LIVRE XXII
jeune et bouillant courage peut être aisément séduit par l'ambition, dont l'ambition peut être habilement excitée par les soins et l'alliance de quelques rois étrangers. C'en est trop pour que Philippe puisse exister en France sans alarmer la liberté. S'il l'aime, s'il l'a servie, qu'il achève son sacrifice et nous délivre de la présence d'un des descendants de Capet. Je demande que Philippe et ses fils aillent porter ailleurs que dans la République, le malheur d'être nés près du trône, d'en avoir connu les maximes et reçu les exemples; le malheur d'être revêtus d'un nom qui pourrait servir de ralliement à des factieux ou à des émissaires des puissances voisines1. »
Buzot est vivement applaudi; on demande que sa motion soit immédiatement adoptée ; quelques voix cependant en réclament l'ajournement.
« On n'ajourne pas les principes, on n'ajourne pas le salut public, s'écrie-t-on à droite, on ne peut être républicain à demi. »
Louvet, le frère d'armes de Buzot dans toutes ses campagnes contre la députa tion de Paris, appuyé la proposition par un discours non moins étudié que celui de son ami. Il relit toutes les pages de l'histoire romaine applicables à la circonstance, et récite à ses collègues la harangue que Tite-Live met dans la bouche de Brutus demandant l'exil de Collatin. Plusieurs fois la Montagne
4 . La péroraison du discours de Buzot est beaucoup plus étendue et beaucoup plus explicite dans le Journal des Débats, n° 89, p. 278, que dans le Moniteur, n° 353.
l'interrompt en criant : « La question n'est pas à l'ordre du jour. — Le salut public y est toujours, réplique la droite. — H y a deux cents pétitionnaires qui attendent, » fait observer Goupilleau.
Mais le combat est déjà trop vivement engagé pour que des deux côtés on consente à s'arrêter à une question de forme. Lanjuinais et Génissieux appuyent, Chabot combat l'adoption immédiate de la proposition.
Saint-Just a compris combien il importe à son parti de paraître ne pas faire cause commune avec l'ex-prince dont, au nom des principes républicains, l'ostracisme est réclamé. « Moi aussi, dit-il, je demande l'exil éternel de tous les Bourbons; oui, qu'on les chasse, excepté le roi, qui doit rester ici, vous savez pourquoi. » Cette froide et ironique allusion au sort que la Montagne prépare au malheureux monarque est fort applaudie des tribunes. Elle lave le parti jacobin du reproche de vouloir pactiser avec le royalisme sous quelque forme qu'il se déguise ; elle permet à Saint-Just de récriminer contre Buzot, contre la Gironde entière et de lancer des insinuations perfides sur la pensée secrète qui semble lier l'exil de d'Orléans au jugement de Louis XVI.
Les dernières paroles du jeune tribun semblent être le signal attendu par la Montagne pour demander le renvoi du ministre qui, depuis longtemps, est l'objet tout particulier de sa haine. « La principale cause de nos divisions, s'écrie Duhem, c'est Roland; je demande qu'il sorte à l'instant du ministère. »
« Oui, ajoute Merlin (deThionville),puisqu'au nom du salut public on veut frapper d'ostracisme un repré-
sentant du peuple, que sa qualité d'ancien prince du sang peut faire considérer comme un ferment de discorde, je demande qu'on applique la même mesure à un ministre qui, lui aussi, est pour chacun des représentants une pierre d'achoppement. »
« Non, répond-on à droite, c'est Pache, c'est le ministre de la guerre! » — « Eh bien, s'écrie Thuriot, ni Roland, ni Pache! »
Barère, qui cherche toujours à louvoyer entre les partis, déclare qu'il faut que tous ceux qui portent ombrage à la liberté disparaissent. « Nos seuls ennemis, ajoule-t-il, ne sont pas les hommes qui ont eu le malheur de naître du sang des tyrans, ce sont aussi les hommes qui ont une grande popularité, une grande renommée, un grand pouvoir. Roland et Pache ont pu avoir des intentions pures; l'opinion les jugera. Mais ils nous divisent, ils ont changé la Convention en une arène de gladiateurs. Qu'ils s'éloignent, et que le Comité de constitution soit chargé de nous présenter un mode d'organisation du pouvoir exécutif. »
Rewbell, qui disputait souvent à Barère le privilège d'exprimer la pensée de la masse passive de la Convention, ne pouvait négliger l'occasion de contredire son rival en influence. Aussi s'empresse-t-il de lui reprocher d'avoir allié une grande motion constitutionnelle avec la proposition mesquine du remplacement de deux ministres. « Que l'on croie, s'écrie-t-il, qu'un reste de respect aveugle pour le sang des Bourbons soit à craindre, je le conçois ; mais, de bonne foi, comment ne pas convenir que deux êtres tels que Pache et Roland n'ont
d'autre importance que celle que nous voulons bien leur donner? »
Ainsi entraînée sur le terrain des personnalités, la discussion devient confuse. Les motions incidentes se succèdent; trois fois le débat est déclaré clos, trois fois il s'ouvre de nouveau. La Montagne est dans une agitation extrême; par ses cris, elle empêche le président de se faire entendre, Barère de lire son projet de décret. Billaud-Varennes, Camille Desmoulins, Legendre, tous membres de la députation de Paris, se distinguent parmi les plus animés.
« Qu'on envoie à l'Abbaye les interrupteurs, criet-on à droite. — Nous irons tous, réplique-ton à gauche. — Il est impossible, s'écrie Vergniaud, que la majorité reste plus longtemps sous la tyrannie d'une minorité séditieuse. — Nous défendons les droits du peuple, répondent les Montagnards. »
Vergniaud : — « C'est vous qui les violez sans cesse. »
Duhem : — « La majorité ne peut chasser de son sein un membre revêtu de la souveraineté nationale. »
Choudieu : — « Une fois que vous aurez exclu un représentant, qui nous répond que vous n'en exclurez pas d'autres? »
Le tumulte est à son comble, le président se couvre. Enfin Barère, qui s'est aperçu que le vent commence à tourner, lit une rédaction toute différente de celle qu'il a présentée d'abord, et, par une série de phrases à double sens, de raisonnements à double entente, il en vient à conclure qu'on doit excepter du