LIVRE V
devinrent, on le conçoit sans peine, les instruments aveugles de la formidable société.
Le 17 juillet, une députa tion de fédérés se présente à la barre de TAssemblée et y lit une adresse où Ton trouve les phrases suivantes : » Représentants, on nous dit que la nation est en danger : c'est nous appeler à son secours, c'est nous dire qu'il faut qu'elle soit sauvée ; si elle ne peut l'être par ses représentants, il faut bien qu'elle le soit par elle-même...
« Pères de la. patrie, nous ne voulons point porter atteinte à notre constitution, mais nous voulons qu'elle soit et qu'elle puisse être exécutée ; nous ne refusons pas d'obéir à un roi, mais nous mettons une grande différence entre un roi et une cour conspiratrice dont la constitution même, dont toutes les lois divines, et humaines réclament la punition et l'expulsion. »
Après avoir employé cette précaution oratoire, les pétitionnaires dénoncent La Fayette, s'étonnent qu'il existe encore, demandent la destitution des directoires départementaux coalisés contre la liberté publique, et réclament u qu'il soit fait du pouvoir exécutif ce que le salut de l'État et de la constitution même exigent dans les cas où la nation est trahie par lui. »
Aux jacobins, les fédérés parlaient un langage à peu près semblable :
(c Frères et amis, nous avons entendu les cris de la pairie en péril , et nous avons volé à son secours... C'est à Paris que nous devons vaincre ou mourir, et nous avons juré d'y rester. C'est ici notre poste; c'est le lieu de notre triomphe ou ce sera celui de notre tombeau...
« Simples comme la nature, purs comme l'air que l'on respire dans nos campagnes, ce n'est pas sur nous que le souffle empoisonné des ambitieux portera sa contagion ... Déjà des cabales se laissent deviner, qui voient le salut de l'État dans un changement de ministres... »
Le journal des jacobins ne nous a pas conservé le nom de l'auteur de ces deux pièces d'éloquence, nous serions tenté de les attribuer à Robespierre lui-même. Nous croyons le reconnaître au style filandreux et bucolique qui lui est particulier, à la tendresse toute paternelle avec laquelle il accueillit ces deux adresses dans son journal, le Défenseur de la Constitution (n^* 10), et surtout à l'allusion insidieusement lancée dans la dernière phrase contre les Girondins. Robespierre n'occupait alors aucun emploi public. Il s'était cantonné dans le club de la rue Saint^Honoré ; là, comme le dieu caché au fond du temple, il rendait ses oracles en attendant que ses séides inaugurassent au grand jour le culte de la haine, de l'envie et de la délation, déités que l'orgueilleux tribun personnifiait en lui.
Les pseudo-fédérés se déclaraient chaque jour prêts à mourir pour la patrie, mais il restaient à Paris, couraient les tavernes et les clubs, s'amassaient aux abords de l'Assemblée et du château pour insulter la famille royale et les députés constitutionnels, faisaient des adresses pour demander la mise en accusation des gé-