‹ Histoire de la Terreur, d'après des documents authentiques et inédits (volume 5)Chapitre 165 sur 279 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

« déclarations par la condamnation précipitée de Louis?:) a Qui me garantira qu'à ces cris séditieux de la turbulence anarchique, ne viendront pas se rallier l'aristocratie avide de vengeance, la misère avide de changement et jusqu'à la pitié que des préjugés invétérés auront excitée sur le sort de Louis? Qui me garantira que, dans cette nouvelle tempête, où l'on verra ressortir de leurs repaires les tueurs du 2 septembre, on ne vous présentera pas, tout couvert de sang et comme un libérateur, ce défenseur, ce chef que Ton dit être si nécessaire? Un chef! ah! si telle était leur audace, il ne paraîtrait que pour être à l'instant percé de mille coups. Mais à quelles horreurs ne serait pas livré Paris? Paris, dont la postérité admirera le courage héroïque contre les rois et ne concevra jamais l'ignominieux asservissement à une poignée de brigands, rebut de l'espèce humaine, qui s'agitent dans son sein et le déchirent en tous sens par les mouvements convulsifs de leur ambition et de leur fureur! Qui pourrait habiter une cité où régneraient la désolation et la mort? Et vous, citoyens industrieux, dont le travail fait la richesse et pour qui les moyens de travail seraient détruits; vous qui avez fait de si grands sacrifices à la Révolution et à qui l'on enlèverait les derniers moyens d'existence ; vous dont les vertus, le patriotisme ardent et la bonne foi ont rendu la séduction si facile, que deviendriez-vous? quelles seraient vos ressources? quelles mains essuieraient vos larmes et porteraient des secours à vos familles désespérées?

« Iriez- vous trouver ces faux amis, ces perfides flatteurs qui vous auraient précipités dans l'abîme? Ah!

fuyez-les plutôt, redoutez leur réponse; je vais vous l'apprendre. Vous leur demanderiez du pain; ils vous diraient : « Allez dans les carrières disputer à la terre « quelques lambeaux sanglants des victimes que nous « avons égorgées; » ou, « voulez-vous du sang? prenez, « en voici. Du sang et des cadavres, nous n'avons pas « d'autre nourriture à vous offrir... » Vous frémissez, citoyens; ô ma patrie! je demande acte, à mon tour, des efforts que je fais pour te sauver de cette crise déplorable.

« Mais non, ils ne luiront jamais sur nous ces jours de deuil. Ils sont lâches, les assassins ; ils sont lâches, ces petits Marins nourris de la fange du marais où ce tyran, célèbre au moins par de grandes qualités , fut réduit à se cacher un jour. Ils savent que, s'ils osaient tenter l'exécution de quelques-uns de leurs complots contre la sûreté de la Convention, Paris lui-même sortirait de sa torpeur, que tous les départements se réuniraient à lui pour les écraser de leurs vengeances et leur faire expier, par le plus juste des supplices, les forfaits dont ils n'ont que trop souillé la plus mémorable des révolutions!

« Ils le savent, et leur lâcheté sauvera la République de leur rage. Je suis sûr que, quelque soit le succès de leurs efforts, la liberté ne périra pas; je suis sûr que, souillée de sang, elle trouverait un asile dans les départements. Mais enfin la ruine de Paris, sa scission avec les départements, le gouvernement fédératif qu'elle amènerait, tous ces désordres, aussi possibles et plus probables peut-être que les guerres civiles dont on nous a menacés, ne sont-ils pas d'une assez haute considération

LIVRR XXII. 3i4

pour mériter d'être mis dans la balance où vous pesez la vie de Louis?

« Je me résume, citoyens. Tout acte émané des représentants du peuple est un acte de tyrannie attentatoire à la souveraineté du peuple s'il n'est pas soumis k sa ratification formelle ou tacite.

(( Le peuple avait promis l'inviolabilité à Louis. Lui seul a le droit de l'en dépouiller. Des considérations puissantes vous prescrivent de vous conformer aux principes. Si vous y êtes fidèles, vous n'encourrez aucun reproche. Si le peuple veut la mort de Louis, il l'ordonnera. Si, au contraire, vous vous écartez de votre devoir, quelle effrayante responsabilité cette déviation ne ferat-elle pas peser sur vos têtes ! Je n'ai plus rien à dire 4. »

Pendant deux heures, Vergniaud avait tenu l'Assemblée haletante sous le feu de son ardente parole ; il avait tour à tour excité les applaudissements de l'enthousiasme en exaltant le patriotisme de ses auditeurs, el les frémissements de l'indignation en leur prédisant les horreurs qui suivraient le triomphe de l'anarchie.

Aussi, ce jour-là et les jours suivants, la Convention

\. Nous avons cherché à reproduire, en les rattachant les uns aux autres, les passages les plus saillants du magnifique discours de Vergniaud. Nous nous sommes servis pour ce travail et du Moniteur, n° 2, année 4793, et du Journal des Débats et Décrets, n° !0i, p. 500 et suivantes.

ne prête-t-elle qu'une très -faible attention aux divers orateurs qui se succèdent à la tribune. Dubois-Crancé, Jean Bon Saint-André, Moreau (delà Marne), Guillemard, parlent contre l'appel au peuple. Ils sont soutenus par un journaliste girondin, Carra, qui, se séparant de ses amis, montrg, une fois de plus, combien il y a peu de cohésion dans ce parti auquel on attribue l'ambition d'imposer à l'Assemblée une direction exclusive.

Brissot et Gensonné , au contraire , appuient Vergniaud par des considérations nouvelles tirées de leur position particulière.

Brissot, en qualité de président du Comité diplomatique, examine le résultat que peut avoir l'exécution de Louis XVI au point de vue des relations extérieures : « Dans nos débats, dit- il, nous ne voyons pas assez l'Europe, nous voyons trop ce qui nous entoure. Savezvous pourquoi Pitt nous a aliéné la nation anglaise, pourquoi ses adversaires de l'opposition , qui avaient montré quelque grandeur en défendant nos principes , sont tombés dans la stupéfaction? c'est que Ton nous a peints à tous les yeux comme des cannibales ; c'est que Ton a accusé le peuple de Paris tout entier des massacres de septembre , tandis qu'ils n'étaient l'ouvrage que de quelques brigands ; c'est que l'on a prêté à la nation les atrocités de quelques individus; c'est que l'on a abusé des paroles des faux amis de ce peuple qui lui faisaient honneur de ces assassinats; c'est que l'on s'est prévalu de notre silence plus qu'imprudent sur les coupables et qu'on l'a travesti en complicité. A entendre le ministre anglais, il semble que chacun de nous envie de porter

à Louis le dernier coup et se dispute la dernière goutte de son sang.

« Voilà les images avec lesquelles on a facilement égaré un peuple qui aime la liberté, mais qui ne la conçoit pas sans le respect pour la loi , sans moralité , sans humanité. Voilà comment un peuple, qui non-seulement nous avait assuré de sa neutralité , mais qui semblait désireux de former une alliance avec nous, a passé tout à coup de l'amitié à la haine, et de la neutralité paisible au fracas des préparatifs guerriers. La comédie machiavélique jouée par Pitt a été répétée par presque toutes les puissances de l'Europe. Je l'ai dit et je ne cesserai de le répéter : la guerre actuelle est un combat à mort entre la liberté française et la tyrannie universelle. Les tyrans le savent. Ils savent aussi qu'ils ne peuvent nous vaincre qu'en mettant leurs peuples de moitié dans leurs complots contre nous. Et quel en est le moyen? c'est de dépopulariser notre Révolution dans leur esprit, c'est de les aigrir, de les irriter contre nous. Toutes les puissances veulent la mort de Louis; elles la veulent parce que,, pour réussir à diviser la France, il leur faut nous faire haïr; parce que Louis XVI, méprisé de tous les partis , n'en peut plus former un, tandis que Louis XVII, jeune encore, pourrait devenir un point de ralliement pour les mécontents. Elles veulent sa mort parce qu'elle leur semble un sûr garant de la restauration de la royauté , comme la mort de Charles Ier l'a été pour l'Angleterre. Le renvoi du jugement de Louis aux assemblées primaires déjouera la comédie de l'intervention et les calculsdes rois. II délivrera la Convention des accusations soit

de corruption si elle est indulgente , soit de cruauté si elle est sévère. C'est un hommage rendu à la souveraineté du peuple. Six millions d'hommes sont nécessairement impassibles, impartiaux, au-dessus de toute influence. Une nation qui prononce sur le sort d'un individu ne peut être que juste, ne peut être que grande. Son jugement, quel qu'il soit, doit écraser tous les partis, anéantir toutes les calomnies. Il en imposera aux nations étrangères. »

Gensonné était l'un des principaux membres du Comité de constitution ; aussi commence-t-il par traiter la question au point de vue des principes qui , suivant lui et suivant ses amis , doivent présider à l'établissement de la République :

« Le peuple ne confie à ses représentants que les pouvoirs qu'il ne peut exercer par lui-même; il doit conserver le droit imprescriptible de consacrer ou d'approuver les résolutions que ses représentants prennent en son nom. Sans cela, il n'aurait pas délégué l'exercice de sa souveraineté ; il l'aurait aliéné. Toutes les lois générales, toutes les mesures importantes doivent être sanctionnées par le peuple. Non pas qu'il faille qu'il délibère sur tout; il suffit que, pouvant le faire, il ne censure pas, pour que son approbation soit présumée. L'esclavage des nations, les succès des usurpateurs n'ont d'autres causes que la facilité avec laquelle un peuple consent à se dessaisir de la souveraineté. »

Ces principes posés, Gensonné tourne toute son argumentation contre ses adversaires politiques. « Il est temps, s'écrie-t-il, de mettre le peuple à même de dis-

Page 1