LIVRE V
Quand on écrit l'histoire de 1792, on est obligé de se servir de la même dénomination, celle de fédérés^ pour désigner à la fois et les braves qui , par leur courage, sauvèrent la France de Tinvasion étrangère, et les misérables qui empruntèrent le masque du dévouement patriotique pour se livrer impunément au meurtre et au pillage^. Nous n'aurons pas assez d'éloges pour les uns, pas assez de mépris pour les autres.
Chaque soir, la salle de la rue Saint- Honoré était remplie de pseudo-fédérés, qui venaient déposer sur le bureau du président les lettres de créance à eux remises par les frères et amis des sociétés affiliées, à l'instigation desquelles ils avaient pris la route de Paris. Aux applaudissements des habitués du lieu, ils se posaient en arbitres des destinées de la France, ils s'arrogeaient le droit de parler au nom de leurs départements, qui certes ne leur avaient donné aucun mandat à cet effet. Ainsi, Ton entendait (12 juillet) deux fédérés de la Charente déclarer qu'ils ne quitteraient Paris qu'après que l'As-
4 . Dans la séance du club des Jacobins du \ % juillet, le journaliste Robert demanda a que le nom de /i^rf^r^s^ donné aux hommes envoyés des départements, fût remplacé par celui ^'insurgés, le seul, dit-il, qui leur convint. » C'était la vérité, mais toute vérité n'est pas bonne à dire; on fit taire le malencontreux orateur et la société passa à Tordre du jour. Voir VHistoire parlementaire de Bûchez et Roux, l; XVI, p. 447.
semblée nationale aurait statué sur le sort du pouvoir exécutif; d'autres, du Calvados, demandaient ouvertement la destitution du roi ; un de leurs émules , de la Drôme, s'écriait (16 juillet) : « Le peuple seul peut sauver la France; mais où trouver le peuple?... dans les fédérés ! Si l'Assemblée nationale n'a pas le droit de rendre la souveraineté au peuple , le peuple la repren-dra. » Le peuple, bien entendu, c'était lui et ses dignes acolytes.
On organisa aux jacobins un comité central des fédérés, qui, réuni aux principaux meneure du club, se mit en rapport avec les comités occultes des diverses sections parisiennes. Ce comité central devint bientôt la cheville ouvrière de l'insurrection. Son premier acte fut de lancer le programme suivant, en opposition manifeste avec les décrets de l'Assemblée : « Arrivés ou en route, les fédérés ne doivent point se laisser diviser, ils doivent faire masse à Paris, et, malgré tous les ordres qui pourraient leur être donnés, refuser de se rendre au camp de Soissons. »
En s'obstinant à ne pas quitter Paris après le délai fixé par la loi, les fédérés pouvaient courir le risque de ne pas toucher les trente sols par jour qui leur avaient été alloués. On proposa, en séance publique des jacobins, de pourvoir à cette difficulté financière. Un grand nombre d'adeptes déclarèrent qu'ils étaient prêts à recevoir chez eux chacun un fédéré. Dès lors, ces individus, hébergés, fêtés, échauffés sans cesse par les libations faites en nombreuse compagnie et par les discours prononcés en leur honneur dans le club Saint-Honoré,