EN MISSION DANS LE DÉPARTEMENT DU BEC-D'AMDÈS
C'est par leur marine que les esclaves anglais insultent à notre liberté naissante ; c'est par sa marine que notre République, réprimant leur orgueil, ira planter sur la tour de Londres ce drapeau tricolore que leurs mains avilies ont tenté de profaner.
Bordeaux offre un port avantageux pour la République; son chantier, maintenant sans énergie, laisse à peine voir son existence ; une frégate et une corvette, depuis longtemps en construction, offrent tous les traits d'un établissement languissant. Cependant tout doit être vie et action chez un peuple libre. Il feut donc que tous les travaux reprennent leur activité. L'exemple de Brest et de Rochefort doit aiguillonner l'émulation des ouvriers de Bordeaux. Ils sont républicains comme les premiers; comme les premiers,* ils doivent se plaire dans les obstacles et les vaincre tous.
Laissons aux vils esclaves les efforts ordinaires de l'habitude, les républicains doivent tenter des efforts inconnus.
On nous assure que la frégate la Décade française ne peut sortir du port avant deux mois. Eh bien! prouvons la fausseté de ce calcul, en la mettant à l'eau le 3o thermidor. Ranimons tous les ouvrages. Que les bras répondent à l'impatience de la volonté. Créons partout, et que, sur les mers comme sur la terre, nos ennemis voyent notre puissance et frémissent.
Une des causes principales de la lenteur des travaux du port provient de la dissémination des divers ateliers et établissements relatifs à la marine, et de l'insubordination des ouvriers du port. Rapprochons dans un même lieu, et mettons dans la même main les principaux établissements. Rappelons à la discipline tous ceux qui travaillent pour la liberté. L'insubordonné est l'ennemi de la République, débarrassons-en les bons ouvriers qu'ils cherchent à attiédir ou à séduire, et bientôt le port de Bordeaux, suivant ses ressources, ne le cédera en activité à aucun autre de la République.
Art. I*'. — L'hôpital des enfants trouvés de cette commune, joignant le chantier de construction de la marine nationale, ayant paru à l'administration de la marine, ainsi qu^à nous, d'une utilité importante, nous arrêtons qu'il demeure réuni à l'arsenal des constructions.
Art. 2. — La municipalité de Bordeaux s'occupera incessamment de nous indiquer, parmi les domaines nationaux celui qu'elle jugera le plus commode et le plus convenable pour rétablissement des orphelins. Elle nous fera part de ses recherches, pour que nous fassions nous-même Texamen du local.
Art. 3. — Il sera fourni une livre et demie de pain par jour, à compter du i^ thermidor, à tous les ouvriers employés aux ouvrages de la marine nationale. La municipalité aura soin de placer auprès du chantier de construction un boulanger, uniquement occupé à cuire pour les ouvriers et autres employés du port.
Le boulanger sera sous la surveillance immédiate de Tagent maritime.
Art. 4. — Les ouvriers en tout genre, nécessaires pour les travaux du port, sont mis dès ce moment en réquisition.
Art^ 5. — L'ingénieur constructeur nous fournira l'état des différentes matières qui lui manquent, pour que, par la voie de la réquisition, nous les mettions le plus tôt possible à sa disposition.
Art. 6. — Tout individu qui se soustraira aux réquisitions, sera arrêté et renfermé comme suspect.
Art. 7. — L'ingénieur constructeur, et sous ses ordres un maître et un contre-maître, surveilleront les travaux, dirigeront l'emploi des matières, à l'effet de prévenir ou arrêter les dilapidations, distribueront les ouvriers de manière qu'il ne puisse résulter ni confusion ni perte de temps.
Art. 8. — Les maîtres et contre-maîtres se rendront aux chantiers et ateliers, aux heures indiquées pour l'entrée des ouvriers aux travaux, lesquelles seront annoncées par le son de la cloche.
Art. 9. — Les employés civils, préposés aux appels, s'y rendront aux mêmes heures et s'assureront, par un appel général, si tous les ouvriers sont présents; ils feront en outre, pendant le cours du jour, des appels interrompus en variant les heures.
Art. 10. — L'ouvrier qui, présent au premier appel du matin ou du soir, se trouvera absent, perdra, pour la première fois, sa demijournée, et sera en arrestation tout le jour de la décade suivante; en cas de récidive, sa paie sera pendant dix jours réduite à moitié; il sera tous les jours t^nu au travail, et tous les soirs de la décade, il sera conduit à la maison d'arrêt, pour le reprendre le lendemain. En cas d'absence pour la troisième fois, il sera regardé comme malveillant et comme tel il demeurera détenu jusqu'à la paix.
Art. 1 1 . — Si les employés civils ne sont pas rendus à l'heure fixe, ils perdront pour la première fois la journée de leur traitement, et pour la seconde ils seront destitués.
Art. 12. — Nous nous chargeons de la surveillance des officiers principaux soit civils, soit militaires, et dans le cas d'infraction à
APPENDICE. 5o5
leur devoir, leur destitution sera par nous prononcée et même l'incarcération s'il y a lieu.
Art. i3. — L'inspecteur civil sera chargé, dans son inspection )ournaiière, de tenir des notes exactes des ouvriers qui ne se seront pas trouvés aux appels ordinaires et interrompus.
11 tiendra un état des réductions de leur solde, et au bout de chaque mois, le profit de ces réductions sera proportionnellement versé en faveur des ouvriers qui auront été assidus.
Art. 14. — Aucun des ouvriers des chantiers, ateliers et magasins ne pourra sortir pendant la durée des travaux, sans être muni d'une permission signée par l'ingénieur constructeur ou l'employé civil, qui en aura reçu Tautorisation de l'agent maritime.
Art. i5. — Les officiers civils et militaires, conjointement avec l'ingénieur-constructeur, les maîtres et contre- maîtres veilleront avec le plus grand soin, à ce que les ouvriers ne dilapident pas le bois.
Art. 16. — Ces ouvriers ne pourront emporter que des hachures, conformément à l'art. 4 du titre 4 de la loi du 25 janvier (vieux style)
Tout bois de chêne ou de sap reconnu avoir été fendu ou scié sera arrêté. L'ouvrier qui en sera saisi, subira pendant trois mois une détention de nuit, avec réduction de la moitié de sa paie, laquelle tournera au profit des bons ouvriers.
En cas de récidive, il sera jugé et puni comme voleur d'effets nationaux.
Art. 1 7. — L'article précédent sera également appliqué à ceux qui couperaient des cordages, des toiles à voiles, ou qui feraient dans le port, les arsenaux et les magasins des enlèvements quelconques d'effets de la République.
Ceux qui auraient acheté des copeaux formés de pièces de bois dénaturées, subiront pour la première fois la peine portée par le premier paragraphe de l'art. 16 de notre arrêté, et en cas de récidive, celle du paragraphe 2.
Art. i8. — Si ce sont des citoyens qui sont convaincus d'avoir fait l'achat, ils paieront le bois le triple de sa valeur. Le prix sera distribué au bout du mois en faveur des ouvriers sans reproche, et les acheteurs seront condamnés en trois mois de détention.
Art. 19. — La frégate la Décade française sera lancée à l'eau le 3o thermidor, et à raison des efforts qu'auront faits les bons républicains, travaillant à la construction, nous nous réservons de leur donner des marques de notre satisfaction.
Art. 20. — Ceux des ouvriers qui auront montré de l'insubordination, seront privés pour la première fois de leur journée, pendant une décade, et leur détention sera de même durée. En cas de
5o6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
récidive, ils seront détenus pendant un an comme hommes dangereux et suspects.
Si faisant des réclamations fondées, on ne leur rendait pas justice, ils viendront nous trouver, et nous serons toujours prêts à les écouter, pourvu qu'ils nous fournissent la preuve de leur innocence.
Art. 21. ~ L'agent maritime est tenu, sous sa responsabilité, de surveiller et suivre l'exécution de notre arrêté.
Art. 22. — Sera notre présent arrêté, imprimé, lu, publié, affiché et distribué dans les chantiers, arsenaux et ateliers de ce port, et envoyé au Comité de Salut public et à la Commission de la marine et des colonies.
Bordeaux, le 29 messidor, Tan II de la République française une et indivisible.
Garnier (de Xantes).
Tristan, Secrétaire de la Commission nationale.
NOTE XXV, p. 326.
Du {•' octobre 1794.
Le discours de Garnier aux Jacobins fait le plus grand bien à Bordeaux dans la classe des citoyens qui raisonnent. J'en ai entendu plusieurs se demander : Que dites-vous de Garnier et de son discours? Comme ce gaillard-là nous aurait menés si on nous l'avait laissé! Il se découvre maintenant tout entier.... — Vous rappelé^-vous, disent quelques-uns, comme cet homme changea de figure et de manière de parler pendant les deux jours qu'il demeura ici après la chute de Robespierre? 11 fut bien aisé de connaître alors qu'il n'était pas du parti de ceux qui avaient culbuté le triumvirat. — Et, disait un autre, la querelle qu'il chercha aux confiseurs sur ce qu'ils faisaient confire des fruits non encore mûrs, prétendant que c'était enlever au peuple les moyens de s'alimenter? Quel homme à grandes idées pour approvisionner une cité comme Bordeaux de subsistances! etc., etc.
(Notes de Derey, accusateur public près la Commission militaire : Archives de la Gironde, série L.)
NOTE XXVI, p. 464.