Lt Père Nicodème et Jeannoi^ in t. x» p
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était en France la situation des protestants vers 1760. Ils étaient tolérés en tant que particuliers, mais leur culte était proscrit; c'est pourquoi leiu's pasteurs avaient dû se réfugier « au désert », c'est pourquoi aussi leurs assemblées religieuses étaient clandestines, c'est pourquoi enfin (et cette conséquence était la plus importante), ils n'avaient pas d'état civil. Cependant, il semblait qu'il y eût là comme une tolérance relative et tacite : c'était déjà trop aux yeux du peuple, que les intransigeants ne cessaient de fanatiser, car on commençait à comprendre de quel poids est l'opinion de la foule. Cette lutte contre l'influence des philosophes devait réussir plus particulièrement dans le midi de la France, où beaucoup de protestants étaient installés, et où d'ailleurs les esprits sont plus prompts et les caractères plus passionnés. En 1761, la préparation de la fameuse procession,commémorative du massacre de quelques milliers de huguenots deux cents ans auparavant', entretenait à Toulouse une fermentation favorable à quelque crise de fanatisme.Or,dans la nuit du 13au 14 octobre 1761,on vint déclarer aux capitouls que le jeune Marc- Antoine Calas, fils d'un notable commerçant protestant,avait été trouvé mort dans la boutique de son père. A vrai dire, Jean Calas, voulant éviter à son fils les funérailles infamantes qu'on réservait alors aux suicidés, eut le tort de ne pas immédiatement avouer que son fils s'était pendu ; il fut facile aux enquêteurs de l'obliger à se rétracter : cecî fit naître des soupçons que les haines populaires se chargèrent d'aggraver par de dangereuses insinuations. Le jeune Calas avait un caractère bizarre, ambitieux et mélancolique, mais l'hypothèse d'un suicide semblait banale ; depuis longtemps déjà,on admettait que les protestants avaient coutume de tuer ceux des membres de leur famille qui songeaient à abjurer*,et bien que l'on n'eût aucune
1. Cette prooesHion fut célébrée en ] 602 et 1762. Interdite dan» les rues de la ville en 1862, elle eut lieu néanmoina à Vintérieur des égliaeê.
2. Nous avons vu que Voltaire lui-même admit à un certain moment ces calomnies. Beaucoup de magistrats ét^ent également persuadés de la
raison d'attribuer cette intention à Marc-Antoine Calas, on conclut cependant que son père l'avait tué.C'était d'autant plus illogique que Jean Calas avait toujours eu chez lui une servante catholique, et qu'il la gardait encore, bien qu'elle eût converti au catholicisme un autre de ses fils. Cependant, tandis qu'on faisait des funérailles splendides au prétendu martyr, tandis qu'à leur tour, les Pénitents blancs et le3 Cordeliers célébraient en son honneur des cérémonies macabres et grotesques propres à exalter les imaginations ^, les Calas, c'est-à-dire le père, la mère et leur fils Pierre, ainsi que leur bonne et un jeune homme qui se trouvait chez eux le soir de l'événement, étaient jetés en prison, puis condamnés par les capitouls, les trois premiers à la question ordinaire et extraordinaire, c'est-à-dire la torture, et les deux derniers à y être seulement présentés *. Mais ce jugement fut cassé par le parlement de Toulouse, qui, quatre mois plus tard, ayant étabU par l'addition des indices et suppositions la preuve dite « conjecturale », condamna à mort Jean Calas par une voix de majorité obtenue non sans peine. Puis, bien que tout ceci ne fût que contradictions, Pierre Calas fils fut condamné au bannissement perpétuel, et les autres furent acquittés. On réussit à force de ruse à entraîner Pierre chez les Jacobins, où il fut contraint d'abjurer, et qui réussirent à le séquestrer jusqu'en juillet 1762; d'autre part, avec l'aide du renégat Louis Calas, on enleva à la mère ses deux filles, et on les jeta dans un couvent. Quant à Jean Calas, il fut suppUcié le 19 mars 1762 ; on pratiqua sur lui l'extension
réalité de ces pratiques sanguinaires. A ce sujet, on trouvera ime lettre très significative du président du Pugot au secrétaire d'Etat, Saint-Florentin, dans Touvrage suivant : Athanase Coquerel fils, Jean Cakta et sa famille, 2= édit., Paris, p. 307.
1. C'est pourquoi Voltaire écrivit à la duchesse de Saxe-Gotha, à propos du supplice de Jean Calas: « S'il n'y avait point eu de confrérie do pénitente blancs à Toulouse.cette catiwtrophe affreuse ne sercût point arrivée. » {LeUre à la duchesse de Saxe-Qotha, 8 oct. 1762, in t. xlii, p. 257.)
2. Cette faveur n'était d'ailleurs révélée aux condamnés qu'au dernier moment.
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den membres, puis on lui appliqua la question extraordinaire, enfin il fut roué et agonisa pendant deux heures avant qu'on l'étranglât, sans cesser à aucun instant d'affirmer son innocence * .
A cette même époque où l'affaire Calas passionnait les esprits dans tout le midi de la France, un incident analogue survint à Saint-Alby, aux environs de Castres. La fille d'un géomètre inspecteur et feudiste, Paul Sirven, que des catholiques, et en particulier la sœur de l'évêque, avaient circonvenue et enfermée dans un couvent, puis rendue à sa familb dans un état de grande faiblesse de corps et d'esprit, fui trouvée noyée dans un puits. La famille fut moins promptement accusée que les Calas ne l'avaient été. Ce fut probablement sur des indications venues de Castres, où les fanatiques s'exaltaient à l'exemple des Toulousains, que peu à peu se produisit un revirement complet de l'opinion. Les Sirven eurent ainsi le temps de s'enfuir, au prix de mille peines, jusqu'en Suisse, et le parlement de Toulouse dut se contenter de \os condamner par contumace et de les faire exécuter en effigie, sans oublier toutefois de confisquer leurs biens. Mais, plusieurs des témoignages étant contradictoires, l'instruction fut assez longue et cet arrêt ne fut rendu qu'en février 1761 '. Cependant, de? le mois de mars I762,un négjciant do Marseille, Dominique Audibert, qui avait assisté au supplice de Jean Calas, et se trouvait de passage à Genève, eut l'occasion de faire à Voltaire le récit des événements de Toulouse'. Immédiatement, Voltaire s'émeut et s'irrite à l\
1 . Pour plus do détails sur raffoiro Calas,outre les ouvra^o.^ do Voltair.», cf. Athanase Coquekel, op. cit., et Raoitl Allier, Voltaire et les Cala*. Paris, 1898.
2, Cf. C. Rabaui), Sirren^études hiêtoriqufti sur Vavcnement de la tolv rance, Paris, 1891, 2^ édition.
3. Cf. Voltaire, Let. à Damilavillc (1"" mars 1765), in t. xliii, p. 47 1- 75. — 1 1 parle pour la première foi s do Taffaire Calas, le 22 mars 1762, da'is une lettre au conseiller Le Bault (cf. t. xlii, p. 69-70), sans exprinirr encore aucun douto sur la validité de cette condamnation. Mais, dès I « 25 niars,dans une lettre à M.Fyot delaMarche,et dans une autre au cardi-
fois ;au premier moment, il ne songe qu^à seiamenter sur Tinconscience des hommes, qui accusent aussi légèrement un père d'avoir tué son fils, et se croient en droit de le condamner au dernier supplice par une voix de majorité. Il lui semble d'ailleurs qu'avant tout il est bon d'informer le public, et d'ouvrir en même temps une nouvelle enquête, < soit que Calas soit coupable, soit qu'il soit innocent» ; car, en l'un on l'autre cas, c'est toujours lutter contre le fanatisme '. Puis, avec son intelligence et cet amour de l'activité, de l'apostolat, si l'on peut dire, qui fait de ce philosophe militant l'homme le plus représentatif du XVIIP siècle, il songe bientôt à tirer parti de l'événement ; il réfléchit que poursuivre et obtenir la réhabilitation des Calas, ce sera une première atteinte portée à l'infâme fanatisme, qu'il s'agit d'écraser une fois pour toutes '.
Immédiatement, il entre en campagne. Il apprend que le jeune Donat Calas est à Genève, il l'installe auprès de lui ; puis il se fait mettre au courant de l'affaire par des commerçants qui furent en relations avec Calas, et enfin constitue à Genève une sorte de comité composé d'amis dévoués, de protestants convaincus qui deviennent pour ainsi dire ses lieutenants.Ce sont le pasteur Moultou, le négociant Debrus, l'avocat de Végobre et le banquier Cathala ; et c'est par l'examen de sa correspondance '^ avec ceux qui l'aidèrent dans sa tâche, plus encore peut-être que par l'étude de ce qu'il publia à ce sujet, qu'on peut se faire une idée exacte de ses
nal do Bf^rnis (t. XLii, pp. 770-71 et 775), il déclara au moins incertaine la culpabilité de Jea'i Calas. Enfin,le 27 raar8,rerreur judiciaire lui paraît évidente et il se met à l'ouvrage (cf. Let. à Dalembert, in t. xui, p. 79).
1. Let. à d'Argental (27 mars 1762\ in t. xlii, p. 76. — Cf. Let. au cardinal de Bernia (25 mars 1762), ibid., p. 76.
2. « 11 y a deux de Sc^s enfants (les fils Calas) dans mon voisinage, qui remplissent le pays de leurs cris ; j'en suis hors do moi ; je m'y intéresse comme homme et un peu comme philosophe.» {Let. à Fyotdela Marche, loc. di.)
3. Cette correspondance a été réunie sous ce titre : Voltaire, Lettre* inédites sur la tolérance (éd. .^thanase Coquorel fils), Paris. 1878.2' édition. Elle est reproduite également dans l'édition Moland (^ S77).
intentions, de aa tactique et de son rôle en cette occurrence. Malgré toute son indignation contre « MM. les roueurs toulousains » \ Voltaire reste diplomate, c'est-à-dire prudent et mesuré. Il écrit par exemple à Moultou : « Venez, mon cher monsieur, m' éclairer et m' échauffer, ou plutôt me modérer, car je vous avoue que l'horreur de l'arrêt de Toulouse m'a un peu allumé le sang, et il faut être doux en prêchant la tolérance ^. » Il se rend trè^ bien compte des nécessités de la situation : « Je vois évidemment, dit-il. que l'affaire traînera à Paris, et qu'elle s'évanouira dans les délais. Le chanceUer est vieux. La cour est toujours bien tiède sur les malheurs des particuliers. Il faut de puissants ressorts pour émouvoir les hommes occupés de leiu^s propres intérêts.Nous sommes perdus si l'infortunée veuve n'est pas portée au roi sur les bras du public attendri, et si le cri des nations n'éveille pas la négUgence '.» C'est toujours cette action directe sur l'opinion publique qu'il recommande au début de la campagne; il fait écrire, par exemple, à M"" Calas, en un moment où il redoute que le parlement de Toulouse ne refuse la communication des pièces du procès : « On pense qu'il est nécessaire que les deux pièces originales, c'est-à-dire les lettres de la mère et du fils, soient imprimées à Paris : elles disposeront le pubUc ; elles l'animeront, et la Cour, déjà instruite, ne pourra s'empêcher de faire venir la procédure de Toulouse *. * C/cpendant, son plan est en réaUté que, par le public, on arrive au roi : «U n'y a d'autre secret, dit-il, à présent que d'exciter le cri public et de porter ce cri aux oreilles du roi '. j^ Dès le début, d'ailleurs, il intéresse à son affaire ses amis les mieux en cour, et, avec leur aide, cherche à influencer la marquise de Pompadour et Choiseul. A la lecture de ses lettres, on perçoit parfaite-
1. Let. à Dthras (15 juin 1762), in Let, înH. sur la tolérance, p. 85.