Histoire de la Terreur, d'après des documents authentiques et inédits
Le jour même où Dumouriez rejoignait, à Valenciennes, la partie de son armée qui venait de vaincre à Valmy, le conseil exécutif prenait un arrêté ainsi conçu :
« Le conseil, délibérant sur la situation de la Répu- « blique, relativement à la guerre qu'elle a entreprise « contre les despotes coalisés ;
« Considérant qu'en vain le patriotisme des citoyens, « la valeur des soldats et l'habileté des généraux auraient « repoussé au delà des frontières les armées ennemies, « si elles pouvaient encore, en s établissant dans les pays « circonvoisins, s'y renforcer avec sécurité et y préparer v *
« impunément les moyens de renouveler incessamment « leur funeste invasion ;
<( Considérant que toute résolution généreuse et né- « cessaire pour l'honneur comme pour la sûreté de la « République, ne peut qu'être avouée par la nation et « par la Convention nationale : Arrête que les armées a françaises ne quitteront point les armes et ne pren- « dront point de quartier d'hiver jusqu'à ce que les en- « nemis de la République aient été repoussés au delà du « Rhin1. »
Dumouriez était prêt à mettre à exécution cet arrêté qui traduisait si bien les sentiments dont la nation entière était animée. Il avait fait d'avance toutes ses dispositions : le corps d'armée placé immédiatement sous sa main comptait quarante mille hommes; à sa droite, Valence devait marcher sur Namur avec seize mille combattants, tandis qu'à sa gauche le général La Bourdonnaye s'avancerait de Lille sur Tournay avec un corps d'armée d'une force à peu près égale.
1. Cinq jours auparavant, la Convention avait voté l'adresse suivante aux volontaires des bataillons de 4794 dont le temps de service était expiré :
a Citoyens soldats, la loi vous permet de vous retirer: le cri de la patrie vous le défend. Quand Porsenna était aux portes de Rome, Brutus quitta-t-il son poste?... L'ennemi a-t-il repassé le Rhin? Longwy est-il repris ? Le sang français dont les barbares ont arrosé la terre de la liberté est-il vengé? leurs ravages et leurs barbaries sont-ils punis? ont-ils reconnu la majesté de la République et la souveraineté du peuple? Soldats, voilà le terme de vos travaux; c'est en dire assez aux braves défenseurs de la patrie. La Convention nationale se borne à vous recommander l'honneur français, F intérêt de l'État et le soin de votre propre gloire. »
LÏVRB XIX. 3
Au moment de mettre le pied sur le territoire des Pays-Bas autrichiens, Dumouriez lance deux proclamations, Tune adressée au peuple belge, l'autre à ses soldats.
« Nous entrons sur votre territoire, dit- il dans la première, pour vous aider à planter l'arbre de la liberté, sans nous mêler en rien de la constitution que vous voudrez adopter... Prenez une entière confiance dans la République française et dans les armées qu'elle envoie à votre secours! Nous respecterons vos propriétés et vos lois... Joignez vos armes aux nôtres. Pourvu que vous établissiez la souveraineté du peuple et que vous renonciez à vivre sous des despotes quelconques, nous serons vos frères, vos amis, vos soutiens. »'
« Généraux, officiers, soldats, fiers républicains, s'écrie dans la seconde le défenseur de l'Argonne, vous tous, mes braves camarades, nous allons entrer dans la Belgique pour repousser les ennemis barbares et les perfides émigrés, et les en chasser. Entrons dans ces belles provinces comme des amis, des frères, des libérateurs; montrons de la clémence envers les prisonniers de guerre et de la fraternité envers les habitants du pays1. »
Ces deux proclamations fort habiles sont accueillies très-favorablement par les Belges et par l'armée. Dans une instruction spéciale, Dumouriez interdit aux géné-
4. Ces proclamations de Dumouriez furent lues à la Convention le 4er novembre, ainsi que l'arrêté du Conseil exécutif provisoire du 24 octobre. Le Moniteur se contente de les analyser; nous les avons retrouvées in extenso dans le Journal des Débats et Décrets, n° 43, p. 6 et 7.
raux sous ses ordres toute intervention en matière d'impôt et de gouvernement ; il leur recommande de veiller à ce que leurs troupes ne se déshonorent pas par des pillages et des désordres *•
Enfin, pour bien prouver aux Belges qu'on ne veut pas transformer la domination autrichienne en domination française, les représentants du peuple qui se trouvent à l'armée du Nord annoncent hautement qu'ils considèrent leurs pouvoirs comme expirant à la frontière. Ils écrivent à la Convention : « Nous avons pensé que nous ne devions pas suivre en Belgique l'armée victorieuse, pour ne pas donner, par notre présence, à l'expédition, le caractère d'une invasion politique et pour ne pas violer, même indirectement, le principe de la souveraineté des peuples. » L'Assemblée nationale reçoit cette lettre avec le plus vif enthousiasme et s'associe aux sentiments qui l'ont dictée en déclarant par un décret formel que la mission de ses commissaires est terminée. La Convention ne devait pas longtemps persister dans cette attitude aussi sage que généreuse.
Les commissaires, en quittant Dumouriez, lui avaient promis qu'il serait largement pourvu à tous les besoins de son armée; mais ils avaient compté sans le ministre de la guerre, Pache. L'ancien commensal de Roland avait désorganisé tous les bureaux et toutes les branches des services intérieurs et extérieurs de son administration, en renvoyant les commis et agents qui avaient l'habitude des affaires militaires et en les remplaçant par des jaco-
<. Voir cette instruction au Moniteur, n° 3U.