LIVRE XIX
bins de ses amis. Ceux-ci songeaient moins à pourvoir aux besoins urgents des armées de la République qu'à s'enrichir aux dépens de la France et des pays envahis. Pache avait garanti à Dumouriez, lors de son passage à Paris, la fourniture immédiate de trente mille paires de souliers, de vingt-cinq mille couvertures, des effets de campement pour quarante mille hommes, et surtout une somme de deux millions en numéraire destinée à assurer le prêt des soldats. Dumouriez attend, jusqu'à la fin du mois d'octobre, la réalisation de ces promesses; il est obligé de se mettre en marche sans avoir reçu la moitié de ce qu'on devait lui envoyer.
La première rencontre avec l'ennemi est signalée par un échec pour nos armes. Beurnon ville commandait l'avant-garde, dans laquelle se trouvait le bataillon des exilés belges et liégeois. Ceux-ci, aussitôt qu'ils aperçoivent les uniformes autrichiens, se précipitent sur l'ennemi, lui enlèvent à la baïonnette le village de Thulin et le poursuivent sur la route de Mons. Dans leur ardeur, ils ne prennent pas la précaution de se faire soutenir par de l'artillerie et s'engagent à travers une plaine sans abri. Les Impériaux reconnaissent bientôt la faiblesse numérique de la troupe qui les pourchasse ; un de leurs régiments de hussards se retourne, entoure et sabre les imprudents; quatre compagnies du bataillon belge sont obligées de mettre bas les armes.
Cet échec au début d'une campagne peut, s'il n'est pas promptement réparé, porter le découragement dans les rangs français. Beurnon ville, qui a été contraint de rétrograder, reçoit, avec quelques renforts, l'ordre d'en-
lever immédiatement aux Autrichiens les villages évacués. Le 4 novembre, grâce à un mouvement rapide du général Égalité (ainsi appelait -on alors le duc de Chartres, depuis le roi Louis-Philippe), l'ennemi est obligé d'abandonner les villages de Mon treuil et de Thulin et de reculer jusque par delà le bois de Sars, au moulin de Bossut, laissant environ cent cinquante morts et deux cents prisonniers, sans que cette revanche ait coûté aux Français plus de vingt tués ou blessés1.
Le duc de Saxe-Teschen concentre ses forces sur les hauteurs qui se déploient en amphithéâtre au-devant de Mons. Il n'a que vingt-cinq à vingt-huit mille hommes à mettre en ligne contre les quarante mille que conduit Dumouriez; mais la position qu'il occupe, déjà extrêmement forte par elle-même, vient d'être pourvue des moyens de défense les plus énergiques ; du faubourg de Berthaimont à Quaregnon, elle domine les collines sur lesquelles sont assis les deux villages de Cuesmes et de Jemmapes; des pentes rapides, des bois, desabatis, quatorze redoutes, une artillerie formidable en rendent l'abord presque impossible ; des chasseurs tyroliens remplissent les bois qui s'étendent au-dessous des hauteurs et peuvent tirailler à l'abri ; une forte cavalerie, postée dans l'intervalle des carrés, se tient prête à fondre sur les Français, que doit en même temps foudroyer le feu des batteries établies en étages.
Le 6 novembre, à la pointe du jour, le combat com-
4 . Billet de Dumouriez au lieutenant général Moreton, 4 novembre, dans le Journal des Débals et Décrets, n° 48, p. 92.
mence par une vive canonnade qui se prolonge jusqu'à dix heures. A l'extrémité des lignes autrichiennes, le village de Quarègnon est enlevé par le général Thouvenot, qui répare ainsi les retards de Beurnonville et la mollesse de Ferrand. Les Autrichiens se replient sur Jemmapes, poursuivis l'épée dans les reins par nos fantassins. A midi, Dumouriez donne le signal de l'attaque de front. L'infanterie, divisée en colonnes et soutenue par les hussards et les dragons , s'élance avec un indescriptible enthousiasme. Malgré le feu très-vif des tirailleurs tyroliens, elle arrive sous les batteries ennemies presque sans pertes et en bon ordre. Mais le centre s'est trop 'avancé par rapport à l'aile droite, dont les boulets, lancés de Cuesmes, ont arrêté la marche ; la brusque sortie de la cavalerie autrichienne postée dans la trouée, entre Jemmapes et Cuesmes, cause dans nos colonnes un ébranlement qui peut avoir de graves conséquences. Par bonheur, le fidèle domestique de Dumouriez, Baptiste Renard, s'aperçoit du danger, court vers le général Drouet dont la brigade plie , lui reproche ses hésitations; et, de la voix, du geste, animant les soldats, les ramène en avant1. Le général Égalité entraine quelques bataillons qui s'étaient arrêtés, les masse en une grosse colonne à laquelle il donne gaiement le nom de Bataillon de Jemmapes, rétablit le combat, et franchit presque d'un seul bond les trois étages de redoutes et de retranchements2.
\. Mémoires de Dumouriez, m, p. \7\.
2. Mémoires de Dumouriez, p. 472; Servan, Tableau historique, H, p. 233.
Néanmoins l'attaque de l'aile droite sur Cuesmes paraissait ne pas réussir. Beurnon ville, après de vains efforts, était même sur le point de reculer, quand Dampierre, abandonnant le corps qu'il commande, se précipite avec quelques soldats dans la redoute qui fait obstacle à la marche de l'aile droite française. Dumouriez accourt et crie aux soldats qui hésitent à suivre l'intrépide Dampierre : « Vous n'avez rien à craindre, votre père est à votre tête! » il entonne lui-même le chant de la Marseillaise, les soldats de Beurnonville le répètent en chœur; les redoutes sont abordées et bientôt enlevées.
L'aile gauche ayant déjà dépassé Jemmapes , le centre ayant gagné les hauteurs, l'ennemi se voit tourné; il fuit de toutes parts dans le plus grand désordre; environ quatre cents Autrichiens se noient en traversant la petite rivière de la Haisne.
Bien qu'elle n'eût duré que deux heures, la bataille avait horriblement fatigué l'armée française, bivouaquant et se battant déjà depuis quatre jours ; ce jour-là elle n'avait pas encore mangé. II fallait absolument lui donner du repos. Dumouriez se vit obligé de laisser quelque relâche aux Autrichiens, qui du reste évacuèrent Mons dans la nuit et continuèrent leur retraite sur Bruxelles sans être trop inquiétés.
La perte des Impériaux était de quatre mille hommes ; celle des Français de deux mille, dont onze cents mis