LIVRE XXIV W
Duchastel soit interpellé sur la question de savoir qui l'a envoyé chercher. »
Cette proposition inquisitoriale soulève de violents murmures même sur les bancs de la gauche. Un député du département de la Gironde, qui votait d'ordinaire avec la Montagne et venait d'opiner pour la mort, Garrau s'écrie :
« Pour l'honneur de la Convention nationale, au nom de la justice et de l'humanité, au nom de votre propre gloire, je demande que le suffrage du citoyen Duchastel soit compté. S'il eût voté pour la mort, j'eusse moi-même réclamé la radiation de son suffrage; il a voté pour l'indulgence, je demande que sa voix soit portée au recensement. »
Ces belles paroles mettent fin au débat ; un décret formel déclare que le vote de Duchastel sera compté. Garrau alors demande des explications sur un autre vote, celui de Mailhe, qui a une importance d'autant plus grande que vingt-cinq de ses collègues ont déclaré y adhérer. « Son suffrage, dit-il. est-il pur et simple, ou a-t-il entendu y mettre une réserve? » Le député ainsi directement interpellé déclare « qu'au point où en sont les choses, il ne veut rien changer à son vote, pas un mot, pas une lettre, et qu'il n'a aucune explication à donner. »
La discussion allait peut-être s'engager sur la portée de ce vote; mais des cris tumultueux, partis de l'extrême gauche, détournent l'attention de l'Assemblée : « Arrêtez Manuel! il emporte la minute de l'appel nominal. » L'ex-procureur-syndic de la Coni-
inune venait, eu effet , de quitter le bureau des secrétaires et de se diriger vers une des portes de la salle. Aussitôt, quelques Montagnards se précipitent sur lui, le saisissent au collet et paraissent disposés à lui faire un mauvais parti. Les huissiers accourent pour prendre sa défense et parviennent à le dégager. L'agitation est extrême; le président se couvre; les députés regagnent lentement leurs places. Manuel traverse la salle à pas lents, et sort par la porte opposée à celle k laquelle il s'était d'abord présenté1.
Le calme rétabli, Vergniaud s'exprime ainsi avec un amer accent de douleur : « Un désordre violent s'est manifesté; votre président s'est couvert, le désordre a continué malgré ce signe de deuil et de danger. Je rappelle l'Assemblée au calme et à la dignité qui lui sont nécessaires dans la grande circonstance où elle se trouve. Je vais maintenant proclamer le résultat du scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice ; j'espère que l'humanité vous engagera à garder le plus profond silence. Quand la justice a parlé, l'humanité doit avoir son tour.
« La majorité absolue est de 361 à raison des députés absents ou qui se sont récusés; 366 ont voté pour la mort2. Je déclare donc, au nom de la Convention
4 . Manuel n'emportait rien. Ayant quitté un instant sa place au bureau des secrétaires, il l'avait retrouvée occupée par Chabot et un autre Montagnard; n'ayant pas voulu la reprendre, il sortait afin d'échapper pour un instant à cette atmosphère de violence et de haine qui lui faisait horreur.
2. Nous ne donnons ici qu'une analyse très-succincte de la pro-