RÉPUBLIQUE FRANÇAISE UNE ET INDIVISIBLE
Agen, le 20* jour du mois yend^miaire an UI de la République française une et indivisible (i i octobre 1794).
C.-il/€jr. YsABEAu, Représentant du peuple, délégué par la Convention nationale dans les départements du Bec-d'Ambès et de Lot et Garonne, au citoyen Darnaud, général de brigade, commandant à Bordeaux.
C'est dans ton sein, mon cher général, ^ue je veux verser les inquiétudes qui me dévorent sur la situation de Bordeaux. Cette commune, à peine échappée aux malheurs qui eussent occasionné son entière destruction, si elle n'eût trouvé des amis sincères dans ceux qui étaient chargés d'y rétablir Tordre, cette commune veut se replonger de nouveau dans des troubles dont il est difficile de calculer les suites. Quelques esprits inquiets, ambitieux et dominateurs s'y sont ressaisis de nouveau de Fopinion publique et il semble qu'une nouvelle terreur ait paralysé la masse des bons citoyens et les empêche d'émettre leur vœu. Ils avaient cependant juré tous de se tenir attachés à la Convention nationale, unique ressource des bons citoyens dans ces temps de trouble et d'orage; vains serments que l'air a emportés ! Ils ne veulent plus entendre que les cris de fureur et dç rage proférés par cette poignée qui gouvernait, tourmentait et pillait impunément la République sous l'égide protectrice du triumvirat. Ils applaudissent au signal de la guerre civile et du massacre des Représentants du peuple ! Ils n'ont pas lu le rapport de Robert Lindet ; ils se sont donné de garde de répandre les principes sages qui y sont développés; ils ne veulent plus entendre parler des discussions de la Convention nationale et leurs murs sont tapissés des écrits et des discours mensongers où l'autorité légitime est dégradée, où on cherche à en élever une autre rivale et subversive de celle à laquelle le peuple a délégué ses pouvoirs. Tel est, ce me semble, le résultat fidèle des séances du Club national, qui enfin a pris parti pour les ennemis de la Convention nationale. Encore quelques jours et on y entendra l'éloge de Robespierre et de ses agens ; car le but des meneurs est évidemment de faire le procès à la révolution du 9 thermidor... Infortunés! qui ne savent pas qu'ils en seront les premières victimes et qu'ils devien.
5o8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
dront tôt ou tard la proie d'intrigans plus savants et de dominateurs plus habiles qu'eux 1 Qui connaît le terme de Farbitraire et delà tyrannie, lorsqu'on fait taire la justice et les lois?
Je vois avec plaisir s'approcher le terme où finira cette mission qui se présentait à moi sous un point de vue si agréable et qui est devenue une source de chagrins et d'amertumes. Je livrerai volontiers à des mains plus habiles ce pénible fardeau; mais tant que je serai responsable de la tranquillité à Bordeaux, je dois prendre toutes les précautions que la sagesse exige pour qu'elle soit maintenue.
Des avis certains m'apprennent qu'une foule d'étrangers se rendent dans cette commune et qu'ils y arrivent tous armés de pistolets et de sabres. On en compte plus de deux mille dans une seule décade. La réimpression des débats des Jacobins et du discours de Garnier, dans lequel if invite les Français à se réunir aux Jacobins (0, a dû être le signal de ce renfort. Je sais que le coup était monté depuis longtems et que déjà les mangeurs d'hommes se partagent en idée les cadavres et les dépouilles des Bordelais. Néanmoins jusqu'à ce que le peuple français ait renoncé formellement à la Convention qu'il a nommée, il est de notre devoir de nous opposer aux progrès et aux tentatives des factieux et de veiller au dépôt précieux pour la République des vaisseaux, des marchandises et des denrées que renferment la ville et le port de Bordeaux.
Je te charge donc de te concerter avec la municipalité et le Comité de surveillance pour connaître ce que viennent faire tous ces étrangers à Bordeaux et pour veiller sur leurs démarches, leurs liaisons et les maisons qui les recèlent.
La sûreté publique t'autorise à désarmer ceux qui paraîtraient suspects ou qui ne satisferaient pas aux questions qu'on a droit de leur faire.
Comme il n'est pas douteux que tous ces étrangers ne s'emparent de l'enceinte et des tribunes du Club pour applaudir ou huer à propos, il est nécessaire que tu invites quelques bons citoyens à surveiller cette manœuvre.
Tu me rendras compte de tes mesures et du résultat de tes rccherclies; j'ai encore assez d'ouvrage dans ce pays-ci et j'avoue que j'ai peine à m'arracher à ces contrées paisibles et fidèles, où tous les citoyens ne font qu'un cœur et qu'une âme, pour me jeter de nouveau au milieu des intrigues, des faussetés, des trahisons et des cris féroces. Ici le cri de ralliement est vive la République, vive la Convention nationale, et cependant on y est très prononcé contre les aristocrates et les modérés. Ici on discute, dans des sociétés populaires nombreuses et tranquilles, les intérêts de la patrie et les
(i) Ces mots sont soulignés par le représentant Ysabeau.
moyens d'améliorer le sort du peuple. Ici les passions tumultueuses se taisent devant la loi et ses organes, et on envoie froidement au Comité de Sûreté générale tous les appels au massacre, à la division et à la guerre civile, qui obtiennent chez vous de si bruyants applaudissements... Lis les merveilles qu'opèrent les braves soldats de Lot-et-Garonne ; pendant qu'ils se battent si glorieusement, leurs pères, leurs amis entretiennent le calme dans leurs foyers et repoussent les tentatives des êtres sans mœurs et sans aveu qui voudraient allumer le flambeau de la discorde.
Je ne pousserai pas plus loin cette comparaison . Courage, mon brave ami; la Convention nationale triomphera des artisans de malheurs et de troubles^ ou nous ne survivrons pas à la honte de notre patrie et à la perte de notre liberté.
(Archives de la Gironde, série L.)
FIN DE l'appendice.