‹ Histoire de la Terreur, d'après des documents authentiques et inédits (volume 5)Chapitre 31 sur 279 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

se disposaient à prendre. Comme ces mesures devaient être avant tout financières , on fit choix , pour aller les exposer, du puritain Camus *. Le 11 décembre au soir, cet ancien avocat du clergé arrivait à Paris. Il se mettait en communication avec les comités de la guerre, des affaires étrangères et des finances , et le 15 , Cambon , organe de ces trois comités, exposait à la Convention les mesures adoptées sous l'inspiration du commissaire venu de Belgique. Tout cela se fit si vite, que Cambon n'eut pas le temps de mettre en écrit son rapport, ainsi qu'il le déclara lui-même 2.

4 . Nous avons retrouvé la lettre qui avait été remise à Camus par ses trois collègues. La voici :

a Citoyens, nos collègues,

« Les circonstances les plus critiques nous ont déterminés à prendre l'arrêté que vous remettra le citoyen Camus, qui se rend à Paris avec le général Thouvenot. Notre collègue est en état de vous donner, et aux comités, les éclaircissements les plus positifs sur tout ce qui concerne l'armée de Belgique, et de répondre à toutes les objections. Hâtez-vous, citoyens représentants, de l'entendre, et de rendre, d'après son exposé, tous les décrets que vous jugerez nécessaires et que votre sagesse vous suggérera pour le salut de là République. Nous vous prions d'ordonner au citoyen Camus de venir ici reprendre ses fonctions le plus tôt possible. Sa présence y est indispensable. Nous allons, pendant son absence, continuer le cours des opérations dont vous nous avez chargés. Le citoyen Camus vous exposera jusqu'à quel point est monté le dénûment de l'armée. Nous allons porter aux soldats des espérances que votre justice convertira bientôt sans doute en des réalités.

« Les députés de la Convention, commissaires à l'armée de Bcl- §l(lue- a Lacroix, Danton, Gossum. »

2. Le décret du 15 décembre se trouve au Moniteur, n° 352; l'exposé de Cambon, au n° 353.

Au premier abord, le travail deCambon ne paraissait pas spécial à la Belgique; il était intitulé : « De la conduite à tenir par les généraux français dans les pays occupés par les armées de la République. » Il débutait ainsi: «Quel est l'objet de la guerre entreprise? L'anéantissement de tous les privilèges. Guerre aux châteaux, paix aux chaumières! Voilà les principes que vous avez posés en la déclarant. Tout ce qui est privilégié, tout ce qui est tyran doit donc être traité en ennemi dans les pays où nous entrons. Gustine ne peut être attaqué pour avoir , quoique sans ordres spéciaux , supprimé, dès ?on entrée en Allemagne, les droits féodaux, les dîmes, les privilèges et établi des contributions sur les nobles, prêtres et riches, en indemnité des secours qu'ils avaient accordés aux émigrés. Il n'avait pas d'instructions, mais il a bien fait de ne pas laisser péricliter les intérêts de la République. Dumouriez, en entrant en Belgique , a annoncé de grands principes philosophiques ; mais il s'est borné à faire des adresses au peuple. Il a jusqu'ici tout respecté : nobles, privilèges, corvées, féodalité, etc. Le peuple asservi à l'aristocratie sacerdotale et nobilière, n'a pas eu la force, seul, de rompre ses fers, et nous n'avons rien fait pour l'aider à s'en dégager... Sans doute, il faut respecter l'indépendance et la souveraineté d'un peuple, mais non les usurpateurs;... il faut donc que nous nous déclarions pouvoir révolutionnaire. C'est à nous de sonner le tocsin , c'est à nous d'abattre tout ce qui est contraire aux droits du peuple. »

Ces prémisses ainsi franchement posées, Cambon déclare que les trois comités, dont il est l'organe,

pensent qu'il importe de détruire toutes les autorités qui existent en Belgique. « Vous avez vu les représentants de ce peuple venir à votre barre; timides et faibles, ils n'ont pas osé vous avouer leurs principes. Ils étaient tremblants. Ils vous ont dit : « Nous abandonne- « rez-vous? nous livrerez-vous à la merci de nos tyrans? » Non, citoyens, vous ne les abondonnerez pas, vous étoufferez le germe de leurs divisions et des malheurs qui les menacent ; mais vou<* ne pouvez donner la liberté à un pays, vous ne pouvez y rester en sûreté si les anciens magistrats conservent leurs pouvoirs. Il faut absolument que les sans-culottes participent à l'administration ; il faut tout détruire pour tout recréer ; il faut réunir le peuple en assemblées primaires et leur faire nommer des administrateurs et des juges provisoires. II est indispensable d'exclure de ces fonctions tous les ennemis de la République qui tenteraient de s'y introduire. Nous proposons donc que personne ne puisse être admis à voter ni être élu, s'il ne prête serment à la liberté et à l'égalité, et s'il ne renonce par écrit à tous les privilèges et prérogatives dont il pourrait être pourvu...

« En entrant dans un pays quel doit être notre premier soin ? C'est de prendre, pour gage des frais de la guerre, les biens de nos ennemis , c'est-à-dire de mettre sous la sauvegarde de la nation, les biens appartenant au fisc, aux princes, à leurs fauteurs, à leurs adhérents, à leurs satellites volontaires, aux communautés laïques et régulières, à tous les complices de la tyrann;e. »

Toutes ces précautions prises, est-il possible, se demande le rapporteur, d'abandonner un peuple, peu

accoutumé à la liberté, absolument à lui-même? « Non* répond-il , il est indispensable de l'aider de nos conseils, de fraterniser avec lui. » Le moyen de fraternité proposé par les trois comités était purement et simplement l'envoi de commissaires du pouvoir exécutif, chargés d'assurer la défense du pays et l'approvisionnement des armées, envoi combiné avec celui des commissaires de la Convention qui, eux étant inviolables, ne pouvaient prendre aucune mesure d'exécution, mais devaient se contenter d'exercer sur toutes choses une haute surveillance. Un autre moyen de fraternité non moins efficace, suivant Cambon, était de mettre à la disposition des peuples nouvellement affranchis, les trésors de la France, c'est-à-dire ses biens nationaux réalisés en assignats. « Gonséquemment, dit en propres termes le rapporteur, en entrant dans un pays , en supprimant ses contributions, en lui offrant une partie de nos trésors pour l'aider à reconquérir sa liberté, nous lui donnons notre monnaie révolutionnaire. Cette monnaie deviendra la sienne; nous n'aurons pas besoin alors d'acheter à grands frais du numéraire pour trouver dans le pays même des habillements et des vivres. Un même intérêt réunira les deux peuples pour combattre la tyrannie...» Cambon n'oublie pas de présenter cet autre argument, que l'hypothèque fournie par les biens séquestrés chez les peuples affranchis augmentera d'autant la garantie des assignats français, et que l'écoulement de ces assignats au dehors diminuera la masse de ceux circulant en France. « S'il est besoin, ajoute-t-il, de contributions extraordinaires, les commissaires de la Convention,

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