LIVRE VIII
pas engager un combat aussi inégal qu'inutile, jellent quelques paquets de cartouches par les fenêtres, pour bien indiquer qu'ils n'ont aucune envie de tirer sur le peuple. Pendant cpi'une partie des émeutiers se bousculent en riant pour ramasser les cartouches, quelques insurgés plus déterminés pénètrent dans le vestibule, afin d'apprécier les dispositions de défense à l'intérieur du Château, ou d'activer le séduction des Suisses, qui paraît si heureusement commencée.
Dans ce moment suprôme, arrêtons-nous un instant et jetons un coup d'œil sur les forces en présence.
Sept cent cinquante Suisses sont restés au Château ; cent cinquante seulement ont accompagné Louis XVI à la salle du Manège. Un grand nombre d'amis du roi l'ont immédiatement suivi ou sont allés le rejoindre. A peine est-il resté cent gardes nationaux, dont vingt-huit du bataillon des Filles-Saint-Thomas*.
Les dispositions des Suisses sont des plus pacifiques : ils n'ont aucune injure personnelle à venger ; ils n'ont plus à défendre la famille royale, qui vient d'abandonner le palais ; ils demandent seulement qu'on les laisse tranquilles à leur poste. Les chefs éprouvent le désir qui, dans de pareilles circonstances, anime tous les hommes de cœur, celui d'épargner le sang de leurs soldats.
^. Rapport de Jardin.
A quoi leur servirait de risquer la vie de ces braves éprouvés? Avec un millier d'hommes peuvent-ils raisonnablement espérer de réduire la rébellion ? Ils n'ont évidemment aucune instruction secrète, car Louis XVI est allé se remettre entre les mains de l'Assemblée, et sa conduite serait par trop absurde s'il avait ménagé une trahison dont il eût pu être la première victime. D'ailleurs, il a quitté précipitamment son palais, sans laisser aucun ordre, persuadé qu'il allait y rentrer dans quelques heures. Une seule consigne a pu être raisonnablement donnée, et l'a été, en effet, par le maréchal de Mailly au capitaine Durler : « Ne vous laissez pas forcer. »
Si maintenant nos regards se portent du côté du Carrousel et des cours qui viennent d'être envahis, que voyons-nous? Une tourbe sans nom, sans chef, grossissant à chaque minute ; car, depuis qu'on sait que les premiers arrivés ont pu pénétrer sans coup férir dans le Carrousel, et même dans les cours intérieures, les plus lents sont les plus pressés et les plus lâches deviennent les plus braves. Cette foule s'agite, se démène, pousse des acclamations confuses; mais qui peut stipuler pour elle et se porter garant de ses volontés mobiles et multiples ? D'ailleurs, n'a-t-elle pas dans ses rangs ces vétérans des émeutes parisiennes, qui, à diverses reprises, ont ensanglanté les pavés de la capitale et les appartements de Versailles, et ces bandits cosmopolites qui, sous le nom de Marseillais, viennent d'arriver à Paris pour y renouveler les meurtres de la glacière d'Avignon?
Nous le demandons à tout homme impartial, s'il
se produit un conflit, de quel côté viendra le plus naturellement la provocation ? jusqu'où devra pousser la patience et l'abnégation une troupe brave, disciplinée, mais acculée dans ses derniers retranchements, qui ne demande qu'une seule chose, c'est qu'on ne la déshonore pas en lui faisant rendre les armes, en lui faisant abandonner un poste dont elle ne peut être relevée, d'après toutes les lois militaires, que par les ordres mêmes de celui qui lui a donné la consigne* ?
A la tête des insurgés qui s'engagent sous le vestibule sont Westermann, Granier, commandant en second du
I. Pour le récit de ce qui se passa aux Tuileries après le départ du roi, nous ne nous sommes basés que sur des témoignages émanant de témoins oculaires. Comme ces témoins appartiennent aux deux partis, nous avons dû naturellement les contrôler les uns par les autres. Nous avons écarté avec soin tous les récits que l'on trouve dans les mémoires, histoires et journaux, où les exploits les plus fabuleux et les plus invraisemblables sont racontés avec une incroyable impudence.
Ces témoins oculaires, les seuls dont les dires nous paraissent devoir être invoqués, sont d'une part : le capitaine Pfyffer, qui survécut au massacre des Suisses et rentra dans sa patrie , et les lieutenants Diesbach et D'Ernest, massacrés le t septembre à l'Abbaye, dont nous avons retrouvé les interrogatoires datés du jour même de leur assassinat; de l'autre, le Marseillais Loys et le capitaine de canonniers Langiade, dont les dépositions furent imprimées par ordre de l'Assemblée, quelques jours après le ^ 0 août. Deux autres témoins oculaires, Westermann et Granier, n'ont pas laissé de relations signées d'eux, mais ils ont évidemment inspiré les récits de Pétion et de Barbaroux, dont ils étaient les amis et les confidents. Enfin, nous avons retrouvé le récit d'un autre témoin oculaire, le capitaine Jardin , adjudant-major du bataillon des Filles-Saint-Thomas; nous le donnons à la fin de ce volume : il est fait évidemment pour être agréable aux vainqueurs.
bataillon Marseillais, Langlade, capitaine des canonniers, qui ont passé la nuit à côté des Suisses dans les cours des Tuileries. Ils montent le grand escalier, et, suivis de qtielques fédérés et gaixîes nationaux, i?s pénètrent jusqu'à la porte de la chapelle^ sans être arrêtés par les sentinelles rangées sur chacune des marches. « Au nom de l'union , » ils somment les Suisses de se rendre, en leur promettant la vie sauve.
Westermann, pour se faire mieux comprendre, harangue les soldats en allemand, et cherche à les animer contre leurs officiers, qu'il accuse de vouloir les faire battre quand même.
Le sergent Blazer lui répond: « Nous sommes Suisses, et les Suisses n'abandonnent leurs armes qu'avec la vie. Nous ne croyons pas avoir mérité un tel affront. Si on ne veut plus du régiment, qu'on le renvoie légalement ; mais nous ne quitterons pas notre poste et nous ne nous laisserons pas désarmer. »
Westermann et ses compagnons, désespérant de rien obtenir, se retirent, et plusieurs officiers suisses, Durler, Reding, Zimmermann, courent faire placer des barres de bois en travers de l'escalier, pour empêcher que de nouvelles députations ne viennent débaucher leurs hommes; car les Marseillais, en se retirant, ont réussi à entraîner quelques soldats, qu'ils emmènent bras dessus bras dessous, et qu'ils désarment entre deux embrassements.
1. La chupelle , depuis transportée dans une autre partie des Tuileries, était, on 1792, placée à la hauteur du premier repos du grand escalier.