LIVRE V
— Eh bien , dit Guadet, je le remercie au nom des amis de la liberté de ce que, moins audacieux que son général. il n'a pas cru devoir faire partager à l'Assemblée ellemême les outrages qu'il a eu l'air d'adresser seulement à une partie de ses membres... J'espère que *r Assemblée mettra quelque différence entre le témoignage de six représentants du peuple et l'un des auteurs de la révision. Je réclame l'impression de ma dénonciation signée de mes cinq collègues en tête de la justification de M. Bureaux, de Pusy. »
La discussion ne pouvait évidemment aboutir dans le moment même ; l'Assemblée se contenta de charger sa commission des douze de faire avant huit jours un rapport sur cette affaire.
Le lendemain (âO juillet) , le ministre de la guerre transmit à l'Assemblée ce billet de La Fayette :
« Ai-je proposé à M. le maréchal Luckner de marcher avec nos armées sur Paris? A quoi je réponds en quatre mots fort courts : cela n'est pas vrai. » « Longwy, 26 juillet 4792. »
A la séance du soir, on lut la lettre de Luckner, relative au même fait :
«Au quartier général, Longueville, près Metz, 28 juillet. « Je sens bien vivement en ce moment combien il est afiligeant pour moi de ne pas savoir parler la langue du pays où je sers, et à la liberté duquel j'ai dévoué le reste de ma vie. Cette difficulté de me faire entendre a été sans doute la cause de la différence qu'il y a entre la conversation que j'ai eue chez M. l'évêque de Paris, et celle que
je trouve dans le procès-verbal de TAssemblée nationale. Jamais proposition de marcher sur Paris ne m'a été
faite »
Les journaux jacobins s'efforcèrent d'ôter toute importance à ces dénégations successives. Le Patriote français déclara que <( la lettre de Luckner lui avait été imposée et qu'elle n'était évidemment pas de lui..., puisqu'eHe était écrite en français. » D'autres relevèrent avec aigreur deux lettres écrites à Luckner, de la propre main du roi. Dans la première, Louis XVI remerciait le vieux maréchal des dispositions de ses troupes à son égard : « Vous m'avez, disait-il , donné trop de preuves de votre attachement à la constitution pour que vous ne désiriez pas voir rétablir dans le royaume l'ordre public et le règne des lois. » Dans la seconde, le monarque engageait les officiers à ne pas donner leur démission par attachement pour lui^ et à se tenir prêts à le seconder dans la résolution inébranlable où il était de défendre le pays contre tous ses ennemis*.
4 . Ces deux lettres furent répandues à profusion dans Tarmée. Elles étaient certifiées conformes par Alexandre Berthier, alors chef d'étatmajor du maréchal Luckner. Berthier devait se retrouver exactement dans le même emploi, quatre ans plus tard, auprès d'un jeune officier qui, pour le moment, promenait son oisiveté aux abords de T Assemblée et du château , voyait défiler devant lui les promenades civiques, les émeutes et les révolutions, sans se douter que tous ces gens si agités, si acharnés les uns contre les autres, si ardents à la conquête de la liberté, travaillaient à lui préparer le trône qu'occupait alors l'héritier de soixante rois.
Quant au malheureux maréchal Luckner, auquel on faisait ainsi dire blanc et noir dans l'espace de quelques jours, il tomba bientôt dans un discrédit complet. Après le 40 août, il fut rabaissé au rôle