Rabelais, Livre IV, ch. XXXII. p. 3i
sa gaité communicative, dut en retour constituer pour le philosophe un viatique des plus utiles. En outre, les théories de certains parmi les réformateurs, et en particulier le fatalisme théologique de Luther, devaient singulièrement déplaire à Rabelais ' .
Pour tous ces motifs, Rabelais n'avait pas Tintention de rompre ouvertement avec le catholicisme. En fait, il le répudiait secrètement, puisqu'il se plaçait au point de vue de l'humanité ; mais en même temps il s'opposait à la Réforme, puisqu'en somme il dominait toutes les religions, sinon la religion. C'est par là qu'il favorisa l'avènement de la liberté de conscience, et c'est par là aussi que personnellement il fut tolérant.
Celles de.^ railleries et des invectives de Rabelais que \efi orthodoxes jugèrent « psychologiquement » intolérantes ne sont, à vrai dire, que des révoltes et des protestations contre le fanatisme, l'hypocrisie, voire même Tascétisme, c'est-àdire contre tout ce qu'il y a dans les religions de cruel, d'absurde et d'inhumain, au sens le plus large du mot.Cependant, Rabelais s'est contenté de désavouer Calvin : il estime proba blement qu'il serait lâche et barbare de s'acharner contre ce parti qui lui est hostile, mais dont, chaque jour, quelque victime nouvelle tombe sous les coups de la faction dominante. C'est donc à celle-ci qu'il va s'attaquer, sans haine, mais non sans plaisir, et cette preuve de courage ne devrait pas être oubhée des esprits trop délicats que révolte la prudence légitime de Rabelais.
En un seul cas, il est vrai, Rabelais se permet de railler un des principes fondamentaux du catholicisme : la puissance spirituelle du pape ; encore son allusion pourrait-elle s'appliquer tout simplement au pouvoir temporel. Ce passage très significatif appartient au chapitre bien connu où Homenaz, évêque des Papimanes, expose les miracles « advenuz par les decretales ». Un des interlocuteurs, Rhi-
1. Cf. Gebhakdt, Rabelais, te RenaiManrc (t la Rf forme, p. 97-8.
zotome, s'écrie tout à coup : « Par la vertu Dieu. — Attendez, dist Homenaz, duquel Dieu entendez-vous ? — Il n'en est qu'ung, respondit Bhizotome. — Ouy bien, dist Homenaz, es cieulx : en terre, n'en avons-nous ung aultre ? — Any avant, dist Rhizotome, je n'y pensois, par mon âme, plus. Par la vertu donc du Dieu pape en terre *:» Ceci est plus grave que la satire des ordres religieux, qui, depuis le XV® siècle, avait remplacé dans la littérature comique la satire du bas clergé, coutumière au temps des fabliaux. D'ailleurs, Rabelais fournissait, par l'intermédiaire de Jean des Entommeures, une excuse bien simple au franc parler dont il use à l'égard des moines. Lorsque frère Jean et Panurge quittent le poète Raminagrobis, qui agonise en maudissant les moines, Panurge s'indigne de cette diatribe et dit à son compère : « Mesdire de ces bons et vaillans piliers d'ecclise ? Appelez-vous cela fureur poeticque ? Je ne m'en peuz contenter ; il pesche villainement, il blasphème contre la religion. J'en suis fort scandalizé. — Je , dist frère Jean, ne m'en soucie d'ung bouton. Ilz mesdizent de tout le monde : si tout le monde mesdit d'eulx, je n'y pretendz nul interest '. *
Mais les attaques de Rabelais contre les Décrétales sont beaucoup plus neuves et plus hardies. Il ne faut pas oublier en effet, quelle est, pour l'Eglise, l'importance de ce recueil, véritable code du pouvoir spirituel, sinon du temporel. Or Rabelais en parle sans aucun respect. Frère Jean et Panurge en effet, n'ont pas protesté quand Homenaz leur a dit : « Par nos sainctes decretales,nous est enjoinct et commandé visiter premier les ecclisea que les cabaretz. Pourtant, ne declinans de cette belle institution, allons à Teoclise : après irons bancqueter. » Frère Jean lui a même répondu :«Homme de bien, allez devant, nous vous suyvrons. Vous en avez parlé en bons termes et en bon Christian. Ja longtemps ha