‹ Histoire de la Terreur, d'après des documents authentiques et inédits (volume 5)Chapitre 80 sur 279 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

Les hommes publics de cette époque ne perdaient jamais l'occasion de faire un discours, par lequel ils prétendaient prouver qu'ils réunissaient en leur propre personne l'homme sensible, idéal de J.-J. Rousseau, et l'homme antique, idéal de Montesquieu. Pour composer leurs sinistres harangues, ces étranges rhéteurs mettaient en lambeaux Y Emile, le Contrat social , le Dialogue de Sylla et d'Eucrate. Pourvu qu'ils eussent accompagné une sentence de mort de quelques phrases sonores, ils s'estimaient en règle avec leur conscience; pourvu que dans leur exorde ils se fussent proclamés les ardents amis de l'humanité, ils se croyaient permis de l'outrager ensuite tout à leur aise.

Nous verrons, à l'occasion du procès de Louis XVI, cette sensiblerie de parade s'étaler à la tribune de la Convention; saisissons-la au moment où elle s'épanouit au Palais de Justice, et conservons à la postérité le discours que Lavau, président de la première section du tribunal extraordinaire, adressa au malheureux Cazotte :

« Faible jouet de la vieillesse, victime infortunée d'une vie passée dans l'esclavage, toi dont le cœur ne fut jamais assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as prouvé par ta sécurité dans les débats que tu savais sacrifier jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion , écoute les dernières paroles de tes juges!... puissent-elles, en te déterminant à plaindre le

de Paris, accabler de ses conseils et de ses projets un employé subalterne, qui probablement ne les prenait pas lui-même au sérieux et ne les communiquait à personne. Dans tout autre temps, on eût envoyé Cazotte aux Petites-Maisons; en 4792, on renvoya à l'échafaud.

sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité qui doit présider à les derniers instants.

« Tes pairs t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leurs consciences!... Va! reprends ton courage, rassemble tes forces, envisage sans crainte le trépas. Songe qu'il n'a pas droit de t'élonner, ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que toi...

« Regarde ta patrie libre verser des larmes sur ces cheveux blancs qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta condamnation. Que ce spectacle te porte au repentir; qu'il t'engage, vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la mort pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un regret justement senti.

« Encore un mot : tu fus homme, chrétien , philosophe, initié; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien. C'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi 4. »

Pendant que Lavau prononçait cette harangue, on entraînait hors de l'audience Elisabeth Cazotte; les cris déchirants de la fille du condamné se mêlaient à la voix

1. Ce n'était pas la première fois que Lavau enveloppait ainsi une sentence de mort dans une allocution sentimentale. Voici le discours qu'il avait adressé quelques jours auparavant à l'agent de la police secrète Roussel (Bulletin du tribunal criminel, n° 13) : « Victime sacrée de la mort, je peux encore t'adresser des consolations; le crime que tu t'es permis criait vengeance contre toi; il te poursuivait; il t'a atteint... Regarde sans frémir le supplice qui t'attend. Ce n'est plus la mort qui doit t'élonner. Ton pays est libre et tu as voulu lui donner des fers; voilà ta véritable peine I... »

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