Cf. F. Buisson, op. cit., p
« J'entends avec une grande honte de notre siècle, qu'à nostre veuë, deux tres-excellens personnages en sçavoir, sont morts en estât de n'avoir pas leur saoul à manger: Lilius Oregorius Giraldus en Italie \ et Sebastianus Castalio en Allemagne: et «Toy qu'il y a mil'hommes qui les eussent appeliez avec tres-advantageuses conditions, ou secourus où ils estoient s'ils l'eussent sceu *. ♦ Michelet dit encore simplement : « Un pauvre prote d'imprimerie, Sébastien Cliâteillou, posa pour tout l'avenir la grande loi de la tolérance^. » Montaigne est plus exact que l'historien moderne : CastelUon était, il est vrai, d'origine modeste, mais, lorsqu'il écrivit en faveur de la tolérance, il était déjà connu pour son érudition d'humaniste et de théologien, et avait occupé à Genève une importante situation officielle.
Castellion * était originaire des environs de Nantua^ en Bugey ; lorsqu'il naquit, au début du XVI® siècle, la tolérance régnait implicitement en cette région : les princes de la maison de Savoie, subissant peut-être l'influence de la philosophie italienne, semblaient alors favorables au Ubéra* lisme religieux, et c'est seulement vers 151^0 que, par réaction contre la Réforme,ils promulguèrent des édits contre les hérétiques et accueillirent l'Inquisition. D'ailleurs, Castellion quitta bientôt s^m pays natal et vint à Lyon. Là, il fut coiTecteur chez un imprimeur, et se trouva ainsi en relations avec des érudits et des indépendants. Ceux-ci étaient nombreux à Lyon, car les principales imprimeries du royaume étaient réunies en cette ville, et, d'autre part, les nombreux Italiens qui l'h^bitaietit y avaient introduit l'esprit de la
1. Il s'auit do ] ^humaniste Giraldi, de Ferrare, connu pour ses poèmes latins et se» études critiques sur la niytholoi^ie.
2. MoNTAioNK, Eëêftis, III, ch. XXXIV, éd. Costo, Paris, 1725, t. r% p. 22B-7.
3. MiCHELKT, Hiêt. de France, Renaissance. Cité par ^I. Buisson (épigraphe).
4. Lee renseignements suivants sur la vie et les œuvres de Ctkstellion (fiutres que le Traité des hérétiques) sont empruntés à l'étttde magistrale et définitive de ^I. F. Buisson.
Renaissance. Cependant, ici comme partout en France, le mouvement favorable aux idées nouvelles se scindait en deux courants hien distincts : les uns, théologiens et humanistes, songeaient surtout à une réforme plus ou moins absolue du christianisme ; les autres, philosophes avant tout, ne fixaient aucune Umite au libre examen, et acceptaient toutes les conséquences du principe rationaliste. Ce fut vers les premiers que pencha Castellion. Aussi ne eonnut-îl pas Dolet, esprit fier et combatif, dont l'intransigeance déplaisait aux modérés : Castellion le tint toujours pour un athée. C'est d'ailleui's à Lyon que, selon la coutume de l'époque, le bugésien Chatillon latinisa son nom et de\ int Castalio, et qu'il justifia cette transformation en faisant son apprentissage d'humaniste. Mais bientôt la modération, qui, chez nombre de lettrés, résultait de l'impossibilité de distinguer entre la Renaissance et la Réforme, ne fut plus de mise : il fallut se prononcer en faveur de l'une ou de l'autre des deux religions, qui déjà se menaçaient, ou bien, ce qui était plus dangereux encore, s'élever au-dessus de ces solutions étroites jusqu'àune doctrine plus large, exempte de dogmatisme, mais qui, en cas d'impHidence. conduisait nécessairement au bûcher celui qui osait confesser son scepticisme. A Lyon, la contre-réforme catholique n'exerçait pas encore de trop sérieux ravages ; on pouvait réfléchir quelque peu avant de prendi'e une décision définitive. Castellion n'hésita pas longtemps ; en 1526, il avait lu V Institution chrétienne; en 1540, il opta pour la Réforme. Puis il entra en relations avec Calvin, alla le visiter à Strasbourg, et bientôt fut appelé à la direction du collège de Rives, à Genève ; là, il put se consacrer à l'étude et préparer divers ouvrages d'érudition. Mais il n'était pas assez souple pour supporter sans protestations la dictature de Calvin : après de nombreux froissements, celui-ci le fit, non pas expulser, comme le prétend de Bèze, mais bien exclure du ministère, et, par contre-coup, le réduisit à la misère. Ce n'est qu'en 1 553 que Castellion retrouva une position assurée en qualité de niaître ès-arts et lecteur de grec à l'Université de Bâle.
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Cependaut, dès 1551, il avait fait un premier effort en faveur de la tolérance : dann la préface de sa traduction de la Bible, dédiée par lui au nouveau roi d'Angleterre Edouard VI, il chercha à conv aincre le ; e jne roi de l'inutilité et de l'illégalité des supplices pour la lutte contre l'hérésie. Le mo ment semblp,it opportun ; malgré les cruautés d'Henri VIII, on pouvait se demander en Angle teire si les réformés, conséquents avec leurs principes, ne seraient pas plus favorables h la liberté de conscience que leurs adversaires. <* Il était encore possible, dit M. Buisson, et il était temps de dégager la responsabilité de la Réforme, de lui faire adopter résolument et proclamer, non comme une vérité de circonstance, mais comme le principe même de la religion cette idée nouvelle : il ne faut plus persécuter: il faut respecter h^ conscience de tous, tolérer l'opinion adverse et abolir à tous les degrés le régime de la contrainte en matière de foi '. » Cette première tentative de Castellion devait rester infructueuse, car le jeune roi mourut peu après,et laissa l'AngleteiTe en proie à l'intolérance réciproque la plus absolue. D'ailleurs, le grand défaut de ce plaidoyer pour la tolérance était déjà l'abus des affirmations et du dogmatisme, l'abus, en un mot, de ce principe d'autorité d'où naissait précisément le fanatisme contre lequel s'élevait Castellion. Cependant, il faut noter qu'on y trouvait la plupart des arguments qui seront repris par la suite à ce sujet, entre autres l'inefficacité des armes temporelles dans les luttes spirituelles, la monstruosité de la confusion si fréquemment établie entre les hérétiques et des criminels, et de ces jugements hâtifs et illégaux. Castellion faisait même remarquer déjà combien large avait été la liberté de conscience à Rome.
Mais c'est après le supplice de Servet que Castelhon se posa, définitivement en champion de la tolérance. A une date assez difficile à déterminer exactement, car on ne possède peut-être pas la première édition *, parut un opuscule ré-