LIVRE XXIII
teindre, puisque je ne l'ai pas méritée; l'opiniâtreté de Barère a seule causé tout le désordre. »
Abusant du prétexte qui lui a livré la tribune, le héros de la démagogie s'y installe et parvient à débiter le long acte d'accusation qu'il a préparé contre Roland, contre ce ministre qui « se prétend chargé de former l'esprit public et qui le déprave en se louant, lui et ses amis, comme des modèles de vertu, en dépeignant ses adversaires comme des scélérats, des brigands, des factieux et des désorganisateurs. »
Lorsque l'orateur a fini sa harangue, Barère, qui ne veut pas rester sous le coup des' paroles du chef du parti jacobin, qui ne tient pas cependant à rompre avec le trop populaire et trop dangereux tribun, se contente de dire : « Je pourrais répondre à Robespierre, mais je ne veux pas occuper l'Assemblée de moi ; il y a entre nous un juge qu'il ne peut ni récuser, ni corrompre, c'est l'opinion publique, »
Il veut donner ensuite la parole à Roland qui, depuis longtemps, attend qu'il plaise à la Montagne de le laisser lire son rapport sur la situation intérieure de la République.
Mais on fait observer que la Convention n'a point appelé les ministres pour entendre leurs rapports individuels; qu'elle a réclamé du Conseil exécutif provisoire tout entier un exposé collectif et général de la situation de la République. La majorité reconnaît que tel est, en effet, le vrai sens du décret du 24 décembre, et la parole est retirée au ministre de l'intérieur. Celui-ci, à peine rentré en son hôtel, se hâte de protester contre cette dé-
cision dans une lettre où il déclare rester à son poste jusqu'à ce qu'on le renvoie ou qu'on l'immole1.
L'agitation n'était pas seulement dans l'Assemblée; elle était dans Paris tout entier. Chaque jour, des incidents imprévus venaient donner un nouvel aliment à la fièvre qui s'était emparée des esprits. Deux méritent d'être spécialement remarqués, car l'un intéresse la liberté de la presse, l'autre, la liberté des théâtres.
Vers la fin du mois de décembre, la Chronique, journal rédigé par Condorcet, publiait une lettre de Charles Villette, député de l'Oise. Dans cette lettre trèscourageuse, celui qui avait été l'ami de Voltaire mourant dénonçait aux Parisiens le tort immense que faisait aux citoyens paisibles et au commerce de la capitale la recrudescence des dénonciations contre les signataires de la pétition Guillaume et de celle sur le camp de Paris, contre les anciens membres du club de la Sainte-Chapelle et du club de 1789 ; il assurait qu'à la suite de ces dénonciations quatorze mille personnes avaient quitté Paris; il se demandait comment imposer silence aux brigands dénonciateurs. « Au lieu de déguerpir, s'écriait-il, il faut rosser ces fabricateurs de listes comme nos volontaires étrillent les soldats de la Prusse et de l'Autriche. Si on
4. Voir cette lettre datée du 6 janvier même et insérée au n° 40 du Moniteur.