LIVRE XXI
donnée, le rapporteur saute sans cesse d'un sujet à un autre; à chaque instant, il apostrophe Louis XYI et lui prodigue les épithètes de traître, de parjure, de scélérat. Citant une lettre de Ghoiseul-Stainville, qui mentionne la remise faite k Monsieur , frère du roi, des diamants de Madame Elisabeth, il en conclut que « toute la race des Capet conspirait contre la patrie, puisque les femmes consacraient leurs diamants aux frais de l'entreprise. » Il accuse le roi d'avoir tenté d'acheter, au prit de 1,150,000 livres, un décret reportant sur le budget de l'État une partie des pensions à la charge de la liste civile, et, au prix de 150,000 livres, un autre décret favorable à la liquidation des offices de la ci-devant maison royale. Il lui fait un crime d'avoir accordé une pension de 4,000 livres à la veuve de Favras, payé une pension de 800 livres à chacun des deux curés insermentés de Versailles, envoyé des secours à d'anciens serviteurs émigrés; d'avoir employé les sommes « que lui avait attribuées la munificence nationale » à préparer la fuite de Varennes, à subventionner les feuilles contrerévolutionnaires, à recruter une troupe de soixante hommes aux ordres d'un nommé Gilles, dont on produisait les reçus, mais dont on n'avait pu retrouver les traces !
« De quoi n'est-il pas coupable? s'écrie Valazé en terminant renonciation des crimes imputés à Louis XVI , vous allez le voir aux prises avec la race humaine tout entière; je vous le dénonce comme accapareur de blé, de sucre et de café ! »
Une aussi grave dénonciation n'était fondée que sur une lettre de quatre lignes signée de Louis XVI et ainsi
conçue : « J'autorise M. de Septeuil à placer les fonds libres de la liste civile comme il le jugera convenable, soit en effets sur Paris, soit sur l'étranger, sans néanmoins aucune garantie de sa part. » Mais de ce billet, le rapporteur des Vingt-quatre rapprochait une masse considérable de lettres qui avaient trait à des opérations commerciales que Septeuil faisait avec des négociants de Hambourg, de Londres et de Nantes. Ces opérations roulaient non-seulement sur des froments, des sucres et des cafés, mais encore sur du vert-de-gris, des suifs, des bois de Campêche et autres matières analogues, sans que le capital qui s'y trouvait employé dépassât le chiffre de 2 millions de francs. Aucun lien de connexité ne les rattachait à la liste civile, elles s'effectuaient de compte à demi entre Septeuil et son frère; et, d'ailleurs, quelle influence eût pu exercer une somme de deux millions sur la hausse ou la baisse de denrées si nombreuses et si diverses, non-seulement en France, mais en Europe?
Cette accusation d'accaparement n'était qu'une réminiscence de ce fameux pacte de famine que l'on avait prétendu naguère avoir existé pendant un demi-siècle entre les intendants de province, les parlements et les ministres de la monarchie *. Elle n'était pas plus sé-
4. Il est bien difficile, après un siècle, do retrouver les preuves de l'existence ou de la non-existence d'un pacte secret. Le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de discuter à fond ce grand problème historique : nous nous bornerons à constater seulement l'invraisemblance de ces accusations d'accaparement qui impliquaient la complicité de tous les ministres de l'ancien régime, et à donner, à la fin