Cf. t. XXIV. p
5. Un Genevois, nommé Rival, lui adressa une spirituelle épître où il lui disait :
Servet eut tort et fut un sot D'oser, dans un siècle falot, S'avoii'^r antitrinitairo.
Et notre illustre atrabilaire Eut tort d'employer le fagot Pour réfuter un adversaire.
Quant & vous, célèbre Voltaire,
de modérer sa verve lorsqu'il s'agissait de ces questions délicates, ou bien de s'éloigner. Mais Voltaire n'entendait pas abandonner ainsi cette lutte à laquelle de plus en plus il voulait restreindre tout son effort ; il adressa donc cette vigoureuse réplique aux donneurs de bons conseils :
Non, je n'ai point tort d'oser dire Ce que pensent les gens de bien ; Et le sage qui ne craint rien A le beau droit de tout écrire.
J'ai, quarante ans, bravé l'empire
Des lâches tyrans des esi)rits ;
Et, dans votre petit i)ays,
J'aurais grand tort de me dédire '. ^
Cependant, Voltaire s'aperçut bientôt que le « Magnifique Conseil » ne céderait pas, et qu'il pourrait finalement lui en coûter, s'il persistait à faire jouer la comédie à la port-e de la cité calviniste. Il ne trouvait plus aucune sécurité dans cet asile, qu'il saluait naguère avec béatitude :
O maison d'Aristippe, ô jardins d'Epicure,
et bien relative lui apparaissait maintenant la liberté sur les rives de ce Léman,dontil avait dit, dans l'enthousiasme de la première heure :
Mon lac est le premier ; c'est sur ses bords heureux Qu'habite des humains la déesse éternelle*.
Vous eûtes tort, c'est mon avis.
Vous vous plckisez en ce pays :
Fêtez les sainta qu'on y révère.
(Cf. Voltairo, Cammentcnre historique, in 1. 1, p. 08-99.)
1. Ibid., p. 99 et Stances xxiv (Les Torts), in t. vm, p. 5229.
2. Epître lxxxv (l'autour arrivant dans sa terre près du lac de Genève), in t. X, p. 362 et 364.
LE XVI !!• SliXhE 385
Il se décida alors à acquérir en territoire français, mais sur la frontière, les deux terres de Tournay et de Ferne3\ « Il faut toujours, écrivait-il à Dalembert, que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre contre les chiens qui courent après eux * ». Ce fut en 1760 qu'il s'installa en ses nouveaux domaines. C'est également à cette date que commença sa véritable royauté intellectuelle,et aussi cette incessante production de petits pamphlets philosophiques, lesquels sont parfois simplement relatifs à la liberté de penser en général *, mais qui le plus souvent traitent spécialement de la tolérance religieuse.
En ce qui concerne cette campagne,à laquelle Voltaire se consacre chaque jour plus exclusivement, on peut remarquer que l'évolutiondéjà signalée par nous dans sa mt^thode de critique s'accentuait chaque jour. A ses débuts, Voltaire s'étaitjCn somme, contenté de stigmatiser les crimes du fanatisme, l'intolérance des prêtres et des sectateurs des religions révélées et de railler leurs erreurs ; mais, dans le Sermon dv Rabbin Akib (1760),et surtout dans le Sermon des cinquante (17H2)3,il adopte nettement une tactique nouvelle: il cesse de s'attaquer aux hommes et se met à démontrer, par des procédés véritablement scientifiques, que non seulement ridée de la révélation est absurde,maisencoreque les dogmes sont souvent immoraux et contradictoires. En réalité, Voltaire s'était aperçu que le fanatisme dérivait, non pas uniquement de l'intolérance spéculative naturelle à l'homme, mais bien aussi du dogmatisme religieux lui-même. Et, s'il ne concluait pas encore en faveur du scepticisme,il«emblait du moins y incliner, puisqu'il condamnait également les
i Let. à Dalembert (25 avril 1760), in t. XL, p. 307.
2. Pour ce qui est dos opinions de Voltaire sur ce point, et plus particulièrement de ses rapporte avec lo8 encyclopédisteB, cf. Léon Robert, op. cit., p. 70-77.
3. Nous n'insisterons pas sur cas deux courtes esquisses dont les grandes lignes se retrouvent, développées et complétées, dans le Traité sur la tolérance et la Bible enfin expliquée.
religions et rathéisme.sans bien s'expliquer sur la religion naturelle.
Toutefois, :'l continuait en même temps la lutte sur un terrain moins élevé et à l'aide de ses procédés d'autrefois: c'est ains* qu'il pubb'a, en 1761, la Conversation de VirUevr dant des Menus avec Vabbé Grizel, où il traitait surtout de l'intolérance de 1 Eglise à l'égard des comédiens.
Il s'attaquait souvent aussi à l'obscurantisme ecclé> siastique, comme par exemple en ce dialogue entre élève et pédagogue :