‹ Histoire de la Terreur, d'après des documents authentiques et inédits (volume 5)Chapitre 259 sur 279 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

fiance de Santerre fait, au moment où arrive chaque détachement, Tappel des hommes qui le composent. Il est chargé « d'expulser tous ceux qui se seraient immiscés indûment dans les rangs, et dont on aurait à présumer que les intentions sont contrariées1. »

De nombreux tambours, sous les ordres du tambourmajor de la 2- légion (faubourg Saint-Marceau), doivent tenir la tête de l'escorte et se ranger autour de l'échafaud. Cent gendarmes à cheval, à l'avant-garde, et cent cavaliers de l'École militaire à l'arrière-garde , complètent le funèbre cortège.

Paris présente l'aspect d'un vaste sépulcre. Les rues sont désertes ; les sectionnaires armés occupent les postes qui leur ont été assignés et ne peuvent plus les quitter sous aucun prétexte. Tous les autres citoyens ont ordre de ne pas bouger de chez eux.

Les fenêtres sont fermées, les portes sont closes. Le temps est voilé et brumeux; depuis la veille, un linceul de neige semble étendu sur toute la ville; mais la pluie, qui est tombée pendant la nuit, l'a déjà fait disparaître en partie.

Il est huit heures. Le roi exprime le désir de revoir un instant sa famille comme il le lui a promis la veille ; mais l'abbé Edgeworth le supplie de ne pas mettre la

\ . Ce sont les expressions mêmes de Santerre.

reine et ses enfants à une aussi cruelle épreuve. Louis se rend avec douceur à cette observation et exprime le désir que Cléry lui coupe les cheveux ; il ne voulait pas que la main du bourreau le touchât. Mais la défiance est si grande, la pitié est tellement éteinte dans les cœurs de tous ceux qui l'entourent, que cette demande, dont le motif est pourtant bien facile à comprendre, lui est brutalement refusée.

Sanlerre paraît, suivi de Claude Bernard et de Jacques Roux , que la Commune a désignés pour conduire le condamné à l'échafaud. Les commissaires de garde et quelques gendarmes de l'escorte les accompagnent. Louis XVI, qui a entendu, sans laisser paraître aucune émotion, la porte d'entrée s'ouvrir avec fracas, sort de son oratoire où il s'est enfermé avec son confesseur, et demande à Santerre si l'heure est venue. « Oui , répond laconiquement le commandant en chef de la force armée. — Je suis en affaire, attendez-moi, » répond le roi avec autorité.

La seule affaire qui préoccupât Louis XVI à cet instant, était son salut éternel. Il rentre tranquillement dans la tourelle, s'agenouille devant le ministre de Dieu, reçoit sa bénédiction. Bientôt, revenant dans sa chambre, il s'avance vers Santerre et ceux qui l'escortent. « Y a-t-il parmi vous quelque membre de la Commune? » dit-il. —Jacques Roux s'avance, le roi lui tend un papier cacheté : « Je vous prie de remettre cet écrit entre les mains du président du Conseil général. — Je ne puis me charger d'aucun paquet, cela ne me regarde pas; je suis ici pour vous conduire à l'échafaud. » Le roi

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s'adresse alors à un des commissaires de service au Temple, Baudrais ; celui-ci au moins ne refuse pas d'accomplir le dernier vœu d'un homme qui va mourir. S'apercevant que tous ceux qui l'entourent sont couverts, Louis XVI met son chapeau, et désignant aux municipaux le fidèle Cléry : « Je désirerais, dit-il, qu'on le laissât au Temple, à la disposition de la reine, — de ma femme, » reprend-il. — Personne ne répond. Le roi s'avance vers Santerre : « Partons! » dit-il.

Aussitôt les gendarmes qui se trouvaient dans la chambre sortent et Santerre après eux; le roi, l'abbé Edgeworth les suivent; les officiers municipaux ferment la marche; Cléry reste seul.

Le roi traverse d'un pas ferme la première enceinte. Après avoir jeté sur la tour un regard plein de tendresse et de regret pour ceux qu'il y laisse, il monte dans la voiture qui doit le conduire au lieu du martyre.

Son confesseur se place à côté de lui ; deux gendarmes sont sur le devant de la voilure. Celle-ci est précédée par Santerre, ayant à ses côtés les deux officiers municipaux, Jacques Roux et Claude Bernard.

• Le funèbre cortège se met en marche -f le trajet du Temple à la place de la Révolution dure une heure ; il n'est troublé par aucune tentative sérieuse pour délivrer le prisonnier. L'abbé Edgeworth remet au roi le bréviaire dont il est porteur, et lui indique les prières des agonisants. Le roi les récite à voix basse ; aucune parole n'est échangée entre Louis XVI et ses deux gardiens pendant toute la durée du pénible voyage.

Dix heures viennent de sonner. Le cortège arrive à l'extrémité de la rue Royale. La voiture qui renferme Louis XVI tourne sur la droite et se dirige vers l'échafaud, dressé entre l'entrée des Champs-Elysées et le piédestal qui , après avoir servi de soubassement à la statue de Louis XV, supportait alors celle de la Liberté. Pendant ce temps, Santerre court prendre le commandement de toute la force armée rassemblée sur la place; Jacques Roux et Claude Bernard montent à l'hôtel de la marine1 et vont retrouver les commissaires du département, Lefèvre et Momoro, les commissaires du pouvoir exécutif, Sallais et Isabeau, chargés avec eux d'assister au supplice du condamné et d'en dresser le procès- verbal officiel.

Louis XVI est complètement absorbé dans sa lecture-, il ne s'aperçoit qu'on est arrivé qu'au moment où la voiture s'arrête. Il lève les yeux, puis reprend la lecture du psaume qu'il a commencé. Les aides de Sanson ouvrent la portière et abaissent le marche-pied; mais le roi achève tranquillement sa dernière prière; puis il ferme le livre, le rend à l'abbé Edgeworth, recommande aux gendarmes de veiller à la sûreté du courageux ecclésiastique, et descend de voiture.

Les bourreaux veulent s'emparer de lui; il les repousse, ôte lui-même son habit et sa cravate, se met à genoux aux pieds du ministre de Dieu, reçoit la dernière bénédiction. Il se relève et se dirige vers Pesca-

4 . Dès cette époque, ce ministère occupait le coin de la colonnade et de la rue Royale.

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