Voir tome Til , pagsa 300 et suiTsnies
les frères et amis lui offrent un repas patriotique où ne sont épargnées ni les libations ni les menaces aux aristocrates. On sort de la salle du banquet fort échauffé. Bourdon n'est pas le moins animé; il se met à parcourir les rues à la tête d'une bande avinée, qui crie et qui hurle. Pour dernier exploit ces sacripaMs viennent insulter la sentinelle du poste de l'hôtel de ville. Celle-ci appelle aux armes. Le poste sort et maltraite assez rudement les perturbateurs. Dans la bagarre, Bourdon reçoit deux ou trois coups de baïonnette qui lui edleurent la peau'. Le commandant de ia garde nationale, Dulac, accourt et délivre le convenlionncl. Transporté à son auberge, il y est l'objet des soins les plus attentifs. Les autorités locales s'empressent de venir le visiter et de lui témoi^er leur regret de n'avoir pas su empêcher un conflit qu'aucune prudence humaine ne pouvait prévoir. Ëonrdon n'accepte pas les excuses et écrit à la Convention une lettre, dans laquelle il se pose comme un confesseur de U liberté, comme uie victime dévouée au fer des assassins, comme un autre Lepeletier succombant sous les coups de l'aristocratie et du roya-lisme. Pour un peu il demanderait qu'on lui décern&t de son vivant les honneurs du Panthéon.
La lecture de la lettre de Léonard Bourdon cauae duu li Convention une grande émotion. Far un décret rendu le jour môme , la ville d'Orléans est déclarée en état de rébdlion jusqu'à ce que les citoyens aient livré les individus prévenus de l'attentat commis contre un membre de la représentation nationale. Le maire, les officiers municipaux, le procureur de la commune, sont suspendus de leurs fonctions et traduits à la barre. Les auteurs, instigateurs et complices de l'attentat sont déférés au Tribunal révolutionnaire.
Au regu de ce décret, le maire d'Orléans écrit à la Convuition une lettre qui est un monument de courage et de patriotisme, tel que l'on en rencontre rarement dans l'histoire de ces temps malheureux :
t. Boardon, dans sa lettre i la ConrentioD, datée dn 10 mars, dit laimâme ; • Aucun des coups que j'ai reçus n'eat dangereux. Une redingote que Je portais sur mon habit a paré les coups. ■
.Orlfans,Ie3ïmaral793,r»nS»del«RëpubIiii'ie.
« GitojeDS législateurs, « Votre décret rigoureux a répandu la consternation dans Orléans; un grand crime, h la vérité, a été commis samedi sur nn représentant de )a nation ; il faot un exemple ; la vengeance nationale doit être déployée dans toute sa rigueur, mais elle ne doit tomber que sur moi. le dois être censé le seul coupable en ma qualité de maire, puisque je réponds de la tranquillité de la ville. Ma négligence et peut-être mes imprudences ne doivent nullement rejaillir sur mes collègues et sur la ville. Il est de votre justice, citoyens législateurs, d'annuler une partie de votre décret en rendant la liberté aux officiers municipaux et au procureur de là commune; ordonnez que le maire seul sera responsable de tous les événements survenus, qu'il se rendra sur-le-champ à Paris pour paraître h votre barre et y rendre compte de sa conduite. J'attends vos ordres pour volera Paris; trop heureux si je puis, moi seul, rendre l'honneur à mes concitoyens et leur assurer la tranquillité et le bonheur. Je laisserai sept enfants auxquels mes concitoyens serviront de pères. H Armand-Léon Saillt, maire d'Orléans. »
Émue d'une si noble démarche, la Convention, sur la proposition de Garran-Coulon, rapporte la partie du décret qui
déclare Orléans en état de rébellion ; mais, quelques jours après, les montagnards parviennent à faire revenir l'Assemblée sur cette décision et à rétablir le régime exceptionnel sous lequel gémit le chef-lieu du Loiret. Ce n'est que le 26 avril, c'est-àdire après six semaines de sollicitations, que l'état de siège est levé. Mais en quel étal se trouvait alors la malheureuse citéî C'est ce que va nous apprendre une lettre de deux membres de la Convention, Lesage [d'Eure-et-Loir) et Duval-Beauprey, auxquels une mission de l'Assemblée ût traverser Orléans quinze jours après le décret d'amnistie.
• Orléans, Il mai 1793.
H ...Tous les citoyens sont ici dans la désolation. Il n'est point de famille qui n'ait à gémir sur la détention d'un père, d'un
mari, d'an ami. Ces détentions ont un caractère de despotisme, de tyrannie, qui fait frémir les amis de la liberté. Vous coooaissez la malheureuse affaire de Léonard Bourdon, Digne enfant du vieux de la Montagne, il vientici prêcher des maximes subversives de tout ordre social, 11 va ensuite s'enivrer avec quelques hommes, très dignes par leur défaut d'éducation et leur immoralité de former sa compagnie; il va à la mnoicipalilé , il insulte une sentinelle , il essaye de la tuer d'un coup de feu , il reçoit quelques coups de baïonnette. Tous ceux qui étaient au corps de garde particulier à la sentinelle sont en prison.
tt Aux écuries de la maison commune étaient plusieurs citoyens de garde sous le commandement de la gendarmerie. Par la position des lieux, il était impossible que ce corps de garde eût pris part à la rixe de Bourdon ou l'ait pu voir. Cependant tous ceux qui étaient de garde à ce poste sont en prison, et les gendarmes, qui les commandaient, n'y sont pas.
« Enlin plus de cent citoyens sont consignés dans la ville, leurs affaires de commerce demanderaient leur sortie ; mais un ordre arbitraire les retient,..
(I LeSAGE, BEADPnET-DUVAL, »
Les réclamations de la municipalité et les plaintes des femmes et des ûUes des prévenus sont enfin entendues. Le 19 mai, Noël (des Vosges), au nom des Comités de législation et de sûreté générale , donne lecture d'un rapport qui constate :
1" que Bourdon, envoyé avec Prost dans le Jura et chargé de l'urgente mission de presser le recrutement dans ce département, s'est détourné de trente lieues de la route qui lui était tracée, pour se rendre à Orléans.
2* Qu'arrivé à Orléans, le 15 mars dans l'après-midi avec son collègue, il n'a pas donné avis de sa présence à la municipalité, mais est allé tout droit aux Jacobins, où il a prononcé les discours les plus propres à fomenter le désordre dans la cité;
3° Qu'il a été donné un banquet, à la suite duquel Bourdon
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NOTES. iSI
et ses coreligionnaires allèrent au café, à la Société des Jacobins et chez l'évéque ' ;
It" Que le même jour, à cinq heures, la municipalité, sur uae plaiule de Prost qui venait d'avoir des difficultés avec le maître de poste, avait fait délivrer des chevaux aux deux représentants et devait les croire partis;
5' Que vers les dix heures, un grand tumulte avait été entendu de la salle du conseil; que tes officiers municipaux, étant sortis, avaient trouvé Bourdon blessé et s'étaient empressés de le recueillir et de l'entourer de soins.
Noël termine son rapport en faisant le plus grand éloge du zèle et du dévouement de la municipalité orléanaise, qui a déjà envoyé cinq mille hommes contre les départements insurgés, et en proposant d'ordonner l'élargissement provisoire de tous les détenus, contre lesquels ne s'élèveraient pas de chairs graves.
Ce rapport excite l'indignation de la Montagne *. Collotd'Herbois, Laplanche, Marat, s'élèvent avec force contre ces conclusions; Louvet, en leur répondant, dénonce la conduite des commissaires envoyés à Orléans depuis que cette ville a été déclarée en état de rébellion. « Ils ont pris sous leur protection, s'écrie-t-il, des hommes dont le métier était de prêcher dans la ville le meurtre et le pillage. Ils ont emprisonné des citoyens dont la fortune et les emplois excitaient l'envie
1. L'évCque d'Orléans n'éuit autre que le fameux Jarante, l'nn de* trois prélats de l'ancien régime qui avaient adhéré k la constitution civile du clergé. Comme aon collègue Loménie, archevêque de Sens, il n'avait trouvé d'autre moyen de se faire pardonner ion origine aristocratique que de se Jeler dans tes bras des plus ardents dém^ogues et d'accepter la pr^idence de la Société populaire. A tous ces titres, Léonard Bonrdon lui derait biotl sa première visite.
S. Sii mois plus tard, Noël payait de aa tête le courage et l'indépendance qu'il avait déployés dans cette circonstance. Inscrit sur la liste de proscription du 3 octobre , il essaya, pour se souslraire \ ses persécuteurs , de se réfugier en Suisse. 11 tut arrêté i quelques pas de la frontière, ramené à Paris, traduit devant le Tribunal révolutionnaire, condamné ï mort et ciécate le 18 frimaire an II (S décembre 17S3). Les seuls crimes qu'on avait à lui reprocher étaient son rapport dans l'abire de Léonard Bourdon et son «bateniion dans le procès de Louis XVI. (Voir tome V, page 405.) n 31
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de certaines gens. Ils les ont accusés d'êire'des aristocrates et des contre-révolulionnaîres ; mais vous savez que l'on est aristocrate et conire-révolutionnaire, lorsqu'oa demande que la Convention soil entourée du re!!pectqni lui appartient. On est aristocrate, lorsqu'on prêche l'amour de l'ordre et l'obéissance aux lois; on est aristocrate lorsqu'on réclame la conservation des hommes et des propriétés. On a deslitiié l'ancienne municipalité, on en a établi une nouvelle. Eh bien! savez-vous ce que celle-ci fait des deniers du peuple? Elle dépense 6,000 livres dans des dîners, elle régale à 10 livres par lêie les sanscuiottes. Les femmes, les mères et les fdles des citoyens détenus viennent implorer la grâce de ceux qui pourvoient à lenr subsistance; les patriotes, bien repus, les forcent à danser et à célébrer par des démonstrations de joie le triomphe de leurs persécuteurs. Après la danse, elles espéraient, pour prix de tant d'outrages, obtenir un adoucissement à leurs peines. Elles demandent l'élargissement de leurs maris, de leurs pères, de leurs fils. On le leur refuse, elles insistent, un sans-colotte tire son sabre; mais, il n'y avait Ik que des femmes et tant de vaillance est perdue. *
En entendant les sarcasmes dont l'orateur girondin accable les démagogues Orléanais, les tribunes prennent fait et cause pour les frères et amis; elles éclatent en murmures. Des crisà bas! à bas! se font entendre. Le président Isnard menace de dénoncer à la France entière l'insulte que l'on fail à la représentation nationale ; le tumulte est à son comble. Marat essaye en vain de se faire entendre. La Convention lui refuse la parole et adopte les conclusions du rapport de Noël.
C'était un triomphe pour la justice et l'humanité, mais il devait être de peu de durée. Moins de quinze jours après, les journées du 31 mai et du 2 juin consacraient la défaite de Louvet et de ses amis, le triomphe des démagogues.
Les malheureux Orléanais subirent le contre-coup de ces événements. Du moment qu'ils n'eurent plus de protecteurs, Fouquier-Tinville les traduisit à son tribunal. Léonard Bourdon appelé en témoignage se montra implacable. Après de longs et pénibles débats, le 12 juillet, neuf condamnations à mort furent prononcées contre les gardes natiooanx dont les noms
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suivent : Couët, agent de change, âgé de cinquante ans, chasseur de la garde naiionile ;
Buissot. marchand, ûgi5 de vingt-cinq ans, chasseur ;
Gellet-Duvivier, marchand de bas, trente-neuf ans, grenadier;
Jacquet, rentier, agi; de vingt-cinq ans, lieutenant de grenadiers;
Poussot, rentier, Sgé de quarante-deux ans;
Qucsnet, musicien, âgé de trente-huit ans ;
Nonneville, rentier, âgé de trente ans, chef de bataillon de la garde nationale ;
Tassin-Montcourt, propriétaire, âgé de trente-trois ans;
Broue de la Salle, blanchisseur de cire, âgé de trente-trois ans, chef de bataillon en second de la garde nationale.
Le lendemain, le président de la Convention recevait celte pétition; nous en avons retrouvé l'original, écrit en partie au crayon ; ,
Il Législateurs, « Les mÈres, épouses et enfants des malheureux Orléanais qui doivent être aujourd'hui viclimes de l'erreur d'un moment trop fatal, réclament de votre indulgence et de voire compassion la grâce de neuf pères de famille, qui vont mourir aujourd'hui, ou le sursis à l'exécution. »
Des femmes éplorées, des jeunes filles en larmes sont introduites à la barre; à peine si, au milieu de leurs sanglots, on peut distinguer les cris de grâce ei de miséricorde. Mais l'Assemblée, depuis qu'elle est dominée par les démagogues, ne ■ connaît plus aucun sentiment humain ; elle passe froidement à l'ordre du jour. Quelques heures après, neuf tètes innocentes tombaient sur la place de la Révolution.
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