‹ Histoire de la Terreur á Bordeaux, Volume 2Chapitre 4 sur 42 · ADJOINTS · texte numérisé non relu

ADJOINTS

Rideau fils aîné, i . 1 .• • j r» 1

j . M membres du district de Bordeaux ;

p.^ . ' I officiers municipaux de Bordeaux ;

Barsac, membre de la Commission militaire ; Peyrend d'Herval, commissaire des guerres.

1 IV. Les douze membres du Comité recevront chacun 200 livres par mois; et ceux d'entre eux qui occupent dans ce moment des places ou emplois, de quelque nature qu'ils soient, ne pourront être remplacés que provisoirement et pour le temps de leur absence seulement, leur laissant la faculté de reprendre leurs fonctions lorsqu'ils le jugeront convenable; déclarant nulle toute destitution ou remplacement qui pourraient être faits au mépris du présent article. «

1 V. Au moment où le Comité actuellement existant cessera ses fonctions, les scellés seront apposés sur les papiers et sur les effets déposés dans ses bureaux, et il en sera dressé dans le jour un inventaire exact.

> VI. Toutes les matières d'or et d'argent seront envoyées à la Monnaie; tous les assignats et espèces monnayées seront versés dans la caisse du payeur général, et les marchandises ou objets saisis chez divers particuliers seront déposés dans les lieux qui seront indiqués par la municipalité et par le district de Bordeaux.

lOO HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

1 VII. Il sera mis des fonds à la disposition du nouveau Comité, tant pour ses frais de bureau que pour toutes les autres dépenses extraordinaires que les circonstances nécessiteront, après en avoir fourni aux Représentants du peuple un état par aperçu.

9 VIII. Ce Comité, au moment de son installation, nommera un trésorier pris hors de son sein, lequel sera tenu d'avoir un registre exact, sur lequel on inscrira tout ce qui sera déposé au Comité, ainsi que toutes les dépenses qu'il fera en vertu des ordres du Comité.

» IX. Toutes les décades, le trésorier rendra compte par écrit de rétat du Comité. Ce compte, visé par ses membres, sera mis sous les yeux des Représentants du peuple, ainsi que Texposé sommaire de toutes leurs délibérations pendant ce temps.

» X. Le nouveau Comité se conformera dans toutes ses opérations aux décrets rendus par la Convention nationale, ainsi qu'aux arrêtés des Représentants du peuple en séance à Bordeaux.

1 XI. Les citoyens d'Herval et Rideau fils aîné sont chargés de l'exécution du présent arrêté, en ce qui concerne l'apposition des scellés, l'inventaire des effets, l'installation du nouveau Comité et l'organisation de ses bureaux.

vXII. Le présent arrêté sera imprimé, publié et affiché, non seulement à Bordeaux, mais encore dans tout le département du Bec-d'Ambès.

1 Le 2 frimaire an II, etc.

1 C.-Alex. YsABEAu, Taluen (0. »

Marcel, Léard, Peyrend d'Herval, Charles, Cogorus et Lemoal firent partie, on peut le remarquer, de ce Comité; Peyrend d'Herval même en devint le président. Ce fut avec effroi qu'on le vit appelé à ce poste; sans cesse il acclamait Marat : Tout ce qui nest pas maratiste, disait-il, doit être banni du sol de la liberté, c Les vices, les débauches, les crimes, a écrit un témoin oculaire, étaient l'essence de cet homme. Sous son règne, les propos devinrent des crimes; les simples regards, la tristesse, la compassion, les soupirs, le silence même furent incriminés... Les visites domiciliaires se répétèrent trois ou quatre fois la nuit; une recherche exacte se faisait partout, sous prétexte qu'on recelait quelque conspirateur. Ces inquisiteurs exigeaient impérieusement

(i) Archives de la Gironde, série L.

LA FÊTE DE LA RAISON. lOI

l'ouverture de tous les secrétaires, prenaient lecture des papiers, emportaient ceux qui leur plaisaient sans la moindre formalité f'^ »

Ce Comité, qui a laissé une trace douloureuse dans les souvenirs de cette époque, en arriva à un tel degré d'audace et d'arrogance qu'il ne communiquait même plus ses délibérations et ses arrêtés aux représentants du peuple; on peut dire hardiment, pour nous servir d'une expression du temps, qu'il fut à la hauteur de sa mission, c'est-à-dire implacable, inhumain, terrible...

Nous aurons bientôt occasion d'en donner plus d'une preuve.

Le 22 novembre, la Commission militaire condamnait à mort deux girondins illustres : Roullet, procureur général syndic du département de la Gironde, et Dudon fils, le dernier procureur général au Parlement de Bordeaux.

Ces condamnations ajoutèrent au légitime effroi qui pesait sur la population. Qui pouvait, en effet, se croire désormais en sûreté en voyant tomber les têtes de ces hommes éminents qu'entourait l'estime publique et qui avaient été les premiers dans cette élite de citoyens courageux et dévoués qui se signalèrent à Bordeaux dans les dernières années du xviii® siècle? Qui pouvait espérer d'échapper aux recherches et aux dénonciations d'un Comité que présidait l'exécrable Peyrend d'Herval ? La décapitation de Roullet et de Dudon, comme celle de Saige le mois précédent, jeta un voile de deuil sur la ville.

La terreur et la mort étaient à l'ordre du Jour. La moralité publique subissait les contre-coups d'une pareille situation; elle s'abaissait sous le niveau égalitaire; le peuple était devenu féroce; des femmes, oubliant les devoirs de leur sexe, passaient leur temps dans le prétoire de Lacombe

(i) .Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.

102 HlSTOIRt: DE LA TERREl'R A BORDEAUX.

pour entendre prononcer des sentences de mort, et, courant ensuite au lieu des exécutions, elles allaient se repaître de spectacles hideux. Le jour où le sang ne coulait pas, elles disaient tristement : // riy a rien aujourd'hui!

L'échafaud bordelais avait ses tricoteuses.

Le nouveau Comité se mit rapidement à Tunisson des sentiments des démagogues; pour rompre avec les faiblesses reprochées à celui qui Tavait précédé, et a considérant que la plus parfaite égalité est la base de toutes les mesures révolutionnaires » et ce que Toubli de cette sainte maxime peut entraîner les suites les plus effrayantes et ne tend à rien moins qu'à la destruction de l'édifice de la liberté, » il rapporta ses précédentes délibérations, par lesquelles divers détenus avaient été laissés chez eux sous prétexte de maladie ou pour toute autre cause, et ordonna en conséquence que tous ces détenus, gardés à domicile par des sans-culottes payés d'ailleurs à raison de 6 livres par jour, seraient immédiatement conduits dans les maisons d'arrêt qu'il désignerait; que ceux dont l'état de maladie serait régulièrement constaté seraient transférés à l'hôpital et gardés avec toute la vigilance possible, ou traités dans les maisons d'arrêt à leur choix, soit par leur chirurgien ordinaire, soit par ceux des prisons.

c A l'avenir, ajoutait le Comité, aucun détenu ne pourra » être gardé chez lui, et tous ceux qui seront arrêtés seront ]» conduits sans délai dans les maisons d'arrêt; ceux qui se D trouveraient malades, seront conduits avec les précautions }) dues à leur situation; et s'il y avait impossibilité de les j> déplacer, cette impossibilité sera constatée par un médecin » et un chirurgien nommés par le Comité. 3>

Ces dispositions rigoureuses, motivées sur les intérêts de la liberté, furent immédiatement mises en vigueur, et un grand nombre de citoyens vinrent encombrer les prisons déjà regorgeantes, sans préjudice des visites domiciliaires,

LA FÊTE DE LA RAISON. Io3

des arrestations nouvelles, et des vols qui continuaient d'avoir un libre cours, à la faveur de la licence que la Terreur avait intronisée, et dont ses adeptes tiraient les plus larges profits.

Ce n'est pas tout encore. Les 23 et 24 novembre, pendant que la Commission militaire expédiait un certain nombre d'affaires et envoyait quelques malheureux au supplice, des rassemblements de sans-culottes, vêtus de la carmagnole et coiffés du bonnet rouge, stationnaient devant la maison qui forme l'angle des rues Renière et des Boucheries. Contre cette maison à angle coupé, on voyait affiché, au-dessous d'une pierre en relief portant sculptée en creux l'inscription : Actes des autorités constituées (*J, un avis conçu dans les termes suivants :

€ Le Comité révolutionnaire de surveillance du département du Bec-d'Ambès, sans cesse occupé du bien public, regarde comme perdus tous les instants qui ne seraient pas consacrés à la recherche des coupables.

D En conséquence, il prévient ses concitoyens qu'il ne recevra dans la salle de ses séances et dans les appartements adjacents qui que ce soit pour solliciter en faveur des détenus.

j» Il y aura, à l'entrée de la salle, une boîte où chaque particulier mettra sa pétition ou réclamation, et le Comité fera connaître sa décision par un agent destiné à cet effet.

» Il déclare en outre que les personnes qui, au mépris de cet avis, feraient quelques tentatives pour parler au Comité ou à quelques-uns de ses membres, en quelque lieu qu'ils se trouvent, seront regardées comme suspectes et mises en arrestation.

» Le Comité, instruit que des citoyens chargés de la garde des scellés s'étaient permis des excès indignes de

(I) Cette pierre existe encore. (A. V.)

vrais républicains, soit en exigeant plus qu'il ne leur était du, soit en contraignant les personnes qu'ils sont chargés de garder à leur fournir leur nourriture, déclare qu'aussitôt qu'il lui sera porté quelque plainte à ce sujet, il les fera punir conformément aux lois. »

En lisant ou en entendant lire ce paternel avis signé par le président Peyrend d'Herval et par Saint-Blancart en qualité de secrétaire, les sans-culottes bénissaient les tutélaires mesures du G)mité de surveillance, et chantaient, en dansant des rondes, le hideux Ça ira pour manifester leur approbation.

Les mêmes scènes se produisirent sur les divers points de la ville où cet avis avait été placardé.

Ce qui ressort, à notre sens, de cette incroyable publication, c'est que le 0>mité de surveillance passait à l'état d'une sorte de Conseil des Dix, comme au temps de la république de Venise, et que le régime de la Terreur devait y trouver une douloureuse recrudescence. Le sanguinaire Pe)rrend d'Herval était l'inventeur de ces atrocités, que l'historien ne saurait assez énergiquement flétrir.

Le 25 novembre, des agents du G)mité volaient chez le citoyen Cabarrus 3 écus de 6 livres dans une armoire, 5 autres dans la malle de son domestique, enlevaient toute son argenterie sous le prétexte qu'elle était armoriée, et ne laissaient qu'une petite cuiller à l'usage de l'enfant du citoyen Cabarrus.

C^est sans doute à la suite de ces enlèvements que Tallien vit Thérésia Cabarrus, qui devint plus tard la belle Madame Tallien^ et noua avec elle des relations que la morale condamne et dont l'intimité ne fut bientôt plus un secret pour personne. Bonne, généreuse et sensible, Thérésia usa de son influence sur le conventionnel que sa beauté avait conquis, pour ralentir l'essor de la Terreur et arracher de nombreuses victimes à la hache du bourreau.

LA FÊTE DE LA RAISON. Io5

Celle que M. Arsène Houssaye a trop poétiquement appelée Notre-Dame de Thermidor, fera quelques autres apparitions dans la suite de notre ouvrage.

Nous avons déjà parlé du scrutin épuratoire qui avait lieu dans les sections avec une fié\Teuse activité. Pendant les mois de septembre, octobre et novembre 1793, tous les habitants durent se soumettre à cette formalité dangereuse. On faisait monter à la tribune, ou sur un escabeau à défaut de tribune, celui qui demandait un certificat de civisme, et s'il s'élevait contre lui des inculpations relatives à ses principes politiques, il était arrêté comme suspect. Voici quelques-unes des singulières questions que les présidents des sections adressaient dans cette circonstance : Citoyen, quelle est ton opinion sur Marat? — As-tu jamais murmuré de la disette des subsistatfces? — Qu as-tu fait pour mériter d'être pendu si la contre-révolution arrivait? etc., etc. On devine sans peine, en présence de telles questions, qu'il y avait autant de dangers à se passer d'un certificat de civisme qu'à le demander, et plus d'un scrutiné fut victime de ses réponses, trouvées insuffisantes, désigné comme mauvais sans-culotte et jeté dans les prisons. On se faisait alors comme un jeu de la vie et de la liberté des citoyens !

Au milieu des divers événements dont nous venons de retracer le tableau, la Commission militaire n'avait cessé de mériter la qualification de tribunal expéditifqa^YsdhtdM lui avait octroyée. Elle accomplissait sa sanglante besogne avec l'ardeur la plus révolutionnaire; elle fauchait sans trêve ni merci, et la faconde insolente du président Lacombe s'exerçait avec un véritable succès devant un auditoire de sans-culottes qui ne lui ménageaient pas leurs bruyants applaudissements. Mais les reproches formulés par Courtois et auxquels fait allusion la lettre du 19 novembre étaient restés; il fallait essayer de les détruire ou tout au moins de

Io6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

les atténuer : il y allait à la fois de Tintérêt de Lacombe et des conventionnels. La modération était un crime, et il importait à tout prix qu'on ne les en accusât pas. Ces considérations ne furent pas étrangères, nous devons le croire, à l'envoi de la lettre-circulaire qu'on va lire et que le président de la Commission militaire adressa le 26 novembre aux diverses autorités constituées de la ville et des départements environnants, en leur envoyant les premiers jugements qu'il avait rendus :

« Il ne suffit pas de dire qu'on est républicain, il faut le prouver, il faut s'élever à la hauteur des circonstances. Du courage, de rénergie, un entier dévouement à la République, voilà les seuls moyens de la sauver, de la maintenir, de l'asseoir sur des bases inébranlables. Les traîtres sont confondus, mais ils ne sont pas vaincus ; mais ils songent peut-être en ce moment à renouer avec plus de succès leurs trames criminelles. Veillons- donc plus que jamais, gardons-nous de nous endormir dans une excessive sécurité; elle serait funeste à la patrie. Poursuivons jusque dans leurs derniers retranchements, exterminons tous les ennemis de la liberté Que la haine, la vengeance, ces petites passions indignes des âmes grandes et généreuses ne divisent plus les sans-culottes, les seuls soutiens de la République.

» Tels sont les sentiments de la Commission militaire établie à Bordeaux pour punir les conspirateurs: les jugements qu'elle a rendus vous la feront connaître : indulgence pour le pauvre faible et ignorant; sévérité contre le riche instruit, coupable de conspiration ou de faiblesse, voilà sa devise. Qu'elle devienne la vôtre, celle de tous les hommes qui ont quelque influence sur l'esprit de leurs concitoyens, et la République est sauvée.

i Elle vous envoie les jugements qu'elle a rendus jusqu'à ce jour : les représentants du peuple Ysabeau et Tallien les croient propres à élever l'esprit public. Faites-les afficher dans votre ville; envoyezles dans vos municipalités; réimprimez-les s'il est nécessaire, cet argent ne sera pas perdu. Nous vous enverrons exactement tous ceux que nous rendrons: puissent-ils encourager les bons, faire trembler les méchants, donner de l'énergie à tous et contribuer à sauver la patrie !

» Lacombe, président,

• Par la Commission :

» GiFFEY, secrétaire (0. • (i) Communiqué par M. Fabre de La Bénodière.

Les termes de cette lettre ne peuvent que confirmer nos appréciations; ils sont catégoriques, comme le lecteur peut en juger. Lacombe voulait exterminer; il était dans Tesprit de son rôle, et Courtois dut donner son entière approbation à de pareils projets.

C'était aussi sans doute afin d'élever Pesprit public qu'on préparait dès cette époque la fête de la Raison.

Le 27 novembre, en effet, Tustet, procureur de la commune, s'adressait en ces termes au Conseil général :

a Les habitants de la commune de Bordeaux applaudissent au triomphe de la raison sur les préjugés. Ils manifestent ouvertement leur mépris pour tout ce qui tient aux superstitions religieuses, dont ils ont été si longtemps les victimes. Nous croyons, citoyens, qu'ils sont prêts à manifester publiquement leurs opinions à cet égard,

T> Cet heureux moment, amené par les soins pénibles des représentants que vous avez dans votre cité, est précieux; il convient de le saisir avec empressement, comme la plus belle occasion d'accélérer le bonheur que le règne des lois prépare à l'espèce humaine. Vous y concourrez officieusement, citoyens, en assignant à la Raison un temple digne d'elle, en inaugurant ce temple un jour de décade, et en rendant cette fête aussi solennelle que les circonstances peuvent le permettre.

» D'après la connaissance acquise sur les locaux où l'établissement de ce temple peut être placé, nous pensons qu'il sera avantageusement dans la ci-devant église Saint Dominique; nous pensons aussi que vous devez annoncer cette fête par une proclamation. En conséquence, nous requérons que la ci-devant église Saint-Dominique soit consacrée au temple de la Raison ; que l'inauguration de ce temple soit faite le jour de la deuxième décade de frimaire; que les représentants, le général Brune, l'armée révolutionnaire, les corps constitués et le Club national

Io8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

soient invités à y assister; que Tordre de la marche soit réglé, afin d'éviter la confusion dans une aussi respectable cérémonie, et enfin que tout soit annoncé par une proclamation ('^ »

Le Q>nseil général de la commune adopta les propositions de Tustet, et rédigea, séance tenante, la proclamation suivante :

f Citoyens,

1 De toutes parts le cri de la Raison se fait entendre, et tous les hommes disposés à la recevoir et à n'avoir plus qu'elle pour guide lui élèvent des monuments sur tous les points de la République. •

1 Jusqu'ici, des erreurs funestes à votre bonheur vous ont empêchés de reconnaître son influence, et, soumis à des superstitions révoltantes, vous fermiez l'oreille aux doux accents de sa voix.

1 Citoyens, la force de la vertu rend parfait le triomphe de la raison; aussi l'hypocrisie et le fanatisme, ces enfsints de l'orgueil et de la féodalité, ont courbé devant elle leur tête altière, qui maintenant roule dans la poussière.

È Citoyens, il en est de la raison et de la liberté comme de l'innocence et de la vertu, dont on ne sait le prix qu'autant qu'on en jouit soi-même, et dont le goût se perd sitôt qu'on l'a perdue.

1 C'est à la loi, citoyens, que vous devez votre retour à la raison et à la jouissance des bienfaits inestimables de la liberté et de la justice; c'est cet organe salutaire de la volonté de tous qui a rétabli parmi vous l'égalité naturelle qu'on était parvenu à vous ravir; et comme il n'y a que la force de l'État qui fait la liberté de ses membres, vos magistrats ont cru qu'il était de leur devoir de vous mettre à portée d'en connaître les principes, en consacrant parmi vous un Temple à la Raison^ à cette puissance de l'âme qui nous distingue de tout ce qui respire dans l'univers.

i Citoyens, c'est dans le temple de la Raison que votre cœur sera nourri et élevé aux plus sublimes vertus ; c'est là où, en vous instruisant des préceptes de la saine morale, vous apprendrez que l'exercice des vertus sociales porte au fond du cœur l'amour de l'humanité, et que si les sacrifices à la vertu coûtent souvent à &ire, il est toujours doux de les avoir Êiits; c'est là, enfin, où vous apprendrez à supporter avec plaisir le doux ferdeau d'une vie utile à vos semblables, et que si le plus méchant des hommes pouvait être un autre que lui-même, il voudrait être un homme de bien.

(i) Archives municipales de Bordeaux.

LA FÊTE DE LA RAISON. lOQ

1 L'inauguration de ce temple^ déterminé à la ci-devant église Saint-Dominique, prépare une grande fête; il est digne de vous de lui donner la célébrité qu'elle exige. C'est le moment de manifester, par le silence et la sagesse qui vous caractérisent, votre mépris pour les superstitions avec lesquelles la Cour de Rome vous tenait enchaînés à son char.

1 Vos magistrats ne sauraient douter que votre esprit ne soit prêt à la manifestation de ce grand acte; en conséquence, citoyens, ils vous annoncent que la fête de la Raison et l'inauguration de son temple auront lieu le jour de la seconde décade de frimaire; ils vous invitent à y assister avec le respect et la vénération dus à la plus auguste des cérémonies.

1 Signé : Bertrand, maire,

Moutard, secrétaire greffier, »

Nous dirons bientôt quelques mots de cette mascarade impie qui scandalisa toutes les âmes honnêtes; mais il nous a paru indispensable de saisir au passage et de livrer à l'indignation des lecteurs le langage hypocrite des fourbes qui se faisaient les apôtres de la nouvelle divinité.

Ici se place un fait d'une gravité et d'une audace incroyables; Peyrend d'Herval en fut certainement l'inspirateur : Dans la soirée du même jour, vers dix heures, le Grand Théâtre fut investi par l'armée révolutionnaire sous la direaion du général Brune, au moment où plus de deux mille personnes y étaient réunies, et tous les citoyens reconnus comme suspects ou soupçonnés comme tels furent mis en état d'arrestation. On ne saurait se faire une idée de la stupeur qu'un pareil acte jeta dans la population bordelaise : certes, la Terreur avait des moyens expéditifs, mais nous devons avouer que celui-ci combla la mesure, car il bannissait la sécurité des lieux mêmes destinés aux plaisirs du public.

La ville tout entière resta plusieurs jours en proie aux craintes les plus légitimes; un grand nombre de familles avaient été frappées par cette mesure inqualifiable, et il ne faut pas l'oublier, les arrêtés du Comité de surveillance

no HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

avaient déclaré toutes démarches dans l'intérêt des détenus suspectes et partant dangereuses pour ceux qui oseraient les tenter.

Cette recrudescence de violence et d'arbitraire ne procurait pas toutefois les subsistances dont le peuple continuait à manquer ; aussi les représentants, « voyant » avec peine, selon leurs expressions, les entraves multi- ]^ pliées que les malveillants ne cessent d'apporter à la » libre circulation des denrées de première nécessité, en s> répandant dans les campagnes les inquiétudes les plus :ù mal fondées, et en excitant les habitants à la révolte et au )> mépris des lois, » prirent le 28 novembre un arrêté pour charger le général Brune de faire marcher des détachements de l'armée révolutionnaire partout où il serait nécessaire pour faciliter l'apport sur les marchés de la ville de Bordeaux des approvisionnements en grains et farines qui n'y arrivaient plus.

Ces détachements devaient procéder à des visites domiciliaires, à la condition d'être assistés de deux officiers municipaux; ils étaient autorisés à arrêter comme accapareurs et à traduire devant la Commission militaire ceux qui se refuseraient à livrer des grains ou à faire transporter les objets de première nécessité.

e Si une ou plusieurs communes , dispose l'article 4 de cet arrêté, manifestent de la résistance aux ordres qui leur seront signifiés, elles seront regardées comme rebelles, et toutes les habitations seront détruites par le feu. >

Le général Brune devait rendre compte tous les Jours des opérations des divers détachements, en ne perdant jamais de vue que, pour faire cesser les horreurs de la famine supportées par les habitants de Bordeaux avec une patience véritablement exemplaire et digne d*éloges, tous les moyens étaient bons.

Les 27 et 28 novembre, la Commission militaire se

LA FÊTE DE LA RAISON. I l I

retira dans la salle du secrétariat et délibéra Parrestation de tous les artistes du Grand-Théâtre comme coupables d'avoir donné lieu aux cris séditieux de Vive le Roi! poussés dans la salle de spectacle le 17 juin 1793 pendant la représentation d'une pièce intitulée : La vie est un songe ^'>.

Cet arrêté fut immédiatement ramené à exécution, et les représentants écrivaient deux jours après, le 3o novembre, au ministre de Tintérieur : « Tous les sujets du Grand Théâtre, au nombre de quatre-vingt-six, ont été mis en état d'arrestation. C'était un foyer d'aristocratie; nous l'avons détruit (*). »

Cette mesure, comme celle de l'arrestation opérée au Grand-Théâtre, mais à un degré moindre toutefois, eut beaucoup de retentissement dans la ville; on y suivait assidûment les représentations théâtrales, et la fermeture momentanée du local où elles avaient lieu ajouta aux deuils que le régime de la Terreur semait avec une douloureuse libéralité.

L'œuvre de la Commission militaire commençait à se dessiner; depuis un mois ce tribunal d'exception fonctionnait avec régularité et ses jugements avaient plongé un grand nombre de familles dans la plus profonde détresse. Toutes les misères, tous les malheurs s'accumulaient sur la tête de nos pères, et la pitié hypocrite des bourreaux y ajoutait son contingent de tristesse.

«Informés que les femmes et les enfants de plusieurs conspirateurs dont le glaive de la loi a fait tomber la tête se trouvent dans ce moment réduits dans la plus affreuse misère par le séquestre de leurs biens confondus avec ceux de leurs maris, et voulant être justes envers l'être infortuné et innocent qui ne peut partager le crime de son parent, les

(1) Appendice, note VU.

(2) Moniteur du 22 frimaire an II.

fautes étant personnelles, » Ysabeau et Tallien prenaient à la date du 28 novembre un arrêté portant que les administrations de département ou de district procéderaient dans le plus court délai à la liquidation et au partage des biens appartenant aux femmes des condamnés et possédés en commun ; ils autorisaient la Commission militaire à accorder à ces femmes des secours provisoires dont le maximum ne pourrait s'élever au-dessus de 1,200 livres. Ces sommes devaient être prises sur le produit des amendes imposées par le président Lacombe et par ses acolytes.

Les dispositions arrêtées par les conventionnels dans cette occasion revêtent un aspect révolutionnaire qui leur constitue une physionomie tout à fait à part. Les victimes fournissaient elles-mêmes l'élément de la charité dont elles étaient Tobjet, et c'est par les mains souillées de Lacombe qu'elles recevaient l'obole terroriste. Singuliers contrastes, en vérité I

La question des subsistances, toutefois, ne cessait de préoccuper Ysabeau et Tallien; chaque habitant de Bordeaux recevait vers cette époque, mais non pas tous les jours, une demi-livre de pain : c'est dire assez quelles horribles souffrances la famine imposait aux Bordelais. Afin de donner une apparence de satisfaction aux plaintes qui s'élevaient de toutes parts, les représentants prescrivirent diverses mesures auxquelles ils donnèrent la plus grande publicité. Ainsi ils chargèrent les administrations de district du département de dresser un état des terres vaines et vagues dont la culture avait été abandonnée, pour être distribuées entre des sans-culottes et d'honnêtes pères de famille dont V activité et le besoin de pourvoir à leur subsistance augmenteront le nombre des agriculteurs et dfs bras utiles à leur pays ('^; ils accrurent les

(i) Arrêté du 28 novembre 1793.

LA FÊTE DE LA RAISON. Il3

pouvoirs du Comité des subsistances, en renvoyant à son examen toutes les réclamations relatives aux approvisionnements en grains et farines et à la distribution des grains pour semence (»^; et afin de faciliter ses opérations ils autorisèrent le maire Bertrand à meubler dans l'Hôtel de Ville, à l'aide des effets appartenant aux émigrés ou aux hommes dont les biens ont été confisqués, un appartement destiné au président du Comité ^^K

Le jour même où ces diverses mesures étaient édictées, ils écrivaient au ministre de l'intérieur : « L'emprunt » forcé va son train. La seule journée du 29 novembre j a vu verser dans la caisse du receveur du district » 960,000 livres. Bordeaux, ajoutaient-ils, versera plus 3 de cent millions dans les coffres de la République ^'^K »

Cette lettre fut comme le prélude de l'acte incroyable de violence que nous allons raconter et qui avait été préparé de longue main par les soins du Comité de surveillance auquel Peyrend d'Herval imprimait une activité véritablement révolutionnaire. La République n'avait-elle pas besoin de 100 millions!

Dans la nuit du 29 au 3o novembre, plus de deux cents négociants furent arrêtés dans leurs domiciles par mesure de sûreté générale, et vinrent grossir le nombre des malheureux qui, au nom de la liberté, gémissaient dans les prisons, attendant une décision sur leur sort. La haine, la vengeance, la cupidité présidèrent à cet acte d'un arbitraire inouï!...

« Cette nuit, écrivaient Ysabeau et Tallien le 3o novem- » bre au ministre de l'intérieur, plus de deux cents gros 3 fiégociants ont été arrêtés, les scellés mis sur leurs » papiers, et la Commission, militaire ne va pas tarder à en * faire justice. La guillotine et de fortes amendes vont

(i-a) Arrêtés^du 29 novembre 1793.

(3) Moniteur vnivcrseL

» opérer le scrutin épuratoire du commerce et exterminer » les agioteurs et les accapareurs ('). y>

Est-il besoin d'ajouter quelques traits à ce douloureux tableau? Faut-il, en rappelant les arrestations opérées en plein spectacle, et un peu plus tard celles des artistes, dire quelles étaient les anxiétés publiques et les désolations privées ? Nous ne voulons pas l'essayer : écrivons seulement avec rhistorien de la conjuration de Catilina ces lignes si cruellement vraies et qui recevaient à Bordeaux une application, hélas ! trop réelle : « Alors la ville émue changea de face. La joie, la licence et les plaisirs, effets d'un long calme, firent place tout à coup à la plus sombre tristesse, au trouble, à l'inquiétude, à la terreur. Tout lieu, tout homme étaient suspects. La paix était bannie et on ne faisait point la guerre, chacun jugeait du danger sur la grandeur de sa crainte. Les femmes que l'immense étendue de la République avait jusqu'alors garanties des alarmes, se désolaient; elles levaient au ciel leurs mains suppliantes, s'attendrissaient sur le sort de leurs enfants, questionnaient avec inquiétude, se faisaient de tout des sujets de terreur; et renonçant aux fastes et aux délices, désespéraient presque d'elles-mêmes et de l'État (') . . . >

Tout était au mieux, cependant, aux yeux des conventionnels, car, continuant leurs communications au ministre de l'intérieur, ils écrivaient : ce La Commission militaire marche toujours révolutionnairement; la tête des conspirateurs tombe sur l'échafaud; les hommes suspects sont renfermés jusqu'à la paix. Les modérés, les insouciants, les égoïstes sont punis par la bourse ^^K.. La raison fait ici de grands progf^ès ; toutes les églises sont fermées; l'argenterie arrive en abondance à la Monnaie, et le décadi prochain nous célébrerons le .triomphe de la philosophie f^). ^

(1-4) Moniteur universel.

(2) Salluste, Conjuration de Catilina, ch. xxxi.

(3) Appendice, note VIII.

LA FÊTE Î)E I.A RAlSOv. nS

La Commission militaire qui siégea les 27 et 28 novembre, n'eut pas d'audience les 29 et 3o du même mois; maîis elle les reprit le i^ décembre et prononça deux condamnations à mort, celles de Pierre de Lavaissière, ancien maire de Saint-André-du-Garn, de La Réole, et de Nicolas Breton, tanneur à Langon, suppléant à la Convention nationale.

Le 2 décembre, Ysabeau et Tallien faisaient don aux acteurs du théâtre de la République de tous les ornements d* église ou autres attributs de la sottise et de la superstition saisis par les soins du maire Bertrand ou par les ordres du Comité de surveillance (^^ Toutes les églises de Bordeaux avaient fourni leur contingent aux convoitises des sans-culottes de la municipalité et du Comité révolutionnaire. Ces ornements devaient servir à donner plus d'éclat à la fête de la Raison, dont les apprêts avaient été confiés à ces acteurs.

On arrêtait, on volait, on guillotinait, on faisait profession d'athéisme, on sapait tout les grands principes sociaux, on démoralisait les masses, on semait l'irréligion et on récoltait le triomphe de la philosophie, pour nous servir d'une expression de l'ex-oratorien Ysabeau !

Entre temps, le Comité de surveillance, qui ne se lassait jamais et qui devait mettre le comble à la violence et à l'arbitraire, ordonnait qu'il serait à bref délai procédé à une visite chez tous les orfèvres de la ville, afin d'y saisir l'ai^enterie armoriée qui serait trouvée en leur possession et de dresser un état de toutes les matières d'or et d'argent existant dans leiys boutiques ^^K Dorgueil et Gaudric furent chargés de l'exécution de cette délibération. C'était une riche proie offerte aux cupidités des sans-culottes, et ils en profitèrent largement : nous ne craignons pas de l'affirmer, ayant

(t) Arrêté du 12 frimaire an II.

(3) Délibération du 3 décembre 1793.

I l6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

eu SOUS les yeux les déclarations des orfèvres qui furent les victimes de ces pillages et de ces déprédations.

Toutes les autorités concouraient à Télan que Peyrend d'Herval avait donné depuis le 22 novepibre à la recrudescence du mouvement révolutionnaire qui s'accomplissait à Bordeaux, et dont nous venons d'exposer les diverses péripéties. Afin de généraliser cet élan et de l'étendre au département tout entier, de façon à pouvoir atteindre dans leurs derniers refuges les suspects et les émigrés, les Conseils généraux des districts édictèrent, chacun pour leur arrondissement, des dispositions où l'arbitraire le disputait à l'odieux. Pour que le lecteur puisse se rendre compte de l'ensemble des mesures ordonnées, nous allons reproduire l'arrêté pris par le Conseil général du district de Bordeaux le 3 décembre 1 793 :

«Considérant, y est-il dit, que l'exécution de plusieurs lois essentielles au salut de la République est infiniment retardée dans presque toutes les communes du district, et que les lenteiu-s d'une correspondance épistolaire ne sauraient s'accorder avec Turgence des mesures qui doivent réparer ces abus ;

1 Considérant qu'il serait prudent de sonder les dispositions des habitants de la campagne, d'y découvrir et de faire arrêter les gens suspects et les conspirateurs qui pourraient s'y être réfugiés;

» Considérant qu'il est de son devoir d'élever à la hauteur des circonstances des frères que l'erreur environne depuis longtemps,

1 Le Conseil général du district de Bordeaux a arrêté, ouï le procureur syndic, ce qui suit :

iArt. I•^ — Le cit..., un des quarante- huit commissaires nommés, en vertu de son arrêté du 1 1 frimaire courant, à Tefifet de se rendre dans les quatre-vingt-quinze municipalités de la campagne formant son arrondissement, est chargé de faire exécuter les mesures suivantes :

» i*' En arrivant dans les communes de il assemblera les officiers

municipaux, et après leur avoir fisiit lecture du présent arrêté, il le fera viser par eux.

» 2» Il se fera mettre sous les yeux l'état de recensement des grains en tout genre récoltés en la présente année et de ceux existant dans les greniers.

> 11 appellera auprès de lui les bons sans-culottes non propriétaires

et se rendra avec eux et les officiers municipaux dans toutes les maisons de la commune, afin de vérifier ledit recensement ; et dans le cas où le recensement n'aurait pas été fait, il y fera procéder lui-même.

> Il fera aussi dresser un état de toutes les terres qui restent à ensemencer et des grains nécessaires à cet effet, en distinguant celles qui appartiennent aux Domaines nationaux, aux émigrés ou présumés tels, pour le tout être envoyé sans délai à l'administration par un exprès.

• 3» Il se fixera sur le prix des denrées et productions locales en 1790 et des journées des ouvriers en tout genre, et en remettra un état sous les yeux du Conseil afin de déterminer une appréciation générale conformément à la loi du maximum.

>4<*I1 prendra une note exacte de tous les jeunes gens de la première réquisition et de tous ceux qui étant déjà attachés à quelque bataillon seraient absents sans congé ou avec des congés expirés.

1 5" Il prendra Tétat des chevaux fournis par le service de la République et de ceux qui sont actuellement en réquisition aux termes de la loi; et généralement tous les objets qui sont ou doivent être mis en réquisition, comme les cloches des paroisses, les bois, les fourrages, les fusils de calibre, les canons, les pierriers, les matelas des émigrés, le vieux linge, etc.

» 6» Il fera séquestrer les biens de ceux qui ont été jugés par la Commission militaire et de ceux qui sont absents du lieu sans avoir justifié de leur résidence dans la République par un certificat de trois mois de date, conformément à la loi du 28 mars dernier, et de tous ceux qui ayant été présumés émigrés en auraient obtenu la décharge par les anciennes administrations.

> I^s officiers municipaux doivent à cet effet fournir l'état de toutes les natures de' terrain qui composent lesdits biens, conformément à la matrice du rôle de contribution foncière; ils feront l'inventaire de tous les meubles et denrées récoltées. Ils établiront des séquestres solvables et apposeront les scellés partout où ils le jugeront nécessaire.

> -j^ Ledit commissaire fera une liste des émigrés ou présumés tels et de tous leurs parents, de même que des gens suspects aux termes de la loi. // demeure autorisé à faire arrêter ces derniers.

1 il vérifiera si les rôles des contributions de 1791 et 1792 ont été mis en recouvrement et il observera aux officiers municipaux que si les taxations et les rôles de contribution mobilière ont excédé les sommes prescrites par la loi, ils devront de suite en faire payer un à-compte proportionnel et réclamer, dans le plus court délai, pour

Il8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

obtenir la décharge de Texcédant, conformément à la loi du 26 août 1792; et si les officiers municipaux s'occupent enfin du rôle de la contribution patriotique. Cet objet concerne trente-trois municipalités en retard.

» S** Ledit commissaire vérifiera si le dépôt des lois et le registre des délibérations de chaque commune sont tenus avec ordre ; si on a eu le soin de proclamer les lois dans le temps et si on en a accusé la réception ; s'il y a un secrétaire et s'il n'abuse pas de la confiance des officiers municipaux.

» Art. 2. — Le Conseil invite le cit... commissaire à s'occuper des objets mentionnés ci-dessus avec la plus grande promptitude, de correspondre soigneusement avec lui et d'user de tout Vascendant que donne l'amour des lois et de la liberté pour prémunir les bons sans-culottes des campagnes contre les insinuations perfides des agioteurs, des fédéralistes, des fanatiques^ des prêtres et enfin des ennemis de tout genre de la République.

» Art. 3. — Le Conseil arrête en outre jque le présent sera communiqué aux Représentants du peuple pour avoir leur autorisation. 1

Ceux-ci l'approuvèrent sans hésitation et dans tout son contenu, et les lacs de la Terreur s'étendirent ainsi, grâce à ces mesures d'un caractère exceptionnel, sur toute la surface du département.

Afin d'ajouter à cet ensemble, il n'est pas inutile de signaler un arrêté pris le 5 décembre par Ysabeau et Tallien pour enjoindre aux municipalités de notifier dans le plus bref délai à tous les propriétaires de jardins parés et autres terrains uniquement cojisacrés à l'agrément de les faire ensemencer sans délai, faute de quoi ces terrains seraient confisqués au profit de la République (*>.

Le 6 décembre, la Commission militaire prononçait quelques jugements et condamnait à mort notamment l'avocat Jean*-Xavier-Coristantin Péry, une des illustrations du barreau bordelais. De leur côté, les conventionnels prenaient un arrêté qui mérite d'être reproduit.

On n'a pas oublié l'arrestation de tous les artistes du

(i) Archives de la Gironde, série L.

Grand -Théâtre, ordonnée par la Commission militaire. Cette opération avait eu lieu, et les représentations avaient cessé dans le temple élevé par Louis à l'art dramatique. Les acteurs du théâtre de la République profitèrent de cette triste circonstance pour soUirit^r la concession en leur faveur du local du Grand-Théâtre. Leur demande fut accueillie, et voici les considérants curieux à plus d'un titre sur lesquels se basèrent les Représentants pour motiver leur arrêté :

ff Les Représentants du peuple en séance à Bordeaux,

1 Vu Tarrété pris par la Commission militaire séante à Bordeaux le 8 de ce mois, ordonnant l'arrestation de tous les individus composant le Grand-Théâïre de cette ville, comme prévenus d'avoir pris part aux cris séditieux et contre-révolutionnaires de Vive le Roi! proférés dans la salle de spectacle le 17 juin dernier;

1 Considérant que ce spectacle a toujours été le rendez-vous des royalistes, des muscadins et des fédéralistes ;

> Que dans plusieurs circonstances on a représenté sur ce théâtre des pièces qui tendaient à rétablir le royalisme et à arrêter le développement de Ténergie révolutionnaire;

• Considérant que dans les moments de révolution, et à la naissance d'une république, les théâtres bien dirigés peuvent utilement servir la cause de la liberté, en remettant sans cesse sous les yeux des citoyens les beaux traits de l'antiquité et en retraçant les vertus des hommes qui ont illustré leur pays et qui doivent être présentés pour modèles à la génération présente et à celle qui s'élève;

1 Considérant que s'il est libre à tout individu de faire telle spéculation qu'il croit utile à ses intérêts, il ne peut cependant pas former un établissement dont le résultat serait le pervertissement de l'opinion publique et des mœurs ;

1 Considérant que ce n'est pas porter atteinte à la liberté individuelle, ni même blesser des intérêts particuliers que de dissoudre une société dont les bases ne sont pas essentiellement bonnes, pour la rétablir sur celles que les principes et l'intérêt public dictent impérieusement aux magistrats et aux représentants du peuple ;

1 Considérant qu% la Convention nationale a été convaincue de la vérité de ces principes, et les a proclamés solennellement en approuvant l'arrêté de son Comité de Salut public, qui ordonnait l'arrestation de tous les individus composant le théâtre de la Nation, à Paris;

» Considérant qu'il existe des rapprochements faciles à saisir entre ces deux sociétés, puisque le théâtre de Paris et celui de Bordeaux étaient le rendez-vous de tous les conspirateurs de ces deux cités

célèbres ; que, dans Tune et Tautre, les sujets qui les composaient sont convaincus d'avoir eu des liaisons intimes avec les contrerévolutionnaires et des correspondances avec les émigrés; et tandis que l'on représentait, à Paris, la pièce de Paméîa, on donnait, à Bordeaux, celle ayant pour titre : La vie est un songe, et qu'on y proférait Tinfâme cri de Vive Louis XVII! au moment où la Commission prétendue populaire et la force départementale organisaient à la voix des députés conspirateurs la contre-révolution dans ces contrées, et préparaient les habitants de la Gironde à courber leur tête sous le joug anglais ;

» Voulant faire du Grand -Théâtre de Bordeaux une école nationale, un lieu où le père de famille puisse conduire avec sûreté ses enfants, où les bons citoyens puissent se réunir quelques instants pour se délasser des fatigues de la journée, et se récréer en s'instruisant,

1 Arrêtent ce qui suit :

» Art. i«'. — Les Représentants du peuple approuvent la conduite tenue par la Commission militaire, relativement à l'arrestation de tous les individus attachés au grand spectacle de Bordeaux, lui enjoignant de faire punir de la manière la plus prompte et la plus sévère ceux prévenus d'avoir proféré des cris contre-révolutionnaires.

> Art. 2. — Le spectacle connu à Bordeaux sous la dénomination du Théâtre de la Nation est supprimé comme ayant été constamment le rendez-vous des aristocrates, des contre-révolu:ionnaires, et une école de corruption de l'opinion publique et des mœurs républicaines.

• Art. 3. — Et attendu les preuves réitérées de patriotisme qu'ont données jusqu'à ce moment les acteurs du Théâtre de la République, ci-devant de Molière, leur accordons la jouissance du local occupé par le ci-devant Grand-Théâtre, ainsi que celle de tous les objets de décoration ou autres qui sont en ce moment renfermés dans les magasins et qui appartiennent, soit à la République, soit à la commune de Bordeaux, soit à des particuliers, sauf l'indemnité qui pourra être due aux uns et aux autres pour raison de cette jouissance.

■ Art. 4. — Les acteurs du théâtre de la République pourront s'adjoindre tel nombre de collaborateurs qu'ils jugeront convenable, en les choisissant parmi le petit nombre d^artistes du théâtre supprimé, qui ont donné des preuves de patriotisme.

» Art. 5. — Ils choisiront pour leur administration la forme qu'ils jugeront la plus avantageuse, tant pour leurs intérêts particuliers que pour celle (sic) du théâtre confié à leurs soins.

» Art. 6. — Cette nouvelle Société ne pourra en aucune manière être garantie ou responsable des dettes contractées par l'ancienne

l.A FÊTE DE LA RAISON. 12 1

administration; les créanciers se pourvoiront par toutes les voies de droit contre les individus qui sont personnellement obligés.

» Art, 7. — Tous les bons citoyens de la commune de Bordeaux sont invités à former un abonnement pour que le nouveau théâtre puisse donner toutes les décades une représentation pour le peuple, etc. (0. »

On voit avec quelle libéralité en usaient les conventionnels et quel usage ils faisaient de leurs pouvoirs illimités. Grâce à leur arrêté, Dorfeuille était dépouillé, contre toutes les règles de la justice, du privilège qu'il avait obtenu pour l'exploitation du Grand -Théâtre, et ses intérêts étaient indignement sacrifiés à une question politique.

Le don gracieux fait aux patriotiques acteurs du théâtre de la République fut de courte durée; dès Tannée suivante en effet, la veuve Dorfeuille fut rétablie dans les droits de son mari décédé, et sa direction fut déplorable au point de vue de l'art comme à celui de la morale.

Nous allons ici raconter, aussi sommairement que possible, les vols et les enlèvements commis par Dorgueil et d'autres membres et agents du Comité révolutionnaire de surveillance.

On se souvient qu'un arrêté de ce Comité avait chargé Dorgueil et Gaudric d'une visite chez tous les orfèvres de Bordeaux, et en avait déterminé l'objet et le but : ils s'acquittèrent de cette mission le 7 décembre.

Disons d'abord que Jean Dorgueil, marchand -orfèvre, âgé de trente -huit ans, natif de Toulouse, demeurant à Bordeaux, rue Saint- Rémi, n° 5i, fut un des plus ardents promoteurs du système de terrorisme et d'oppression qui a pesé sur la commune de Bordeaux et sur le département de la Gironde. En sa qualité de membre du Comité de surveillance de cette ville, Dorgueil commit des dilapidations, des abus d'autorité et des actes arbitraires sans

(1) Archives de la ville de Bordeaux.

nombre. Les décrets qui enjoignaient de faire disparaître des meubles et des ustensiles les signes de royalisme et de féodalité, lui fournirent le prétexte d'exercer des vexations lucratives. Désireux de se conformer à ces décrets, une foule de particuliers avaient envoyé leur argenterie chez des orfèvres pour en faire effacer les armoiries. En vertu de la délégation du Comité, Dorgueil enleva chez les orfèvres tant les pièces d'argenterie armoriées que celles qui ne Tétaient pas, ou dont on était occupé dans le moment même à enlever les armoiries. Pour qu'on ne découvrît pas les soustractions qu'il se proposait d'accomplir, il dressa des procès-verbaux dans lesquels il n'indiquait ni la qualité, ni le nombre, ni le poids des pièces d'argenterie dont il s'empara; il profita de la terreur qu'inspirait sa qualité de membre du Comité de surveillance pour faire âgner ces procès- verbaux informes, mais il n'en laissa point de double. Enfin, lorsque l'argenterie déposée, soit à la commune, soit au Comité de surveillance, fut portée à la Monnaie, Dorgueil la fit toute confondre et peser en bloc pour éviter qu'on ne distinguât la partie envoyée par le Comité, et que la comparaison du poids de cette partie avec le poids de l'argenterie qu'il avait enlevée chez des orfèvres ou chez d'autres particuliers, ne permît pas de reconnaître la quantité de matières d'or ou d'argent détournée par lui ('K

Voici, dans le style lapidaire que revêtent parfois les actes d'accusation, le récit d'un certain nombrede ces enlèvements.

Chez le citoyen Geslin-Larennerie, place Brutus, n*^ 23 (place du Palais), Dorgueil enleva une écuelle en vermeil avec son couvercle et son plateau, et une paire de flambeaux d'argent appartenant au citoyen Minvielle et dont les armoiries étaient effacées.

tO Le procureur général Râteau : Acte d'accusation contre les terroristes.

LA FÊTE DE LA RAISON. f23

Chez le citoyen Mestre, il enleva une grande quantité d'argenterie appartenant aux citoyens Basile Brun, Aquart, Hugues Vignes, Lassens, et aux citoyennes Mercier, de Gères, Schickler, bien qu'une partie de cette argenterie fut désarmoriée et qu'elle eût été envoyée chez Mestre par les propriétaires pour en faire enlever les armoiries.

Dorgueil enleva chez Rougé, rue des Argentiers, n^ 19, un grand nombre de pièces d'argenterie pesant environ 54 marcs, appartenant aux citoyens Jaubert et Guyéri. Toute cette argenterie était sans armoiries; une seule pièce appartenant au citoyen Guyéri était dans les mains de l'ouvrier qui s'occupait d'en effacer les armes. Dorgueil la lui arracha des mains, entassa confusément cette argenterie dans un mannequin sur lequel il apposa des bandelettes qui n'en atteignaient pas les bords et qui pouvaient permettre des soustractions. Il refusa de constater dans son procès verbal le nombre, la quantité, le poids des pièces saisies, quoique Rougé l'en pressât, et déclara que la terreur était à r ordre du jour et que Von ne faisait pas de verbal. Ce furent ses expressions.

Chez le citoyen Lansac, rue des Argentiers, n° 37, Dorgueil se fit représenter toute l'argenterie existant dans le magasin et appartenant à divers particuliers; il la saisit, bien qu'une partie fût désarmoriée et que Lansac s'occupât d'effacer les armoiries de l'autre partie. Il jeta toute cette argenterie pêle-mêle dans un mannequin, sans la compter ni la peser, et dressa un procès-verbal n'énonçant ni la quantité, ni le poids, ni la nature des diverses pièces. Lansac signa ce procès-verbal sous l'empire de la peur.

Une dame Aurillon-Labrousse, dont l'argenterie se trouvait comprise dans l'enlèvement fait chez l'orfèvre Lansac, osa se présenter chez Dorgueil pour la réclamer. Celui-ci lui répondit audacieusement que si elle persistait dans sa réclamation, il irait procéder, chez elle à une

perquisition domiciliaire. Cette dame ne se laissa pas effrayer, et elle revint un peu plus tard renouveler sa demande; reçue cette fois par la femme de Dorgueil et par un ouvrier, elle fut accablée d'injures par eux et se retira très effrayée.

Afin de molester ses confrères et de leur faire sentir le poids de son autorité, Torfévre Dorgueil, ou pour mieux parler le membre du Comité de surveillance ne faisait pas emporter Targenterie qu'il saisissait ainsi : il la laissait momentanément en leur possession sous la surveillance d'un garde, auquel il les forçait de donner 6 livres par jour. Il poussa l'arbitraire jusqu'à imposer une pareille contribution au citoyen Lestarquy, orfèvre, chez lequel il n'avait fait aucune espèce de saisie.

Dans les magasins des citoyens Sicard et Bernard, place de la Comédie, n*^ 2, il s'empara de toute l'argenterie en dépôt chez eux, armoriée ou non, ainsi que de plats d'argent ne portant aucun signe de royalisme, et lorsque ces orfèvres le pressèrent de faire le dénombrement des objets saisis, d'en constater le poids et la quantité, il leur répondit qu'en temps de révolution ces précautions devenaient trop longues ^^K

Dans la soirée du même jour, Dorgueil et Gaudric firent porter au Comité de surveillance quatre mannequins et une caisse contenant les produits de leurs opérations.

La journée avait été bonne : i,5oo marcs environ d'argenterie avaient passé des mains des aristocrates et des riches dans celles des sans-culottes pauvres et dans les caisses de la République !

Pendant ces exploits de Dorgueil, Endron, plus modeste, volait chez le citoyen de Gourgues treize habits de livrée.

Le trésor de toutes les églises de Bordeaux fut aussi pillé

(i) Acte d*accusation contre Dorgueil et autres.

par le Comité de surveillance et par ses agents : où il n'y avait plus de culte, il n'était pas besoin d'ornements sacerdotaux, et ces dépouilles, par une sorte de sacrilège inqualifiable, furent données par le représentant du peuple Tallien aux artistes du théâtre de la République, a Les dieux eux-mêmes, dit Tacite, ne furent pas épargnés dans ce pillage. On dépouilla les temples de la ville, et on enleva Tor que le peuple romain, à tous les âges de son existence, avait consacré à l'occasion des triomphes ou des vœux, dans ses prospérités ou dans ses craintes ^^K >

N'est-ce pas ici le lieu de s'écrier avec Martignac père : € Peignons ce que nous avons vu, ce que nous avons » souffert. L'histoire particulière de Bordeaux fournira une » page intéressante à Thistoire de la France dans ces temps D malheureux... C'est par notre propre histoire que nous p préserverons nos enfants...; tout nous en fait un devoir 9 sacré... Je n'ai pas la prétention de me survivre, mais je » veux que mon expérience serve à nos enfants...; je veux, «lorsqu'on parlera de 1793, de la seconde année de la » République, que l'on dise : A Bordeaux, au nom de cette » même République, on a volé, vexé, immolé ses plus » sincères amis; oui, je veux qu'on y lise qu'un Lacombe, » que Martignac étant officier municipal avait fait mettre en 1^ prison pour cause d'escroquerie, disposait despotiquement

> de la vie des citoyens et faisait tomber leurs têtes d'un 9 seul mot. Oui, je veux qu'on y lise qu'un juge du nom de D Barsac, à qui l'on disait : Tu as un bel habit neuf,

> répondit : La tête de Saige paiera cela demain,., 1 Qtoyens, soyez sûrs que ceux qui vous ont tant persécutes D redoutent cette résolution. Exécutons-la donc pour leur supplice, et que leurs noms soient traînés par vous sur » réchafaud de l'Histoire (>). 3>

(I) Annales f liv. XV, ch. xlv.

(t) Journal du Club national du 12 nivôse an III, no 87.

Nous n'ajouterons pas un mot à ce langage vigoureux et indigné du célèbre avocat bordelais.

Les 7, 8 et 9 décembre, la Commission militaire tint séance et prononça plusieurs condamnations à mort. On peut citer celles du négociant Lassabathie et de Tancien conseiller au Parlement Fauquier.

Mais rheure du triomphe de la philosophie approchait : depuis quelques jours déjà, on vendait à profusion dans les rues de la ville un programme de la solennité qui devait avoir lieu le lo décembre en Thonneur de la Raison.

La veille, et en prévision de la fête du lendemain, les représentants firent transporter la guillotine dans les dépendances de la prison du fort du Ha, sous le prétexte d'y faire opérer des réparations. « On redoutait simplement, dit un contemporain, de sanglantes violences, t^

Il était réservé aux dernières années du xvfn* siède de devenir en quelque sorte Texutoire impur du philosophisme. J.-J. Rousseau, le baron d'Holbach, Diderot, d'Alembert, Voltaire et d'autres encore avaient semé l'impiété railleuse, le doute et le sarcasme moqueur; nos pères récoltèrent la Raison et trébuchèrent dans le sang des années 1 793 et 1 794 !

C'était le décadi 20 frimaire an \\ de la République française, et en style vulgaire le mardi 10 décembre 1793. Le temps était beau, quoique froid; un pâle soleil d'hiver envoyait ses rayons discrets. Dès la pointe du jour une foule nombreuse envahit les rues et les cours qui conduisaient au Champ de Mars, lieu choisi pour la réunion des comparses de la fête de la Raison.

A neuf heures du matin, tout le monde était à son poste.

Les groupes que nous allons successivement passer en revue étaient désignés chacun par un numéro spécial indiquant leur place dans l'enceinte du Champ de Mars et dans l'ordre de marche du cortège. L'actrice Duchaumont, qui devait représenter la Liberté, était dans une

maison voisine avec les représentants du peuple, les autorités constituées, Tétat-major de l'armée révolutionnaire, celui du château, etc., etc.

A neuf heures un quart, Ysa beau et Talllen, accompagnant la Duchaumont et suivis dés autorités, des chefs de Tarmée et du fidèle Peyrend d'Herval, leur secrétaire, se rendirent processionnéllement à Tautel de la Patrie dressé en avant des groupes. L'air retentit de cris et d'applaudissements tandis que la comédienne s'installait sur l'autel. Ysabeau prononça alors un discours sur la destruction des abus et du fanatisme, et sur les avantages du règne de la Raison; ce discours terminé, chacun alla prendre sa place, la Liberté fut portée à la sienne, et le cortège s'ébranla au bruit des salves d'artillerie.

Tout fut en mouvement : les maîtres des cérémonies parcouraient affairés les groupes, donnant des instructions, redressant les erreurs de placement et veillant au maintien de l'ordre. Les masses se mirent en marche; de jeunes enfants, placés de distance en distance sur les deux côtés, portaient un simple ruban tricolore pour contenir la foule, et celle-ci s'écartait devant cette barrière.

Le cortège suivit le cours Messidor (cours de Tourny) et les acclamations retentirent partout sur son passage. Cinquante hommes de la gendarmerie et des dragons ouvraient la marche. Ils étaient suivis de six tambours et d'une musique «militaire choisie par Beck et qui jouait des airs patriotiques. Trente grenadiers se donnant le bras et marchant sur cinq de front venaient ensuite. Des canonniers tenant chacun un ruban tricolore attaché à un faisceau d'armes surmonté du bonnet de la liberté, formaient un cercle autour de ce faisceau et l'escortaient avec gravité. Qnq bannières de diverses couleurs les suivaient immédiatement; ces bannières portaient les inscriptions ci-après: Journée du 14 Juillet, — Journées des 5 et 6 Octobre, —

Journée du lo Août, — Journée du 2 Septembre, — Journée du Si Mai.

En lisant ces dates qui rappelaient des souvenirs dont quelques-uns sont néfastes, la foule inconsciente battait des mains et faisait entendre les cris mille fois répétés de Vive la Convention! Vive la Montagtie!

Deux sans-culottes portaient un brancard recouvert de riches draperies; sur un coussin aux crépines d'or était étalé un volume in-folio ouvert à la première page et où on lisait en caractères dorés : Constitution populaire de i jgS.

Cependant le cortège se déroulait peu h. peu le long du cours Messidor, et Tordre s'établissait au fur et à mesure que les groupes sortaient du Champ de Mars.

Ici, des Jeunes gens coiffés du bonnet rouge s'avançaient précédés d'une bannière où se lisaient ces mots : Espoir de la Patrie; là, des vétérans chantaient des airs de circonstances, et leur bannière disait : La Liberté nous rajeunit.

Le Club national, représenté par cent cinquante de ses membres environ, et la Société des Surveillants suivaient ces vétérans. La fleur démagogique de la ville était réunie dans ce groupe imposant, qui stimulait par ses propres cris l'enthousiasme populaire. Le bonnet rouge ornait toutes les têtes, et une bannière signalait en ces termes cette partie du cortège : Club national, Société des Surveillants, Sentinelles et Apôtres de la Liberté. Nous aimons à croire que les organisateurs de la fête avaient dicté cette inscription et qu'on ne doit pas la reprocher à la modestie du Club national. Les,drapeaux français et américain étaient portés de chaque côté de la bannière.

La tête du cortège atteignait déjà la place Nationale (place Dauphine) et se dirigeait vers la rue de la Justice (rue Bouffard), et les pompes démocratiques continuaient à déployer leurs richesses.

Cent jeunes filles vêtues de blanc, ayant des ceintures tricolores et portant des couronnes de chêne, précédaient et suivaient, par séries de cinquante, le brancard couvert d^un tapis bleu parsemé d^étoiles, où trônait la déesse de la Liberté.

On y voyait la comédienne Duchaumont, drapée à Tantique, la tête nue et les cheveux flottants. Elle était assise sur une moitié de globe terrestre, et tenait à la main une pique dorée surmontée du bonnet de la Liberté. Les bustes de Marat, Le Pelletier, Brutus et Rousseau occupaient les parties latérales du brancard, et aux quatre angles des sans-culottes portaient des urnes où brûlaient des parfums.

Ce groupe, parfaitement agencé, attirait tous les regards; la Duchaumont lançait des oeillades et ses lèvres étaient émaillées des plus doux sourires; la foule acclamait cette Liberté charmante qui, pour lui plaire, avait revêtu toutes les grâces de la jeunesse et toutes les séductions de la beauté.

Son entourage de jeunes filles, les costumes blancs, les ceintures tricolores, les couronnes de verdure, tout était réuni pour rendre pittoresque et gracieux le groupe de la Liberté.

On avait, dans l'organisation de la fête, mêlé l'agréable à rutile : après la Duchaumont et ses jeunes compagnes, venaient deux groupes au moins singuliers : Tun était composé de quarante femmes avec leurs enfants à la mamelle; Tautre d'une vingtaine d'hommes et d'autant de femmes, vêtus d'habits de deuil et se livrant à toutes les manifestations de la plus vive douleur. Il eut peut-être été difficile de comprendre la signification de ces manifestations si une bannière où étaient inscrits ces mots : iget 20 Août. Outrages faits à la Représentation nationale, n'eût averti qu'il s'agissait d'une réparation expiatoire !

l3o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

Mais les tambours battent aux champs, la musique fait entendre ses éclats joyeux, et sur une large bannière on lit : ij Octobre. Entrée triomphale des représentants Ysabeau, Baudot, Tallien et Chaudron-Roussau. C'était la représentation nationale qui s'avançait.

Ysabeau et Tallien portaient le costume traditionnel : chapeaux à plumes, gilets blancs à larges revers, habits bleus à la française, écharpe tricolore soutenant une épée.

Brune, revêtu du costume sévère de général républicain, marchait auprès d'eux et causait familièrement avec Tallien.

Peyrend d'Herval venait ensuite.

Il était suivi par une masse considérable d'autorités constituées : les administrateurs du district, le Conseil général de la commune, le Comité de surveillance, les juges de paix, la Commission militaire, l'état-major de l'armée révolutionnaire, les officiers du génie et de l'artillerie, l'état-major du Château Trompette, celui de la troupe soldée à pied et à cheval, et enfin cinquante soldats d'artillerie de marine et du Château Trompette. Tous les rangs étaient confondus, et la diversité des costumes offrait au coup d'oeil un pittoresque ensemble. De chaque côté de ce groupe, et de distance en distance, des bannières étaient portées par des sans-culottes; les inscriptions en étaient originales ou menaçantes : Peuple, voilà tes amis! disait celle du Conseil général de la commune. Un grand œil était peint sur celle du Comité de surveillance, avec ces mots au-dessous : Traîtres, je vois le fond de vos cœurs! Celle des juges de pabc portait : Paix, plus de chicanes, tin peu plus loin, sur celle de la Commission militaire, éclataient ces paroles pleines de menaces : La Loi. Tremblei, conspirateurs!

Les regards cherchaient au milieu de cette foule d'autorités le redoutable Lacombe-, sa haute taille, sa tête portée à la Cicéron, et son regard cynique et hardi le signalaient

LA FÊTE DE LA RAISON. l3l

facilement. II pérorait avec sa faconde accoutumée au milieu d'un groupe composé de membres du Comité de surveillance, du Conseil général de la commune et de juges du tribunal révolutionnaire. Plus d'un citoyen trembla à Taspea de cet homme féroce et sanguinaire.

Une vingtaine de tambours suivaient les autorités et battaient aux champs toutes les dix minutes.

Ici commençait le côté grotesque du cortège : plus d'un cœur affligé comprimait ses battements, plus d'une voix étouffée retenait le cri de son indignation. Des hommes placés sur deux lignes représentaient les ministres de tous les cultes; au milieu et à leur tête, précédé d'une bannière portant ces mots : Notre règne est passé, le nain Richefort, un misérable que de Galard a popularisé par ses caricatures sous la Restauration, juché sur un mulet et revêtu du costume papal, la triple croix en main, la triple triare sur la tête, se livrait démocratiquement à des plaisanteries impies et distribuait des bénédictions burlesques au peuple qui l'applaudissait et à son entourage composé de quatre cardinaux en robes rouges.

Des évêques en grand costume venaient ensuite, et des gentilshommes caudataires, l'épée au côté et décorés de crobc de Saint-Louis, portaient les queues de ces évêques. On remarquait à la suite 2 curés, 4 officiants, 4 chantres, 4 abbés en surplis, 4 abbés en petit manteau, 4 enfants de chœur et 4 rabbins; 4 capucins et 4 cordeliers ayant chacun au milieu d'eux des religieuses de leurs ordres 4 feuillants, 4 dominicains, 4 chartreux et 4 religieuses marchant pèle mêle.

Cet assemblage hétérogène et cynique de masques impurs soulevait le cœur, et les âmes honnêtes flétrissaient intérieurement cette sacrilège mascarade; mais la prudence et la peur commandaient le silence; quant à la populace, charmée par les gestes, les grimaces et les jurons de ce

l32 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

pandémonium de vauriens en goguette, elle éclatait en joyeuses clameurs et battait des mains à cette ridicule et scandaleuse exhibition.

Les gens de robe suivaient le clergé : 4 huissiers en costume, le bâton à fleurs de lys à la main, précédaient 4 présidents à mortier en robes rouges, des avocats et des procureurs chargés de sacs à procès.

La noblesse venait ensuite : elle était représentée par des cordons bleus, rouges, verts et noirs, suivis de leur livrée. Au milieu de ces seigneurs revêtus des riches et brillants costumes de Tancien régime, on apercevait une chaire roulante traînée par deux mulets. Le sans-culotte Cordova, digne compagnon de Tavorton Richefort, occupait cette chaire en habit de docteur de Sorbonne. Il était chargé d'instruire les citoyens en les amusant; il chantait tour à tour ou se livrait à des prédications plaisantes, et les seigneurs et le peuple applaudissaient à ses lazzis blasphématoires.

Après ce groupe, arrivait un tombereau rempli de livres de chicane; à ses flancs il traînait, attachés, de nombreux parchemins, des crosses, des mitres, des sceptres, des croix, etc., etc.

Une citoyenne vêtue de blanc, coiffée du bonnet de la Liberté, et portant à la main une bannière avec cette inscription : La Raison a détruit tous ces colifichets de la sottise et de Vorgueil, trônait majestueusement, en sa qualité de divinité, sur le tombereau vulgaire, devenu l'autel du culte nouveau.- Cétait la fille d'un nommé Vidailhon, commissionnaire de roulage, demeurant place de la Convention (place Saint-Julien); jeune, jolie, l'œil égrillard et vif, d'une haute taille et d'une corpulence proportionnée, la fille Vidailhon, qui était d'ailleurs de mœurs faciles, avait été surnommée par dérision la grosse charretière.

Soixante gendarmes et dragons fermaient la marche, et une masse de peuple suivait en faisant retentir Tair de ses acclamations.

Pendant que nous nous sommes attardé dans le détail des diverses parties de cette honteuse bacchanale, à laquelle présidaient deux membres de la Convention, le cortège passait par la rue T adore V Égalité (rue Monbazon), était arrivé place du Département (place aauelle de THôtel de Ville, autrefois place Ferdinand). Sur une estrade préparée à l'avance, les représentants du peuple prirent place avec la Duchaumont et les principales autorités. Un citoyen, dont nous n'avons pu retrouver le nom, prononça un discours fréquemment interrompu par des applaudissements, et qui n'était qu'une diatribe violente contre le fanatisme. Ce discours terminé, le cortège se remit en marche au bruit des salves d'artillerie, et parcourant les rues Guillaume-Tell (aujourd'hui rue du Palais -de- Justice), de V Immortelle (rue du Ha) et les fossés des Tanneurs, il accomplit une deuxième station devant la maison commune (caserne des Fossés). Après un discours sur les abus de l'ancien régime prononcé avec le cérémonial que nous venons d'indiquer, on se rendit fossés Marat (cours du Chapeau-Rouge), où devait avoir lieu une troisième et dernière station. L'agiotage, l'accaparement et les maux quils ont causés depuis la Révolution servirent là de texte à une amplification révolutionnaire du sans-culotte Tustet.

Le départ comme l'arrivée furent annoncés par des coups de canon, et l'on se dirigea enfin vers les ci-devant Jacobins, dont l'église, connue sous le vocable de Saint Dominique et aujourd'hui de Notre Dame, avait été érigée en Temple de la Raison.

Une grille avait été établie à l'entrée de la rue (Jean Jacques Bel actuellement) qui conduisait au temple. Dès que la partie du cortège où se trouvaient le pape avec son

l34 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

clergé, la noblesse et les gens de robe se présenta, la grille fut immédiatement fermée. Tout cela avait été préparé d'avance et faisait partie de la fête. Au refus d'ouvrir qui lui fut opposé, le nain Richefort se livra à une colère dont les éclats plaisants réjouissaient le peuple; des discussions s'engagèrent : les cardinaux, les parlementaires, les seigneurs y prirent part, et ce ne fut bientôt qu'un bruit confus de clameurs, un tohu-bohu de rires indécents, de jurons et de paroles grossières qui couvraient parfois l'expansion bruyante et joyeuse de la foule et ses applaudissements Réitérés. Cependant le docteur de Sorbonne, attiré par le bruit, s'avança gravement dans sa chaire et réclama le silence. S'adressant au pape, au clergé, à la noblesse, aux gens de robe, il [leur débita en style macaronique un discours impossible à rapporter : de pareilles souillures ne valent pas l'honneur d'une reproduction. A la grande joie des spectateurs, les prêtres, les magistrats, les grands seigneurs se déclarèrent convertis, et foulant aux pieds leurs costumes ils endossèrent la carmagnole, abjurèrent leurs anciens préjugés et demandèrent à vivre désormais sous le joug de la Raison. La grille s'ouvrit alors et les nouveaux convertis furent admis à pénétrer dans le temple.

Au moment où cette immonde parade se jouait à l'entrée de la rue Jean-Jacques-Bel, le tombereau qui portait la déesse de la Raison était conduit place de la Comédie. Un bûcher y avait été préparé; on l'alluma, et les livres de chicane et de superstition, comme on disait alors, les mitres, les sceptres, les croix et le reste furent jetés dans le bûcher pour en alimenter les flammes. La fille Vidailhon présidait à cet Kuto-da-fé, au milieu des transports de l'ivresse populaire; des sans -culottes réunis autour du bûcher chantaient à pleine voix, les uns le Ça ira, d'autres la Carmagnole, d'autres enfin un hymne en l'honneur de la Raison.

LA FÊTE DE LA RAISON. l35

Mais quittons cette partie de la fête, et entrons dans réglise Notre-Dame.

Au fond du temple, s'élevait une montagne avec cette inscription : Montagne sainte, F Univers attend de toi sa liberté! La Liberté fut placée au sommet; les jeunes filles en robes blanches furent pittoresquement étagées aux flancs de la montagne, avec les porteurs de bannières multicolores. A ses pieds prirent place les nourrices, les comparses divers de la cérémonie et les membres du Qub national.

Sur Tun des côtés, une chaumière avait été construite : un agriculteur et sa famille conduisaient une paire de boeufs attelés à une charrue. De Tautre, un coteau riant était garni de chanteurs et de musiciens qui célébraient par des airs appropriés à la circonstance la fête de la Raison.

Quand tout le monde eut été installé dans le temple, les discours commencèrent, alternés par des morceaux de musique. Ysabeau, Tallien et d'autres citoyens parlèrent avec enthousiasme du triomphe que la philosophie remportait en ce jour sur la superstition, et leurs paroles furent accueillies au bruit des applaudissements et aux cris répétés de Vive la Montagne! Vive la Convention!

A un signal donné, toutes les musiques jouèrent à la fois Pair de Rouget de Tlsle, et tous les assistants entonnèrent, à rintérieur comme à l'extérieur, l'hymne entraînant des Marseillais. Ce fut un vacarme imposant et patriotique dont les représentants du peuple, ainsi que les principales autorités, profitèrent pour se retirer.

Le temple fut rempli, le reste de la journée, d'une foule nombreuse de visiteurs qu'attirait un sentiment de curiosité. Dès que le soir arriva, il fut splendidement illuminé, et les sans-culottes s'y livrèrent à des danses que le plaisir prolongea fort avant dans la nuit.

Telle fut la/e/e de la Raison à Bordeaux î

l36 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

En présence des détails que nous venons de donner, il nous semble inutile de faire aucune espèce de réflexions sur ces indécentes inepties. Il suffit de les avoir racontées pour que le mépris public en fasse bonne justice, car le cœur se soulève de dégoût...

Cependant le ministre de la guerre Bouchotte continuait à être Tobjet des attaques des conventionnels en mission : rélément militaire semblait vouloir prédominer et ruiner l'influence des proconsuls; ceux-ci luttaient vigoureusement contre cette tendance. Nous avons vu déjà Ysabeau écrire à ce sujet à Bouchotte; le lo décembre, Bourdon (de TOise) disait à la tribune de la Convention nationale : « J'ai déjà fait plusieurs fois la motion de détruire le ministère de la guerre, qui n'est qu'un reste de l'ancienne monarchie; » et développant les motifs de sa suspicion, il ajoutait : a A Bordeaux, où le triomphe des sans-culottes est si éclatant, il existe encore une armée, qui serait utile ailleurs, et un état-major ruineux pour l'État et. mortel pour la liberté. Je demande que la Convention autorise les représentants du peuple à casser, s'ils le jugent nécessaire, l'état- major de l'armée révolutionnaire qui est à Bordeaux, i» La Convention décréta la proposition de Bourdon (de l'Oise).

Nous ignorons si Brune et Jamet, neveu et ami de Danton, avaient inspiré de la jalousie ou des craintes à Ysabeau et Tallien ; toujours est-il que ces derniers ne tardèrent pas à user de la faculté qui leur avait été concédée par le décret du lo décembre.

En attendant, et pour donner une satisfaction à la population que la famine décimait, les représentants du peuple, a informés qu'il se fabriquait à Bordeaux plusieurs espèces de pain, ce qui est contraire à l'esprit de l'égalité qui doit régner entre tous les citoyens, » prirent un arrêté dont nous allons résumer les principales dispositions, et qui était précédé des considérants suivants :

LA FÊTE DE LA RAISON. lij

€ Considérant que dans les moments dé disette surtout, il ne faut pas que le pauvre ait devant les yeux le spectacle du riche ^oïste mangeant du pain blanc, pendant que lui est réduit à en avoir d'une bien moindre qualité;

1^ Considérant que c'est toujours aux dépens de la substance du pauvre que le riche se procure des jouissances, et que le but des représentants et des vrais magistrats du peuple doit être de tout ramener aux principes sacrés de Tégalité, et de faire profiter la classe indigente, mais industrieuse, de tous les bienfaits qui résultent de Tapplication sage de ces principes d'éternelle vérité... »

Ils arrêtèrent en conséquence, le 1 3 décembre, qu'il ne pourrait être fabriqué dans la ville de Bordeaux qu'une seule espèce de pain, et qu'il était défendu à tous les boulangers, pâtissiers et autres, de fabriquer, vendre ou distribuer deux espèces de pain, sous peine d'être traduits devant la Commission militaire et jugés comme mauvais citoyens. (Art. i®'.)

Pour ajouter à l'efiFet de cette prescription, ils déclaraient par l'article 2 qu'il ne serait servi sur leur table et sur celle de tous les fonctionnaires publics que le pain adopté par tous les citoyens de Bordeaux. La municipalité, le Comité des subsistances et le général Brune furent chargés de l'exécution rigoureuse de cet arrêté f»), qui était de nature à produire une excellente impression sur l'opinion publique.

Que l'on ne s'y trompe pas, en effet, la disette avait fait d'épouvantables ravages, et les mesures prises pour les atténuer avaient été longtemps insuffisantes. En veùt-on une preuve qui ne saurait être taxée de partialité? Qu'on lise la lettre que Tallien et Ysabeau écrivaient le 1 2 décembre aux Jacobins de Paris : € Nous sommes au milieu des 9 intrigants, nous avons à lutter contre les muscadins, les

(i) Archives municipales de Bordeaux.

l38 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

» aristocrates, les égoïstes, les accapareurs. Les subsistances i> nous ont donné pendant longtemps de vives inquiétudes; » les fédéralistes avaient tout employé pour aflFamer le » peuple. Quand noU^s sommes arrivés, il riy avait pas ici » un grain de blé; il a fallu inonder le pays de proclama- » tions pendant quatre mois pour avoir du pain. On en )) était venu jusqu'à distribuer par jour quatre onces de y>pain seulement à chaque citoyen, J^s habitants des )) campagnes mangeaient des herbes et des racines. Nous y> avons mangé dans la ville du pain fait avec de la farine » de chiendent; enfin l'abondance vient de renaître, nous ]» avons pour 20 jours de subsistances en magasin, ou elles 3> nous sont assurées pour plus de six mois. Nous devons » Tabondance aux mesures sages et énergiques qui ont j> été prises. L'armée révolutionnaire est continuellement » en marche pour protéger l'arrivée des grains. Nous )) avons ordonné l'ensemencement des parcs d'agrément » et de toutes les terres vaines et vagues, et en ordonnant y> la confiscation au profit de la République de celles qui » ne seraient pas ensemencées cette année. Tous les » conspirateurs sont jugés, les égoïstes renfermés. L'or )) et l'argent sortent des souterrains où ils avaient été » enfouis et viennent remplir les caisses publiques. Plus de » quarante têtes ont tombé depuis quinie jours. Les gens i> suspects qui seront condamnés à la détention jusqu'à la )) paix, vont être transférés dans les départements voisins. Il » sera défendu à leurs parents de demeurer, ni de voyager i> dans le lieu de leur réclusion <'). »

En ce qui concerne l'abondance dont parle ici Tallien, il nous semble qu'il faut en rabattre, et la lecture de l'arrêté pris le lendemain i3 décembre, et dont nous venons de rappeler les prescriptions, est de nature à démontrer

(i) L* Courrier républicain^ 1. 1", p. 41 1.

LA FETE DE LA RAISON. iSq

que cette abondance était dans les lettres du conventionnel et non dans la réalité des faits; que la masse du peuple souffrait et qu'on cherchait par des palliatifs à calmer les colères du lion...

Par suite de la célébration de la fête de la Raison, la Commission militaire ne tint pas de séance les lo, 1 1, 12 et 1 3 décembre. Les agissements de la Terreur n'en continuèrent pas moins, et 4 ce sujet une anecdote achèvera de faire connaître les pratiques des sans-culottes arrivés au pouvoir. Le maire Bertrand, par exeihple, avait des moyens tout à fait paternels d'administrer la cité; sous prétexte de féodalité, ses agents avaient ordre de piller, de voler, de briser les christs, les vierges, les saints et tous les objets servant au culte; il leur était défendu de dresser des procès- verbaux de leurs opérations. L'un d'eux, le citoyen Taillefer, osa présenter des observations; le maire lui dit que sa tête répondrait de l'exécution des ordres quil avait reçus, Taillefer n'insista plus, brisa bravement les christs, enleva les robes et fourrures des parlementaires, pilla les églises, vola de tous côtés chez un grand nombre de citoyens, et se montra digne ainsi des chefs qui le commandaient.

Nous avons à raconter ici un fait grave et qui pouvait avoir des conséquences fatales pour la ville de Bordeaux; nous ignorons s'il fut causé par des haines particulières ou s'il faut l'attribuer simplement à une excitation tirée de la situation générale, fort triste d'ailleurs comme on a pu en juger, créée par le système révolutionnaire; à cet égard, nous pouvons dire que des lettres anonymes contenant des injures et des menaces étaient fréquemment adressées aux conventionnels. Quoi qu'il en soit, dans la soirée du i3 décembre, le représentant du peuple Tallien, étant sorti pour aller en visite, fut attaqué, vers sept heures trois quarts, dans une rue détournée, par cinq hommes qui se jetèrent sur lui et se livrèrent sur sa personne à dfes actes

de violence. Aux cris poussés par Tallien, qui était sans armes, des citoyens accoururent; les assaillants prirent la fuite dans diverses directions et ne purent être arrêtés. Reconduit à sa demeure, Tallien en fut quitte pour un repos forcé de quelques jours.

Lorsque cet événement fut connu dans la ville, il y causa une vive émotion, et fat diversement apprécié et jugé. Dès le 16 décembre, la Commission militaire s'empressa de prendre un arrêté ('J pour inviter « tous les bons citoyens, au nom de la patrie et de leur propre sûreté, à découvrir les auteurs, fauteurs ou instigateurs des lettres anonymes, des propos contre les représentants du peuple et de V assassinat du député Tallien. »

Elle ajoutait : i^ que tous ceux qui auraient eu la faiblesse de retirer quelque personnage suspect étaient requis de le dénoncer à Tinstant, et que s'ils obéissaient à cette réquisition, le tribunal, en faveur de leur démarche quoique tardive, leur pardonnait d'avance cette faiblesse criminelle (^); 2° que tous ceux qui, ayant entendu quelques propos contre les représentants du peuple, contre les autorités constituées ou contre la liberté, ne s'empresseraient point d'en instruire la Commission, seraient punis des peines les plus sévères.

Nous n'avons retrouvé aucune trace des suites de cette affaire dans les papiers du temps. Le bruit qui fut fait autour de cet attentat conserva sans doute un caractère purement comminatoire, et les représentants en profitèrent pour essayer de donner un aliment nouveau à la Terreur. Tallien, d'ailleurs, parut ne garder aucune rancune d'un fait que la Commission militaire avait pompeusement qualifié

(0 Appendice f note IX.

(3) Cette disposition fut critiquée à la tribune de la Convention le !•' nivôse (21 décembre) par le représentant Gauthier, qui s'étonna que la Commission se fût arrosé le droit de faire grâce aux coupables, et demanda le renvoi de son arrêté au Comité de Salut public.

d^assassinat. Peut-être connaissait-il ses agresseurs? Mais il les couvrit de son silence, sans doute pour cacher un secret qu'il jugeait inutile de dévoiler à ses séides et à ses acolytes, et auquel la belle Thérésia Cabarrus pouvait bien n'être pas étrangère.

Le 14 décembre, la Commission militaire jugea deux affaires seulement; dans Tune figura le marquis Claude Henry de Saluces, qui fut condamné à mort.

Le même jour, les représentants du peuple réorganisèrent le Tribunal de commerce de Bordeaux, qui avait été supprimé, ainsi que toutes les autres juridictions, lors de rétablissement du gouvernement révolutionnaire; ils en nommèrent les membres qui furent Lercaro père, président; Mac-Carthy (Daniel), Laffitte, Blandin aîné, Oré aîné, Sudreau fils, Bernard Petit, Lacourtaudière, Cardoze père, Grifon, Lys, juges, et Laroze, greffier. Ce tribunal fut installé le 3o frimaire (20 décembre 1794) par le procureur syndic du département délégué à cet effet.

Un document autographe et curieux à plus d'un titre nous tombe sous la main : il est ainsi conçu : c Ce soir a » été arrêté à onze heures du soir le nommé Peychaud, » homme très suspect, exalté en apparence; il ne peut avec » ce caractère être qu'aristocrate puisqu'il n'est pas

> patriote prononcé. Sur plusieurs questions faites, il m'a » répondu qu'il ne connaissait pas les événements. Hier 9 soir, il se promenait au cours Tourny avec d'autres gens 9 suspects; ce soir à la Comédie, au Dernier Jugement des » Rois, il improuvait la pièce et quelquefois s'écriait : Ce

> b... d'Ysabeau! ce b... de Tallien! Enfin il se promenait » et se tenait en guet près le Jardin Public, et a crié, à la » garde qui s'avançait à onze heures du soir : Qui vive ? La

> garde l'a pris d'après sa tournure et ses propos imperti- » nents, et l'a jugé l'un des malveillants qui veulent nuire à j>la tranquillité publique. Quant à moi, je le juge très

» dangereux. Ses camarades de promenade étaient Marcou, » demeurant rue des Réservoirs, Laclotte, rue Saint-Seurin, > Belisse, rue du Temple.

» Fait à Bordeaux, ce 24 frimaire, à minuit.

» Signé : Le Générai Brune ^^K »

Il est du devoir de THistoire, pour être féconde en enseignements, d'enregistrer de pareils aut<^rapbfis; celui-ci est écrit en entier de la main de Thomme qui, vingt-deux ans plus tard, devait être assassiné à Avignon par une populace en délire!

Les représentants légiféraient, et le général Brune arrêtait et signalait les suspects; le Comité de surveillance, qui avait les prisons dans ses attributions, s'inquiétait, d'autre part, des rassemblements qui stationnaient presque constamment devant ces asiles de la douleur. Des familles éplorées attendaient une occasion favorable pour voir les détenus ou se mettre en relation avec eux. Le farouche Peyrend d'Herval suspecta ces rassemblements, et, sous son inspiration, le Comité prit le 1 5 décembre un arrêté pour les faire cesser. Les attroupements devant les prisons furent formellement interdits, et par application d'un décret de la Convention du 17 septembre précédent, il fut défendu de communiquer avec les prisonniers, qui ne purent désormais correspondre au dehors que par écrit. Les lettres devaient, préalablement à leur envoi, être lues par le Comité de surveillance ou par ses délégués ^^K

Tel est le joug qui pesait sur une cité autrefois riche, heureuse et puissante.

Le 16 décembre, la. Commission militaire condamnait Charles Pebcotto à 1,200,000 livres d'amende, et Mercier de Terrefort, maire de Saint -Estèphe, à la peine de mort.

On n'a pas oublié qu'Ysabeau et Tallien écrivaient à

(1) Archives de la Gironde, série L

(2) Appendice, note X.

Paris le 3o novembre : a La guillotine et les amendes vont opérer le scrutin épuratoire du commerce et exterminer les agioteurs et les accapareurs. ^

De pareilles expressions, rapprochées de l'application qu'en faisait le président Lacombe, ne sauraient être assez énergiquement flétries...

Ici se termine le récit de la première période commencée le 23 octobre 1793, avec la création de la Commission militaire; elle peut se résumer dans le tableau suivant :

à mon.

HOMMES. FKMMBS.

CONDAMNÉS

a\)x fers ou à la détention,

avec ou sans amende.

HOMMES. FEMMES

à Tamende,

avec OU sans peine

accessoire

de l'exposition.

HOMMES. FEMMES

ACQUITTÉS

Soit 126 condamnés de toute nature et 43 acquittés. Ces chiffres ont une éloquence terrible!

^X^ AXfc A a fc A 1 fc d^ ^ AL^^Za -^Ta—fclA. ^ g *--■■ J ^-^▼«--*X a AT^ j.Xj,aT^ -^Tji->.Ta a T ^ a T <- ^Tm^ aX^ aX^ aX.«- -a.T^ ->Xa- -fcTa^ aX *-

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