LIVRE XXIX
craindre. La ConventioD vote des remerclments à ses libérateurs et se sépare, beureuse d'en être quitte h si boa compte.
A peine la séance du dimanche 10 mars est-el)e ouverte que GamoQ, qui deux fois, la veille, a voulu proles(er contre la pression violente des tribunes, demande de nouveau à être entendu. Il annonce que des témoins sont prêts à déposer de faits graves et pertinents, tous relatifs aux scènes déplordbles qui se sont passées aux abords de l'Assemblée. iMais les vociférations de la Montagne l'interrompent à chaque phrase. On lui reproche de n'apporter à la tribune qu'un tissu d'impostures ; Danton lui lance une plaisanterie grossière et Barère prend la parole tout exprès pour l'empêcher de continuer ses révélations. Fidèle au rôle d'endormeur avec lequel il s'identifie chaque jour davantage, le député des Hautes- Pyrénées cherche à démon^trer à la Convention qu'elle a été, qu'elle est encore parfaitement libre ; que ceux qui lui soutiennent et lui prouvent le contraire l'insultent et la décrient. Son discours est un modèle du genre. Il est impossible d'offrir plus d'encens à la victime que l'on s'apprête à sacrifier, de mieux exailer la puissance du souverain imbécile itnquel'on va demander bientôt d'abdiquer.
« Gamon, dit-il, vous a annoncé qu'il était prêt à bra-
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ver la mort pour sauver la patrie. Il oe s'agit pas de mourir, mais de vivre pour démasquer les traîtres et déjouer les complots liberticides : pourquoi s'émouvoir des passions qui s'agileat daus cette enceinte? C'est ici le foyer naturel des passions les plus généreuses et les plus viles. Pourquoi s'émouvoir des orages fréquents qui s'élèvent dans la Convention? N'est-ce pas du sein des orages que sort la liberté?
(I Le moment n'est pas encore venu où il faudra rassembler sous les yeux de la Convention les divers traits qui peuvent appartenir à une trame profonde. Mais cette trame aura le sort de toutes les autres. La liberté met tout à profit, tout, jusqu'aux crimes projetés ou commis contre elle. Je viens aux faits particuliers qui nous occupent. On s'est plaint que les consignes de l'Assemblée avaient été données arbitrairement, que les femmes avaient été écartées de cette salle dans la séance d'hier. Ce fait ne doit occuper l'Assemblée qu'autant que sa sûreté aurait été ou pourrait être compromise ; cela regarde le Président; c'est lui qui a la police de la salle, c'est à lui qu'il appartient de faire respecter les
n Où est le grand inconvénient que, dans les alarmes publiques, les citoyens occupent toutes les places? Pendant que les femmes travaillent aux objets d'équipement pour les volontaires, ils apprennent ici leurs devoirs, et de là ils voleront aux frontières. On s'est plaint qu'il n'y avait que des hommes dans les tribunes; eh bien, je voudrais qu'il n'y eût que des hommes à la Convention... Oui, des hommes, car c'est le courage et
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le méiJris do la mort, qui gagnont les batailles et font les révolulions.
' « Où veut-on nous mener?Est-ce à la royauté? Mais il y a ici sept cents députés armés chacun d'un poignard pour frapper l'ambitieux qui aurait oublié le 21 janvier. \ l'anarchie? Mais les départements sont forts et libres; ds ne la souffriront pas. Son règne ne peut, d'ailleurs, être de longue durée , car il est borné par les fléaux mêmes qu'il traîne à sa suite. A un gouvernement muni- " cipe? Mais qui peut espérer cet imbécile et singulier échafaudage dont l'orgueil de Rome abusa si longtemps? Paris, cette tête diflbrme, qui a fait périr le despotisme, (jeut-elle espérer absorber tout le gouvernement, tous les pouvoirs? Les Français ne doivent plus désirer qu'un gouvernement entièrement démocratique. Loin de nous toutes les aristocraties, aussi bien celle des gens audacieux que celle des hommes populaires. On a voulu jeter de la défaveur sur la séance d'hier. Celle du matin m'a paru belle, parce qu'on ne s'y est occupé que d'objets d'intérêt national et de siireté générale. Je n'en dirai pas autant de celle qui l'a suivie. A côté de nous, des hommes de sang prêchaient le meurtre £omme ils ont prêché le pillage. Je les aï entendus ; mais que m'importe ! Je serais chargé de fers que je leur dirais encore : <i Scélérats, je suis libre! car vous ne pouvez rien sur « ma pensée. Vous pouvez m'arracher la vie, mais « l'honneur d'un citoyen n'est pas en votre puissance. » « On a parlé à celte tribune de projets qu'on a liaiilement énoncés hier aux environs de cette salle, de couper la tête à quelques dépnti^s. Citoyens, les lêtes des dépu-
tés sont bien assurées; les têtes des députa reposeot sur l'existence de tous les citoyens; les tétes des députés sont posées sur chaque département de la République. Qui oserait y toucher? Le jour de ce drame impossible, la République serait dissoute et Paris auéanti '. Ou a souveot dit à l'Assemblée qu'elle n'était pas libre. II est possible que ceux qui le répèleut ne le soient pas. La liberté tient à lit force du caractère et à la chaleur brûlante du cœur. L'homme est toujours libre quand il veut l'être; ua mandataire du peuple sait toujours se faire respecter. Le peuple sait qu'il s'honore lui-même en portant des égards aux citoyens qu'il a chargés de le représenter. On dit que le ministre de la guerre a été menacé hier aux abords de celle salle; pour faire punir ce délit, il faut que nous en ayons une connaissance exacte. Le Conseil exécutif, dont il est membre, n'a-t^il pas des moyens de défense publique; ne peut-il pas se plaindre h la Convention des menaces et des outrages qui lui sont faits?
n Ne consumnus pas un temps précieux à des motions particulières de police intérieure; méprisons les propos infâmes d'hommes salariés qu'il faut livrer k la justice, passons à l'ordre du jour et occupons-nous des mesures de sûreté générale. »
i. NODS avons abrégé quelques parties du discours de Barère. parce qu'il est plein de redondances. Mais noua avons respecté ce paragraphe dans son inlégrilé; nous laissons à l'otateurla responsabilité tout entière de ses hardies métaphores.
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Pour les assemblées, encore plus que pour les individus, mal passé n'est que songe La Convention, ne voyant plus autour d'elle les individus à piques et à bonnets rouges qui la tenaient assiégée la veille, se prend à espérer qu'elle sera désormais à l'abri de coups de main semblables à celui qu'on a voulu tenter contre elle. Cherchanl à oublier la pression qu'on lui a fait subir avec tant d'insolence, elle se laisse bercer par la phraséologie banale de son orateur favori et passe ii l'ordre du jour.
L'ordre du jour était l'organisation du tribunal révolutionnaire décrété la veille. Lesage (d'Eufe-et-Loir) annonce, au nom du Comité de législation, que ses collègues et lui se sont réunis aussitôt après le vote de l'Assemblée, qu'ils ont travaillé jusqu'à dix heures du soir, mais qu'à ce moment ils ont été appelés à la séance publique par la gravité des circonstances, et qu'ils y sont restés jusqu'à une heure.
« Le Comité, ajoute-t-ii, a nommé des commissaires, un rapporteur; mais te travail' ne pourra être prêt que demain à midi.
— Il est impossible d'admettre ce délai, s'écrie le farouche Carrier; l'orgaDisation du tribunal ne peut exiger un temps aussi long. Les principes sont clairs. Je demande que le Comité de législation qui n'a pas répondu au vœu de l'Assemblée soit renouvelé sur-le-champ.
iOi insro[Rr^ di^ la terreur.
— Non, répond Bcnlabolle, autre Montagnard non moins fongueux que Carrier ; que l'on non]n)e immédiatement neuf commissaires et que ces commissaires soient cliargés de présenter séance tenante leur travail, u
Mais la Convention, pressée d'entendre la lecture des lettres du maire sur la situation intérieure de Paris, et celle des dépêches de Dumouriez et de ses commissaires sur les mouvements de l'armée, ne s'arrête pas aux propositions de Carrier et de Benlabolle.
Il n'est question dans la lettre de Pache que du pillage des imprimeries de Corsas et autres journalistes. C'était le seul objet sm- lequel la Convention l'eût interrogé, et le maire de Pai'is était trop habile pour faire une allusion même indirecte aux autres incidents qui avaient marqué la soii-ée de la veille. Il se contente donc de faire savoir que les commissaires envoyés pourarrêler les désordres ne sont arrivés que quand les émcutiers avaient disparu ; que ses agents ont pu seulement constater les dégâts et dresser des procès-verbaux, mais qu'il a donné les oi-dres nécessaires pour la découverte, la poursuite et la punition des auteurs et promoteurs des troubles.
Les lettres de Dumouriez étaient du 3 et du 4 mars. Elles respiraient la confiance et l'audace. Le général insistait sur la nécessité de continuer malgré tout la campagne de Hollande, « seul moyen de sauver les Pays- Bas. » Les lettres de Miranda et des commissaire près l'armée du Nord annonçaient que l'armée s'était ralliée
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près de SaiiU-'fTOQd, et qu'elle allait octupor devant Louvain une forte position qui lui permettrait découvrir la Bcl^que et do reprendre l'ofTeDsive.
Ces nouvelles étaient assez rassurantes, mais Robespierre avait préparé une longue harangue sur les trahisons des généraux et de leurs complices. Pendant que ses amis élaborent le décret qui doit établir le tribunal extraordinaire, il prie l'Assemblée de lui permettre d'exposer ses idées et ses vues sur la situation de la République.
« La marche rétrograde de nos armées, dit-il, ne me frappe pas de découragement; bientôt nous terrasserons encore une fois les tyrans qui veulent attenter à notre liberté. Mais il faut que l'ardeur guerrière des défenseurs de la patrie soit secondée par la sagesse et le courage des représentants de la nation. Pour moi, j'avoue que mes notions en politique ne ressemblent en rienà celles de beaucoup d'autres hommes. On croit avoir tout fait en ordonnant un recrutement dans toutes les parties de la République. Je ne doute pas du courage de nos soldats; mais comment voulez-vous que leur ardeur se soutienne, s'ils voient à leur tête des chefs coupables et impunis? Des officiers n'étaient pas à leur poste au moment de l'affaire d'Aix-la-Chapelle, et ils ne sont pas encore arrêtés. Stengel est convaincu de trahison, et le décret d'accusation n'est pas encore porté contre lui. Quant à Dumouriez, j'ai cooliance en lui, parce qu'il y a trois mois il voulait entrer en Hollande et que, si on eût exécuté ce plan, la révolution était faite en Angleterre. J'ai confiance en lui, parce que son intérêt personnel.
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l'intérêt de sa gloire même est allaché au succès de nos armes.
« Mais il ne faut pas fixersesregardssurun fait isolé, sur un individu; en examinant la marche de la Révolution, on s'aperçoit aisément que tous nos malheiire sont nés de la même cause, de l'indulgence criminelle que l'on a toujours eue pour les ennemis du bien public, pour des ci-devant privilégiés, pour des ricbes. Ils échappent au glaive de la loi, et la nation ne sait pas encore si cette classe orgueilleuse doit ou non courber le front sous le niveau del'égalité. 11 faut faire la guerre avec vigueur, avec audace même, mais il faut la Unir bientôt. La guerre ne peut pas être longue. Il est un terme aux sacrifices d'une nation généreuse; mais, si on veut obtenir des succès rapides, si l'on veut que les tyrans soient proroptement renversés, il faut changer le système actuel de gouvernement; il faut que l'exécution des lois soit confiée à une commission fidèle, d'un patriotisme épuré, une commission si sûre que l'on ne puisse plus tacher à la Convention ni le nom des traîtres, ni la trame des trahisons.
n Tant que le gouvernement ne sera p;is ainsi mis sous l'œil vigilant de la nation, au dedans les mouvements de l'aristocratie se perpétueront, sans que le |)euple ni ses représentants s'en doutent; au dehors, les succès de nos armées nous seront fastueusement annoncés, nos défaites dissimulées d'après les procédés de l'ancien régime. Rappelez-vous les rapports qui nous étaient faits sur les généraux avant le retour de Danton et de Lacroix. La veille de leur arrivée, nous étions.