‹ Histoire de la Terreur á Bordeaux, Volume 2Chapitre 21 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Procédure contre les complices de Lacombe. — Sies lenteurs. — La population réclame. — L'accusateur public Derey fournit des explications au Club national. — Les accusés sont traduits devant la Commission militaire.

— Rey, Bizat, la femme Incombe, Lacombe aîné et Ducasse. — Débats d'audience. — Jugement. — Réaction thermidorienne. *- Ysabeau est en butte aux calomnies. — La guillotine à quatre tranchants. — Le peuple la livre aux flammes. — Le Livre rouge. — Historique de ce pamphlet-

— Poursuites contre ses auteurs. — Ils sont acquittés. ^ Amnistie générale.

Nous aurions considéré notre œuvre comme terminée si nous n'avions à faire connaître le châtiment qui frappa les complices du président Lacombe, et si nous ne tenions à nous expliquer sur deux faits qui ne sont pas sans importance et qui ont souvent ému l'opinion.

Nous voulons parler de la guillotine à quatre tranchants et du LîPre rouge.

En ce qui concerne les complices de Lacombe, la procédure instruite contre eux fut longue et laborieuse; peut-être aurait-on désiré dans certaines régions se contenter de la mort de l'ancien président et la considérer comme un holocauste suffisant aux mânes des victimes immolées pendant la Terreur. La voix d'une partie de la population se fit bientôt entendre, et l'inaction des autorités devint l'objet des critiques les plus vives.

Elles atteignirent des proportions telles que l'accusateur public Derey crut devoir y mettre un terme en faisant des communications sur ce sujet au Club national. Le 22 octobre au soir, il monta à la tribune de cette assemblée, et après avoir rappelé que depuis longtemps le

peuple attendait avec une juste impatience le jugement des complices du scélérat Lacombe, il ajouta : € Eh bien ! cette impatience sera satisfaite; demain ils paraîtront au tribunal; ils seront interrogés et jugés le lendemain. >

Cette déclaration fut accueillie avec faveur.

Les 23 et 24 octobre, Taffaire fut appelée et jugée; mais faut-il le dire, le peuple, qui avait épuisé toutesr ses colères sur Lacombe, se montra indifférent au jugement de ses complices.

Lataste, Frigière, Seguy, Azévédo et Clochard siégeaient en qualité de juges; Sicard tenait la plume comme greffier.

Les scènes qui avaient marqué les débats du procès de Lacombe ne se renouvelèrent pas dans cette circonstance : le sentiment du mépris avait remplacé celui de la vengeance.

L^audience du 23 octobre fut consacrée tout entière à la lecture des pièces de la procédure.

Les accusés étaient au nombre de cinq :

Cétaient : 1° Rey (Jean), boulanger, âgé de quarante ans, né à Montauban (Tarn-et-Garonne) ;

2° Biiat (Pierre), ancien avoué, âgé de quarante et un ans, natif de Villegouge (Gironde) ;

3® Lagarde (Jeanne femme Lacombe), sans profession, âgée de trente-quatre ans, native de Bauzel;

4® Lacombe aîné (Jean-Marie-Henri), ouvrier en plumes, âgé de 37 ans, né à Toulouse (Haute-Garonne);

5® Ducasse (Jean- Jacques), instituteur, âgé de trente et un ans, né à Sarrancolin (Hautes-Pyrénées).

Tous les faits que nous avons indiqués lors du procès de Lacombe furent exposés de nouveau.

La part de. chacun des accusés dans les concussions et les prévarications de Tex-président fut établie aussi clairement que possible, malgré les récriminations et les contradictions réciproques de Rey et de Bizat.

Jeanne Lagarde reconnut qu^elle avait reçu des présents

462 HISTOIRE DE LA TERREUft A BORDEAUX.

considérables; elle avoua toutes les imputations dont elle était Tobjet.

Lacombe aîné avait aidé son fttre à cacher l'argent extorqué aux malheureux qui avaient essayé de racheter leur vie; il ne put s'en défendre, tout en cherchant à se justifier.

Quant â Ducasse, il se trouva fourvoyé par une circonstance toute fortuite dans ce quatuor de misérables : il avait servi d'intermédiaire â Castarède pour traiter de sa rançon avec Lacombe lui-même, qui réclama 140,000 livres; mais sa participation à ce seul acte relevé contre lui n'avait aucun caractère criminel : il était l'instituteur des enfants Castarède, et c'est par affection pour lui qu'il avait accepté d'intervenir afin de sauver le père de ses élèves.

Derey donna leaure de son acte d'accusation et renonça à toute réquisition contre Ducasse.

Les accusés présentèrent ensuite leur défense.

Elle fiit écoutée avec une patiente impartialité, dit M. rabbé O'ReUly.

Rey essaya de jouer le rôle d'un niais que Lacombe aurait séduit et qu'il aurait ainsi entraîné au crime; il supplia le tribunal de ne pas le considérer comme un contre-révolutionnaire, protesta de ses sentiments patriotiques et demanda son acquittement.

Bizat parla avec une rare efifronterie et chargea Rey de toute la responsabilité des crimes qui leur étaient reprochés.

Rey s'éleva contre les paroles de son co-accusé, le taxa de perfidie et opposa les dénégations les plus véhémentes et les plus positives.

Jeanne Lagarde fut défendue par Loustau-Lamothe avec un talent qui aurait mérité une meilleure cause.

Lacombe aîné ne chercha pas à démontrer son innocence; il se borna à témoigner la douleur que la conduite de son frère lui avait causée; il affirma qu'il lui

avait souvent donné des conseils et que ses larmes avaient été vaines pour Tarrêter dans la voie fatale où il devait compromettre toute sa famille.

Ducasse voulut fournir des explications, mais le tribunal les jugea inutiles.

Derey, après la clôture des débats, requit les juges de formuler à haute voix leur opinion.

Cette formalité remplie, le président Lataste prononça le jugement :

Rey fut condamné à mort et ses biens confisqués.

Bizat, Jeanne Lagarde femme Lacombe, et Lacombe aîné furent condamnés chacun à vingt ans de fers et à l'exposition.

Ducasse fut acquitté et mis immédiatement en liberté.

Aussitôt après le prononcé du jugement, Rey se leva, et quittant le rôle d'imbécile qu'il avait joué jusqu'à ce moment, il parla avec une sorte d'éloquence : a Je vais paraître devant Dieu, s'écria-t-il; c'est le moment de dire la vérité. Je la dois à mes juges, je la dois au peuple et je la dois à ma conscience. Je le déclare donc devant le peuple et devant l'Être Suprême, trop offensé par moi : c'est Bizat qui fut mon instigateur et celui de Lacombe même; c'est Bizat qui nous séduisit l'un et l'autre par l'appât des richesses; c'est Bizat qui nous a perdus tous deux! » Il entra dans quelques détails sur les sommes que Bizat s'était attribuées, puis il demanda pardon au peuple de Ses crimes et ne fit aucune récrimination contre la peine qui le frappait.

L'audience fut levée sans autre incident, et au milieu de l'indifférence complète du peuple f*).

La réaction thermidorienne continua cependant durant

(I) Nous devons à M, GauUieur, archiviste de la ville de Bordeaux, la communication d'une brochure devenue très rare, contenant le jugement rendu contre les complices de Lacombe. Qu'il reçoive ici l'expression de nos sincères remercîments.

près d'une année encore^ et c'est dans les séances du Club national qu'il faut en suivre les stériles agitations. Ysabeau y éprouva des mécpmpt^ cruels ^^K Ces agitations durèrent jusqu'au jour où les représentants Paganel, Boussion et Blutel, réunis en commission à Bordeaux, ordonnèrent, par mesure d'ordre public, la fermeture du doyen des clubs de France, comme on le fit remarquer alors.

Le 2 juillet 1794 (3 thermidor an II), au moment où la Terreur était arrivée à son apogée à Bordeaux et où il tombait jusqu'à treize têtes par jour, une invention infernale et caractéristique de ces temps de folie politique où le mépris de la vie avait été érigé en principe, fut proposée à Lacombe. II en approuva l'idée et confia à son collègue Lacroix fils, membre de la Commission militaire, le soin d'en assurer l'exécution.

Il s'agissait d'une guillotine à quatre tranchants.

L'instrument du supplice ne répondait pas aux besoins d'extermination qui étaient à l'ordre du jour. Il fallait mieux et plus. Rey, cordonnier, reçut le 3 thermidor an II une autorisation signée Lacroix fils et contr^-signée Chandru, greffier, pour faire construire, de concert avec la municipalité, la guillotine monumentale qui avait obtenu l'adhésion de Lacombe.

Les événements devancèrent l'application de ce mode expéditif de destruction, et le silence se fit autour de l'invention nouvelle.

Le secret toutefois ne fut pas bien gardé; car, le 3 pluviôse an III (22 janvier 1795), le citoyen Bois, commissaire national, se présenta au Comité de surveillance et déclara a verbalement qu'il était instruit que, vers fructidor dernier,

(I) Appendice, note XXVI.

» on avait construit à Bordeaux une guillotine à quatre D tranchants; que cette construction, contraire à toutes les » lois même révolutionnaires et bravant celles de la justice et i> de rhumanîté (si elle a existé), doit être connue, et qu^elIe » existe, en effet, chez Lanaspèse, derrière le jeu de paume. >

€ Le Comité, étonné qu'une mesure aussi extraordinaire tenant même à la barbarie eût été dans Bordeaux, nomme à rinstant deux commissaires pour se transporter sur les lieux, visiter Tendroit où Ton assure qu'est encore cette guillotiné, et en faire leur rapport au Comité séance tenante.

» Une heure après leur départ, les citoyens Courtez et Vinatié, commissaires, se rendent au Comité et annoncent s'être transportés dans le magasin du citoyen Fadville, rue Constantin, n^ i5; les clés du magasin étaient chez le citoyen Lasmartre, même rue, n<> 27. Après s'être fait ouvrir ledit magasin, et à leur grand étonnement, ils ont vu en effet un échafaud très considérable pour servir à une guillotine et tenant la circonférence d'une grande salle; à cet échafaud sont deux grandes portes en forme de portes de grange et cinq à six portes sur les côtés, plus un grand escalier de treize à quatorze marches; sur ledit échafaud est une trappe qui paraît faite pour recevoir les cadavres, et un trou pour que les têtes disparaissent. Cet échafaud est peint en rouge, et l'on a reconnu que les deux principales portes sont faites de manière à faciliter l'entrée du chariot qui doit emporter le coffre rempli de têtes et de cadavres.

» Us ont demandé quel avait été le charpentier qui avait construit cet échafaud et le marchand qui avait fourni le bois. On leur a répondu que c'était le citoyen Burguet, charpentier, qui l'avait construit, et le citoyen Fadville qui avait été le marchand de bois.

ï Ledit citoyen Lasmartre et la citoyenne Fadville ont de plus déclaré auxdits commissaires que la façon de cet instrument avait été payée d'après le visa de Clochard,

T. II, 3o

notable ou officier municipal, et que le marchand de bois avait aussi fait viser son compte par ledit citoyen Clochard; mais qu'il n'avait pas été payé, et que ce compte avait depuis été rapporté au district, où il est maintenant.

ï D'après ces différents renseignements, le Comité, voulant avoir de plus amples éclaircissements, envoie chercher pour demain onze heures le citoyen Burguet jeune, charpentier, rue Traversière, n*^ i8, se réservant, d'après son interrogatoire, de prendre des renseignements ultérieurs, soit auprès de Clochard, soit auprès du marchand de bois, soit auprès de tous autres ('^. »

Nous allons transcrire sur le registre même du Comité de surveillance les diverses phases de l'information à laquelle il procéda à l'occasion de cette monstrueuse affaire.

Le 4 pluviôse an III (23 janvier lygS), «on procède à l'interrogatoire de Burguet jeune, charpentier, constructeur d'un échafaudage considérable propre à recevoir une guillotine, d'après lequel ledit Burguet est renvoyé chez lui et promet d'autres renseignements qu'il cherchera à se procurer, et sauf les mesures à prendre par le Comité (*>. >

Le même jour, « on écrit aux citoyens Rey, Clochard, Meunier, Jayet, Béchade et Quentin, pour les inviter à venir demain à onze heures au Comité ^^K »

Le 24 janvier, « Meunier, peintre, rue Notre-Dame, se présente au Comité et y donne quelques renseignements sur l'échafaud destiné à une guillotine, construit dans le magasin de Fadville^*). »

Le 25 janvier, «on procède à l'interrogatoire des citoyens Jayet fils, Sarrazin, serruriers, Péchade et Clochard, architectes, ce dernier employé au bureau des travaux publics de la commune, et ce relativement à un échafaudage immense pour la guillotine ^^K »

(i-2-3'4-5) Registre D, Comité de surveillance (Archives de la Gironde).

Le 3 février 1795, «on procède à l'interrogatoire de Rey, cordonnier, rue de la Justice, n® 14, relativement aux travaux qu^il a faits à une guillotine, d'après quoi et la remise qu'il fait de l'ordre qu'il a reçu à cet égard, il est renvoyé chez lui f"). »

Le 8 mars 1795 (18 ventôse an III}, «on délibère de signer ne varietur les différentes pièces concernant la construction d'un échafaudage de guillotine; Reine et Courtez sont chargés de ce soin ('). »

Au courant de la séance du même jour, clés citoyens Reine et Ségur déposent sur le bureau 23 pièces relatives à l'échafaudage de guillotine, lesquelles ils ont signées ne varietur, conformément à la délibération, savoir :

D 1® Autorisation de la Commission militaire en date du 3 thermidor an II (2 juillet 1794}) signé Lacroix fils, membre de la Commission, et par la Commission, Chandru, greffier, donnée au citoyen Rey, cordonnier; au bas de ladite pièce est un renvoi au bureau des travaux publics de la commune, en date du 8 du même mois, signé Pierre Thomas, maire;

» 2^ Interrogatoire du citoyen Rey, cordonnier, en date du i5 pluviôse, 3® année, relatif à l'échafaud;

> 3^ Interrogatoire du citoyen Burguet jeune, charpentier, en date du 4 pluviôse, 3® année, concernant l'échafaud;

> 4® Interrogatoire du citoyen Baptiste Péchade, architecte de la commune, en date du 6 pluviôse, 3® année, concernant le même objet ;

» 5® Interrogatoire des citoyens Jayet fils et Sarrazin, tous deux associés et serruriers, en date du 6 pluviôse, 3* année, relativement au même objet;

ï 6^ Interrogatoire du citoyen Jean -Jacques Mesnier,

(1-2) Registre D, Comité de surveillance (Archives de la Gironde).

4^8 HTSTOTRE HF LA TKRRTOR A BORDKAUX.

peintre, en date du 5 pluviôse, 3® année, concernant le même objet;

» 7® Interrogatoire du citoyen Qochard, architecte et notable de la commune, en date du 6 pluviôse, 3® année, concernant le même objet; j> 80 Plan de Téchafaud; ï g^ Autre plan de Téchafaud;

]^ 10® Billet de Burguet, charpentier, remis par celui-ci

au citoyen Jayet fils, serrurier, et que ce dernier a signé

ne varietur;

» 1 1® Un état de ce que coûte Téchafaud;

» 12® Un bon du citoyen Quentin, notable, pour le bois

nécessaire audit échafaud, en date du 14 thermidor an II;

^ï)i3®à22® Dix pièces qui n'ont pas de rapport à^ réchafaud;

]^ 23® Rapport des citoyens Vînatié et Courtez, commis* saires nommés par le Comité, concernant ledit échafaud, en date du 3 pluviôse, 3® année (*>. »

Telles sont les indications que nous avons rencontrées sur la guillotine à quatre tranchants. Nous ne désespérons pas de trouver le dossier de cette affaire, et nous compléterons plus tard, s'il y a lieu, les documents qui précèdent. Nous ajouterons seulement qu'à une époque que nous ne saurions préciser, le peuple vint en foule, poussé par la colère et l'indignation, s'emparer de cette guillotine, qu'il en entassa pèle «^ mêle les diverses pièces afin d'en faire un auto-da-fé, et que le jeune Grangeneuve, fils aîné du conventionnel, conduit par quelques citoyens, vint y mettre le feu. Les flammes eurent bientôt dévoré ce cruel témoignage de la barbarie et de la cruauté des modernes Catilinas.

L'inventeur, et les fabricateurs de cet instrument de

(1) Registre D, Comité de surveillance (Archives de la Gironde).

supplice échappèrent, dit-on, par la fuite aiix représailles populaires^').

Il nous reste à parler maintenant du Livre rouge.

Nous extrayons d'un rapport du Commissaire général de police Pierre Kerre le paragraphe suivant :

€ Le 18 brumaire avait renversé les factions; les principes ï libéraux et conciliateurs du gouvernement consulaire savaient calmé toutes les passions haineuses, et depuis » deux ans les partis n'existaient plus à Bordeaux. »

Un fait grave faillit compromettre cette situation.

En voici les détails :

Vers le milieu de mois de juillet 1802, M. Partarrieu, juge au tribunal criminel du département de la Gironde, s'était rendu rue Porte- Dijeaux, à Thôtelde la Providence tenu par Brunet, pour y faire visite à l'un de ses amis, grand juge de la Guadeloupe, de passage à Bordeaux.

Brunet profita de cette visite pour demander un conseil à M. Partarrieu : il lui communiqua une lettre anonyme qu'il venait de recevoir et par laquelle on l'informait que son nom était inscrit dans une liste de proscription qu'on imprimait et qui devait être bientôt livrée à la publicité. On l'engageait à prendre des dispositions pour éviter le désagrément d'une pareille inscription el on insinuait quun sacrifice d* argent serait de nature à lui valoir sa radiation de la liste projetée.

M. Partarrieu se fit confier cette lettre, et la porta de suite au commissaire général de police Pierre Pierre.

Celui-ci lança ses limiers ies plus habiles.

Il ne tarda pas à apprendre qu'on imprimait secrètement une liste contenant par ordre alphabétique les noms de

(1) Nous tenons ces détails de M. Grangeneuve lui-même.

divers citoyens désignés comme terroristes, cannibales, buveurs de sang, etc.

II prescrivit sans délai des mesures pour déjouer les précautions employées par les éditeurs et imprimeurs de cette liste pour échapper aux recherches, et les ayant fait suivre à la piste dans tous les locaux où ils s^étaient successivement retirés, il les fit enfin saisir, le 20 septembre 1802, au moment où ils s'occupaient de l'impression et de la correction des épreuves de leur travail.

Il était dix heures du matin, lorsque les commissaires Bernède et Rouget, assistés de leurs agents, firent invasion rue Saint -Paul en ville, n® 27 (actuellement rue des Facultés), dans une chambre au deuxième étage, où se trouvaient deux hommes.

L'un déclara s'appeler Tisseyre (Jean-Louis), imprimeur, rue du Loup, n® 70.

Le deuxième Bourguignon (Joseph-Hélène), instituteur, rue Pont-Long, n® 6 (aujourd'hui rue d'Ares).

Les commissaires saisirent soit rue Saint-Paul, soit rue Pont-Long, chez Bourguignon, le manuscrit du livre qu'on a depuis appelé le Livre rouge, la première feuille tirée en double exemplaire de cet ouvrage, la deuxième feuille en composition, et quelques vignettes destinées à servir de frontispice.

Bourguignon et Tisseyre furent arrêtés et écroués au dépôt du commissaire général de police.

Pierre Pierre leur fit subir un premier interrogatoire.

Bourguignon déclara qu'il n'était pas l'auteur du livre rouge; qu'un homme, qu'il ne connaissait pas, lui avait porté pour la copier la liste saisie; qu'il en avait fait deux copies, dont l'une n'était pas complète, et qu'un peu plus tard l'inconnu avait retiré son manuscrit, lui laissant les deux copies. Puis il avoua que l'idée du bénéfice que pouvait produire la publication de la liste l'avait décidé

à la faire imprimer; qu'il s'était adressé dans cet objet à Tisseyre, qui avait accepté à la condition de partager les bénéfices avec lui. II. rejeta sur sa grande misère l'accomplissement d'une action qu'il ne considérait pas d'ailleurs comme répréhensible, le gouvernement et les autorités constituées n'étant pas attaqués dans le Livre rouge.

Tisseyre confirma purement et simplement la déclaration de Bourguignon.

Le lendemain, celui-ci, que sa réclusion avait sans doute porté à réfléchir, déclara au commissaire général de police que l'homme qui lui avait remis l'original du manuscrit était Germain aîné, doreur, rue de la Justice.

Germain, arrêté sur-le-champ, opposa les dénégations les plus formelles aux déclarations de Bourguignon.

Sur l'ordre du grand juge et ministre de la justice Régnier, une procédure s'instruisit contre les trois prévenus. Des difficultés de compétence et de qualification se produisirent; l'affaire pouvait être considérée sous deux rapports : ^

i*» Tentative de trouble public et d'attentat à la sûreté publique et individuelle;

2^ Escroquerie, puisqu'on aurait essayé d*obtenir de l'argent de quelques hommes crédules,^en leur promettant qu'à ce prix ils ne seraient pas inscrits sur la liste.

M. le procureur général au criminel Buhan, un magistrat éminent qui a laissé des souvenirs au Palais et dont les descendants directs ou par alliance continuent de nos jours les traditions d'honorabilité dans le commerce ou dans les fonctions judiciaires (^\ M. Buhan soumit ces difficultés au ministre.

Le 10 janvier i8o3, le directeur du jury d'accusation de Bordeaux rendit son ordonnance : Bourguignon et

(1) MM. Buhan, négociants à Bordeaux; M. Vergez, commis-greffier à la Cour d'appel, petit-âls par sa mère de Buhan, etc., etc.

Tisseyre furent renvoyés devant la police correctionnelle sous rinculpation d'escroquerie, et Germain relaxé à défaut de charges suffisantes.

Un mois après, Taffaire fut appelée devant le tribunal correctionnel.

M. Monnerie présidait.

MM. Latour et Dumeynieux siégeaient en qualité de juges.

M. Lulé-Déjardin remplissait les fonctions du ministère public.

M. Duisabeau, avoué, et MM. Dezest et Pe5Tonnet, défenseurs officieux, assistaient les prévenus.

Le 10 février i8o3, le tribunal prononça Tacquittement de Bourguignon et de Tisseyre.

Le procureur général Buhan interjeta appel de ce jugement.

L'affaire traînait en longueur, quand on apprit tout à coup que la liste incriminée avait été imprimée et se vendait à Bordeaux presque publiquement.

Le ministre de la justice, informé de cette circonstance, invita le procureur général à relever son appel, à propo^ quer V annulation du jugement pour cause ^incompétence et à faire renvoyer Paffaire devant le tribunal cnmineL

M. Buhan se conforma à ces instructions, et nous lisons dans le réquisitoire qu'il présenta au tribunal criminel : «Que la liste qui fait l'objet de cette procédure a été » suivie d'une autre de même genre, où les noms sont » écrits en lettres rouges; qu'à cette dernière, on en a » opposé une autre d'opinion contraire et que dans ce D moment même on s'occupe d'une quatrième... è

Sur les conclusions du procureur général, le tribunal criminel annula le jugement du tribunal de police correctionnelle de Bordeaux, et renvoya l'affaire devant le directeur du jury d'accusation de Liboume.

Le 25 avril 1804, les prévenus comparurent devant cette nouvelle juridiction.

Au pied de Tacte d'accusation du commissaire du gouvernement est écrit : a La déclaration du Jury est : » Non, il n'y a lieu. Liboume, le 5 floréal an XIL » Signé : Fourcaud l'aîné, chef du jury. »

Bourguignon et Tisseyre, en conséquence de cette déclaration, furent définitivement rendus à la liberté, et le Livre rouge, bien qu'il soit devenu très rare aujourd'hui, reçut une large publicité; c'était le dernier effort de la réaction thermidorienne.

Quoi qu'il en soit de l'acquittement prononcé par le jury de Liboume, le Livre rouge est à notre avis une œuvre regrettable à tous les points de vue et qui, dans tous les cas, comme document historique, perd une partie de sa valeur après la procédure que nous venons de résumer.

Aussi ne doit -on pas s'attendre à trouver ici une reproduaion de ce livre.

Nous avons dit, au début de notre travail, que nous n'écrivions ni un pamphlet, ni une œuvre de parti. Nous tiendrons notre promesse jusqu'au bout, et nous ne nous donnerons pas le facile plaisir de réveiller des deuils ou d'inquiéter des familles qui ne sauraient être rendues responsables des fautes de leurs auteurs; ceux-ci,. entraînés par la fatalité des circonstance, ont pris aux événements de l'époque douloureuse que nous avons essayé de raconter une part où l'activité fiévreuse des temps ne laissait malheureusement aucune place à la réflexion qui tempère les emportements de l'âme, ou à cette voix secrète de la conscience qui dirige nos actions dans la voie du bien. On avait peur, on voulait sauver sa tête à tout prix, et sous l'abaissement et la servitude qu'imposait la Terreur, des

natures faibles ou timorées eurent recours à des moyens que blâme la plus élémentaire honnêteté.

Faisons paix à la cendre des morts.

Une raison plus élevée que celle tirée d^une sentimentalité que répudie souvent Thistoire implacable, nous guide d'ailleurs et trace notre conduite.

Le 26 octobre lygS, le jour même où elle terminait sa laborieuse session, la Convention nationale, imitant en cela la haute sagesse et la prudence de l'Assemblée constituante, proclama une amnistie générale pour tous les crimes ou délits ayant un caractère politique, commis depuis le 21 septembre 1792.

Quelques jours plus tard, toutes les procédures en cours d'instruction contre les terroristes ou les dilapidateurs de la fortune publique furent partout suspendues, et les prisons rendirent leur proie. . .

Le moment n'est pas venu de soulever le voile d'oubli que l'Assemblée régicide a voulu jeter, peut-être jdans un esprit d'apaisement, sur les dernières traces de nos discordes civiles.

Nous nous arrêtons: d'autres, plus tard, retrouveront les monuments de cette histoire, et peut-être jugeront-ils opportun de l'écrire, afin de léguer aux générations à venir les enseignements et les leçons qui se dégagent des malheurs et des gloires des générations qui dorment dans la tombe.

Page 1