CHAPITRE III
Les travaux de la Commission militaire. — Division en trois périodes. — Ysabeau,Tallien et la troupe rouge, — Le scrutin épuratoire. — Circulaire du Comité de surveillance aux Comités des départements voisins. — Les prisonniers et leurs familles. — Calomnies contre les conventionnels. — Ils règlent le travail du Comité de surveillance. — Leur arrêté tombe promptement en désuétude. — Xdresse du Père Duchène. — Déprédations chez les particuliers. — Les agents du pouvoir exécutif à Bordeaux. — Lettre à leur sujet dTsabeau et Tallien à Carnot et Cavaignac. — La disette. — Lettre du conventionnel Harmand. — Réponse d'Ysabeau et Tallien. — - La Terreur dans les campagnes. — Le Conseil général de la commune vote des indemnités pour les magistrats municipaux. — Suppression de la permanence des sections. — Le commerce bordelais.
— Il demande la suppression de l'embargo. -~ Arrêté des conventionnels à ce sujet. ^ Il n'est pas approuvé par le Comité de Salut public. — Les adjudants généraux et le ministre Bouchotte. — Lettre d'Ysabeau à ce dernier.— Lettre des proconsuls à la Société des Jacobins.— Les plantations d'arbres de la liberté.— Horribles propos de Charles. -- Ysabeau et Tallien écrivent à Courtois pour se justifier des calomnies mises en Circulation contre eux. — Exploitation des bois dans les propriétés nationales. — Renouvellement du Comité de surveillance. — Peyrend d'Herval en est président. — Mesures prescrites par le nouveau Comité.
— Tallien et Thérésia Cabarrus. — Le scrutin épuratoire, — Circulaire de Lacombe aux autorités constituées en envoyant les premiers jugements de la Commission militaire. — On prépare la fête de la Raison. — Réquisitoire de Tustet à cette occasion. — Proclamation du Conseil général de la commune. — Arrestations en masse au Grand -Théâtre. — Prescriptions relatives à la pénurie des subsistances. — La Commission militaire feit arrêter tous les artistes du Grand -Théâtre. — Secours provisoires aux femmes et enfiEints des condamnés à mort. — Mise en culture des terres vaines et vagues. — Arrestation de deux cents négociants par mesure de sûreté générale. — Visites chez les orfèvres. — Envoi de commissaires dans les campagnes. — Ysabeau et Tallien prescrivent l'ensemencement des jardins et des terrains consacrés à l'agrément. — Le local du Grand -Théâtre est concédé aux acteurs du théâtre de la République. — Enlèvements commis par les agents du Comité de surveillance. — Paroles de Marttgnac père. — La fête de la Raison. ^ Fabrication d'une seule espèce de pain. — lettre des conventionnels aux Jacobins . — Le maire Bertrand et l'agent Taillefer. — Tentative d'assassinat sur la personne de Tallien. — Arrêté pris à ce sujet par
la Commission militaire. ^ Réorganisation du tribunal de commerce de Bordeaux. — Un autographe du général Brune. — Attroupements devant les prisons. — Statistique de la Commission militaire jusqu'à la mi-décembre 1793.
Les travaux du tribunal révolutionnaire de Bordeaux peuvent être divisés en trois périodes parfaitement distinctes :
La première, du 23 octobre au i6 décembre 1793;
La deuxième, du 17 décembre 1793 au 2 avril 1794;
La troisième, du 3 avril au 3 1 juillet 1 794.
Nous avons, dans les deux premiers chapitres de ce volume, anticipé sur la première période, pendant laquelle le tribunal fonctionna avec une douloureuse activité; les condamnations furent fréquentes, les acquittements assez rares : c'est la période de création; il importait de frapper la ville rebelle et de la réduire par la terreur : aussi le décret du 6 août s'exécuta-t-il rigoureusement. Les conventionnels avaient le devoir de donner des garanties aux Jacobins et à la Convention et d'assurer le triomphe de la Montagne dans la capitale du fédéralisme.
Pendant la seconde période, la Terreur subit une sorte de décroissance : Ysabeau et Tallien connaissaient la ville; ils y avaient des relations; d'ailleurs, la belle Thérésia Cabarrus avait su amollir l'âme du proconsul Tallien, et Ysabeau se laissait aller volontiers à sa nature pacifique et épicurienne. L'œuvre sanglante de la Commission militaire s'en trouva quelque peu ralentie, et au milieu de leurs malheurs inénarrables, nos pères furent visités par un rayon d'espoir.
La déception fut cruelle et trop prompte, hélas! La troisième période en effet, du 3 avril au 3o juillet 1 794, vit le redoublement de la terreur et présenta les plus sanglants résultats. Le jeune Jullien (de la Drôme), âgé de dix-huit ans, fils du conventionnel du même nom, avait été envoyé à Bordeaux par le Comité de Salut public; il fit rappeler
Ysabeau signalé comme atteint de modérantisme, et pendant un intérim de trois mois, il mena la ville révolutionnairement : les arrestations recommencèrent avec une ardeur nouvelle, les prisons se remplirent, et la guillotine suffit à peine à sa moisson de sang. Garnier (de Saintes) arriva sur ces entrefaites, et la Révolution redoubla ses horreurs.
Afin de rendre notre récit plus clair et plus facile, nous allons partager, suivant les trois périodes que nous venons d'indiquer, ce qui nous reste à raconter sur Toeuvre du tribunal expéditif, et chacun de nos chapitres sera complété par des résumés statistiques.
Nous donnerons ensuite une liste alphabétique de toutes les personnes qui comparurent devant la Commission militaire, avec l'indication de la nature et de la date des décisions en ce qui concerne chacune d'elles.
Nous avons dû adopter ce système afin d'éviter des longueurs et de nous renfermer dans les limites que nous nous sommes proposées en écrivant ce livre.
Mais entrons sans plus tarder en matière.
Pendant que la Commission militaire remplissait à Libourne, comme on l'a vu, les actes de sa justice sans appel, la révolution poursuivait son cours à Bordeaux sous les excitations d'Ysabeau et de Tallien et des sans-culottes qui, sous le nom de la troupe rouge, composaient leur conseil officieux. On citait parmi ces sans-culottes Lemoal, Fontanes, Charles, Cogorus, Girard, Reynaud, Léard, Casteran, Chaussade, Dôrgueil, etc.
Les dénonciations, élevées à la hauteur d'un dévoie civique, se produisaient en foule; les visites domiciliaires étaient de tous les instants, et les prisons regorgeaient de victimes prêtes pour l'échafaud.
Dans les sections, on procédait avec une fiévreuse activité au scrutin épuratoire des citoyens, et des listes
de proscription étaient dressées de toutes parts, afin de préparer l'aliment du tribunal révolutionnaire.
De son côté, le nouveau Comité de surveillance travaillait révolutionnairement. Ne croyant sans doute pas avoir assez fait, tant qu'il n'aurait pas élargi le cercle terrible de son pouvoir, il adressait le 6 novembre une circulaire aux Comités de surveillance des départements voisins pour les inviter à lui a donner tous les renseignements qu'ils pourraient avoir sur les individus suspects qui se seraient soustraits à sa surveillance, afin de parvenir à empêcher que le sol de la République ne fut plus longtemps souillé par la présence des conspirateurs f'). »
Les conséquences du régime qui pesait sur la ville de Bordeaux ne tardèrent pas à se faire sentir. Ysabeau et Tallien furent assaillis des pétitions des détenus qui encombraient les maisons d'arrêt, et des réclamations de leurs familles sur Tinjustice des détentions et l'insalubrité dangereuse des prisons. Des imputations colportées dans l'ombre par leurs ennemis, qui les taxaient de modérantisme parce qu'à leur gré on ne guillotinait pas assez, accusaient hypocritement les conventionnels de laisser périr les prisonniers par défaut de soins et de hâter ainsi la mort de malheureux dont tout le crime consistait dans une erreur momentanée. Il va sans dire que les familles et les amis des détenus propageaient, mais sans l'arrière-pensée des ultra-jacobins, les imputations que nous venons de rappeler.
Ces réclamations et ces calomnies étaient pour les conventionnels un sujet de préoccupation : ils n'ignoraient pas qu'il existait des abus, inséparables des événements. Aussi, afin d'y mettre un terme dans la mesure du possible et pour calmer en mçme temps les colères et les
(i) Appendice, note VI,
j6 HISTOIRE DE I-A TERREUR A BORDEAUX.
impatiences, ils prirent le 7 novembre l'important arrêté que Ton va lire :
< Les Représentants du peuple en séance à Bordeaux,
• Considérant qu'au même moment où le glaive des lois fait tomber la tête des conspirateurs, il est juste d'empêcher que l'innocent ne se trouve confondu avec le coupable;
» Considérant que si dans les temps de révolution il faut prendre des mesures extraordinaires pour maintenir la liberté publique, le législateur doit empêcher que Tabus de ces mesures ne compromette la liberté des bons citoyens ;
> Considérant que le plus sûr moyen de faire aimer la Révolution, c'est de procurer à Topprimé les plus grandes facilités pour établir promptement sa justification, et obtenir justice des Représentants et des magistrats du peuple, qui la doivent à tous indistinctement;
» Voulant empêcher que les petites passions, les ressentiments particuliers ne prennent la place de la plus sévère impartialité qui doit toujours guider les hommes chargés de prononcer sur le sort de leurs semblables ;
• Voulant repousser, d'une manière grande et digne de la représentation nationale, les calomnieuses imputations des aristocrates et des fédéralistes, contre lesquels tous les bons citoyens ne peuvent exercer une trop active surveillance;
» Voulant prouver aux ennemis de la République que les vrais patriotes, les sincères Montagnards sont aussi les amis les plus ardents de la justice et les vengeurs des opprimés, » Arrêtent ce qui suit :
» I. Le Comité révolutionnaire de surveillance établi à Bordeaux par Tarrêté des Représentants, du i*' jour de la 2« décade du présent mois (!•' novembre 1793), sera tenu de se conformer à toutes les lois rendues par la Convention nationale relativement aux mesures de sûreté générale, et rendra, tous les jours, aux Représentants du peuple un compte précis de ses opérations.
• IL Conformément au décret de la Convention nationale du 17 septembre dernier, toutes les délibérations seront consignées sur un registre et signées de tous ceux des membres qui y auront pris part.
> III. Les mandats d'arrêt devront être revêtus des signatures de sept membres.
> IV. Cependant, pour que les mesures de sûreté générale nécessaires pour réprimer les trames des ennemis du bien public n'éprouvent aucun retard, deux membres pourront décerner un mandat d'amener contre un citoyen dénoncé ou suspect, sauf à en référer, dans les vingt-quatre heures, au Comité assemblé.
• V. Toutes les délibérations ou arrêtés relatifs à la mise en liberté des détenus devront être également signées de sept membres avant d'être remis aux Représentants du peuple pour obtenir leur approbation.
• VI. Le Comité sera tenu d'avoir quatre registres: le premier contiendra ses arrêtés et ses délibérations; le second, les dénonciations qui seront faites par les citoyens; le troisième, la liste des personnes suspectes mises en état d'arrestation ; le quatrième, celle des individus envoyés devant les tribunaux, avec l'énoncé des motifs, la date de Tarrêté et l'état des pièces remises.
» VII. Tous les trois jours, deux membres du Comité de surveillance, accompagnés de deux officiers municipaux, se rendront dans les prisons, entendront les réclamations des détenus, viseront les registres d'écrou et feront leur rapport par écrit aux Représentants du peuple.
1 VIII. La municipalité de Bordeaux est requise de présenter aux Représentants du peuple, dans le délai de huit jours, les moyens de rendre les maisons d'arrêt et de détention plus salubres et plus commodes.
• IX. Toutes les dépenses nécessaires pour opérer ces changements seront supportées par les riches détenus comme suspects.
• X. Il sera, par les Représentants du peuple, assigné des fonds suffisants pour procurer des aliments aux prisonniers qui n'ont aucuns moyens d'existence.
• XI. Toutes les décades, la liste des détenus sera imprimée et insérée dans tous les journaux. •
Cet arrêté, en même temps qu'il constate les abus déplorables qui s'accomplissaient à la faveur du régime de la Terreur, constitue, par Tordre qu'il établissait dans les travaux du Comité de surveillance et par les prescriptions relatives aux prisons et aux détenus, un progrès réel sur la mesure qui avait chargé antérieurement le juge de paix Antony de Tinspection des maisons d'arrêt; il régularisait — si l'on peut ainsi parler — le système des arrestations arbitraires suivi depuis le 1 8 septembre, et prescrivait enfin des mesures pour la salubrité des prisons. Il est vrai que les dépenses pour ce dernier objet étaient mises à la charge des riches détenus comme suspects I
Les dispositions de cet arrêté, dictées par les circons-
tances et qui semblaient revêtir un sentiment d'humanité, ne furent toutefois exécutées qu'à demi ; elles étaient gênantes en la forme pour les passions qui avaient fait monter la lie à la surface, et on ne tarda pas à se relâcher et à abandonner des prescriptions qui avaient à ce moment un côté vraiment tutélaire. Trois mois plus tard, les représentants du peuple durent réitérer la complète exécution de leur arrêté.
Pour ne pas rester en arrière des représentants du peuple, et afin, selon ses expressions, de fournir à la Commission militaire les moyens d'absoudre les innocents et de punir les coupables, Lacombe adressa de Libourne, vers le même temps, une circulaire aux Sections de Bordeaux pour les inviter à envoyer les procès-verbaux et renseignements relatifs aux individus contre lesquels elles avaient lancé des mandats d'arrêt. Il terminait en engageant particulièrement les sans-culottes à écrire et à signer tout ce qu'ils savaient sur les prisonniers connus d^eux ^^K
C'est au moment où l'on semblait ainsi chercher à donner une apparence de satisfaction à une partie de l'opinion publique, que l'on affichait sur les murs de la ville un placard sortant des presses de l'imprimeur LaflForest et contenant une adresse du Père Duchène aux sans-culottes à roccasion de la mort tragique de la reine Marie Antoinette, cette noble et grande figure, et de la décapitation de Gorsas. Le style du journaliste Hébert est trop connu pour que nous songions à salir ces pages des grossièretés de sa plume. Hélas! c'est ainsi qu'on essayait de remonter l'esprit public! Et le Moniteur pouvait écrire : c Les
> nouvelles autorités constituées de Bordeaux marchent j> dans les vrais principes. On peut regarder cette ville
> comme véritablement régénérée. Le désarmement qui s'y D est fait a produit 18,100 fusils, 6,000 pistolets et environ
(i) Lettre du 7 novembre 1793.
» 10,000 sabres. Ces armes, au moins inutiles dans les 9 mains des muscadins et dangereuses dans celles des » malintentionnés, deviennent la terreur des uns et des » autres, bravement portées par les sans-culottes ^^K »
Il est vrai que les pillages et les vols chez les particuliers étaient la principale occupation du jour : Dorgueil, Endron, Gaubet, Aindas et d'autres agents du Comité de surveillance jouaient le principal rôle dans ces odieuses déprédations.
Dans le singulier système de justice et de gouvernement organisé par la Terreur, il existait, dans Tordre des faits comme dans l'ordre des idées, une confusion inextricable. Ombrageux comme la tyrannie, le Comité de Salut public suspectait les hommes et les dévouements, et n'accordait sa confiance qu'à ceux qui se compromettaient hardiment pour le succès à tout prix de la Révolution.
Aussi, dès que commencèrent les missions des conventionnels dans les départements et aux armées, une nuée d'agents envoyés par lui ou par le pouvoir exécutif se répandirent tout à coup et envahirent les provinces. « Les pouvoirs de ces agents, dit un contemporain, sont illimités; ils destituent les généraux, ils les remplacent; ils ont ordre de ne rien communiquer aux représentants en mission sur les lieux ('^. >
Deux de ces proconsuls d'occasion passèrent à Bordeaux vers les premiers jours de novembre, se rendant à l'armée des Pyrénées-Occidentales; ils montrèrent vis-à-vis des conventionnels Ysabeau et Tallien une attitude arrogante et railleuse qui les blessa profondément. Ceux-ci n'hésitèrent pas à signaler ces agents à leurs collègues Carnot et Cavaignac, en mission à l'armée des Pyrénées-Occidentales, afin de les tenir en garde contre les envahissements de ces aventuriers politiques.
(1) Moniteur du 7 novembre 1793.
(2) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux ^ etc
8o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
a Nous croyons devoir vous envoyer un courrier extraordinaire, leur écrivaient-ils, pour vous prévenir de l'arrivée de deux commissaires du pouvoir exécutif, dont la mission nous a paru plus que suspecte. Ces hommes se sont présentés ici avec une arrogance sans égale et une intention marquée de braver les représentants du peuple. Leur commission ostensible et les instructions secrètes que le ministre de la guerre leur a données ne parlent aucunement de s'entendre avec vous, et pourtant il ne s'agit de rien moins que du pouvoir de destituer tous les officiers de l'armée. Vous n'aurez pas causé un quart d'heure avec ces personnages, que vous serez surpris de voir en quelles mains les destinées de la France sont déposées. Ces hommes sont d'une ignorance crasse et insolents à proportion; leur nom est Cheval et Leclerc. Nous avons une foule de données pour croire qu'il existe un complot dans les bureaux de la guerre pour envahir l'autorité attribuée aux représentants du peuple et pour les perdre. Les patriotes d'un jour veulent s'élever sur la ruine des anciens, de ceux qui ont combattu depuis 1789 et ont tout sacrifié pour la Révolution. »
Nous ignorons la réception faite aux citoyens Leclerc et Cheval, mais nous sommes convaincu que Carnot et Cavaignac n'étaient pas hommes à souffrir auprès d'eux un pouvoir occulte et insolent.
La ville de Bordeaux continuait à subir les horreurs de la famine. Pour remédier, dans la mesure du possible, aux douleurs d'un tel état de choses, le Comité des subsistances avait expédié de toutes parts des commissaires munis de lettres des représentants Ysabeau et Tallien les accréditant auprès des conventionnels en mission et des autorités constituées des départements qu'ils avaient à parcourir. Ces commissaires, qui étaient chargés d'acheter des grains et de les diriger sur la ville de Bordeaux, rencontrèrent plus
LA FÊTE DE LA RAISON. 8l
d'un obstacle dans leurs pérégrinations; nous n'en voulons citer qu'un exemple : le conventionnel Harmand, en mission à Angoulême, se plaignit vivement à ses collègues de Bordeaux de ce qu'on venait requérir à prix d'argent, au profit de cette ville, des approvisionnements en grains et farines qui certainement viendraient à faire défaut aux villes et aux départements assez imprudents pour les livrer.
Ysabeau et Tallien crurent nécessaire de répondre à Harmand; ils le firent le 12 novembre dans les termes suivants, qui méritent une reproduction intégrale :
cTes réflexions sur la pénurie des subsistances nous ont paru très judicieuses ; nous sentons comme toi que le grand nombre de commissaires envoyés dans les départements peuvent s'entraver, nuire à leurs opérations respectives et répandre Talarme dans les campagnes; mais nous mourons de faim et nous nous accrochons à toutes les branches pour alimenter au jour le jour une population de 120,000 âmes. Non, tu ne peux pas te figurer la détresse de Bordeaux et la longue patience du peuple qui Thabite et qui reste souvent trois jours entiers sans avoir un morceau de pain. Si notre cruelle position était bien connue, nos frères des départements partageraient avec nous leur morceau de pain ; mais on soupçonne de l'exagération dans ce qui n'est que l'exposé simple de la vérité. Nous en sommes à désirer qu'on nous achète des grains partout où ils seront. La loi dit : dans les marchés seulement, et la faim dit : dans les greniers, s'ils ne se trouvent que là.
» Tu ne nommes pas notre commissaire ; nous lui aurions envoyé toutes les autorisations dont il a besoin, et nous te prions instamment de les lui conférer en ton nom et au nôtre. Du pain, du pain aux sans-culottes de Bordeaux si on veut assurer cette ville à la République! Sois certain que les besoins sont pressants et la distribution trè$ bien faite. •
Si nous avions écrit les lignes qu'on vient de lire, on pourrait peut-être nous taxer d'exagération; mais elles sont signées par Ysabeau et Tallien, et sans vouloir y rien ajouter, nous en retiendrons seulement ce passage : Nous mourons de faim! Tel était le mot cruel de la situation.
Encore faut-il dire que les bruits les plus sinistres T. IL 6
82 HISTOIRE DE LA TERREUR A BOnPAUX.
étaient répandus et circulaient dans le département du Bec-d'Ambès; Talarme était partout : dans les campagnes notamment, on disait que toutes les municipalités qui avaient donné leur adhésion à la Commission populaire seraient guillotinées, et un certain Siron disait publiquement à Léognan quil recevrait Sa livres pour la peau de chacun de ceux qu'il tuerait.
La Terreur étendait son réseau de proche en proche et courbait les plus vaillantes natures.
Les conséquences du régime intronisé à Bordeaux par les conventionnels peuvent se résumer en peu de mots : la famine, les pillages, les vols, les arrestations arbitraires, et, comme couronnement de Tédifice, la permanence de réchafaud!
Cest ce moment que choisirent les sans-culottes composstnt le Conseil général de la commune de Bordeaux pour prendre une délibération aux termes de laquelle, cconsi- > dérant que si toute la fortune des nouveaux magistrats » consiste dans leur travail et leur industrie, il est juste » qu'ils reçoivent des indemnités proportionnées, :> il était alloué au maire une somme annuelle de 12,000 livres et son logement dans la maison commune, composé de six pièces meublées; au procureur de la commune et à son substitut, 4,000 livres; aux crfficiers municipaux, 3, 000 livres, et enfin 2,400 livres à chaque notable.
N'est-ce pas le cas de dire que les hommes qui avaient fait la révolution du 18 septembre cherchaient à tirer profit de leur dévouement et se donnaient une part du gâteau? Ysabeau et Tallien approuvèrent sans hésitation une mesure provoquée par eux, qui leur paraissait équitable au fond et qui, dans tous les cas, leur permettrait à l'occasion de choisir dans la classe des pauvres sans • culottes les administrateurs de la cité fédéraliste.
Depiûs le jour où le maire Bertrand et ses acolytes
s'étaient emparés de la municipalité bordelaise et où le parti des Girondins avait été évincé des fonctions publiques, la ville de Bordeaux était livrée à une licence dont rien ne saurait donner Tidée; les Montagnards étaient les maîtres, et avec ce manque de logique qui a tué et qui tuera, si Ton n'y prend garde, toutes les républiques qui tenteront de s'établir en France, ils laissèrent Tanarchie prendre la place d'une sage liberté, et le règne des lois s'en trouva gravement compromis <') ; pour ne citer qu'un exemple qui nous ramène forcément à notre sujet, les vingt-huit sections de Bordeaux étaient restées en permanence depuis le i8 septembre : c'est-à-dire que, grâce à ces réunions incessantes où le peuple venait s'abreuver de théories creuses et subir des excitations diverses, les esprits étaient sous le coup d'une exaltation qui pouvait avoir les plus regrettables conséquences. Il ne faut pas se dissimuler d'ailleurs qu'une dualité d'opinions divergentes s'était établie peu à peu dans ces réunions : les motions les plus incendiaires et les plus extravagantes s'y produisaient journellement et compromettaient le salut de la République. D'un autre côté les adhérents de l'ancienne Commission populaire de salut public, qui avaient repris quelque courage et qui comprenaient qu'il fallait réagir contre les surexcitations populaires et contre les abus de toute nature qui pesaient sur la population, essayaient des appels à la modération qui n'étaient pas sans trouver de l'écho. Mais les sans-culottes, qui voulaient régner et qui régnaient par la terreur, avaient une seule préoccupation : ils craignaient qu'une voix ardente et convaincue ne s'élevât au milieu de ce carnaval de liberté dont ils gorgeaient le peuple, à défaut de pain, pour faire éclater un rayon de bon sens et de raison.
(i) M. J. Dufàure, Téminent garde des sceaux, disait à la Chambre des députés, le 8 juin 1876, aux applaudissements de toute la gauche: «La République ne peut vivre et s'affirmer que par le respect des lois. 9
La section Franklin et la section Républicaine tfi 16 communiquèrent leurs craintes aux autres sections et aux conventionnels. Ces derniers, qui n'étaient pas sans appréhension et redoutaient des excès de part et d'autre, consultèrent le Club national. Celui-ci, par son ancienneté et par les preuves de patriotisme qu'il avait données, constituait pour eux comme une sorte de comité consultatif. Durant quatre séances, le Club national discuta la question de la permanence des sections, et finalement il exprima le vœu de la suppression de cette mesure.
Sûrs de leur terrain, Ysabeau et Tallien n'hésitèrent plus et le 1 3 novembre ils firent publier et afficher sur tous les murs de la ville un arrêté ainsi conçu :
f Les Représentants du peuple en séance à Bordeaux,
> Vu les arrêtés des diverses sections de la commune de Bordeaux et notamment ceux des sections Franklin n« 14 et Républicaine np 16, par lesquels elles réclament la suppression de la permanence de leurs assemblées, qu'elles regardent comme étant en ce moment bien plus dangereuses qu'utiles ;
9 Informés que les intrigants et les partisans du fédéralisme et de la Commission prétendue populaire commencent à reparaître dans ces assemblées et à y souffler Fesprit de désordre et de désorganisation ;
• Considérant que si la permanence des assemblées de sections peut produire d'heureux effets dans les moments difficiles, elle doit, au contraire, en produire de très funestes lorsque Tunité des mesures est nécessitée par l'urgence des circonstances;
> Considérant qu'un des devoirs les plus impérieux des Représentants du peuple, investis de pouvoirs illimités et chargés de coopérer au salut de la République, c'est de prémunir le peuple contre les dangers et les abus qui peuvent résulter de l'exercice même de ses droits;
> Considérant (quoi qu'en puissent dire les malveillants) que ce n'est pas porter atteinte à la souveraineté du peuple, que de lui ôter les moyens de s'entre-détruire et lui procurer ceux de surveiller ses ennemis avec plus de sévérité que jamais, en évitant les pièges qu'ils ne cessent de lui tendre, souvent même en se couvrant du masque du patriotisme;
t Après avoir suivi avec attention la discussion solennelle qui a
eu lieu pendant quatre séances consécutives dans le Club national laquelle a été terminée par un arrêté, pris à V unanimité, exprimant le vœu formel de la suppression prompte de la permanence des sections,
» Arrêtent, comme mesure révolutionnaire, ce qui suit :
1 1. A compter du jour de la publication du présent arrêté, la permanence des assemblées de sections de la ville de Bordeaux est supprimée; et il est défendu, sous les peines les plus sévères, à tous présidents, secrétaires, ou autres individus, d'en provoquer la réunion.
1 IL Les commissaires nommés par les sections pour l'exécution de la loi concernant les accapareurs continueront provisoirement les fonctions dont ils ont été chargés, et ce sous la surveillance immédiate de la municipalité, qui est autorisée à les changer en tout ou partie et à fixer l'indemnité qui doit leur être accordée.
f III. Les citoyens chargés de surveiller la manipulation et la distribution des cartes pour le pain continueront provisoirement à remplir leurs fonctions, sous les auspices et la surveillance de la municipalité, qui demeure autorisée à les renouveler, en tout ou en partie, lorsqu'elle le jugera convenable.
• IV. La municipalité de Bordeaux fera, dans le jour de la publication du présent arrêté, apposer les scellés sur tous les papiers des vingt-huit sections.
» V. La municipalité et le général Brune sont chargés de tenir la main à l'exécution rigoureuse du présent arrêté, qui sera imprimé, publié et affiché partout où besoin sera. >
Nous ne nous appesantirons pas sur la gravité de la mesure prise par Ysabeau et Tallien et sur les diverses prescriptions de l'arrêté que Ton vient de lire.
La suppression de la permanence des sections fiit diversement appréciée par les habitants; critiquée par les uns, approuvée par les autres, elle ne rencontra aucune résistance sérieuse, et ramena un peu de calme au milieu de la population bordelaise, livrée jusqu'à ce moment aux dangereuses excitations des éternels perturbateurs de Tordre public.
Prise à titre de mesure révolutionnaire, et sur la demande de la généralité des sections et du Club national, elle se trouva ainsi à Tabri des attaques des sans-culottes
dont, par le fait, Ysabeau et Tallien avaient eu Thabileté de paraître adopter la volonté souveraine.
Le décret qui, selon l'expression des conventionnels, avait cassé les autorités constituées du département et les arrêtés qui avaient organisé dans cette ville le gouvernement militaire, produisaient des résultats au moins singuliers. En plus d'une circonstance, ils mettaient une entrave à l'exécution de certaines lois. C'est ainsi que celle relative au divorce ne pouvait recevoir son application à Bordeaux parce que les arbitres chargés de prononcer en cette matière devaient être désignés par le tribunal de district; or, ce tribunal se trouvait supprimé. Pour remédier à cet empêchement et afin de favoriser l'exécution d'une loi salutaire, qui devait rendre à la République des citoyennes dont les maris avaient lâchement abandonné leur patrie, Ysabeau et Tallien, par un arrêté du 14 novembre 1793, déléguèrent aux juges de pabc, seul pouvoir judiciaire existant alors, les fonctions attribuées de ce chef au tribunal de district. Ce n'était pas pour rien que les conventionnels avaient des pouvoirs illimités, et nous les verrons plus d'une fois jouer avec les lois et les modifier à leur gré, selon les besoins que créaient la désorganisation générale à laquelle ils présidaient, ou les intérêts du terrorisme.
Les i5, 16 et 18 novembre, la Commission militaire jugea un certain nombre d'affaires et prononça plusieurs condamnations à mort.
Nous n'avons pas besoin de dire qu'au milieu des événements qui se succédaient depuis 1789, le commerce autrefois si prospère de la ville de Bordeaux avait décliné de jour en jour, et qu'à l'époque où nous sommes arrivés, il était complètement nul : l'embargo sur les navires des puissances alliées et sur les corsaires et bâtiments de commerce, décrété par la Convention nationale les 1 1 avril et 22 juin 1793, avait porté le dernier coup aux affaires
commerciales. Ysabeau et Tallien voyaient avec un vif regret cette désolante situation; ils comprenaient que l'embargo mettait un obstacle invincible à la résurrection du commerce; toutefois, ils n'osèrent prendre sur eux de lever entièrement la mesure dont il s'agit : il aurait fallu obtenir la sanction du Comité de Salut public, et ils redoutaient, au milieu des variations de Tesprit public et en présence des calomnies dont ils étaient Tobjet, de tenter une démarche qui aurait pu les faire taxer de modérantisme. Néanmoins, par leurs conseils, des commissaires (') furent envoyés à Paris pour plaider la cause du commerce bordelais; ils obtinrent quelques adoucissements particuliers; mais quant à Vembargo général, leurs demandes furent enterrées sous le formalisme d'une procédure administrative. Ne voulant cependant négliger aucun moyen d'alimenter et de raviver le commerce, Ysabeau et Tallien en prirent bravement leur parti, et le 1 8 novembre ils édictèrent un arrêté cité dans quelques mémorialistes, mais dont il nous a été impossible de retrouver le texte complet. En voici toutefois quelques extraits conservés par Sainte -Luce Oudaille; nous n'osons en attester Tauthenticité :
c Les Représentants du peuple,
1 Considérant que les dangers du fédéralisme ont disparu; que plusieurs des traîtres qui avaient égaré Bordeaux ayant subi la juste peine de leur perfidie, il est temps de suspendre les mesures de rigueur qui avaient paru nécessaires ;
» Considérant que Tune de ces mesures, l'embargo, pèse principalement sur le peuple, qu'elle réduit à l'inaction par la stagnation des affaires; que le travail est une des premières vertus d'un État républicain, qui ne doit souffrir ni mendiants ni oisifs;
1 Considérant qu'à cet esprit d'agiotage, qui fait rougir le négociant honnête et qui doit finir par compromettre les fortunes particulières après avoir attenté à celle de l'Etat, doit succéder un commerce d'échange propre à tout vivifier, et qu'il fut toujours dans l'intention de la Convention nationale de l'encourager, comme
(t) MM. Graxnont, Jona-Jones et Zimraermann.
le seul moyen de lier les peuples par leurs besoins réciproques et par leurs habitudes;
» Reconnaissant que le plus sûr moyen d'assurer le triomphe de la liberté est de se rendre soi-même esclave des principes de loyauté et de justice qui la caractérisent; qu'il est de la dignité d^une nation généreuse de ménager, dans des mesures générales de sûreté publique, les intérêts particuliers des étrangers, qui cessent de Têtre pour nous lorsqu'ils abordent nos ports avec confiance, et que nous devons traiter en frères lorsqu'ils s'occupent de nos besoins, . » Arrêtent:
• Art. i**. — JL'embargo sera levé •
L'article 4 portait : « Le présent arrêté ne sera néanmoins mis à exécution qu'autant qu'il sera approuvé par le Comité de Salut public de la Convention nationale. ]»
Les proconsuls, nous avons tout lieu de le croire, dépassèrent dans cette circonstance les limites de leur autorité, car leur arrêté, quelque excellent qu'il dût être pour le commerce de Bordeaux, ne reçut pas l'approbation du Comité de Salut public et resta, par suite, à l'état de lettre morte. C'est ce qui explique sans nul doute la difficulté que nous avons éprouvée à en retrouver le texte, puisqu'il ne fut ni imprimé, ni publié, ni affiché, ne devant recevoir aucune exécution.
Nous avons déjà parlé des agents du pouvoir exécutif qui inondaient la France et cherchaient à lutter d'influence et d'autorité avec les représentants en mission. Bordeaux ne fut pas à l'abri des visites de ces agents. D'imberbes adjudants généraux avaient fait grand fracas et mené grand train dans cette ville, scandalisant les citoyens par leur attitude cynique et leur insolence envers tous. De plusieurs points du territoire, les représentants s'étaient plaints avec amertume, et le ministre de la guerre Bouchotte avait été fréquemment appelé à la barre de la Convention pour fournir des explications sur les abus de pouvoir de ses agents. Les conventionnels battaient en brèche ce
ministre, et leur correspondance revêtait une forme acerbe et irritante, comme nous allons le voir.
Ysabeau, en effet, déterminé, dit un contemporain, à ne pas souffrir qu^on insultât à la représentation nationale, écrivit le 19 novembre à Bouchotte une lettre énergique, approuvée par Tallien, et dont nous extrayons les passages suivants: c Que veux-tu que je dise quand je vois
> conférer des grades supérieurs et qui demandent des D guerriers consommés, à des imberbes sans capacité et » sans talent, à qui leurs épaulettes et leurs broderies j» achèvent de tourner la tête? Par exemple. Auge, dont » nous parlons, n'est -il pas adjudant général, chef de » brigade, chef de Vétat-major et adjoint moral du it ministre de la guerre? Deux lignes de titres à un ^ jeune homme de vingt-trois ans, intrigant de profession, » calomniateur par caractère! Par exemple, Cravey, même 3)âge, adjudant général comme l'autre, couvert de ]> broderies d'or!... Quel respect veux -tu que de pareils ]» êtres inspirent? Quel chagrin pour un ancien soldat, criblé » de blessures, d'être forcé d'obéir à des hommes qui ne »cQmmandent que le mépris!... Tu inondes les départe- » ments de tes agents. Fort bien, ils pourraient être d'une ]» grande utilité; mais pourquoi, dans leurs instructions » publiques et secrètes, ne leur as-tu pas recommandé de » voir les représentants du peuple, de se concerter avec » eux? Par exemple. Cheval et Leclerc, que tu envoies à
> Bayonne pour purger l'armée, sans l'aveu de mes » collègues... ô honte de ma patrie!... ces hommes n'ont T> nulle espèce de connaissance... si tu voyais un billet que DJ'ai d'eux, tu rougirais d'un pareil choix; ce n'est pas
> tout : ces agents ignorants et brutaux ont usurpé les noms !► de représentants du peuple, en ont exercé les fonctions; ils 1» se sont fait rendre les honneurs suprêmes dus à la seule
> majesté nationale; des villes entières sont sorties au-devant
» d'eux et ils ont menacé de la foudre celles qui se refusaient }> à ces démonstrations. . . J'ai vu jusqu'à des forgerons, que » tu as envoyés, avec le titre de tes agents, pour fabriquer 3^ des piques, avoir Taudace de destituer des municipalités, 10 d'en créer d'autres, d'emprisonner des citoyens, d'en * relaxer, de requérir à tort et à travers tout ce qui leur » faisait plaisir... Crois-tu que cet état de choses puisse » durer longtemps ? Quelle serait donc cette nouvelle autorité T> rivale, qui prétendrait s'élever sur le seul pouvoir » légitime? Ou plutôt, y a-t-il deux pouvoirs en France? y> Non, dit le peuple; — Oui, disent tes commis; car j'ai lu D hier cette phrase dans l'un d'eux : il est temps qu'on » trace une ligne de démarcation entre les deux pouvoirs. » N'est-ce pas là le langage de la Cour? Faudra-t-il faire » le siège de tes bureaux, comme on a fait celui des 1^ Tuileries?... »
Cette lettre, si curieuse à plus d'un titre, et qui semblerait pouvoir être appliquée, notamment en ce qui concerne le galon, à des temps qui ne sont pas encore bien éloignés de nous, est vive et nette, on le voit; mais la fibre des proconsuls, fort susceptible d'ailleurs, l'était justement et à bon droit dans cette circonstance, il faut le reconnaître.
Il existait toutefois pour eux comme une sorte de compensation à ces causes d'irritation et de colère, dans la correspondance sentimentale qu'ils échangeaient avec la Société des Jacobins de Paris; en effet, le jour même où ils admonestaient si vertement le ministre Bouchotte, ils écrivaient à la célèbre Société :
• Vous avez été peut-être étonnés, frères et amis, du retard de notre correspondance; mais l'absence de la Commission militaire que nous avions envoyée à Libourne pour faire justice des conspirateurs, avait un peu ralenti la marche des événements. Les fédéralistes commençaient même déjà à relever la tête; les calomnies contre la représentation nationale circulaient à voix basse, et déjà les Girondins croyaient pouvoir bientôt reparaître sur la scène; mais le
retour du tribunal expéditif a tout déjoué, et la chute des têtes de quatre conspirateurs a achevé de faire rentrer les aristocrates dans le néant. Telle a été et telle sera toujours la conduite de cette Commission tant calomniée. Tandis que les ennemis de la République nous peignent ici comme des hommes de sang, peut-être se plaint-on à Paris de notre modération ; mais, fidèles à nos devoirs et à remplir les intentions de la Convention nationale, nous nous attachons à faire tomber la tête des meneurs, des conspirateurs en chef, à saigner fortement la bourse des riches égoïstes et à faire jouir des bien&its de Tindulgence nationale les sans-culottes trompés par les scélérats.
1 Nous venons de frapper un coup décisif en supprimant la permanence des assemblées des sections. Les riches et les intrigants étaient les seuls qui les fréquentaient; aussi tous les sans-culottes et notamment ceux de la bonne section Franklin ont-ils applaudi à notre arrêté.
1 Chaque jour nous assistons à la plantation d'un arbre de la liberté. Ces fêtes, qui peuvent paraître enfantines, sont cependant utiles en ce qu'elles attirent un grand concours de citoyens, et que nous avons toujours soin de réchauffer Tesprit public par des discours énergiques.
1 Nous ne sommes pas ici aussi avancés en philosophie qu'à Paris. Nous espérons cependant célébrer bientôt aussi la fête de la Raison. Déjà on nous a apporté Targenterie des églises. Un curé a brûlé hier ses lettres de prêtrise au pied de l'arbre de la liberté, et se dépouillant avec indignation du costume de l'imposture et de la couardise, il s'est, en présence du peuple, revêtu de l'uniforme national et s'est rangé parmi les défenseurs de la liberté et de l'égalité.
I Adieu, braves Jacobins, nous vous embrassons républicainement.
iTallien, C.-Alex. Ysabeau. »
II ne faut pas oublier quTsabeau était un ancien oratorien ! Nous trouverons diverses autres lettres écrites par les
conventionnels aux Jacobins, et nous ne négligerons pas de les reproduire; elles témoignent de Tinfluence qu'exerçait cette Société sur la Convention; elles contiennent, en outre, beaucoup de détails qui permettent de rétablir des faits à leur date; elles offrent, enfin, comme une sorte de commentaire des actes des représentants du peuple.
Vers cette époque, féconde en plantations d'arbres de la liberté, Charles, membre du Comité de surveillance, disait dans Tune des séances du Qub national, à une députation qui venait inviter la Société à une de ces fêtes qualifiées d^enfanitnes par les proconsuls. « Les sections feraient » bien mieux de planter devant leurs portes des guillotines j> et de les mettre en permanence jour et nuit. » D'aussi odieuses paroles ne sauraient être assez énergiquement flétries, et l'Histoire a le devoir de les clouer à son poteau vengeur. Charles, qui fut l'ami d'Ysabeau, a été l'un des plus redoutables terroristes de Bordeaux.
Comme nous l'avons dit déjà et comme on a pu en voir la confirmation dans la lettre écrite par Ysabeau et Tallien aux Jacobins de Paris, des calomnies contre la représentation nationale circulaient à voix basse : elles faisaient un rapide chemin, et des lettres et des pamphlets anonymes les propageaient avec une indomptable ardeur. Ces calomnies dont la source était ignorée, trouvèrent de l'écho jusqu'à Paris, et Courtois, le bordelais Courtois, qui déploya la haine la plus vive contre sa ville natale, s'enquit auprès des conventionnels de la situation, en leur faisant connaître les accusations dont ils étaient l'objet.
€ Nous sommes fort aises, cher patriote, lui répondirent ils le 20 novembre lygS, que tu nous fournisses l'occasion de l'instruire du véritable état des choses à Bordeaux, car il paraît que les correspondants te servent mal.
» Tu dis qu'on a renvoyé aux sections à prononcer si les Girondins ont mérité la mort; cette idée est d'une absurdité révoltante, et supposerait de notre part l'excès de la bêtise ou de la trahison. Tu ne sais donc pas que nous avons supprimé toutes les assemblées de sections; et que par ce coup aussi juste que hardi, nous avons coupé la trame de toutes les intrigues dont elles étaient le théâtre! Des hommes qui depuis quatre mois font une étude particulière des
LA FÊTE DE LA RAISON. qS
Bordelais, n'en sont pas à ces éléments. Lis notre arrêté d-joint, et crois que les affaires sont bien avancées lorsqu'une telle opération s'exécute non seulement sans commmentaires, mais encore aux applaudissements de la majorité des citoyens.
> Nous te prions de remarquer une inconséquence assez singulière dans l'affaire de Bordeaux: lorsqu'Ysabeau et Baudot disaient, au commencement de septembre dernier, que les sections étaient corrompues, que la Terreur seule pouvait réduire les Girondins, que la fausse révolution du i8 septembre n'était qu'une grimace et une farce ridicule, qu'en un mot il y avait tout à recommencer sur des bases plus solides, tant le monde se réunissait contre eux pour leur jeter la pierre. On disait, on écrivait que la révolution était complète, la conversion solide; on voulait surtout leur (sic) empêcher de conduire à Bordeaux une force révolutionnaire. Ils ont eu le courage de braver les cris et la calonmie; ils ont atteint leur but.
^ Maintenant récapitulons ce qui est fait : les Girondins chassés de la citadelle de Blaye, de la Teste-de-Buch et de toutes les batteries sur la rivière-, la poudrière de Lormont et tous ses canons et arsenaux mis au pouvoir de la République; entrée des représentants du peuple, environnés d'une bonne petite armée et entourés des sans-culottes; création d'une Commission militaire qui a condamné à mort dix-huit coupables, en commençant par le Capet de Bordeaux, le maire Saige; formation d'une municipalité et d'un district composés au gré de tous les bons citoyens; destruction de toutes les assemblées de sections; réintégration du Qub national dans le superbe local des Récollets, où il est entouré maintenant d'une foule immense et présidé alternativement par les représentants; prédications civiques de ceux-ci dans les divers quartiers de la ville; police et sûreté rétablies; journaux excellents répandus; fanatisme
attaqué et expirant; taxes sur les riches; enfin grandes opérations sur les subsistances, mais qui doivent rester secrètes jusqu'au succès, quoiqu'elles aient obtenu Tassentiment le plus complet du Comité de Salut puUic. Nous passons sous silence une foule d'autres détails qui, dans un rapport général, prouveront que tous nos moments ont été consacrés à ranimer Tesprit public, et nous toucherons au succès, car on peut dire, sans se faire illusion, que Bordeaux n'est plus le même.
» On se plaint, dis-tu, de ce qu'il n'a pas péri un assez grand nombre de coupables. Mais d'abord, il faut les tenir pour leur couper le col, et tu n'ignores pas qu'un grand nombre s'est échappé sous le règne d'une certaine municipalité provisoire, qui venait vous faire de si beaux contes aux Jacobins, et qui valait moins que l'ancienne. Il est de fait qu'aucun des scélérats n'a été acquitté, et c'est là le grand point; enfin, la Commission militaire n'a pas fini, et c'est au terme de ses opérations qu'il faut l'attendre pour la juger.
» Qu'attendent de nous la Convention nationale et la République entière? Que les meneurs, les séducteurs du peuple, les chefs de l'intrigue, les provocateurs du fédéralisme expient par un juste supplice les maux qu'ils ont voulu faire à la patrie v car, de dire qu'il faille exterminer, suivant la lettre du décret du 6 août, tous ceux qui ont adhéré, ce serait vouloir faire une boucherie générale, puisque, par l'effet de la terreur et de la séduction, l'adhésion a été à peu près complète.
» Sais-tu, cher patriote, que c'était là le grand levier dont se servaient les administrateurs perfides pour lier le peuple entier à leur cause ? La loi du 6 août à la main, ils s'écriaient dans leurs assemblées, sur les places publiques : oc Vous le > voyez, citoyens, la Convention nationale vous met hors i> la loi; tous vos biens sont confisqués; vos femmes, vos ]» enfants demanderont leur pain! »
LA FÊTE DE LA RAISON. qS
» Il a fallu détruire cette impression terrible, en répétant aux citoyens que la loi savait distinguer Terreur d'avec le crime, et que sa vengeance serait satisfaite par la mort de ceux qui les avaient égarés; et lorsqu'une fcMs les esprits ont été rassurés, le peuple applaudît au supplice de ses chefs, le peuple nous aide lui-même à les découvrir.
> Venons aux choix que nous avons faits pour la formation des différents corps constitués. La politique et la loi nous faisaient un égal devoir de ne pas convoquer les assemblées primaires pour connaître le vœu du peuple; et comment distinguer, d'un autre côté, les citoyens capables de remplir les places? Voici la marche que nous avons suivie, faute d'en connaître une meilleure : pour chacun des corps, nous avons proclamé au Qub national que tous ceux qui aimaient leur patrie eussent à nous fournir la liste des citoyens qu'ils croiraient les plus dignes de remplir telle fonction, en mettant le patriotisme à la tête de toutes les autres qualités. Après avoir recueilli ces listes, nous avons convoqué un comité composé d'un petit nombre de patriotes éprouvés et purs pour en faire le dépouillement; et après avoir passé par ce premier creuset, nous avons encore appelé tous les membres à la tribune du Club, pour y recevoir la censure ou la sanaion de l'opinion publique. Il peut se faire, après tout, que nous ayons été trompés; mais tu conviendras que d'après de telles précautions, cela était difficile. Ce Lacombe dont tu nous parles, a subi ces épreuves, et il remplit ses fonctions avec un talent et une fermeté rares; il n y a pas un reproche à lui faire depuis qu'il est en place; et quelle qu'ait été sa conduite passée, ses ennemis mêmes rendent justice à celle qu'il tient à présent. Patriote, les hommes sont rares à Bordeaux, et tout jest à renouveler. Tustet nous a été présenté par le^Glub national; tu conviendras que cela nous devait suffire.
> Et c'est au moment où tout se réchauffe, se ranime; où
gô HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
ie Club, grâce à nos soins, acquiert un crédit et une consistance incroyables; où la Liberté élève majestueusement sa tête auguste sur les débris honteux du royalisme, que tu semblés désespérer du salut de Bordeaux? Rassure toi, cher patriote, nous connaissons la famille que nous avons à régénérer; ses défauts, ses vices, sa légèreté ne nous ont point échappé; mais nous savons qu'avec de la patience, de l'instruction, de la fermeté, nous assurerons le triomphe de la République; nous Tavons commencé par la terreur, nous le finirons par Tamour. Car, comme tu le dis, le peuple est partout le même, partout bon, juste et sensible; quant aux riches, il nous suffira de les faire payer et de les contenir, et nous aurons fait notre devoir.
j> Nous prendrons des renseignements dans Taffaire des forges : Ysabeau observe seulement que pendant assez longtemps le département girondin a fourni des boulets de tous calibres à l'armée des Pyrénées-Orientales; il n'y avait pas de forges dans tout le voisinage, il en a fait établir depuis. j>
Le lecteur ne se plaindra pas, nons l'espérons, de la longueur de cette lettre, qui présente un véritable intérêt historique : elle résume, en effet, avec habileté l'œuvre accomplie par les représentants en mission depuis leur arrivée à Bordeaux; et tout en constituant comme une sorte d'apologie de leur conduite, elle jette un peu de lumière sur certains de leurs actes et fait connaître le système qu'ils avaient adopté pour la régénération de cette ville. On y retrouve la trace des accusations de modérantisme que nous avons signalées et dont ils étaient l'objet de la part des exaltés de la démagogie; on y voit Lacombe attaqué et défendu par ses patrons, qui Cautionnent ses ^lents et sa fermeté, Tustet lui-même signalé comme suspect malgré l'appui du Club national, et la Commission militaire taxée de mollesse bien qu'elle eût déjà fauché bien des têtes dans
le troupeau humain que la Terreur livrait à ses coups sanguinaires.
Il est vrai quTsabeau et Tallien ainnonçaient platoniquement qu'ils voulaient terminer par Vamour ce qu'ils avaient commencé par la terreur !...
Les contrariétés et les préoccupations qu'ils éprouvaient de ce côté ne les détournaient pas d'ailleurs des objets confiés à leurs soins. Le jour même où ils écrivaient ainsi au patriote Courtois, ils prenaient, de concert avec leur collègue Brival, en ce moment à Bordeaux, un arrêté relatif à l'exploitation des bois dans les propriétés nationales. Cet arrêté n'offre aucune particularité digne de remarque.
Les 19 et 21 novembre, la Commission militaire tint audience et prononça plusieurs jugements.
La misère du peuple était extrême à ce moment dans toute l'étendue du département de la Gironde : il faut dire aussi que tous les efforts tentés pour amener des subsistances à Bordeaux échouaient devant la résistance des autres départements et les difficultés des communications.
€ Bordeaux n'est plus le même, a dit un contemporain ; I» les figures sont tristes et maigres. :^ a: Le pain est de la
> plus grande rareté, disait un autre, mais malgré cela nous
> sommes contents; le Club reçoit journellement des prêtres » dans son sein, qui abjurent la catholicité et leurs erreurs;
> les philosophes voient cela avec satisfaction. > Le Comité de surveillance de Libourne écrivait de son côté : « Le 9 peuple a été pendant huit mois de l'année réduit à la
> ration de pain de 1/2 livre, ensuite 1/4, ensuite 2 onces » par jour, et a fini par n'avoir que l'herbe qu'il arrachait
> dans les champs ^^K »
Tels étaient les bienfaits du régime révolutionnaire. Mais on vient de le voir, les philosophes éprouvaient de la
(0 Archives de la Gironde, série L.
gS HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
satisfaction, et sans doute ils n^avaient pas le loisir de s'apitoyer sur les malheurs du peuple..
Le Comité de surveillance créé le i«' octobre 1793 par les conventionnels n'était pas à la hauteur des philosophes dont nous venons de parler; des considérations de famille, d'amitié, de relations, avaient exercé plus d'une fois de l'influence sur ses résolutions. Ysabeau et Tallien reçurent des plaintes à cet égard, et Peyrend d'Herval, leur secrétaire, leur conseilla de prendre une mesure vigoureuse afin de déjouer les calomnies qui ne cessaient d'être propagées contre eux et de donner une apparente satisfaction aux Jacobins, dont Courtois avait certainement été l'interprète.
Ils adoptèrent cet avis, et par un arrêté du 22 novembre ils procédèrent au renouvellement du Comité de surveillance.
Voici le texte de cet important arrêté :
« Les Représentants du peuple en séance à Bordeaux,
» Considérant combien il est important de donner en ce moment la plus grande activité à toutes les opérations du Comité de surveillance, chargé de suivre le fil des trames liberticides des fédéralistes et de tous les ennemis de la République ;
1 Considérant que ce Comité étant destiné à surveiller tous les aristocrates et tous les malveillants, non seulement de la ville de Bordeaux, mais de tout le département du Bec-d'Ambès, il est juste et raisonnable d'y appeler des divers districts du département les citoyens connus par leurs lumières et leur plus pur patriotisme;
> Considérant que Tadoption de cette mesure peut seule détruire cet esprit de localité, ce penchant aux considérations malheureusement trop ordinaires pour les lieux qui nous ont vu naître, ou pour ceux où nous avons nos habitudes et nos affections ;
9 Voulant accélérer le triomphe des principes de la Révolution dans la ville de Bordeaux, en faisant punir avec une inflexible sévérité tous les conspirateurs; en rendant justice prompte à tous les criminels opprimés (s'il se trouve des citoyens dans ce cas), et en faisant ressentir aux hommes égarés par des suggestions perfides les bienÊiits de Tindulgence nationale ; » Arrêtent ce qui suit :
» I. Le Comité de surveillance actuellement établi à Bordeaux est supprimé.
» II. II sera remplacé par un autre, composé de douze membres et six adjoints.
• III. Et après en avoir conféré avec un grand nombre de bons citoyens, avec les membres des nouvelles autorités constituées, les Représentants du peuple nomment, pour composer le nouveau Comité révolutionnaire de surveillance du Bec-d'Ambès, les citoyens
Saint'Blancart, de Libourne ;
Cadillac, de Libourne ;
Constant, maire de Lesparre;
Perpesçat, de La Réole ;
D€las,dt La Réole;
Laye, de Sainte -Foy;
Battu, officier municipal de Sainte -Foy ;
Gaudric ;
Marcel -,
Dorgueili
Léard;
Plénaud.