VI AVERTISSEMENT
voulut en souffrir personoellement et, au lieu de fuir devant elle, il l'attendit de pied Terme dans sa propriété d'Eure-et-Loir, non loin de l'héroïque cité de Chàteaudun, au milieu d'une contrée désolée par l'occupation allemande. C'est lîi que les habitants des Ardennes qu'il avait longtemps représentés vinrent le chercher pour l'envoyer à l'Assemblée nationale, sans qu'il l'eût désiré, sans qu'il eût fait la moindre démarche. Ses forces minées par une maladie lente depuis plusieurs anoé&<i semblaient lui faire une loi impérieuse du repos. Il accepta pourtant, persuadé h juste titre que, dans d'aussi graves circonstances, personne n'avait le droit de refuser son concours à la patrie.
Lorsque M. Mortimer Ternaux arriva à la Chambre, des difficultés de toute nature réclamaient une prompte solution. Jamais responsabilité plus lourde n'avait pesé sur lés membres d'une assemblée souveraine. Il fallait à la fois signer avec l'étranger une paix onéreuse, rétablir l'ordre à l'intérieur, reconstituer l'armée, refaire les finances, concilier les intérêts les plus opposés. Sur toutes ces questions M. Mortimer Teroaux se montra digne de son passé pariemenlaire; il eut surtout une heure de grand courage en attaquant de front les révolutionnaires que sa plume avait si souvent démasqués. L'un des plus graves embarras du moment était le règne de la Commune à Paris. Au lieu de ta réduire par la force, on parlait de traiter avec elle, et le gouvernement lui-même paraissait disposé à prêter les mains à des transactions occultes. Avec sa double compétence d'homme politique et d'historien, M. Mortimer Ter-
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AVERTISSEMENT. vil
naux devina l'intrigue et n'bésita pas à la dénoncer. Brisant d'anciennes relations, il monta à la tribune ' - pour signaler le danger de pareilles . compromissions et provoquer un démenti officiel. Ce désaveu ne put être obtenu el beaucoup, comme au premier volume de l'histoire de la Terreur, crièrent k l'exagération. Deux ans plus tard, la transaction dénoncée était formellement reconnue par celui-là même qui l'avait primitivement déniée, et nous assistons aujourd'hui h la réhabilitation de doctrines et d'attentats qui paraissaient à jamais condamnés.
Au milieu de ces orages, M. Mortimer Temaux continuait ses travaux historiques; mais il était à bout de forces ; il ne se soutenait plus que par un prodige de volonté, et la mort l'a Frappé debout, avant l'achèvement du volume que nous éditons dans une pensée de respect pour sa mémoire.
Un autre motif nous a également déterminé à cette publication.
M. Mortimer Temaux avait voulu démontrer que la Terreur avait commencé longtemps avant l'époque acceptée d'habitude comme l'ouverture de l'ère révolutionnaire. Cette preuve n'avait pas exigé moins de sept volumes, mais elle était complète quand la plume est tombée des mains de l'historien. II le *sentait luimême, et combien de fois ne lui ai-je pas entendu répéter que l'œuvre à laquelle il avait voué sa vie était accomfl\e et qu'il risquait, en la poursuivant plus loin, de se
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•viii AVERTISSEMENT.
heurter à des faits trop publics pour amener des révélations nouvellee.
La modestie de M. Mortimer Ternaux le trompait cerlainement. Rien de ce qu'il a raconté n'était caché, mais bien peu avant lui avaient consenti à remonter sérieusement aux sources et, faute de recherches suffisantes, le véritable caractère d'événements importants avait échappé à ses devanciers. Dans cette mioe inépuisable de la Révolution il y a, quelle que soit l'époque, bien des découvertes eocoro à faire, et nous ne doutons pas, qu'avec sa sagacité et sa persévérance exceptionnelles, l'historien de la Terreur n'eût produit une seconde partie digne de la première.
Au point ou M. Mortimer Teraaux avait conduit son ouvrage il ne restait plus qu'à tirer les conséquences d'actes révolutionnaires acceptés comme tels par tous, et à faire pressentir les sanglantes horreurs qui devaient en découler. C'est ce que nous avons essayé de faire. Des huit chapitres contenus dans le volume que nous publions, les quatre premiers avaient été laissés par M.MortJmerTernauxdans un état d'achèvement presque complet. Le lecteur jugera si, eu acceptant sa succession et en mettant en œuvre tes matériaux rassemblés pour les quatre derniers, nous avons fidèlement rempli notre rôle de légataire.
Baro» de Latbe-
Ce It> décembre IDSO.
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LA CONVENTION APRÈS LE t! JUIN.
Od ne porte pas impuDément la main sur la souveraineté nationale, et après avoir assisté au coup d'État démagogique du 2 juin, nous allons constater de suite ses inévitables et désastreuses conséquences. Par un phénomène curieux, mais dont toutes les révolutions oITrent le salutaire enseignement, les premiers qui regrettent les actes de violence sont précisément ceux qui dans leur aveuglement les ont préparés. La CoqventioD ne devait pas échapper à cette loi de nature. Nous wroQS bientôt, jusque dans les rangs de ia Montagne, un grand nombre de représentauls trouver trop
s HISTOIRE DE LA TERREUR.
pesant le joug de leurs alliés de la Commune, et le Comité de salut public lui-même, malgré son triomphe apparent, ressentira chaque jour plus vivement les blessures infligées à son amour-propre par les exigences hautement avouées des dictateurs de l'hdtei de ville. En nt^me |emp9, des rangs de la Plaine el des débris de la droite vont, à chaque séaiwse, s'élever des voix courageuses pour protester contre l'avilissement de cette malheureuse Assemblée maîtresse de la France et esclave à Paris. Les Girondins surtout font entendre les plus éloquentes réclamations, et parmi ceux que les vainqueurs, dans la première ivresse du triomphe, ont momentanément laissés en liberté, Ducos, Fonfrède, Condorcet, Grégoire, Pontécoulant se distinguent par les nobles hardiesses d'une résistance que les trois premiers doivent payer de leur tête. Protestations impuissantes, mais que l'histoire doit recueillir avec soin, car ce sont les derniers frémisseoients d'un parti qui se meurt et qui refuse en mourant d'accorder à ses adversaires l'amnistie du silence.
Le 3 juin, la salle des séances presque dcsecte oiïre l'aspect morne des lieux désolés par la tempête. Au travers de la torpeur générale, c'est à peine si l'on entend quelques échos affaiblis du drame de la veille. Quatre députés proscrits, LanjuiRais, Vei^niaud, Viger et Barbaroux, ont écrit à la Convention pour demander que le Comité de salut public rédige promptement son rapport sur les accusations dont ils sont l'objet. La lettre de LanjuÎDais reflète ce mélange de vigueur et d'ironie qui était te fond du caractère de l'intrépide BretOD : « Je
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lutterai, dit-il, avec le courage de l'ioDOCWce et de- la vertu contre mes calomDiateurs. Vous avez cédé hier à la nécessité; je vous remercie d'avoir empêché peut-être par votre coodescendance de plus grands atteotats. » La lettre de Vergniaud est empreinte d'une dignité fîère et triste ; il explique ainsi son absence de la veille : « Je savais que les citoyens des tribunes s' étalât «oparés des passages de la Convention et arrêtaient les doutés dont les noms se trouvaient sur la liste de proscription dressée par la Commune de Paris. Prêt à obéir à la loi, ' je ne crus pas devoir m'exposer à des violences qu'elle réprouve. J'ai appris cette nuit qu'un décret me met en état d'arrestalioD chez moi ; je m'y soumets. »
Après les lettres des proscrits vient celle du proscripteur. Selon sa contume, Marat revendique pour lui le monopole du patriotisme et des vertus civiques } il reproche à la Convention d'avoir, dans son décret du S juin, ménagé les m^nbres dénoncés par la Commune; en leur laissant la gloire de demander eux-mêmes la suspension de leurs pouvoirs et de donner ainsi l'exemple d'uD généreux dévouement au bien public, on lésa, disait-il, rendus ■ intéressants aux yeux de la Dation, h(mneur qui doit être réservé à ces hommes iotacts qut se sont consacrés sans retmue à la défense de )a liberté, dont le coeur brûla toujours de l'aotour sacré de la patrie... Peut-être m'élait-il permis, à moi, le martyr éternel de la liberté; à moi, depuis trop longtemps déchiré par la.calomnte, d'être jaloux de ces h(»ineurs. J'ai donc repoussé le projet de décret de votre Comité; j'ai danandé l'arreslatioo des membres dénoncés par les
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4 HISTOIRE DE LA TERItElIl.
nulorilés constituées de Paris, et j'ai ofTert ma suspension pendant un temps déterminé. Impatient d'ouvrir les yeux de la nation abusée sur mon compte par tant de libellistps à gages, ne voulant plus être regardé comme une pomme de discorde, et prêt à tout sacrifier au retour de la paix, je renonce à l'exercice de mes onctions de député jusqu'après le jugement des représentants accusés. »
Cette déclaration fait jeter les hauts cris aux séides de l'Ami du peuple :
« Le devoir de Marat est d'être à son poste, s'écrie Thuriot.
— Aucun député, ajoute Gharlier, ne peut se suspendre, parce qu'aucun ne peut composer avec son devoir... Par la proposition que Tait Marat, on a la preuve qu'il n'était point le chet d'une faction de brigandage, mais qu'il en existait une autre vraiment liberticide, contre laquelle nous avons vainement lutté depuis huit mois, et que le peuple vient enfin d'étouffer.
— Oui, reprend Chasies, on a peint Marat comme un monstre dont on a voulu effrayer les départements on le leur a peint comme un homme de sang et de pillage, aiin de les séparer d'une ville qui adoptait ses principes. Les départements seront détrompés quand ils le verront lui-même cessant ses fonctions afm de ne plus leur donner d'ombrage. ■»
Robespierre, qu'impatientent ces hommages prodigués h l'Ami du peuple, veut couper court à la discussion et demande la question préalable; il la motive ainsi : a JDepuis trop longtemps nous nous occupons
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d'individtiSî il faut enfin parler de choses. Les représentants de la nation française doivent remplir leurs devoirs ou donner leur démission... Le cas de la suspension n'est pas prévu'. »
La Conveution n'adopte pas la motion de Robespierre; elle passe purement et simplement à l'ordre du jour, ce qui laisse Marat libre de maintenir ou de retirer sa proposition magnanime.
On introduit ensuite une dépulation du Comité central révolutionnaire. L'orateur s'exprime ainsi : « Législateurs, l'expérience vient de vous montrer d'une manière vraiment sublime que tôt ou tard la justice a son tour. L'étonnante révolution qui s'est opérée sous vos yeux est une grande leçon pour ceux qui marcheront après vous dans la carrière de la législation. Vous avez vu le peuple de Paris se lever tout entier, résister tout entier à l'oppression, et vous demander justice de ceux dont la présence ouisait à vos travaux, et auxquels il attribue avec juste raison tous les malheurs de ta République.
<i Trois fois le peuple ulcéré, outragé, a couru aux armes. Il avait donné à plusieurs de ses concitoyens la faculté d'user de son pouvoir. Ils l'ont fait pour le délivrer des traîtres qui le divisaient. Le tocsin a sonné, le canon d'alarme a tonné, non pour annoncer l'effusion du sang, mais pour annoncer les dangers de la liberté et les atteintes mortelles qu'on lui portait. Le peuple
1. Le Moniteur attribue ces paroles il Basire; le Journal des Débats et Décrets à Robespierre. Nous croyons devoir sliivre celte dernière version.
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poar Taincre n'a eu qu'à se montrer. Le spectre de la discorde, hier encore évoqué d'un bout de la France à l'autre, n'a plus qu'à reculer. Une chatne de fraternité va relier Paris aux déparfemeais, et rien ne peut plus empêcher les législateurs d'achever l'œuvre de la constitution républicaine. »
Les honneurs de la séance sont accordés à la députation, qui traverse la salle aux applaudissements des tribunes.
Les Montagnards, désormais assurés de leur triomphe, veulent le consolider en s'emparant de toutes les positions ; ils font décider, dès cette première séance, que tous les comités de la Convention, Sauf le Comité de salut public, seront immédiatement renouvelés et com-
Les jours suivants, quelques réclamations s'élèvent encore dans l'ABsemblée en faveur des proscrits; mais elles se brisent contre l'indifférence du centre et les murmures de la gauche. Le & juin, on lit le proc^vei^ bal de la séance du 2. Grégoire demande que l'on y constate les insultes et les violences faites à la Convention i H Les ecclésiastiques veulent donc mettre le feu partout! 1) s'écrie Thuriot. Durand-Maillane, rédacteur du procès-verbal, fa^t observer timidement que sou compte rendu pi^nte la généralité des faits de manière à bien montrer dans quelles conditions l'Assemblée a délibéré.
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« Tout le monde sait, répond brutalâiuent Bourdon (de l'Oise), que la Conveotion a été contrainte de sauver la République; tout le monde sait qu'elle s'est délivrée d'un tas d'intrigants qui voulaient la perdre, n
L'Assemblée, docile aux injonctions de ces deux démagogues, et pressée d'en finir une bonne Fois avec les plaintes et les récriminations, décide que toute péti-^ tion, toute adresse relative aux événements du 2 juin, sera renvoyée sans être lue au Comité de salut public.
Le lendemain, Fonrrède, que la générosité de Mamt avait bien voulu épargner, et qui continuait de siéger sur les bancs solitaires de la droite, réclame Texécutioa du décret qui oblige le Comité de satut public è faire dans les trois jours un rapport sur les représentants arrêtés, a On est, dit-il, au quatrième jour, et ce rap~ port n'est pas fait. Ce n'est pas tout. Les pièces annon^ oées è la barre de la Convention par Lbuilller et Sassen" fratz n'ont pas été transmises par la Commune. Il n'y a pourtant pas de temps à perdre : si l'arrestation de magistrats municipaux a produit h Paris une espèce d'insurrection, n'est-il pas h craindre que celle de repré' sentants du peuple n'en amène une véritable dans la République entière? Qu'on y songe, la peine du talion serait ici légitime : Si des hommes armés sont venus exiger le décret d'arrestation, d'autres citoyens également armés ne peuvent-ils, usant du même droit, venir réclamer l'abrogation immédiate de ce décret? t
La gauche se récrie contre ces paroles. » Voilà bien la preuve, dit Chabot, qu'il y â un complot pour alhi" mer la guerre civile, en haine de ceux qu'on appelle les
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agitateurs de la Montagne; mais, puisque nous avons la paix par uoe simple mesure d'arrestation, nous prouverons à nos enoemis que nous ne voulons pas leur tête.
— Demandez-la donc, reprend Fonfrède. J'insiste sur le rapport du Comité de salut public, car je ne reconnais pas ici de Convention, tent que les membres arrachés par la force du Bein de cette assemblée n'y seront pas rentrés. »
L'inévitable ordre du jour vient couper court à cette énergique protestation.
Le 6, la discussion se renouvelle à propos d'une seconde lettre de Yergniaud. La Montagne en interrompt la lecture en invoquant le décret du /t. qui renvoie au Comité de salut public teutes les pièces relatives aux députés détenus. « Mais ce décret n'existe pas! s'écrie Doulcet; celui qui a été rendu ne concerne que les pétitions. Le Comite de salut public se trouve embarrassé; il a écrit à la Commune pour se procurer les pièces de conviction. Ces pièces n'ont pas éte fournies. Je demande donc qu'on lise en entier la lettre de Vergniaud, et que le Comité de salut public soit tenu de Taire demain à midi son rapport, et sur les dénoncés, et sur les dénonciateurs. »
Thuriot s' érigeant, suivant sa coutume, en défenseur officieux de la Commune répond à Doulcet : « C'est vouloir sauver les coupables que de hâter un rapport dont les seules bases sont précisément les pièces que le Comité n'a pu encore se procurer. Celui-ci attend toujours les papiers de la Commission des douze, sans compter 'd'autres pièces qu'il n'a pas eu le temps d'exa-
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