LIVRE XXU
voté en une minute. Pourquoi ne le rapporteriez-vous pas? vous avez bien rapporté, il y a quelques jours, un autre décret rendu après huit heures de délibération '• On a déjà écrit et imprimé trois volumes sur cette affaire ; à quoi se réduisent-ils? à ces deux points : Louis sera- 1- il jugé ou prendra-t-on à son égard une mesure de sûreté générale? Si Louis doit être jugé, il faut que la loi soit appliquée à son égard comme à l'égard de tout autre prévenu. Il faut que toutes les formes salutaires, conservatrices qui protègent tous les citoyens sans exception, soient observées pour le ci-devant roi. Qu'on ne vienne donc plus nous parler de le faire juger par la Convention nationale, qu'on ne vienne plus nous dire : Il faut que Louis soit jugé par les conspirateurs qui se sont déclares hautement à cette tribune les auteurs de l'illustre journée du 10 août... »
Ce mot conspirateurs du 40 août, de Sèze avait pu le prononcer impunément une heure auparavant; mais lorsque la Montagne l'entend répéter par Lanjuinais, elle éclate en imprécations formidables : « À l'ordre , à l'Abbaye ! quel est le royaliste qui fait le procès à la journée du 10 août? c'est un fauteur de guerre civile. Qu'il descende de la tribune, qu'il aille se justifier à la barre. »
Lanjuinais est resté impassible, les bras croisés, attendant que ce torrent d'injures soit écoulé. « Eh quoi! ne savez-vous donc pas qu'il y a de saintes con-
4. Lanjuinais fait ici allusion au décret relatif à l'exil des Bourbons restés en France.
spirations contre la tyrannie? s'écrie-t-il ; j'en, atteste Brutus dont j'aperçois ici l'image. » Et du geste il désigne la statue de l'illustre Romain.
Tout en maintenant son assertion , Lanjuinais était ainsi parvenu à désarmer la fureur de ses adversaires. Il profite du silence qu'il a réussi à obtenir pour développer les arguments déjà présentés par de Sèze.
« Non , dit-il , vous ne pouvez rester juges de l'homme désarmé, duquel plusieurs d'entre vous ont été les ennemis directs et personnels , puisqu'ils ont tramé l'invasion de son domicile et qu'ils s'en sont vantés; vous ne pouvez pas rester accusateurs , jurés d'accusation , jurés de jugement, applicateurs de la loi; car vous avez d'avance, tous ou presque tous, donné votre avis, et quelques-uns de vous avec une férocité scandaleuse. Quant à moi, je déclare, et plus d'un de mes collègues, je le sais, partage mon opinion, j'aime mieux mourir que condamner à mort, en violant toutes les formes, le tyran le plus abominable. »
A cette déclaration , la fureur de la Montagne se rallume. «Vous aimez donc mieux, crie-t-on à l'orateur, le salut du tyran que le salut du peuple? »
« Eh bien, oui , reprend le courageux Breton, c'est dans l'intérêt du peuple, c'est au nom du salut public que je conjure la Convention de ne pas se déshonorer, de ne pas s'exposer à tout ce qu'entraînent les revirements de l'opinion publique, qui passe en un instant de la rage à la pitié et de la haine à l'amour. Je demande que l'Assemblée, rapportant ou interprétant le décret par lequel elle a décidé qu'elle jugerait Louis XVI,