait évidemment au crime de contre-révolution que ces individus avaient dans le cœur. Peu lui importait que la liberté fût anéantie pourvu qu'il fît sa fortune !
• Mais une chose qui fait frémir rhumanîté, c'est de voir Lacombe entrer en marché avec les ennemis de la Révolution, les condamner à mort et garder leur argent. Quel calcul ! quel sang-froid horrible 1
> Observez, citoyens, que les circonstances révolutionnaires où nous sommes exigent de tous fonctionnaires publics une conduite vraiment révolutionnaire; observez surtout que Lacombe ^tait président d'une commission militaire établie principalement pour diriger et hâter la marche de la Révolution. Le crime de prévaricateur est donc aujourd'hui un crime de contre-révolution : le fonctionnaire public qui prend des moyens pour sauver un contre-révolutionnaire est donc lui-même un contre-révolutionnaire; et il doit subir la peine que la loi prononce contre les ennemis de la République.
> Citoyens, depuis quelque temps l'opinion publique commençait à s'élever contre Lacombe; le représentant Ysabeau était sur le point de prononcer son arrestation, au moment où ses pouvoirs lui furent retirés par le Comité de Salut public.
> Lacombe tremblait lui-même, et voilà pourquoi, d'un côté, il faisait dire au représentant Ysabeau qu'il y aurait du danger pour lui à rester plus longtemps à Bordeaux; et de Tautre, il faisait remettre à divers particuliers les sommes et les bijoux qu'il en avait reçus.
f Le représentant Garnier (de Saintes) ne tarda pas à le reconnaître; le bruit de ses prévarications parvint jusqu'à lui: Lacombe fut arrêté.
f Citoyens, vous avez frémi au récit de tant de crimes; vous vous êtes demandé à vous-mêmes comment il était arrivé que cet homme eût été choisi pour exercer les fonctions d'une judicature révolutionnaire.
» C'est à vos malheurs, à vos erreurs, à ce fédéralisme criminel auquel Bordeaux fut entraîné, que vous avez dû ce fléau. Les représentants du peuple envoyés pour rendre cette grande cité au principe de l'unité et de l'indivisibilité de la République ne purent voir partout que des hommes que le fédéralisme avait entachés. Lacombe profita adroitement de cette circonstance. Des hommes généreux sont sans défiance : les représentants furent trompés, et Lacombe fut choisi. Aux vues justes et bienfaisantes des représentants succédèrent les vues iniques et contre-révolutionnaires de Lacombe. Malheureusement la terreur qu'il inspira étouffa longtemps le cri des citoyens. Mais la vérité est parvenue jusqu'aux représentants du peuple; la justice et l'humanité triompheront ; la République et les citoyens seront vengés.
• Je requiers, attendu les faits qui résultent des pièces du procès et des aveux de l'accusé, que Jean -Baptiste Lacombe, ci-devant instituteur et ex-président de la Commission militaire séante à
Bordeaux, soit condamné à mort, conformément à la loi du 27 mars 1798; qu'en conséquence il soit livré sur-le-champ à l'exécuteur des jugements criminels, et conduit sur la place Nationale à Teffet d'y subir la peine ; qu'en outre ses biens soient déclarés confisqués au profit de la République, et que le jugement qui int^iendra soit imprimé, publié et affiché partout où besoin sera. 1
La lecture de cet acte d'accusation fut écoutée dans un religieux silence. Seuls, dit un contemporain, des murmures d'horreur serrent quelquefois entendre.
Mais lorsque l'accusateur public, arrivé au terme de son exposé, requit Tapplication de la peine de mort, les applaudissements du peuple éclatèrent, les chapeaux furent agités au-dessus des têtes, et les cris de Vive la République! Vive la Convention nationale! retentirent dans toute la salle au milieu d'un enthousiasme indescriptible.
Lacombe lui-même, payant d'audace et d'effronterie, se leva, et, agitant son chapeau en l'air, il osa se mêler aux cris du peuple et profaner les mots sacrés de Vive la République! Vive la Convention f 'M
Lorsque l'enthousiasme fut apaisé, Lacombe demanda à présenter sa défense.
Il obtint la parole.
Tout ce qu'il put dire dans cette circonstance n'est guère susceptible d'analyse; nous allons essayer toutefois d'en donner une idée générale et succincte.
D'abord, l'auditoire ne voulut pas lui permettre de parler; dès les premiers mots qu'il prononça, sa voix fut couverte par les imprécations de la foule.
L'accusateur public et le président Lataste adressèrent au peuple des invitations réitérées pour obtenir un peu de calme et permettre à l'accusé de tenter une justification difficile, sinon impossible. La voix de la raison fut enfin entendue, et Lacombe put prendre la parole.
(i) Historique de V interrogatoire et du jugement de Jean-Baptiste Lacombe, etc. A Bordeaux, de rimprimerie de la veuve Cavazza, 1794.
Il suivit successivement chacun des chefs d^accusation et chercha à diminuer Ténormité de ses crimes.
Le peuple Tinterrompit souvent par des huées et des cris d^indignation.
Assieds-toi, lui criait-on de toutes parts, nous sommes fixés sur ton compte.
Cest à grand'peine que les objurgations du président réussirent à maintenir un silence relatif dans cette foule qu'animait un sentiment de suprême vengeance.
Impatienté du bruit et des interruptions, Lacombe, désespéré, criait en vain, s'égosillait, selon l'expression d'un spectateur, pour se faire entendre.
Sa figure était animée, ses yeux lançaient des éclairs, des crispations nerveuses l'agitaient par instants; il pouvait à peine comprimer les élans de sa nature violente et passionnée.
Profitant d'un intervalle de calme au milieu du bruit incessant, il s'écria en se tournant vers l'auditoire :
-*- Ce n'est pas pour me soustraire à la mort que je demande le silence, mais pour faire connaître des hommes qui pourraient devenir dangereux...
On l'écouta.
— Si j'ai vécu, citoyens, jusqu'à ce moment, dit-il; si j'ai supporté Tattente cruelle de la mort, l'attente cruelle de l'ignominie et les remords encore plus déchirants, c'est le désir de vous être utile qui en est cause. J'aurais pu trancher mes jours; cet instrument que j'ai su cacher (à ces mots il montra un grand clou) m'en facilitait les moyens. Je ne l'ai pas voulu; l'intérêt de ma patrie exige que je démasque des hommes, et j'ai attendu d'être à ce tribunal pour faire mes dénonciations.
Après ces paroles, il jeta le clou, qui tomba sur un spectateur de l'enceinte; Lacombe lui demanda tranquillement pardon.
— J'avais, outre cela, reprit-il, du verre dans ma prison et j'aurais aisément mis en défaut la vigilance de mes gardiens. J'ai donc fait un acte de courage en prolongeant ma vie, plus grand sans doute que celui de me donner la mort; j'ai cru devoir un grand exemple à mes concitoyens; j'ai cru qu'ils seraient satisfaits s'ils me voyaient boire jusqu'à la lie la coupe amère de l'opprobre... .
— Tu as eu raison, cria-t-on dans l'auditoire.
-^ J'ai cru qu'en leur dévoilant quelques-uns de leurs plus dangereux ennemis, ils me tiendraient compte de ce service et que j'emporterais peut-être dans la tombe une portion de leur estime...
— Non, non, non, s'écria l'auditoire indigné.
— Le peuple est toujours juste, dit Lacombe, il ne peut refuser de m'entendre.
De nouveaux cris, longtemps, prolongés, couvrirent sa voix.
a Ces interruptions, disent les récits du temps, furent fréquentes, et toujours une sourde rumeur altéra les moments de calme que les juges s'efforçaient d'obtenir. Le peuple ne voyait dans les paroles de l'accusé que perfidie, mauvaise foi, dépit et vengeance. »
C'en était assez, outre le sentiment de répulsion profonde qu'il inspirait, pour indisposer la foule, qui le témoignait par la violence de ses interruptions.
Lacombe put enfin continuer :
— Je suis criminel, dit-il, je me hais moi-même autant qu'on me déteste; je suis loin de vouloir défendre une vie qui m'est odieuse; j'ai mérité la mort, et si mes juges, ce qui est impossible, avaient la lâcheté de ne point ordonner mon supplice, cette main (il éleva sa main droite) punirait mes crimes et le peuple serait vengé...
L'auditoire resta insensible à cette bravade.
— Cependant je dois éclairer mes juges pour que leur
arrêt nz porte que sur les faits qui me concernent; c'est bien assez des fautes que j'ai commises, sans que Ton m'en impute d'autres. Je n'ai nul intérêt à déguiser la vérité; je conviendrai de toutes mes faiblesses...
— Des faiblesses! dis donc des crimes, s'écria l'accusateur public.
— De tous mes crimes, puisque vous le voulez, et je vous en découvrirai même que vous ne connaissez pas. Cette franchise doit vous convaincre que je ne mentirai point lorsque je mettrai sur le compte de mes complices certains faits qu'ils ont mis sur le mien.
Ici, Lacombe se livra à une diatribe violente contre ses complices Rey et Bizat; il avoua sa culpabilité, mais pour les en charger.
— C'est eux, dit-il, qui ont tout machiné, qui ont tquché le plus d'argent...
L'accusateur public Derey l'interrompant :
— Je n'entre point, lui fit-il observer, dans le partage des fripons, je ne vois que le crime, et je t'en accuse.
Ces paroles ramenèrent quelques instants Lacombe à la question, mais il ne tarda pas à recommencer ses divagations accusatrices.
A chaque instant, des huées et des cris d'indignation se faisaient entendre.
Lacombe qui, selon les expressions de Bernadau, éiait un parleur déterminé et d'une loquacité toute révolutionnaire, se répandit en déclamations animées, rappelant ses prétendus services et les persécutions auxquelles il avait été en butte de la part de l'aristocratie.
Les membres du tribunal engagent l'accusé à se renfermer dans les faits de la cause ; mais leurs conseils sont vains, le peuple murmure, les huées ne tardent pas à recommencer et des cris menaçants se font entendre.
Lacombe se démène sur son banc; il cherche sans succès
à dominer le tumulte, il crie, sa voix s'enroue, la rage et le désespoir se peignent sur sa figure ou éclatent dans ses gestes.
Il accuse le peuple de cruauté : si on refuse de l'entendre, il invite ses juges à le livrer sur-le-champ à l'exécuteur.
Le tumulte redouble à ces mots :
— Eh bien ! s'écria tout à coup Lacombe en se tournant vers le peuple, qu'on me livre à votre rage, et baignez-vous dans mon sang. . .
Le président Lataste rappelle vivement l'accusé au respect qu'il doit au peuple.
— J'ai tort, dit hypocritement Lacombe; Je sais que le peuple est respectable même alors qu'il s'égare...
Puis changeant alors de note, il chercha à faire vibrer la corde de Témotion.
— Au nom de ce qu'il se doit à lui-même, que le peuple n'imite pas l'injustice, quelque part qu'il la voie. Quand je serais le plus horrible des monstres qui jamais eût paru sur la terre, quand j'aurais trempé mes mains dans le sang de la Liberté même, le peuple doit me protéger et m'entendre : ce n est plus Lacombe qui lui parle, c'est un accusé digne encore de pitié...
— Non, non, exclama l'auditoire.
Et le tumulte renaissait à chaque instant et grandissait avec les émotions et les impatientes ardeurs de la foule. Le président seul parvenait, au nom de la loi, à ramener un peu de calme.
Lacombe alors se lançait dans des divagations étrangères au procès, et la longueur et Tinutiiité de ses paroles fatiguaient le peuple, qui attendait toujours la dénonciation promise des grands coupables. Son texte préféré était une perpétuelle accusation contre Rey et Bizat, qu'il signalait comme des scélérats et des fripons.
— D'ailleurs, dit-il à un moment, si j'avais suivi les
ordres des représentants, j'aurais fait périr le double de victimes, et beaucoup de ceux qui m'écoutent n'existeraient plus. Oui, je suis moins coupable que les représentants...
— Prends garde, dit l'accusateur public en l'interrompant, prends garde d'aggraver ta cause en faisant des dénonciations tendant à avilir la représentation nationale.
Lacombe se tut et ne revint plus à cet ordre d'idées; il reprit son thème contre Rey et Bizat, qu'il considérait comme les principaux artisans de sa perte.
Invité à se résumer, il chercha à disculper son frère et sa femme.
— Mon frère n'a participé en rien à mes crimes; il n'est coupable que d'un trop grand attachement pour moi puisqu'il n'a fait que cacher sous les toits un argent dont je m'étais dit et dont il me croyait seulement le dépositaire. Le seul tort de mon frère, en réalité, est de n'avoir pas eu le courage de me dénoncer. Quant à ma femme, si malheureuse et si éprouvée en ce moment, elle n'a pas été initiée dans le secret de mes crimes. Souvent elle versait des larmes sur moi, et elle ne passait jamais sur la place Nationale sans frémir : elle savait que le fer des lois attendait son infortuné mari.
Le peuple ne se laissa pas attendrir par cette affectation de sensibilité.
Après s'être plaint avec vivacité des humiliations qu'on lui avait fait éprouver dans le trajet de la prison au tribunal, Lacombe persa des larmes sur la plus sensible de toutes.
— Un soldat qui m'escortait, dit-il, a poussé la cruauté jusqu'à m'arracher la cocarde que je portais... ^^K
(i) Lacombe se trompe ici ; ce n^dtait pas un soldat de Tescorte, mais un jeune homme sorti de la foule et qui arriva jusqu^à lui en passant sous le ventre des chevaux de la cavalerie. C*est ce que nous a raconté un témoin oculaire. Il était permis à Lacombe, au milieu des émotions terribles dont il était assailli à ce moment, de n^avoir pas une perception exacte et fidèle des événements. Au fond, le fait était vrai.
45o HISTOIRE DE LA. TERREUR A BORDEAUX.
Uefiîet qu'il attendait de ces paroles fut manqué; un immense éclat de rire, en effet, les accueillit, et l'on entendît de toutes parts des cris de dérision.
Le président réclama sévèrement le silence, et s^adressant à Incombe :
— Si le tribunal te jugeait innocent, lui dit-il, il aurait trop de plaisir à t^en donner une autre; dans le cas contraire, elle te devient parfaitement inutile.
Lacombe n'eut rien à objecter à cette observation : il termina enfin sa défense en demandant que sa femme, qui était alors dans un état de grossesse assez avancée, ignorât le sort de son mari et que le tribunal voulût bien permettre qu'on lui envoyât tous les jours un des billets dont il avait chargé un de ses amis. «J'en ai préparé une trentaine, dit-il, à des dates différentes. »
Le tribunal, après un court délibéré, renvoya cette demande, ainsi que celle qu'il avait faite relativement à la publication de son testament politique ('), au G>mité de surveillance pour statuer ce que de droit.
Au moment même où Lacombe retombe sur son banc visiblement ému et fatigué de ces longs débats, l'accusateur public Derey se lève et requiert le tribunal d'en venir aux opinions.
Un profond silence s'établit, et la foule attend avec une anxiété curieuse et cruelle à la fols.
Qiacun des juges, opinant à haute voix, laisse tomber de ses lèvres, au milieu du silence général, ces mots décisifs : la mort!
€ La Commission militaire, dit le président Lataste^
> G>nvaincue que Jean-Baptiste Lacombe, ci-devant » instituteur, ex-président de l'ancienne Commission mili- » taire, s'est rendu coupable d'exaction, de concussion, de
(I) Nous n'avons pu jusqu'à ce jour retrouver ce document.
> prévarications^ de la plus odieuse corruption des mœurs » et de l'esprit public, le déclare traître à la patrie, ennemi D du peuple; en conséquence, le condamne à la peine de 1» mort, conformément à la loi du 27 mars lygS...;
> Ordonne que le présent jugement sera à l'instant exécuté
> sur la place Nationale, imprimé et affiché partout où
> besoin sera; déclare tous les biens dudit Lacômbe » acquis et confisqués au profit de la République ^^K >
Les dernières paroles du président se perdent au milieu d'une acclamation immense où dominent les cris de Vive la République! Vive la Convention! Tous les visages respirent la satisfaction de la vengeance, et les chapeaux sont agités en signe de joie.
Lacombe, qui a repris son arrogance, se lève, et agitant son chapeau comme les assistants, il pousse aussi le cri de Vtpe la République!
La foule, indififérente à cette forfanterie, se précipite vers les issues pour quitter la salle et se rendre sur la place Nationale, où l'exécution devait avoir lieu. La confusion est inexprimable, mais la masse du peuple s'écoule peu à peu. La gendarmerie emmène Lacombe. Un chariot l'attendait; il refusa d'y monter. On lui fit remarquer que s'il était conduit à pied au lieu du supplice, on n'était pas sûr de l'arracher à la fureur du peuple. Cette observation vainquit sa répugnance : on le vit alors monter dans le chariot; il s'assit sur une planche, et l'exécuteur des arrêts criminels prit place derrière lui.
Une partie de la garde nationale et de la gendarmerie protégeait le cortège, qui se dirigea vers la place Nationale en passant par le cours Messidor (cours d'Albret) et la rue Dauphîne.
Partout sur son passage, les fenêtres étaient remplies de
(i) Ce jugement est signé : Lataste, président, Frigière, Seguy, Azévédo et Clochard, membres, et Sicard, secrétaire^ greffier.
spectateurs, et la circulation dans les rues était devenue impossible.
Des vociférations se faisaient entendre de toutes parts. Lacombe était pâle, mais son regard restait hardi et son attitude conservait encore une sorte d'arrogance.
Un peuple immense attendait sur la place Nationale l'arrivée du condamné. Les fenêtres et les toits de toutes les maisons regorgeaient, comme à la place du Palais le matin, d'une foule avide de vengeance et dont les imprécations ne cessaient de retentir.
Des mesures de sûreté avaient été prises par les autorités. L'échafaud était entouré d'un cordon de troupes sur trois rangs; une musique militaire jouait des airs patriotiques, ce et » cadrait parfaitement, dit un contemporam, avec la gaîté » qu'inspire naturellement au peuple la mort de ses ennemis; » chacun eût voulu y participer en quelque chose; jamais > fête ne fut plus belle pour les habitants de Bordeaux! »
Mais un grand bruit se fait entendre; c'est l'acclamation du peuple au passage du cortège : Voilà le scélérat! le poil à!
Le chariot se montre au débouché de la rue Dauphine : il est suivi, entouré, escorté d'une foule poussant des cris furieux, et que la gendarmerie contient à grand'peine. Les rangs s'ouvrent et le cortège arrive bientôt aux pieds de l'échafaud.
Lacombe, dont la crainte fut toujours d'être livré à la juste indignation du peuple, descend du chariot, monte ou plutôt s'élance sur l'échafaud avec la précipitation du désespoir, et, se livrant au bourreau, il voulut se mettre immédiatement sur la planche. Mais le peuple demanda à le voir et l'exécuteur Baptiste Peyrussan lui fit faire alors le tour de Téchafaud.
a Le spectateur attentif a peine à le suivre dans ses mouvements, j» Le silence se fait, ce silence solennel qui
précède toujours la mort d'un homme, quelque coupable qu^il soit; le couteau glisse dans les rainures, un bruit sourd retentit : Lacombe n^existe plus!...
Il était environ six heures du soir.
Une immense acclamation succéda à cet acte de la justice populaire.
L^exécuteur et ses aides montrèrent au peuple la tête et le corps du supplicié.
Cette exhibition fut accueillie par des applaudissements enthousiastes et aux cris mille fois répétés de Vtpe la République! Mort aux tyrans!...
A ce moment et au milieu des démonstrations bruyantes de la joie publique, quelques artisans de désordre, forçant les rangs de la troupe, se précipitèrent et enlevèrent le corps et la tête de Lacombe, avant que les exécuteurs eussent eu le temps de s'opposer à cet acte d'inqualifiable violence.
Le corps fut traîné par les rues; des hommes féroces et des mégères hideuses mutilèrent odieusement les restes inanimés de l'ancien président.
Sa tête fut placée au bout d'une pique et promenée au travers des rues de la ville par des hommes un instant égarés, dit une brochure publiée peu de jours après ces événements.
L'ordre du général et l'intervention du maire accouru sur les lieux où s'accomplissaient ces abominables représailles, mirent un terme à des excès qui peuvent à peine trouver une excuse dans le sentiment d'une vengeance aveugle et dans l'horreur qu'inspirait l'énormité des crimes de Lacombe.
Le groupe qui s'était emparé de la tête se dirigea, suivi par une grande foule de peuple, vers le cours de l'Intendance, descendit le cours du Chapeau -Rouge, passa devant le Château-Trompette et suivit la ligne des quais
en chantant des couplets patriotiques et en remplissant l'air des cris : Mort aux tyrans! Vive la République!
Lorsque ces énergumènes furent arrivés au chemin de Lagrange, ils s'arrêtèrent quelques instants et organisèrent des danses autour de la tête de Lacombe. Des citoyens inconnus intervinrent alors et demandèrent la permission d'envelopper cette tête dans une serviette. On la leur accorda et les danses continuèrent; puis, le jour baissa peu à peu, l'obscurité s'étendit sur la campagne, et saisis d'une sorte d'effroi par le silence et les ombres de la nuit, les auteurs de ces ignobles scènes se dispersèrent et rentrèrent cacher dans les cabarets de bas étage de la ville les fureurs assouvies dé leur vengeance inexcusable. On ne put ou on ne voulut pas les découvrir.
Quant à la tête de Lacombe, elle disparut, et on ignore ce qu'elle a pu devenir.
Ainsi finit cet homme qui s'était élevé à la faveur des discordes civiles et qu'une réaction politique jeta en pâture à l'échafaud. Sa mort fut comme une expiation donnée au peuple pour les souffrances, les misères et les décimations qu'il avait éprouvées depuis près d'un an (').
Mayeur, acteur du théâtre de la Montagne et auteur de vaudevilles et de comédies aujourd'hui oubliés, — composa sur la mort du président Lacombe des couplets intitulés :
(1) Est mort aincy qu'il et établi au verbal du citoyen Sicard, secrétaire greffier de la Commission militaire especiale établie en datte de ce jour, Jean-Baptiste Lacombe, âgé d'environ 35 ans, natif de Toulouse et domicillié à Bordeaux, si devant instituteur, ex- président de la si devant commission militaire. A Bordeaux le 27 thermidor Tan deux républicain. Signé : G«« Barsac, officier public. (Mairie de Bordeaux, Archives de Tétat civil.)
Notre excellent et vénérable ami, M. Marchandon, nous a communiqué un portrait gravé du président Lacombe. L'inscription manuscrite suivante était écrite au bas de ce portrait :
En me voyant, frémis et recule d'hoireor ;
De Plutut j'eus la soif, du tigre la fureur ;
La balance en mes mains, au gré de mon caprice,
Penchait pour l'or, le sang, — jamais pour la jusiioe.
Le Crime découvert. Ils furent chantés avec un grand succès sur Pair Mourir pour la patrie. Mayeur les fit imprimer et en vendit de nombreux exemplaires.
Voici ces couplets; c'est de la littérature de complainte et ils n'ont d'autre mérite à nos yeux que celui d'une actualité reflétant les sentiments de l'opinion à cette époque :
Un monstre, en horreur à jamais, Régnait sur cette ville entière, Par de trop coupables succès.
Mais expiant de tels excès, De cet intrigant mercenaire La tête, en payant ses forfaits, Sous le tranchant civique, (bis) Fera dire, en tombant, Vive la République !
Lacombe, ce cruel tyran, Que Tenfer vomit dans sa rage.
Aimait à s'abreuver de sang.
Devant lui le plus innocent Tremblait d'effroi, perdait courage ; Mais Fanthropophage, en riant, Prononçait sa sentence : (bis) Rendre un arrêt de mort était sa jouissance.
Sous le masque faux et trompeur D'un civisme fait pour séduire.
Il cachait un perfide cœur; Mauvais père, ami corrupteur, Du vice il employait l'empire Pour triompher de la pudeur.
D'une femme interdite (bis) Il condamnait l'époux, après l'avoir séduite.
En sachant jouer la vertu
Qui n'entra jamais dans son âme.
Par rintrigue il est parvenu ; Mais bientôt on a reconnu Le fil d*une cruelle trame Dont le cœur d'horreur est ému :
Pour punir tant de vices (bis) Il faudrait inventer mille nouveaux supplices.
O vous ! car il en est encor.
Ames vénales et perfides, Dont la soif avide de Tor Vous fait prendre un coupable essor; Vous, vils enfents des Euménides, Frémissez d'un si cruel sort, Les vertus sont si belles 1 ^^15) Marchez dans leurs sentiers et soyez purs comme elles (0.
Vers la fin de Tannée 1794, Alexandre Romanelli publia une brochure intitulée : Lacombe aux enfers ou le Jugement de Plu tan •*''; elle renferme, au milieu de beaucoup de longueurs ayant des prétentions philosophiques, des pages qui ne sont pas sans intérêt. Nous croyons pouvoir citer les suivantes :
c Lacombe, président d^une commission assassine établie à Bordeaux, fier de son pouvoir, secondé par des lois féroces, épouvantables, fit de son tribunal un coupe*^orge affreux où souvent Thonnête homme ne pouvait sauver sa vie qu'en perdant son portefeuille. Lacombe... fut l'instrument docile de la haine, de Tambition, de la vengeance et du despotisme. Regardant la liberté de ses concitoyens comme sa propriété, il égorgeait la nation au nom de la nation même. Jaloux de montrer son activité, il écoutait les délations sans les approfondir. Il condamnait, sans
(1) A Bordeaux, chez Moreau» imprimeur, 1794. Bibliothèque de Bordeaux, n« 26005 A*.
(2) A Bordeaux, chez Sîlva Lafibreat, Tan UI de la Liberté, 35 p. iii-9*.
se mettre en peine de Timmoralité du dénonciateur et sans avoir égard aux qualités du dénoncé. Pour perdre un homme de bien, il soudoyait même des accusateurs. S'il écoutait la justification d'un citoyen irréprochable, c'était avec un froid laconisme, et l'envoyait à la mort sans être touché ni par son innocence, ni par les larmes et la ruine d'une famille entière. Pénétrant volontiers dans les cachots, il n'y fut jamais saisi d'une secrète horreur à la vue de l'innocence persécutée et malheureuse. Après avoir insulté à la vertu dans ces demeures infortunées, il l'environnait d'espions qui inscrivaient sur le livre de mort les accents de la douleur et les cris du désespoir. Du haut de sa chaise curule, il interrogeait ses victimes avec hauteur; il mêlait à ses discours l'ironie, l'adresse et la menace. Satisfait de les voir environnées de bourreaux, il levait sur elles un front sinistre dont la pitié n'adoucissait jamais l'affreux Caractère. Par ses questions insidieuses, il voulait arracher des aveux que la vérité éloignait des infortunés. Il aimait à voir le visage expirant de ses victimes. Il voulait connaître leurs dernières paroles, et la manière avec laquelle elles avaient marché à l'échafaud. Barbare, fripon, voleur, dilapidateur, féroce; il prenait d'une main et égorgeait de l'autre. Combien n'a-t-il pas égorgé de familles après les avoir ruinées!... Combien n'a-t-il pas fait de trompeuses promesses!... Combien n'a-t-il pas versé de sang qu'il avait promis d'épargner!... Éloignons de nous ces cruels ressouvenirs... Dans les derniers jours de sa puissance, il avait tellement accru de férocité, il avait tellement pris du goût pour le sang, qu'il envoyait d'innocentes victimes à l'échafaud sans presque les interroger, sans vouloir les entendre. Son âme était tellement pétrie pour le crime, qu'au milieu de ses horribles forfaits il ne perdait rien de sa gaîté, il riait, il dansait, il jouait. Sans cesse dans des banquets somptueux.
il recherchait tous les plaisirs, et s'endormait enfin dans les bras de quelques odieuses messalines <>). >
Le grand Ferrère plaidant, en 1796, contre la nièce de Lacombe, s'écriait : « Jeanne Tautin a pris par choix, et pour aider à sa scélératesse lucrative, ce nom qui signale le brigand le plus forcené dont l'existence ait déshonoré rhumanité, ce nom dont l'articulation pénible ressemble au gémissement de la mort : c'est Lacombe qu'on l'appelait ^*): »
On voit par ces quelques citations l'impression d'horreur laissée dans l'opinion publique par le souvenir du président Lacombe et de ses forfaits, impression qui se conserva longtemps parmi les habitants de la ville de Bordeaux.
Le i5 août au matin, on afficha sur tous les murs de la ville l'arrêté suivant d'Ysabeau :
c Le Représentant du peuple délégué par la Convention nationale dans les départements du Bec-d'Ambès et de Lot-et-Garonne, en séance à Bordeaux,
1 Voulant soustraire à la vue des citoyens Tinstrument du supplice qui, par sa permanence, semble les menacer tous ; tandis que sous un régime juste et humain, il n'est destiné qu^à frapper les conspirateurs, les traîtres et les concussionnaires^
1 Arrête que Tinstrument du supplice, dressé sur la place Nationale, sera sur-le-champ enlevé par l'exécuteur, et déposé par lui dans un lieu convenable, sous sa responsabilité, et qu'à l'avenir il ne sera dressé qu'au moment oti la punition de quelque coupable l'exigera, pour être soustrait aussitôt après l'exécution.
1 Fait en séance, à Bordeaux, le 27 thermidor, Tan II de la République française une et indivisible.
1 Signé : C.-Alex. Ysabeau. 1
L'ordre du représentant avait été exécuté dans la nuit^ et le 1 5 août au matin, la place Dauphine apparut débarrassée
(i) Nous devons la communication de la brochure de Romanellî.à Tobligeance de notre excellent ami M. P. -A. Clouzet aîné. Qu*il reçoive ici l'expression de notre gratitude. Il y a peu de littérateurs bordelais qui niaient puisé dans sa riche collection et qui ne lui doivent un légitime tribut de reconnaissance.
(3) Chauvot, Le Barreau de Bordeaux.
enfin du sanglant instrument que par euphémisme on appelle aujourd'hui les bois de justice.
La guillotine était restée en permanence, à Bordeaux, au milieu de la place publique, depuis le 23 octobre ijgS, jour où le tribunal révolutionnaire commença à fonctionner, jusquau 14 août 1794, c'est-à-dire pendant près de dix mois!
Il faut remonter bien loin dans le passé pour trouver d'aussi terribles spectacles et pour chercher des aïeux à cette race d'hommes, au cœur impitoyable, dont nous avons raconté les excès.
Et pourtant, nous devons le dire, dût-on nous taxer d'un optimisme que nous ne croyons pas mériter, Bordeaux fut épargné.
Grâce à la 'modération, très relative à coup sur, du représentant Ysabeau, notre malheureuse ville, si coupable aux yeux de la Convention, échappa au sort déplorable qui atteignit Lyon, aux massacres épouvantables qui ensanglantèrent Nantes, aux incendies qui détruisirent Bédouin, aux hécatombes effroyables dont des cités nombreuses présentent le désolant tableau.
Que serait-il advenu, en effet, si Carrier, Saint- Just, Couthon ou CoUot d'Herbois avaient été envoyés en mission à Bordeaux? Le sang généreux des citoyens eût été plus largement répandu; il ne serait peut-être pas resté pierre sur pierre de l'antique Burdigala. Des ruines et le nom de Commune Franklin, qui fut alors proposé par les sans-culgttes, auraient seuls rappelé la bonne ville qui, paisible et tranquille de nos jours, baigne ses pieds dans les ondes de la jaune Garonne, comme l'avait qualifiée au iv* siècle notre illustre compatriote Ausone.
Sans doute la Providence ne l'a pas voulu!
'VTTT*I**l*