Journal des Débals, n* 400, p
LIVHE XXII. 297
privilège que semble vouloir s'arroger l'ex-maire de Paris.
« Président, s'écrie Billaud-Varennes, envoyez donc un huissier faire descendre Pétion de la tribune. » Marat, quittant sa place avec précipitation , s'avance vers le bureau et apostrophe ainsi l'orateur : « Parbleu! vous n'introduirez pas ici un privilège. Qu'estce que c'est que cela ? La discussion est fermée, et vous voulez parler?
Le président. — « Je vais consulter l'Assemblée. »
Marat. — « Il n'y a point à la consulter. La discussion est fermée. »
Plusieurs voix de la gauche. — « A bas de la tribune, Pétion! »
Marat, s'adressant à ses amis de la Montagne. — « Ne voyez-vous pas que c'est la partialité en personne que ce président-là? Il nous a déjà fait cinquante tours de charlatan aujourd'hui. »
Cependant l'Assemblée décide à une très-grande majorité que Pétion aura la parole; mais la gauche persiste à ne pas vouloir qu'il en use. Toutes les fois qu'il tente de commencer une phrase, il est salué par une bordée d'interpellations plus injurieuses les unes que les autres.
Duhem. — « Nous ne voulons pas d'opium à la Pétion! »
Legendre. — « Nous n'avons pas besoin de ses leçons !
— Ah! ah! le roi Jérôme Pétion! » répètent en chœur les amis de Robespierre.
A ces vociférations tumultueuses, à ces cris sauvages , la majorité1 avait jusqu'alors opposé le plus grand calme; mais à ce moment la patience lui échappe
« C'en est trop ! il est temps que cela finisse ! » s'écrient un grand nombre de voix; par une impulsion spontanée, la Convention presque entière se lève; Barbaroux, Rebecqui, Duperret et une centaine de députés se précipitant dans l'hémicycle et se dirigent vers les interrupteurs; les plus animés semblent vouloir en venir aux mains.
Le président se couvre. Peu à peu chacun reprend sa place. Le silence rétabli, Defermon dit, avec le sangfroid et la dignité qui ne l'ont pas quitté un instant : « Il est déplorable que de pareils désordres s'élèvent au sein de la Convention nationale. J'invite tous les membres à se respecter eux-mêmes et à ne pas avilir le caractère dont ils sont revêtus. Un décret formel a décidé que Pétion serait entendu; Pétion, tu as la parole. »
S'apercevant que son auditoire est horriblement fatigué, Pétion se contente d'avoir été reconnu encore une fois comme le directeur du débat. Il prononce quelques phrases banales sur les calomnies que la Montagne lance à tort et à travers contre tous ceux qui s'opposent à ses fureurs, sur l'horreur que doit inspirer la royauté, sur la maturité qui doit présider aux décisions de la représentation nationale. Il demande simplement qu'il soit bien compris que la rédaction du décret rendu sur la proposition de Couthon ne préjuge en rien les questions qui restent à résoudre.