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DÉCEMBRE 1887-24 JUIN

Le nouveau Président de la République.

François-Marie-Sadi Carnot, né à Limoges le 11 août 1837, était un petit (ils de Lazare Carnot, l’organisateur de la victoire, et un fds d’Hippolyte Carnot, ministre de l’instruction publique en 1848 (1).

(1) Le conventionnel Carnot eut deux lits : l'aine, Sadi- Carnot, né en 1790, entra à l’Ecole polytechnique, défendit Paris en 1814, devint capitaine du génie et donna sa démission; le second, Lazare-Hippolyte Carnot, père du président de la République, naquit en 1801 a Saint-Omer, resta en exil, avec son père, de 1815 à 1823. Saint-Simonien, député de Paris en 1839, ministre de 1 instruction publique en 1848, élu en 1832 au Corps législatif, il fut déclaré démissionnaire pour refus de serment; réélu, il ne siégea pas pour le même motif. Il fit partie du Corps législatif en 1864 et ne fut pas réélu en 18G9. Membre de l’Assemblée nationale on 1871, sénateur inamovible en 1875, il est mort au mois de mars 1888.

Son grand-père avait dû fuir à l’étranger après le coup d'Etat du 18 fructidor an V et pendant la Restauration; son père avtiit été aussi obligé de s’exiler après le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Hippolyte Carnot avait élevé son fils Sadi sévèrement et lui avait fait apprendre le métier de menuisier pour qu’il se trouvât toujours en état de gagner sa vie. En 1857, Sadi Carnot entra à l’Ecole polytechnique où son frère Adolphe fut reçu l’année suivante. Tous deux sortirent cependant en même temps, parce que Sadi se vit obligé dé recommencer une année d’études pour cause de maladie. Adolphe fut admis dans les mines, et Sadi dans les ponts et chaussées. Après avoir été secrétaire du conseil des ponts et chaussées (1803), Sadi remplit les fonctions d’ingénieur à Annecy. Pendant la guerre franco-allemande, il offrit ses services à la délégation du gouvernement de la Défense nationale, et Gambetta l’attacha à M. de Freycinet. Au mois de janvier 1871, il fut nommé préfet de Rouen et commissaire extraordinaire poulies trois départements de la Seine-Inférieure, de l’Eure et du Calvados.

Elu député à l'Assemblée nationale dans la Côted’Or, il vota la continuation dé la guerre, avec Gambetta, Chanzy et Dcnfert-Rochereau (1). Il fut secrétaire de la gauche républicaine. En 1870, il redevint député, de Reaune, avec le scrutin d’arrondissement. Il fit partie des 363 après le Seize-Mai, et fut réélu, en 1877, par 7.634 voix. Le 5 février 1879, M. Wad-

(1) Son père Hippolyte, battu deux fois aux élections législatives de 1869, par Gambetta et Rochefort, avait été maire d’un arrondissement pendant le siège de Paris et fut aussi élu députe dans le département de Seine-et-Oisc en 1871.

PRÉSIDENCE DE \l. CARNOT (1887-1894)

dington l’appela dans son ministère comme soussecrétaire d’Etat aux travaux publics. 11 conserva ce poste sous le premier ministère Jules Ferry (septembre 1880). Réélu à Reaune, en 1881, avec 9.038 voix, il fut président de la commission du budget en 1883, puis vicd^J) résident de la Chambre, enlin ministre des travaux publics dans le premier cabinet Brisson (G avril 1885), portefeuille qu’il abandonna pour prendre celui des finances (IG avril). 11 garda le même ministère dans le cabinet de Freycinet, jusqu’au 11 décembre 188G.

L’attention publique se porta particulièrement sur lui lorsque M. Bouvier, président du Conseil, révéla à la Chambre, le 5 novembre 1887, un acte d’énergie et de probité.

M. Sadi Carnot, étant ministre des finances, avait refusé de faire restituer par le Trésor une très grosse somme prélevée légalement comme droits d'enregistrement sur une société privée patronnée par M. Wilson, gendre de M. Grévy. Et le ministre des finances qui lui avait succédé, M. Dauphin, avait accordé cette restitution. L’ovation faite par toute la Chambre à M. Sadi Carnot le désignait dès lors pour la présidence de la République.

Lorsque M. Grévy eut démissionné, les groupes modérés de la Chambre et du Sénat choisirent M. Jules Ferry; les groupes radicaux optèrent pour MM. Floquct et de Freycinet; les droites résolurent de voter contre tous ces candidats, en se comptant sur un nom désigné par elles. Les radicaux, par haine de M. Jules Ferry, abandonnèrent leurs candidats, sur les conseils de M. Clemenceau, en voyant qu’ils n’avaient pas chance d’être élus, et donnèrent.

leurs votes à M. Sadi Carnot, qui obtint ainsi 303 voix contre 212 à M. Jules Ferry, au premier tour, et 616 voix au second tour, ce dernier ayant invité tous ses partisans à se rallier à cette candidature. Les droites avaient réuni 188 voix sur le nom du général Saussier, quoiqu’il fût républicain et non candidat.

Cette élection fut bien accueillie par toute la France, parce qu’après la violence des passions déchaînées contre M. Jules Ferry, elle fit espérer une ère d’accalmie.

M. Carnot, au lieu de se tenir loin de la foule, comme M. Grévy, presque toujours enfermé à l’Elysée, assista souvent aux cérémonies publiques. Il rétablit de bonnes relations avec la municipalité de Paris, et assista au premier bal de l’Hôtel de Ville (janvier 1888). Il se montra généreux. Il donna de belles fêtes, comme le maréchal de Mac-Mahon. Mme Carnot, de son côté, fit beaucoup de bien et ■secourut sans compter les œuvres de bienfaisance.

Agitation politique.

Attentat contre M. Jules Ferry.

Non seulement les journaux avancés et les partis radicaux avaient attaqué violemment M. Jules Ferry, excitant des manifestations populaires, mais le conseil municipal de Paris s’était aussi prononcé contre lui. Le bureau du conseil, présidé par M. Hovelacque, avait suspendu la séance, le 2 décembre, pour établir une entente avec les députés de la Seine, afin

de sauver la République, si M. Jules Ferry élail élu président (1).

Le 10 décembre, un exalté, nommé Aubertin, lira, dans la rotonde de la Chambre, deux coups de revolver sur M. Jules Ferry qui, heureusement, quoique atteint à la poitrine, ne fut blessé que de façon légère. Reconnu fou, après plusieurs mois de détention à Mazas, Aubertin entra dans uncrnaison de santé.

24" Ministère.

Ministère Tirard (12 décembre 1887-30 mars 1888).

M. Rouvier, suivant l’usage, remit la démission des ministres au nouveau président, et refusa de conserver le pouvoir, malgré la demande de celui-ci. M. Goblet, puis M. Fallières, invités à constituer un autre cabinet, ne purent y parvenir. En dernier lien, M. Tirard, sénateur inamovible, qui avait eu le portefeuille des finances dans trois ministères successifs, obtint les adhésions nécessaires et distribua ainsi les portefeuilles :

Président du Conseil et finances, M. Tirard; jus lice, M. Fallières; affaires étrangères, M. Flourens; intérieur, M. Sarrien; guerre, le général Logerot; marine et colonies, M. de Maliy (puis le vice-amiral krantz); instruction publique et cultes, M. Faye;

(1) La Ligne des patriotes avait pris part à cotte agitation politique. M. Paul Déroulède, son président, était très hostile à l'élection de M Jules Ferry. Des membres de la Ligue ayant protesté contre cette attitude, M. Déroulède donna sa démission (G décembre). Mais il reprit bientôt cette présidence.

travaux publics, M. Loubet; commerce et industrie, M. Dautrcsme; agriculture, M. Victte.

Le 5 janvier 1SS8, M. cle Maliy, ayant refusé d’accepter un sous-secrétaire d’Etat aux colonies, fut remplacé par le vice-amiral Krantz, qui s’adjoignit M. Félix Faure. Ce dernier donna sa démission le 17 février, parce que la Chambre avait réduit les -crédits du Tonkin. M. de la Porte lui succéda.

Message présidentiel.

Le 13, lecture fut donnée aux Chambres du message de M. Carnot. Il disait que le Parlement avait proclamé « hautement sa volonté d'écarter toute cause de dissentiment... Pour celui des Français à qui est échu le grand honneur de recueillir ces suffrages, le premier devoir est de s’inspirer d’un si ■évident esprit de concorde et d’union. Le gouvernement s’efforcera de rendre facile l'accord nécessaire de vos volontés, en vous appelant sur le terrain commun des intérêts moraux cl matériels de la nation ». 11 devait a amener la reprise des affaires et préparer les grandes assises industrielles de 1889 », s’attacher « à l’amélioration des finances, au sérieux équilibre des budgets, à la simplification du fonctionnement administratif et judiciaire, et à l'irréprochable gestion des affaires publiques ».

Déclaration ministérielle.

Le cabinet lut sa déclaration le 15. Il n'avait « d’autre ambition que celle de continuer l’œuvre de con-

corde cl d’entente républicaine » commencée le 3 décembre. « Dans l'ordre financier, nous continuerons a travailler sans relâche à rétablir l’équilibre budgétaire, momentanément troublé par une longue crise industrielle et agricole, qui a sévi sur le monde entier, par l’exécution rapide des travaux nécessaires à noire industrie pour lutter contrôla concurrence étrangère, par des dépenses consacrées à l'instruction de la jeunesse française et par les sacrifices que commande la défense du pays. » Le ministère demandait la prompte discussion des projets de loi suivants : « Loi relative à la responsabilité, en cas d’accidents dans les ateliers, usines et manufactures; réglementation du travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels; caisse de secours et de retraite des ouvriers mineurs; réforme de la législation sur les faillites; projet de loi relatif au régime des mines; lois sur les sociétés de secours mutuels et les caisses d'épargne; organisation de l’assistance publique dans les campagnes; développement de renseignement agricole; création de chambres d’agriculture; achèvement du Code rural; enfin, vote de l'ensemble des lois militaires. »

Le message et la déclaration furent bien accueil. is au Sénat, assez froidement à la Chambre; les radicaux se montraient hostiles à ce cabinet, où ils ne figuraient pas (1). Mais, après des luttes si ardentes, un besoin d'apaisement favorisa les débuts du minis-

(1) M. Goblct et M. Lockroy avaient repoussé les offres de portefeuille de M. Tirard, se réservant pour une combinaison plus accentuée.

1ère. Trois douzièmes provisoires furent votés, et la session fut close le 17 décembre 1887.

Traité de commerce franco-italien.

LTtalie, sur l’inspiration de notre ennemi irréconciliable Crispi, avait dénoncé le traité de commerce franco-italien, qui expirait le 31 décembre 1887. L’animosité du premier ministre italien avait fait échouer toutes les négociations. Pour répondre à cette hostilité, un projet de loi relevant tous les droits sur les produits italiens fut présenté, mais amendé par le cabinet, pour éviter une rupture complète. Votée par le Parlement français, cette loi amena l’Italie à accepter la prorogation de l’ancien traité jusqu’au 31 mars 1888.

Incendie de l’Opéra-Comique (25 mai 1887).

Une effroyable catastrophe causa une profonde émotion dans toute la France. Pendant une représentation du soir, le feu prit au théâtre de l’Opéra- Comique avec tant de soudaineté et de violence, que peu de spectateurs parvinrent à s’échapper. Cet incendie amena une campagne de presse pour que la sécurité du public se trouvât mieux assurée dans les théâtres parisiens, trop exigus, où manquaient des passages et des issues. Après de nombreux débats au conseil municipal, il fut imposé un nouveau règlement de police aux directeurs de théâtre et quelques mesures de précaution.

L’ancienne salle Favart a été remplacée par un

nouveau théâtre, construit par l'architecte Dernier et inauguré le 7 décembre 1898.

Groupe socialiste. — Son programme.

Le 16 décembre 1887, un nouveau groupe, celui des républicains socialistes, se constitua à la Cham bre. Il comprenait 18 membres (peu après, 22), qui avaient adhéré à un programme comprenant les clauses ci-après : fédération internationale des peuples; solution de tous les différends entre nations comme entre individus; transformation, dans la mesure des nécessités de la défense nationale, des armées permanentes en milices sédentaires, composées de tous les citoyens majeurs; abolition de la peine de mort; souveraineté du peuple garantie parle suffrage universel organisé de façon à respecter le droit des minorités; émancipation progressive de la femme; égalité de droits pour l'enfant naturel comme pour celui issu du mariage; séparation des Eglises d’avec les administrations publiques; suppression du budget des cultes et des congrégations religieuses; nationalisation progressive de la propriété, dont la jouissance individuelle soit accessible à tout travailleur; impôts progressifs sur les richesses personnelles et sur les successions; abolition de l’héritage en ligne collatérale.

Ce groupe célébra l'anniversaire de la Commune.

Elections sénatoriales (5 janvier 1888).

Le renouvellement triennal du Sénat donna, sur

llist. 3" République.

83, G2 sièges aux républicains et 21 aux réactionnaires.

Session ordinaire. — Budget de 1888.

La session ordinaire s’ouvrit le 10 janvier. Les deux présidents de 1887 : M. Le Royer, au Sénat, et M. Floquet, à la Chambre, furent réélue.

Le budget se discuta, à la Chambre, du 20 janvier au 16 mars. La commission du budget avait pour président M. Peytral, et pour rapporteur général M. Yves Guyot. Vingt millions de crédits étant réclamés pour le Tonkin, on en demanda la suppression, ce qui entraînait l’évacuation. M. Tirard maintint le crédit en acceptant une réduction de 200.000 francs à titre d’indication. M. Félix Faure, sous-secrétaire d’Etat aux colonies, donna sa démission à la suite de ce vote. Les fonds secrets ne furent accordés qu’à 28 voix de majorité. Finalement, après le vote du Sénat, le budget fut arrêté à 2.976 millions, et la promulgation eut lieu le 31 mars, juste à l'expiration de la limite des trois douzièmes provisoires.

Incident de Florence. — Rupture commerciale avec l’Italie (février 1888).

M. Crispi, par une haineuse campagne de la presse, à sa dévotion, était parvenu à irriter tout le peuple italien contre nous et à détruire le souvenir des services que nous lui avions rendus en contribuant à l’indépendance italienne. S’inspirant de son esprit

et de ses instructions, les autorités créaient sans cesse des incidents. Le 22 décembre 1887, il s’en produisit un particulièrement grave. Un prêteur de Florence (sorte de juge de paix), sous prétexte d assurer l’exécution d’un jugement concernant des tiers, dont les pièces se trouvaient chez le consul de France, pénétra violemment chez celui-ci en son absence, entra dans la salle des archives et emporta une partie des papiers qu’il y trouva. Tous les consuls étrangers protestèrent. La France adressa une plainte, mais M. Crispi ne lui donna qu'une mince satisfaction, en changeant le prêteur de quartier et seulement au bout d’un mois, après avoir opposé tous les moyens dilatoires.

En même temps, le gouvernement italien poussait scs armements comme si la guerre devait bientôt éclater.

Le traité de commerce franco-italien avait etc prorogé de trois mois, pour arriver à une entente sur les modifications réclamées par les deux pays. Le contrat provisoire, exécuté avec malveillance par nos voisins, expirait le 29 février 1888. Les plénipotentiaires français avaient vainement essayé de s'entendre avec le gouvernement italien. Devant ce mauvais vouloir évident, ils rompirent les négociations le 3 février. En France, les Chambres fixèrent les nouveaux droits d’entrée, les 24 et 2G février, et la loi fut promulguée le 28. L’Italie aggrava son tarif de 1887, qui était déjà presque prohibitif. Ce fut le commencement d'une guerre économique qui lui porta plus préjudice qu’à la France; ses finances, son commerce et son industrie ne tardèrent pas à en souffrir.

Mort de l’empereur Guillaume I". — Avènement et mort de Frédéric III.

L’empereur d’Allemagne mourut le 9 mars 188St à l’âge de 91 ans. Son fils aîné, Frédéric-Guillaume, lui succéda sous le titre de Frédéric III. On espéra une accalmie, la cessation des menaces belliqueuses d’outre-Rhin, les idées pacifiques du nouvel empereur étant connues, affirmées de nouveau dans sa proclamation au peuple allemand et dans son rescrit à M. de Bismarck, qu'il conserva comme chancelier; mais la santé précaire de Frédéric 111, atteint d’une maladie incurable, fit prévoir sa fin prochaine.

Le nouvel empereur succomba le 15 juin. Son fils lui succéda sous le titre de Guillaume IL

Guillaume Ier, né à Berlin en 1797, était le second fils du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et fie la reine Louise. Il entra dans l'armée en 1807, et prit part à la guerre d’indépendance (1813-1814). A la mort de son père, en 1840, il fut reconnu sous le titre de « prince de Prusse », comme héritier présomptif de son frère aîné Frédéric-Guillaume IV, qui n’avait pas d'enfant. Lorsque ce dernier tomba gra-. vcment malade, il prit le gouvernement de la Prusse, devint régent en 1858 et, à la mort de son frère, fut couronné roi à Kœnigsberg, en 1861. Avec l'aide de Bismarck et du général Roon, il s’attacha à constituer une forte armée, malgré l'opposition du Parlement. Les trois guerres victorieuses de son règne (contre le Danemark, contre l'Autriche et contre la France) furent la récompense de scs efforts; elles assurèrent la prédominance de la Prusse et la constitution de l'em-

pire allemand. 11 fut proclamé empereur dans le châleau de Versailles, le 18 janvier 1871. Pour assurer la durée de son œuvre, il conclut la Triple Alliance, avec l’Autriche en 1879, avec l'Italie en 1882 (1). Il avait épousé, en 1829, Augusta de Saxe-Weimar, dont il eut deux enfants : Frédéric-Guillaume, qui fut l’empereur Frédéric III, et Louise, grande-duchesse de Bade.

Frédéric III était né en 1821 à Polsdam, où il mourut en 1888. 11 avait épousé, en 1858, la princesse royale Victoria, fille de la reine d’Angleterre. 11 suivit les opérations de la guerre du Danemark, sans part effective. Pendant la guerre de 1800, contre l’Autriche, il commanda l’armée qui envahit la Bohème par la Silésie, et il contribua à la victoire de Sadowa. Pendant la guerre franco allemande, il

(1) Au mois de septembre 1877. M. Crispi. qui avait été fêté à Paris par tous les partis, se rendit auprès de M. de Bismarck et lui proposa une alliance dirigée à la fois contre la France et contre l’Autriche. Le grand chancelier allemand tenait à l’amitié de 1 Autriche et n’accepta la proposition que contre notre pays. Il envoya M. Crispi à Vienne, avec une lettre de recommandation pour le comte Andrassy, et les bases de la Triple Alliance, furent arrêtées. Un traité dé{ensil fut conclu en 1879 entre Berlin et \ îenne. Au mois d’octobre 1881, le roi Humbert, accompagné de M. Deprctis, alla ir Vienne. A la lin de décembre, les ambassadeurs d'Italie déclarèrent aux gouvernements d Allemagne et d’Autriche-Hongrie, qu’à la suite des pourparlers qui duraient depuis quatre ans, l’Italie était disposée à adhérer au pacte défensif de 1879, sur la base d’une garantie territoriale réciproque. Au mois de février 1882, des négociations définitives s'engagèrent à Vienne. Le 20 mai, la Triple alliance était conclue pour cinq ans seulement. Elle fut renouvelée le 20 mai 1887 et consolidée ail mois de juin 1891, pour une durée de douze ans, au lieu de celle de cinq ans adoptée précédemment. Le dernier renouvellement a eu lieu le 28 juin 1902. L.a Triple alliance prendra donc fin en 1914, mais tout fait prévoir qu’elle sera renouvelée, même avant l’expiration du traité.

commanda la IIIe armée qui remporta les victoires de Wissembourg cl de Wœrlli, qui prit part à la bataille de Sedan, 'ainsi qu'au siège de Paris. Au commencement de 1887, il sentit les atteintes du cancer du larynx qui devait l'emporter, après un règne de 99 jours.

Guillaume II était né à Berlin en 1859. Il entra au Lycæum de Casscî, d’où il passa à l'université de Bonn en 1877. Nommé lieutenant en 1877, il montra beaucoup d'ardeur dans ses fonctions militaires et témoigna, en toute circonstance, qu’il était autant soldat qu’honune politique.

Manœuvres boulangistes.

Les partisans du général Boulanger continuaient leur active propagande, alimentée par des fonds mystérieux que l'on a su, depuis, être fournis par les divers partis d'opposition. M. Georges Thiébaud, ancien rédacteur des journaux monarchistes le Cour rier des Ardennes et le Petit Moniteur universel, ancien candidat dans les Ardennes aux élections du 4 octobre 1885, porté sur la liste monarchiste, s’était institué chef d’un « Comité d’initiative » en faveur du général Boulanger. Des élections partielles devant avoir lieu au mois de février, ce comité répandit à profusion, dans tous les départements appelés à voter, un manifeste signé de Al. Thiébaud. Les électeurs étaient invités à « improviser sur le nom du général Boulanger, dont l’opinion avait fait un drapeau, la démonstration de l’union pour la défense commune ». Et on leur affirmait que lui seul avait eu « une politique nationale », après Thiers et

Gambetta, et que son départ du ministère avait été applaudi par M. de Bismarck, après « des intrigues désormais connues ». Le manifeste concluait que, le général étant inéligible, sa candidature n'en empêchait aucune autre. C’était une manifestation patriotique que M. Thiébaud demandait « aux patriotes de tous les partis ».

En même temps, des distributions d'emblèmes, portraits, biographies et chansons, à la gloire du général, se faisaient dans toute la France. Un journal boulangiste, d’allure batailleuse, La Cocarde, était fondé.

Elections partielles du 26 février 1888.

M. Thiébaud avait présenté dans cinq départements la candidature du général Boulanger, qui ob tint les résultats suivants : 12.500 voix dans la Loire, 4.400 dans le Loiret, 11.400 dans le Maine-et-Loire, 10.000 dans la Marne, 9.500 dans la Côte-d’Or.

M. Flourens, ministre des affaires étrangères, fut élu dans les Hautes-Alpes, et cette élection faillit amener la chute du ministère, qui fut accusé de pratiquer la candidature officielle. MM. Anatole de la Forge et Le Hérissé déposèrent un projet de loi interdisant aux ministres d'être candidats dans les élections partielles, et l'urgence ne fut repoussée que par 238 voix contre 221.

Mesure de rigueur contre le général Boulanger.

Des élections de ballottage devant avoir lieu en mars, le ministère, ému des voix obtenues par le

general Boulanger, lui fit demander, par le général Logerot, ministre de la guerre, de désavouer l’agitation politique et les manifestations en sa faveur. Le commandant du 13e corps d’armée, qui semblait, en apparence, étranger à ces intrigues, adressa au ministre de la guerre, le 13 mars, une lettre embarrassée : « Mon désir formel étant, en raison de la situation que j’occupe et, particulièrement à l'époque que nous traversons, de me consacrer exclusivement à mes devoirs militaires, j’ai l'honneur de vous demander, pour mettre un terme aux manifestations qui viennent de se produire et qui tendent à se renouveler encore sur mon nom, soit de vouloir bien publier la présente lettre, soit de m’autoriser à en écrire et à en publier une dans laquelle je prierai mes amis de ne point égarer sur moi des suffrages que je ne puis accepter. »

Le ministère, non satisfait de cette déclaration, résolut de sévir. Le 15 mars, le Journal officiel publia un rapport du ministre de la guerre signalant plusieurs fautes contre la discipline commises par le général Boulanger. Au. mois de février, ce dernier était venu à Paris sans autorisation, ce qui lui valait une réprimande. Le 25 et le 28 du même mois, le général demandait la permission de se rendre dans la capitale, permission qui lui était refusée par le ministre, en raison des circonstances politiques. « Malgré ces ordres formels, M. le général Boulanger est venu trois fois à Paris : le -i février, le 2 et le 10 mars, ces deux dernières fois sous un déguisement (portant des lunettes bleues et affectant de boiter)... Le général Boulanger ayant déjà été l’objet, au mois d’octobre dernier, pour faute contre la

discipline, d’une mesure rigoureuse qui semble être restée sans effet, j’ai l’honneur de vous proposer de placer cet officier général dans la position de nonactivité par retrait d’emploi. » Ce rapport fut approuvé par le Président de la République.

Agitation boulangiste.

Dès qu’il eut reçu notification de sa mise en nonactivité, le général Boulanger se rendit à Paris, fit publier une explication des fautes qui lui étaient reprochées et réunit des partisans qui envoyèrent à Marseille, où avait lieu, le 25, une élection partielle, la dépêche suivante :

Los députés o( journalistes républicains, amis du général Boulanger, so sont réunis aujourd'hui pour examiner la situation qui iui est fuite par la mesure injustifiable et inqualifiable que vient de prendre, le gouvernement.

Inéligible, aux termes de l’article 7 de la loi électorale, le. général ne peut accepter ni refuser une candidature. C’est donc a litre de protestation nationale que nous invitons les électeurs du patriotique département des Bouches-du-Rhône à voter, le 25 mars, pour le général Boulanger.

Laguerhe, I. usant, Laur, Le Hérissé, Henri Rocheeort.

Un comité boulangiste, qui s’intitula Comité républicain de protestation nationale, se forma pour soutenir aussi la candidature du général dans l’Aisne, et rédigea un manifeste signé des mêmes noms, aux quels s’ajoutèrent ceux de MM. Borie et Brugeilles, députés de la Corrèze; Yergoin, député de Seine-et- Oise; Michelin, député de la Seine; Mayer, directeur de la Lanterne; de Susini, député de la Corse; Duguyot, député de l’Yonne; Déroulède; Lalou. directeur de la France. Ce comité annonçait son inten-

tion d’organiser une agitation plébiscitaire; il avait l’appui de quelques radicaux et des Bonapartistes.

L’extrême-gauche de la Chambre, qui avait patronné jusqu’alors le général Boulanger, crut nécessaire de le désavouer, et protesta, à l’exception de quelques-uns de ses membres, contre celle manifestation électorale. La gauche radicale s’abstint.

M. Paul de Cassagnac interpella le gouvernement, le 20 mars, sur la mesure de rigueur prise contre le général. M. Tirard, président du Conseil, annonça que M. Boulanger serait traduit devant un conseil d’enquête et demanda le vole de l'ordre du jour pur et simple. M. Clemenceau essaya de renverser le ministère en le rendant responsable de l’agitation plébiscitaire, mais la Chambre vota l’ordre du jour pur et simple par 339 voix contre 82.

En apprenant la nouvelle mesure qui allait être prise contre le général Boulanger, le Comité de protestation nationale publia un autre manifeste pour faire connaître que, « ne voulant pas fournir l’apparence même d’un prétexte à l’appui de l’acte de forfaiture qu’on s’apprêtait à accomplir », il retirait la candidature du général et suspendait son action électorale.

Elections législatives du 25 mars.

Dans les Bouches-du-Rhône, les partis avancés avaient refusé d’accepter le général Boulanger et votèrent pour leur candidat,* Félix Pyat, qui fut élu par 40.000 voix contre 24.000 à M. Edouard Ilervé^ monarchiste, et 13.000 à M. Henry Fouquier, républicain modéré. Dans l’Aisne, il y eut ballottage; le

général Boulanger arrivant en tête avec 45.000 voix, contre 27.000 à M. Doumer, républicain, et 25.000 à M. Jacquemart, conservateur.

Conseil d’enquête. — Mise à la retraite du général Boulanger.

Le 26 mars, se réunit le conseil d'enquête, composé de cinq généraux : Février, président; Bressonnet, de Gressot, Tliiéry, de Franchessin. A l’unanimité, le conseil émit l’avis que le général Boulanger était dans le cas d’être mis en réforme pour fautes graves contre la discipline. Comme il avait plus de trente ans de service, il fut placé d'office dans le cadre de réserve. Il était désormais éligible (1).

Candidature du général Boulanger dans le Nord.

Aussitôt, le général Boulanger retira sa candidature dans l’Aisne et se présenta dans le Nord où une élection devait avoir lieu le 15 avril. Aux électeurs de ce dernier département, il adressa une profession de foi qui se terminait ainsi : « Les derniers événe-

(1) Le même jour, la Cour d’appel prononça l’acquittement de M. Wilson, ce qui permit aux boulangistes d’établir un rapprochement, qui émut l’opinion publique, entre 1 indulgence témoignée au gendre de \l. Grévy et la sévérité pour un général ayant de beaux états de service. M. Wilson avait etc condamne, le 1" mars 1888,-par le tribunal correctionnel, û deux ans de prison, 3.000 francs d’amende et. cinq ans d’interdiction de ses droits civils, pour trafic de décorations. Le condamné interjeta appel, et la Cour décida que le tribunal correctionnel avait appliqué à tort un article du Code pénal, car les faits d’improbité ne tombaient sous le coupd’aucune sanction pénale.

mcnts ont démontre jusqu'à l’cvidence que la Chambre est devenue absolument étrangère aux aspirations du pays. Celui-ci ne la comprend j as plus qu’elle n’est elle-même capable de le comprendre; seul le suffrage univeisel a qualité pour trancher ce différend entre ceux qui ont délivré le mandat et ceux cpii l’ont reçu. A l’impuissance dont l’Assemblée est atteinte, il n’y a qu’un remède : dissolution de la Chambre, révision de la Constitution. C’est à ce résultat que tendront tous mes efforts. Vive la France ! Vive la République ! »

Chute du ministère Tirard (30 mars 1888.)

Depuis quelque temps, on cherchait à renverser le ministère. M. Floquet, président de la Chambre, qui aspirait à remplacer M. Tirard, avait réussi, au mois de février, à nouer des relations officielles avec l’ambassadeur de Russie, M. de Morenheim, autorisé par sa cour. La Russie consentait donc à oublier le cri de : « Vive la Pologne, monsieur ! », poussé devant le czar Alexandre II, en 1869, par M. Floquet, qui devenait ministrablc.

Le succès du programme politique du général Boulanger amena les divers partis politiques à soutenir devant la Chambre des projets de révision de la Constitution (projets Michelin, Jolibois, Baudry d’Asson et Camille Pelîctan).

Le 30 mars, une discussion s'engagea à la Chambre, et le président du Conseil s’qpposa « de la façon la plus nette et la plus énergique » à la proposition d’urgence dont le gouvernement « n'acceptait pas la responsabilité ». Malgré cette déclaration, la Cham-

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT ( 1 SS / -1S9 i)

bre vola l'urgence par 268 voix contre 237. La majorité comprenait 136 monarchistes et 132 radicaux. Et la Chambre démontra peu d'instants après qu'elle se souciait peu de cette question. M. Cunco d Ornano ayant demandé que la commission de révision fût clue le lendemain, cette proposition fut repoussée par 250 voix contre 150.

MM. Brisson, Bouvier et Goblet avaient combattu l’opportunité des projets de révision qui avaient clé soutenus par MM. Camille Pelletan, Andrieux et Clemenceau, pour l'aire échec au ministère.

25e Ministère.

Ministère Floquet (3 avril 1888-22 février 1889).

Présidence du Conseil et intérieur, M. Floquet, député; affaires étrangères, M. René Goblet, député; guerre, M. de Freycinet, sénateur; marine, vice-amiral Krantz; justice et cultes, M. Ferrouillat, sénateur; finances, M. Peytral, député; travaux publics, M. Définis Monlaud, député; agriculture, M. Vielle, député; commerce, M. Pierre Legrand, député; instruction publique et beaux-arts, M. Lockroy, député.

M. de la Porte resta sous secrétaire d’Etat aux colonies. Le 19 mai. M. Léon Bourgeois fut nommé sous secrétaire d’Etat à l'intérieur.

Le cabinet radical du 3 avril fut constitué avec une telle rapidité qu'on supposa qu’il était tout prêt. Le même jour, M. Floquet donna lecture aux deux Chambres de la déclaration ministérielle. Le cabinet faisait appel « à toutes les fractions de l’opinion républicaine ». « En confiant la direction du cabinet à celui qui, depuis trois ans, a présidé les débats de

la Chambre des députés et s’est ainsi habitué à l’impartialité, le Président de la République a voulu montrer que le même esprit inspirerait les actes de son gouvernement. » Le pays veut « la marche en avant, dans le développement régulier de nos institutions, que des agitations passagères et superficielles ne sauraient entraver ». Pour la révision de la Constitution, le gouvernement demandait « de s’en rapporter à lui du soin d’indiquer le moment favorable et de préparer l’entente nécessaire entre les deux Assemblées ». En quoi, le nouveau président du Conseil parlait comme le précédent qu’on venait de renverser. Le cabinet annonçait « un projet de loi sur les associations, préliminaire indispensable, selon lui, pour le législateur comme pour le pays, du règlement définitif des rapports entre les Eglises et l’Etat. Ainsi se poursuivra l’œuvre de sécularisation inaugurée par la Révolution française, et reprise par la troisième République ». Enfin, le cabinet allait préparer « la célébration solennelle du glorieux centenaire de 1789, à laquelle la France avait convié les savants, les industriels et les travailleurs du monde entier ».

Le Sénat accueillit froidement ce programme, qui ne fut applaudi, à la Chambre, que par l’extrêmegauclie et la gauche radicale.

Présidence de la Chambre.

Il y eut une lutte assez vive pour remplacer M. Floquet à la présidence de la Chambre. Les radicaux et la droite soutinrent la candidature de M. Clemenceau; les modérés se rallièrent à M. Brisson;

mais, après deux tours de scrutin sans résultat, ils présentèrent M. Méline qui, au troisième tour, fut élu à égalité de voix et au bénéfice de l’âge contre M. Clemenceau.

Élections partielles du 8 avril 1888.

M. Doumer, radical, fut élu dans l’Aisne par 42.000 voix; son concurrent, réactionnaire, n'en eut que 33.000, et le général Boulanger, qui s’était désisté, en obtint 11.000. Dans l’Aude, le radical socialiste eut 25.000 voix, le modéré 19.000, et le général Boulanger 8.500. Dans la Dordogne, ce dernier fut élu par 59.500 voix contre 36.000 au candidat républicain.

Le général adressa aux électeurs de la Dordogne une proclamation pour les remercier et pour leur dire de reporter leurs suffrages « sur un homme qui affirmera, comme je le fais, la politique nationale et républicaine, sans compromission et sans faiblesse... J’ai donné ma parole. Le seul département qu'il me soit permis de représenter, c’est le Nord » .

Election du Nord (15 avril).

La lutte la plus ardente se livra dans le Nord, où le gouvernement et les radicaux combattirent avec acharnement la candidature du général Boulanger, qui n’en fut pas moins élu par 172.500 voix contre 76.000 à M. Foucart, républicain modéré, et 9.600 à M. Moreau, républicain avancé.

Celte élection produisit une grande sensation. A l’étranger, on annonça une crise politique, le triom-

plie prochain d’une dictature en France, voire la. guerre. Celle dernière prédiction venait surtout de l'Allemagne, qui ne perdait jamais une occasion de représenter notre pays comme une cause de trouble en Europe.

Le général Boulanger, dans sa proclamation à ses électeurs, dit : « Des politiciens qui n'ont jamais eu qu'un programme : s’éterniser sur leurs bancs, affectaient de ne pas comprendre ma profession de foi. Vous l’avez comprise, vous, et vous avez demandé avec moi, en même temps que la dissolution d’une- Chambre condamnée à l’impuissance, la révision d'une Constitution non seulement antirépublicaine, mais usurpatrice, car ceux qui l'ont votée s’étaient arbitrairement attribué le pouvoir constituant que leur avaient refusé leurs électeurs. Ce que la France réclame, et ce que vous avez affirmé sur mon nom, c’est la nécessité d’une Assemblée constituante et qui donnera au peuple, dans la République, la large part qu'il doit occuper, qu’on lui a toujours promise et dont on l'éloigne systématiquement. »

Attitude de la Chambre. — Vote de confiance pour le ministère.

Le 19 avril, M. Floquet se fit interpeller pour obtenir un vote de confiance. Il demanda « s’il y avait une majorité pour appuyer une politique résolument décidée aux réformes, un gouvernement qui marche vers la gauche, qui ne croit pas que le péril soit à gauche ». M. Andrieux, ayant parlé de la révision, M. Floquet ajouta qu’il avait demandé à la Chambre « d'attendre le moment où la révision ne serait plus

le piège tendu par les monarchistes ou le manteau troué de la dictature ». La Chambre vota, par 353 voix contre 170, sa confiance dans le gouvernement, « convaincue qu'il assurera par son énergie le respect des institutions républicaines et qu'il saura faire prévaloir la politique de progrès, cle réforme et de liberté voulue par le pays ». En outre, on vota l’affichage du discours du président du Conseil.

La minorité qui avait voté contre le cabinet comprenait 167 réactionnaires et 3 boulangistes. Il y avait eu 33 abstentions, dont 31 de gauche.

Manifestations. — Organisation du parti boulangiste.

A Paris, des manifestations assez ardentes célébrèrent les succès électoraux du général Boulanger. La jeunesse des écoles se livra à des contre-manifestations. La police dut intervenir.

Le parti boulangiste s’organisa. Un comité permanent s’installa rue de Sèze. Il adopta l’œillet rouge comme emblème, fleur préférée du général. Une quinzaine de députés radicaux et un sénateur, M. Naquet., entrèrent dans le parti. D’autres se réservaient.

La Ligue des patriotes, opposée à toute politique, refusa de suivre M. Paul Déroulède, qui soutenait le général. Ce dernier demanda aux électeurs de la Charente de voter pour son ami : « Voter pour Paul Déroulède, c’est voter pour moi. »

La candidature du général Boulanger fut posée par ses partisans partout où il y eut une vacance législative. Il recueillit encore 14.000 voix dans

Ilist. 3*. République.

l'Isère, mais n’empêcha pas M. Gaillard, radical, d’être élu.

Le parti radical, qui suivait et soutenait le gouvernement, organisa, dans une réunion au Grand- Orient de Paris, sous la direction de MM. Clemenceau. Ranc'et Joffrin — jusque-là divisés — une Société des droits de l'Homme, pour « défendre la République contre toute entreprise de réaction et de dictature », pour combattre « l’aventure boulangiste », obtenir « la révision républicaine et le développement intégral de la République ». M. Clemenceau, qui avait été, à l’origine, le protecteur du général Boulanger, qui avait contribué à son avancement et à sa nomination de ministre de la guerre, le combattait avec énergie.

Les différents partis de droite soutinrent résolument l’agitation révisionniste et dissolutionniste, daijs l’espoir que le général Boulanger renverserait la République.

Le comte de Paris rédigea une note, communiquée aux journaux le 24 avril, pour donner son approbation à cette campagne : « Rien n’est plus juste que de réclamer, avec la dissolution d’une Chambre discréditée, la révision d’une Constitution qui ne laisse plus à la nation le droit de disposer librement de ses destinées. Les monarchistes n’ont pas attendu la crise actuelle pour demander cette révision. Je l’ai inscrite moi-même sur leur programme. Je le leur rappelle aujourd’hui... Ce mouvement s’épuiserait inutilement ou conduirait la France aux plus graves périls, si elle croyait qu’un nom seul, quel qu’il soit, peut êfrë une solution, et c’est une solution qu’il lui faut. Pour la lui donner, tous les con-

servateurs doivent demander la révision, non à des Assemblées divisées, dans lesquelles ils sont en minorité, mais au pays lui-même loyalement consulté. » Les bonapartistes et les monarchistes de la Chambre décidèrent de constituer un Comité de consultation nationale pour appuyer le mouvement boulangiste. Cependant, des royalistes désapprouvèrent cett'c politique. La droite du Sénat refusa de s’y associer. Les journaux le Figaro, l'Univers, la Gazelle de Feance et le Monde, blâmèrent la droite de la Chambre.

Voyages politiques.

Le Président de la République Ht, du 25 avril au 1er mai, un voyage officiel â Limoges, sa ville natale, à Agen, à Bordeaux et à Rochefort; les populations l’accueillirent avec enthousiasme. Partout, sa première \ isitc fut pour les malades des hôpitaux, et il laissa des sommes importantes pour les malheureux en son nom, d’autres au nom de Mme Carnot. Dans un discours, à Bordeaux, il dit que les acclamations louchantes, qui marquaient son passage, « s’adressaient, non pas à un homme, si dévoué qu’il soit à son pays; elles \isaicnt le gardien fidèle et résolu des libertés publiques ». La foule lui fit une ovation à sa rentrée à Paris, le 1er mai.

De son côté, le général Boulanger parcourut le département du Nord, du 10 au 15 mai, et reçut, à Dunkerque, Douai, Lille, Valenciennes, Anzin, Denain, Ilirson, des ovations qui provoquèrent quelques manifestations opposées. Dans un banquet à Lille, le 12 mai, le général dit que les députés étaient

« cinq ccnls rois fainéants », et résuma ainsi son programme : « Dissolution, révision, Constituante. » M. Floquel, président du Conseil, accompagné de M. Lockroy, ministre de l’instruction publique, as- -sista à l’inauguration du lycée de Laon, le 27 mai, et prononça un discours dans lequel il déclara : « Si le gouvernement n’entend pas subir les sommations, quelquefois arrogantes, de ceux qui le condamnent, sous peine de périr, à une inaction, c’est-à-dire à une abdication qu’il n’acceptera jamais, il est aussi peu disposé à se laisser entraîner au-delà du programme qu’il s'est fixé... D’autres apôtres prêchent la doctrine du bon pasteur, qui garde le peuple enfant, du dictateur démocrate à qui on peut livrer toutes les libertés... Nous connaissons aussi cette doctrine : elle a conduit en France deux invasions. »

Elections municipales (6 mai 1888).

Malgré l’agitation boulangiste, les élections municipales eurent lieu dans toute la France avec beaucoup de calme, et elles n’apportèrent aucun changement notable dans la situation des partis.

Discussion de la loi de recrutement (mai 1888).

Le projet de loi sur le recrutement (avec le service de trois ans), qui avait été voté en 1887 par la Chambre, fut examiné en première délibération, par le Sénat. La commission, présidée par M. de Freycinet avant son entrée au ministère, avait élu comme rapporteur le général Deffis, et concluait à l’adop

lion, mais clic avait modifié le projet au sujet des dispenses, rejetant les dispenses facultatives , à litre de soutien de famille, et maintenant les dispenses de droit , inscrites dans la loi de 1872. Elle avait rétabli, en les limitant, les dispenses, après un an de service, en faveur des docteurs en droit et en médecine, des licenciés' ès lettres ou ès sciences, des élèves ecclésiastiques, etc. Elle avait élevé la durée totale du service militaire pour augmenter les contingents de mobilisation et pour répondre aux accroissements de même nature de la dernière loi allemande. Le service était donc ainsi répprti : trois ans dans l'armée active et six ans dans sa réserve; cinq ans dans l’armée territoriale et onze ans dans sa réserve.

Ce projet fut attaqué par MM. Jules Simon et Margaine, par les généraux Arnaudeau, Robert, Billot et par le maréchal Canrobert, tous opposés à la réduction du service actif et à la suppression des dispenses conditionnelles de la loi de 1872. Il fut défendu par les généraux Deffis et Campenon, et par M. de Freycinet, ministre de la guerre, qui insista sur ce résultat d’obtenir 1.200.000 hommes instruits de plus qu’avec la loi de 1872 pour la mobilisation. Ces dispositions nouvelles devaient entraîner une dépense plus forte (60 millions approximativement) qui serait payée en partie par une taxe militaire, à laquelle seraient désormais assujettis tous les dispensés et exemptés.

La droite combattit le projet et demanda le maintien des dispenses conditionnelles de la loi de 1872. La majorité repoussa tous les amendements, même celui du général Campenon, proposant d’assujettir

au service de trois ans tous les jeunes gens se destinant aux carrières libérales, comme l’avait voté la Chambre.

Loi sur les accidents du travail.

En même temps, la Chambre commença la discussion d’un important projet de loi, rapporté par M.' Ricard, sur la responsabilité des accidents dont les ouvriers étaient victimes dans leur travail, et sur l’assurance contre ces accidents. Ce projet, contraire aux principes juridiques admis, rendait les patrons responsables de tous les accidents, mais créait un système d’assurances facultatives pour qu’ils pussent se couvrir contre ce -risque onéreux. (Loi du 9 avril 1898.)

Evacuation des. Nouvelles-Hébrides.

Les Nouvelles-llébrides, archipel de la Mélanésie, comprenant trente-sept îles volcaniques et montagneuses, et ayant une population de 70.000 habitants, étaient occupées depuis longtemps par des Français, qui s’y étaient fixés. En 1885, la France avait annexé cet archipel, où la Nouvelle-Calédonie recrutait constamment des travailleurs. Les colo. nies australiennes ayant réclamé contre cette annexion pourtant légitime, l’Angleterre intervint et nous imposa le condominium du 24 octobre 1887, qui remit à une commission mixte d’officiers de marine l’administration de l’archipel. En vertu de cet accord, les Nouvelles-Hébrides furent évacuées par la France en 1888; mais les colons français ne cessé-

rcnt pas de progresser, et, depuis, la Société calédonienne des Nouvelles-Hébrides a racheté aux colons anglais plus de 700.000 hectares de plantations et de soufrières. L’ile de Vaté, la plus centrale et la plus riche, est tout entière aux mains des Français.

Cet archipel a une superficie totale de 15.599 kilomètres carrés. La terre en est très fertile. Les Nouvelles-Hébrides ont une grande importance à un autre point de vue. Elles sont, avec les archipels français de la Société, des Tuamotou et des Gambier, sur la route que suivront bientôt les navires allant de l’Atlantique dans le Pacifique, à travers le canal de Panama (1).

L’expédition de 1889 et les nations étrangères.

L’Allemagne, dont les journaux continuaient une campagne de provocation, défendit aux Français d’entrer en Alsace-Lorraine sans passeport. Par ses menées, elle parvint à créer en Europe un état d’esprit hostile à la France, dont on pouvait constater les résultats à propos de l’exposition universelle à laquelle on travaillait activement. Si tous les Etats d’Amérique, la Suisse, la Norvège, le Japon avaient déjà donné leur adhésion complète, la plupart des nations européennes témoignaient ouvertement leur opposition. En Angleterre, lord Salisbury dissuadait les Chambres de commerce de prendre part à cette exposition, à cause des souvenirs du

(1) Le Comilè de l'Océanie française , fondé en 1904, contribue à faire connaître ces colonies éloignées trop ignorées de notre pays.

centenaire qu’elle fêtait. En Hongrie, M. Tisza, ministre, répondant à une interpellation, employait des expressions blessantes pour la France, et engageait les négociants hongrois à s’abstenir parce que I on ne savait pas si, à cette époque, la guerre n'aurait pas éclaté, et « la propriété des exposants ou le drapeau hongrois pourraient être mis en péril ».

Interpellé sur ce discours, le 31 mai, à la Chambre, M. René Gohlet déclara : « Je puis vous affirmer que, quelles que soient les hésitations de la dernière heure, l'Exposition de 1889 aura son plein succès. » Il ajouta que le gouvernement austro-hongrois, auquel il avait fait demander des explications à Vienne, l’avait assuré que les paroles de M. .Tisza « n’avaient été inspirées par aucun sentiment hostile à notre égard ». M. Tisza, lui-même, avait écrit une lettre qui fut communiquée à l'ambassadeur de France à Vienne, dans laquelle il disait : « Quel est le Hongrois qui pourrait dire ou faire quelque chose de blessant pour la France ? » Il ne ressortait pas moins de l'incident les intentions agressives de la Triple Alliance dirigée par M. de Bismarck.

Le général Boulanger à la Chambre.

Violents débats.

Le général Boulanger n’avait paru à la Chambre qu’une fois depuis son élection, lorsque, le 4 juin, il vint lire un discours attribué à M. Naquet. Il reprocha à « l’église opportuniste » d’avoir réduit la République « à n’être que le gouvernement d’un groupe » depuis douze ans; il s'éleva contre les divisions et la paresse de la Chambre. Il proposa

PRÉSIDANTE DF. M. CARNOT (1887 1891)

comme solution : les ministres pris hors du Parlement, la Chambre cessant de gouverner pour légiférer seulement, la suppression du Sénat ou son élection par le suffrage universel, la réorganisation, « peut-être la suppression de la présidence de la République », l’emploi du referendum populaire, le Président de la République ou le Conseil suprême ayant le droit de s’opposer à la promulgation des lois dues à l’initiative parlementaire.

MM. de la Rochefoucauld, Jolibois et Félix Pyat donnèrent leur approbation, mais ce dernier protesta contre les allures dictatoriales du général et lui reprocha d’avoir été colonel dans l’armée de Versailles, en 1871. MM. Pelletan, Clemenceau et Rasly attaquèrent ce programme. « C'est la théorie du 2 décembre ! », dit le premier. « Si c'est le régime de discussion que vous croyez flétrir sous le nom de parlementarisme, ajouta M. Clemenceau, c'est le système représentatif lui-même, c'est la République sur qui vous osez porter la main ! » Puis, M. Floquet, président du Conseil, violemment interrompu par MM. de Cassagnac et Cunéo d’Ornano, tandis qu'il était soutenu par MM. Labordère et Gillet, répliqua au général par des attaques personnelles : « S’il a l'habitude du langage des cours, celui de la démocratie lui est un peu plus étranger... Je cherche ce (pii pourrait autoriser notre collègue à prendre devant celte Assemblée une attitude si hautaine... et à parler comme le général Bonaparte revenant de ses victoires... Je cherche d’où lui vient ce droit, qu’il revendique avec une si naïve audace, de représenter à lui seul en France le patriotisme... Messieurs, il faut se rassurer. A votre âge, Monsieur le général

Boulanger, Napoléon était mort, et vous ne serez que le Sieyès d'une Constitution mort-née. »

La déclaration d’urgence, sur le projet de révision du général Boulanger, fut repoussée par 359 voix contre 181. La minorité comprenait 159 membres de la droite et 22 républicains (dont 14 boulangisles); il y eut 10 abstentions à gauche, G à droite. Sur la proposition de M. Arène, la Chambre vota l'affichage du discours de M. Floquet.

Après ce succès, M. Floquet, accompagné de M. Peytral, se rendit à Marseille, où il fut acclamé (17-18 juin). M. de Freycinet visita les places de Toul, Epinal et Belfort.

Election de la Charente (17 juin 1888).

Dans la Charente, le général Boulanger soutenait M. Paul Déroulède. Les bonapartistes, néanmoins, qui considéraient ce département comme un de leurs fiefs électoraux, n’aclmirent pas cette candidature, à laquelle il opposèrent celle de M. Gellibert des Seguins. Les républicains profitèrent de cette mésentente pour présenter M. Weiller, opportuniste. Le 17 juin, M. des Seguins obtint 31.401 voix; M. Weiller, 23.989; M. Déroulède, 20.656. Au second tour, M. des Seguins fut élu par 37.500 voix; M. Weiller en recueillit 27.000, et M. Déroulède 11.500. Le Comité républicain national, prévoyant l’insuccès, avait retiré la candidature de ce dernier avant le ballottage, mais les journaux boulangistes l’avaient maintenue.

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1887-189'i)

Attaques contre le ministère.

Le danger du boulangisme semblant diminuer, les adversaires du cabinet Floquet crurent l’instant propice pour provoquer sa chute. Un incident parut favorable. En 1887, M. Jourdanne, maire de Carcassonne, accusé de fraudes électorales, avait été con- * damné à un mois de prison. M. de Crozals, substitut du procureur de la République, le fit incarcérer quoiqu’il invoquât son état de maladie attesté. par des certificats de médecins. M. Ferrouillat, ministre de la justice, déplaça ce substitut, ce qui provoqua, au Sénat, une interpellation de M. Marcou, sénateur de l’Aude, le 30 juin. Un ordre du jour de blâme fut voté à l'unanimité contre le ministère.

Le 3 juillet, M. Flourens souleva la même question à la Chambre. M. Floquet répondit : « En réalité, l’affaire de Carcassonne n’est que le résultat des machinations de couloirs, des conspirations qui, depuis quelques jours, se trament contre le gouvernement... Aux radicaux, on montre le gouvernement radical impuissant à faire aucune réforme budgétaire, alors qu’une autre Assemblée, par un .vote que je ne veux pas qualifier, lui a enlevé le temps matériel. Aux modérés, on dit que le ministère va tout •désorganiser, et les critiques pleuvent. Il faut choisir entre un gouvernement qui ne veut s’appuyer que sur des républicains et un gouvernement qui, partant du centre, irait jusqu’à l’extrême-droite. Nous ne voulons pas être acceptés par résignation. » M. Waldeck-Rousseau lui répondit qu’il cherchait à faire diversion. Les interpellateurs, peu exigeants.

lui demandaient seulement de sévir administrativement contre M. Jourdanne, encore en fonctions. M. Floquet ne promit rien et parla des transactions nécessaires, et il posa la question de confiance. La Chambre vota, par 270 voix contre 158 — les modérés s’étant abstenus • — - un ordre du jour de confiance présenté par MM. Rivet et Gaillard.

Budget de 1889.

M. Floquet avait fait allusion, dans son discours, à l’attitude du Sénat, qui avait refusé, dans les derniers jours de juin, par mains levées, d’aborder l’examen des articles du projet de M. Peytral, ministre des finances, sur l’année financière qui aurait désormais commencé le 1er juillet. M. Léon Say ■avait déclaré que le Sénat ne voulait pas des réformes par voie budgétaire.

Ce rejet empêchait le ministre de préparer un projet de budget contenant des économies et des réformes. Il se contenta donc de présenter à la Chambre un budget sommaire, sans innovations, mais il annonça le dépôt prochain de projets spé •ciaux : réformes sur les boissons, droits de succession, etc.

La Chambre nomma, le 30 juin, une commission, du budget de 33 membres, en majorité hostiles au ministère. La droite avait suivi sa méthode ordinaire ■cle voter successivement avec chacun des deux grands partis de la Chambre, pour changer la majorité et mettre tous les cabinets en échec. Cette fois, elle avait donc voté pour les opportunistes. La •commission choisit M. Rouvier comme président.

PRESIDENCE DE SI. CARNOT (188/ -180 i)

Le Sénat vota une proposition de M. Léon Say, tendant à comprendre dans le budget de l’Etat les dépenses de la préfecture de police, comme l’avait proposé M. YValdeck-Rousseau en 1883, alors qu’il était ministre de l’intérieur. ?

Manifeste du comte de Paris.

Dans la nuit du 5 au 0 juillet, le gouvernement fit saisir, dans les bureaux de poste, une circulaire du comte de Paris adressée à tous les maires nouvellement élus.

« La République, disait-il, n’a pas donné aux communes la liberté qu’elle leur avait promise. Tous les moyens sont bons aux républicains pour s’assurer la majorité dans les conseils. La commune, cette grande famille, est divisée en oppresseurs et en opprimés. Soumise au régime des budgets obligatoires, elle n’est plus indépendante dans la gestion de sa fortune; les parents n’y sont plus les maîtres de l’éducation de leurs enfants. Ces libertés, la monarchie les garantira, étant assez forte pour ne pas les craindre... Le prêtre à l’église, les instituteurs à l’école pourront se dévouer à leur mission sans être les instruments ni les victimes de la politique... Le maire, quelle que soit sa situation personnelle, ne devra l’écharpe tricolore qu’au libre choix de ses égaux. »

Cette manifestation consolida un instant la situation du ministère.

Démission du général Boulanger. — Duel Floquet-Boulanger.

Le 12 juillet, le général Boulanger déposa sur le bureau de la Chambre, un projet de résolution tendant à la dissolution de la Chambre. Il monta à la tribune pour le soutenir et dit : « La Chambre est en fragments, en débris, en poussière. » Il provoqua un violent tumulte. M. Floquet lui répliqua : « Vous que nous n’avons jamais vu dans nos rangs..., vous qui avez passé des sacristies dans les antichambres... » Le général lui cria : « Vous en avez menti ! » Le président du Conseil continua : « Savez-vous quelle est la dissolution qui se prépare ? C’est celle de votre parti qui n’existe plus. » Le député du Nord répondit à cette « réplique «amère » que M. Floquet avait « essayé de rendre spirituelle et qui semblait échappée de la bouche d’un pion de collège mal élevé », qu’il avait par quatre fois crié à son adversaire : « Vous en avez impudemment menti ! »

Il y eut un vote de censure contre le général pour ces injures. A la fin de la séance, celui-ci remit au Président de la Chambre, qui en donna lecture, une lettre de démission préparée, par laquelle il se disait dans l’impossibilité de remplir son mandat par suite de l’intolérance de cette assemblée.

M. Floquet envoya aussitôt ses témoins au général et, le lendemain, un duel à l’épée eut lieu à Neuilly-sur-Seine, dans le parc du comte Dillon. I e combat fut acharné. M. Floquet reçut d’abord deux blessures légères; en attaquant, le général s’enferra et eut une grave blessure à la gorge.

Le même jour, dans l’après-midi, après le duel, M. Floquet se rendit à l’inauguration du monument de Gambetta, œuvre de M. Aube, statuaire, et de M. Boileau, architecte, sur la place du Carrousel. Le Président de la République était présent. Le président du Conseil prononça un discours; les assistants l’acclamèrent.

Fête du 14 juillet 1888. — Banquet des maires.

Les élections municipales du 6 mai avaient maintenu et même un peu augmenté la majorité républicaine dans la répartition des 427.500 conseils. Pour fêter cette victoire, le gouvernement offrit un banquet aux maires des chefs-lieux de canton, au nombre d’environ 2.500, le soir de la fête nationale, dans les bâtiments de l’exposition. Le président de la République, qui présidait, rappela la fédération du 14 juillet 1790, fête de l’union nationale, et leva son verre à la fraternité française.

La revue de Longchamp eut un grand éclat. Pour la première fois, l’Ecole polytechnique y parut, défilant en tête, et l’armée territoriale y fut représentée par un bataillon d’infanterie.

Voyages de M. Carnot. — Célébration de la Révolution dauphinoise.

Le lendemain, le Président de la République, qui montrait une activité infatigable, se rendit à l’Ecole de Saint-Cyr.

Le 18, il partit en Savoie, où il vit l’empereur du

Brésil, à Aix-les-Bains, visita tous les établissements importants de la région; puis, de Chambéry, alla à Grenoble pour présider la célébration du centenaire de la révolution dauphinoise (21 juillet 1788) qui avait été le prélude et la préparation de la révolution de 1789. 11 inaugura, à Vizille, devant le célèbre château de Lesdiguières, appartenant à la famille Casimir Perier, une belle statue du sculpteur dauphinois Henri Ding, symbolisant cet événement historique. Le député de Grenoble, Louis Guillot, petit-fils d'un membre de l’Assemblée dauphinoise de 1788, rappela et célébra l’union de toutes les classes, qui avait assuré le triomphe des revendications des délégués dauphinois, réunis en 1788 au château de Vizille pour réclamer les libertés et les réformes plus tard obtenues et réalisées par les trois ordres des Etats généraux- de 1789. De Vizille, le Président de la République se transporta à Romans, où eut lieu la pose de la première pierre du monument élevé à l'assemblée provinciale du Dauphiné, qui s’était réunie dans cette ville le 10 septembre 1788. A Valence, il distribua des récompenses aux vieux employés de la compagnie de chemin de fer.

Son voyage lui valut des ovations chaleureuses dans les villes et les campagnes. Puis, il s’installa pour l’été au château de Fontainebleau.

Pendant les mois de septembre et d’octobre, il recommença des voyages officiels à Evreux, Cherbourg, Le Havre, Rouen, Lyon, Annecy, puis à Dijon, pays d’origine de sa famille.

Grèves.

Des grèves, qui faillirent avoir des conséquences graves parce qu’elles entravèrent les travaux de l’exposition universelle, éclatèrent à Paris, pendant l'été de 1888.

La responsabilité en incombait au conseil municipal que M. Floquel avait soutenu en lui facilitant les moyens d’exécuter une délibération, annulée par le Conseil d’Etat, par laquelle le conseil imposait aux adjudicataires des travaux municipaux l’obligation de limiter à neuf heures la journée de travail des ouvriers, de leur accorder un jour de repos par semaine et surtout de les payer, suivant un tarif imposé par la ville (avril). L’intervention des autorités municipales dans la fixation des salaires eut de grosses conséquences. Les terrassiers employés aux travaux commencés avant l’expiration du nouveau cahier des charges, exigèrent ces avantages accordés à des camarades. Les ouvriers des chantiers particuliers eurent ensuite les mêmes exigences, puis les charretiers (juillet-août). Il en résulta une agitation révolutionnaire, excitée par le parti blanquiste. Les funérailles d’Emile Eudes, ancien membre et général de la Commune en 1871, mort subitement dans une réunion publique où il prononçait un discours sur la grève, provoquèrent des désordres place Voltaire (8 août). La Bourse du travail fut fermée pendant quelque temps.

Il v eut aussi des grèves en province : à Lille, Calais.. 'miens, grève des ouvriers tisseurs; dans le sud ouest, grève des ouvriers employés à la cons-

isl. 3‘ République.

traction du chemin de fer de Limoges à Brive; près de Saint-Etienne, grève des mineurs; à Saint-Denis, grève des boulangers.

Triple élection du général Boulanger (19 août 1888).

Le général Boulanger, soutenu par les partis réactionnaires, se présenta dans l’Ardèche où avait lieu une- élection partielle, le 22 juillet. M. Beaussier, républicain, fut élu dès le premier tour.

Le général Boulanger recevait des subsides importants. La duchesse d’Uzès avait mis à la disposition des orléanistes une somme de trois millions pour que ce parti s’assurât' le bénéfice du mouvement boulangiste. La caisse était administrée par cinq délégués du comte de Paris, dont les noms furent plus tard publiés. En outre, des dons en argent affluèrent chez le général. D’après les pièces de procédure de la Haute Cour, il a été relevé sur les carnets de la poste 1.275 lettres chargées qui lui ont été adressées du 1er janvier au 14 mars 1889. Le comte Dillon était le caissier de la caisse boulangiste et se disait le bailleur de fonds.

Avec ces ressources, la propagande reprit, et le général posa sa candidature dans trois départements: la Somme, la Charente-Inférieure et le Nord (où il avait été déjà nommé). Le 19 août, il fut élu par 130.000 voix dans le Nord, par 57.000 dans la Charente-Inférieure, par 77.000 dans la Somme. Il adressa à chacun de ces départements une lettre de remerciements particulière, et il annonça la dissolution inévitable de la Chambre.

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1SS7- 189 i) 47

Session des Conseils généraux.

Cependant les conseils généraux réunis ne semblèrent pas être touchés par cette agitation. Il ne fut pas question de politique dans les discours des présidents. Sur 85 conseils assemblés, 53 émirent le vœu du rétablissement du scrutin d’arrondissement pour les élections législatives, parce qu’il semblait aux républicains le meilleur moyen de lutter contre le mouvement boulangiste.

Propositions parlementaires. — Projet gouvernemental de révision.

Pour répondre aux vœux des conseils généraux, M. Ribot, bientôt imité par plusieurs radicaux, déposa, le 15 octobre, un projet de rétablissement du scrutin d’arrondissement.

Croyant enrayer les progrès du boulangisme, le ministère Hoquet saisit la Chambre d’un projet de révision (15 octobre).

Le gouvernement devait être ainsi organisé : 1° une Chambre des représentants élus par le suffrage universel direct, se renouvelant par tiers tous les deux ans, le droit de dissolution étant supprimé; 2° un Sénat, élu par le suffrage universel à deux degrés, se renouvelant par tiers tous les deux ans, en même temps que la Chambre des représentants; 3° des ministres, nommés par le Président de la République pour la durée de la période de renouvellement législatif, n’étant plus obligés de se démettre qu’après un vote formel de la Chambre; 4° un Conseil d’Etat,

nommé par le Sénat et la Chambre des représentants, ayant un rôle consultatif dans la préparation, la discussion et la rédaction des lois au point de vue juridique. Le contrôle législatif du Sénat était limité à un veto suspensif jusqu’au prochain renouvellement partiel; son contrôle financier était réduit à un droit de remontrance. Ce projet fut mal accueilli par tous les partis.

La commission de la, révision des lois constitutionnelles convoqua tous les auteurs des divers projets. Le général Boulanger refusa d’exposer son système. M. Floquet renvoya à son exposé des motifs. La commission, après beaucoup de discussions, adopta un projet qui parut incompréhensible, et le rapporteur choisi, M. Tony Revillon, resta plusieurs mois sans présenter son travail.

Affaire Numa Gilly.

M. Numa Gilly, tonnelier, maire de Nîmes et député du Gard, avait dit dans une réunion publique, à Alais, le 3 septembre, après avoir signalé « le gaspillage , effréné de l’impôt » que l’on avait tant de peine à payer au percepteur : « On a poursuivi Wil son; pure comédie pour faire croire cju’on était plus honnête que lui; mais, sur trente-trois membres de la Commission du budget, vous avez au moins vingt Wilson. » MM. Jamais, Salis, Sigismond Lacroix, Baïhaut, Compayré, Raynal, Gerville-Réache et Mérillon, membres de la Commission du budget, réclamèrent des précisions. M. Gilly répondit qu’il attendait une sommation collective. Il déclara que, par des Wilson, il désignait ceux qui, arrivés pauvres

PRÉSIDENCE DE SI. CARNOT (ISSi-lSOi)

à la Chambre ou au Scnaf, avaient des hôtels princiers et vivaient comme des millionnaires. Puis, il écrivit à M. Uouvier, président de la Commission, qu’il répondrait nettement, si on l’y appelait, devant la cour d’assises. M. Andrieux, membre de cette Commission, déposa une plainte pour obtenir ce débat devant le jury (5 octobre). La Cour d’assises de Nîmes s’occupa de cette affaire, le 17 novembre, mais la Cour refusa d’entendre les témoins et de laisser faire la preuve, M. Andrieux n’ayant pas été désigné particulièrement. Ce dernier retira sa plainte devant l’impossibilité d’un débat contradictoire.

Le 20 novembre, la librairie Savine publia un volume intitulé Mes dossiers, sous le nom de M. Numa Gilly. Parmi les personnes attaquées, six demandèrent à la ChamUre l’autorisation de poursuivre l’auteur devant les cours d’assises ou devant les tribunaux correctionnels : MM. Gerville-Réache, Salis, Compayrc, Raynal, Lalande et Mme Sophie Allemand. L’autorisation fut accordée (29-30 novembre). Le gouvernement révoqua le maire de Nîmes, le 7 décembre. M. Gilly écrivit à M. Laguerre, le 9, que le livre incriminé n’était pas de lui, qu’il n’avait même pas lu le manuscrit et qu’il n’avait pris aucune part à cette publication.

Le 21 janvier 1889, M. Gilly ayant été réélu maire de Nîmes par le conseil municipal, le conseil de préfecture annula cette nomination.

Le 20 avril, M. Gilly fut condamné, par la cour d'assises de Bordeaux, à six mois de prison pour diffamation envers M. Raynal, député de la Gironde; le 16 juin, à un mois de prison pour diffamation envers M. Salis, député de l’Hérault.

Projet d’impôt sur le revenu.

Le ministre des finances, M. Peytral, déposa un projet d’impôt sur le revenu qui taxait de 1 p. 100! les placements et de 0,50 p. 100 le travail professionnel, avec exemption pour les revenus inférieurs à 2.000 francs. Ce projet ne vint jamais en discussion.

Nouvelles manifestations boulangîstes.

Le parti boulangiste ne cessait pas sa propagande et ses agitations, entretenues par les subsides de divers partis. Le général Boulanger avait demandé le divorce, sans exciter les protestations des monarchistes. A la fin d’octobre, il maria sa fille à un de ses anciens officiers d’ordonnance, le capitaine Drianf, et cette cérémonie fut l’occasion d’une manifestation à laquelle prirent part des députés. Quelques jours auparavant, dans un banquet, les députés bonapartistes s’étaient joints pour l’acclamer aux députés boulangistes. Les Droites du Parlement,, sans se mêler à ces mouvements, soutenaient cependant cette opposition dans l’espoir d’en tirer bénéfice.

Les républicains inquiets songeaient déjà aux mesures violentes pour arrêter la popularité grandissante du général Boulanger et pour empêcher les menées de ses partisans. M. Clemenceau, son ancien protecteur, disait, le 10 octobre, à la réunion de l’extrême gauche, dont il venait d’être élu président r « Les haines des monarchistes, les mécontente-

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1887 1 S9i) 51

ments d’indifférents, les déceptions mêmes de républicains se rencontrent dans un commun effort pour porter au pouvoir un soldat révolté. Tous prétendent se servir de lui, tous le servent. Il faut, par l’action, par la parole, ramener les égarés. Il faut d’abord que le gouvernement soit un gouvernement d’action, d’action énergique, continue, pour faire respecter la République et pour commencer enfin les réformes. »

Incident Wilson.

M. Wilson, après un an d’absence, vint reprendre son siège de député et assista à la séance du 26 novembre. Pour témoigner son mépris et son indignation, la Chambre, sur la proposition de MM. Mesureur et Millerand, suspendit la séance pendant une heure; après quoi elle reprit scs travaux.

Mesures contre les étrangers.

Au commencement d’octobre, un décret obligea tous les étrangers résidant en France, à faire une déclaration, avec justification d'identité, à l’autorité administrative. C’était une mesure de précaution assez légitime et qui était loin de ressembler à la présentation d’un passe-port et aux formalités tyranniques exigées des Français pour séjourner en Alsace-Lorraine. La presse allemande n’en prit pas moins texte de ce décret pour le présenter comme une mesure de représailles et comme un acte d’hostilité à l’égard des Allemands et des Italiens ( Gazelle de l'Allemagne du A'ord).

L’aflaire du Panama. — Son histoire.

Ses résultats

La tentative du percement du canal de Panama, qui aurait pu être glorieuse et fructueuse pour la France, mal conduite, finit misérablement et occasionna un des plus grands scandales de la troisième République.’ Cet insuccès n’eut pas seulement pour motif une déplorable direction, mais surtout des mœurs de corruption dues à un régime qui, en établissant la liberté, ne sut ni prévoir ni réprimer 'a licence et l'immoralité.

M. Ferdinand de Lesseps, surnommé le « grand Français ». qui avait mené à bonne fin le percement du canal de Suez, avait conçu le projet plus hardi et plus difficultueux de réaliser le percement d’un canal interocéanique. 11 créa, le 24 mai 187G, un comité dont il fut le président, pour les études préparatoires. Le général Türr et M. L.-N.-B. Wyse fondèrent une société internationale pour payer les dépenses des explorateurs. Les lieutenants de vaisseau L.-N.-B. Wyse et Armand Reclus, avec M. Celler, ingénieur, se livrèrent à des explorations (1876- 1878), et conclurent que le tracé le plus favorable serait, par l’isthme de Panama, de la baie de Limon sur l'Atlantique à la rade de Panama. La longueur était de 74 kilomètres. La traversée pourrait se faire en trente-six heures. Le canal, parallèle au chemin de fer existant, serait sans tunnel, sans écluses, de 50 mètres de large à la partie supérieure et de 20 mètres au fond. Ce projet nécessitait d’immenses tranchées atteignant jusqu’à 120 mètres de haut. Les travaux devaient être affreusement pénibles et meur-

PnÉSlDEXEE DE M. CARNOT (1887-180-i)

tricrs. Déjà, la construction du chemin de fer avait causé la mort de plusieurs milliers de Chinois employés aux travaux.

Un congrès international se réunit à Paris, le 15 mai 1879, sous la présidence de M. Ferdinand de Lesseps. M. Godin de Lépinay, ingénieur des ponts et chaussées, présenta un projet de canal à écluses, en formant un grand lac central avec un plan d’eau à 80 mètres au-dessus de l'Océan, grâce à un barrage à Gatun, « s’il était reconnu possible », sinon à Bohio, à 15 kilomètres plus haut (1). Le congrès,

(1) Ce projet a été réalisé par les Etats-Unis qui ont continué le percement. Les travaux des Américains ont commencé le 4 mai 1904 et M. Taft, président de la République, a annoncé que l’ouverture du canal était fixée au 1" janvier 1915, mais qu’on pouvait compter que le premier navire traverserait l’isthme le 1" juillet 1913. Le canal partira de Limon-Bay, à l’est de Colon, sur ta mer des Caraïbes, et atteindra le Pacifique au sud-est de Panama. La distance sera de 81 kilomètres et sera, croit-on, parcourue en dix ou douze heures. Le bief supérieur est constitué par le tac de Gatun, à 25 mètres 907 de haut, et les navires l’atteindront on trois étages. Puis ils franchiront la coupure de la Culcbra, la partie la plus étroite du canal, qui a 90 mètres, et ils gagneront le Pacifique en descendant encore trois étages. La société française avait creusé un volume total de 78 millions de yards cubiques; les Américains n’ont utilisé pour leur tracé que 18.046.000 yards cubiques (le yard cube est environ les trois quarts d’un mètre cube). Les navires seront halés par des locomotives électriques. Une nouvelle ligne de chemin de fer tpaveysc J’isthme de Colon à Panama, par Mindi, Gatun et CoTo'zal, parallèlement au canal. Le gouvernement de Washington avait évalué la dépense à 375. millions de dollars, soit un milliard 942 millions 500 nulle francs. On estime aujourd’hui qu’elle s’élèvera à deux milliards environ. Les Américains ont vendu pour quelques centaines de milliers de francs tout ce qui restait du matériel français : locomotives, wagons, barques, etc.

Le Sénat américain ne voulait pas du canal à écluses, mais M. Knox, sénateur, déclara que le gouvernement projetait de le transformer plus tard en un canal à niveau large de 500 pieds (152“,50) et profond de 50 pieds (15", 25), ce qui décida le Sénat à voter le projet officiel.

composé de sommités scientifiques de tous les pays, ne put se résoudre à adopter le système inférieur du canal à écluses, particulièrement dangereux dans un pays où se produisaient de fréquents tremblements de terre, et se prononça pour le canal à niveau, conformément à l’avis de M. de Lesseps, malgré l’opinion défavorable des Américains.

La dépense était évaluée à 1.200 millions. M. de Lesseps ne parvint pas à trouver les premiers fonds pour les travaux. Il partit alors aux Etats-Unis, où il se livra à une active propagande. A son retour à Paris, il constitua la Compagnie du canal interocéanique du Panama, au capital de 300 millions (4 mars 1881). Avec une infatigable activité, il retourna en Amérique pour organiser les premiers travaux. Ils avancèrent d’abord assez rapidement, puis, en 1885, une guerre civile les suspendit pendant plusieurs mois.

Des bruits inquiétants couraient en France sur le percement qui, disait-on, ne faisait pas de progrès. Pour rassurer les souscripteurs, M. de Lesseps retourna à Panama, au mois de février 1887, et fit publier des articles rassurants dès sa rentrée. La Compagnie, qui avait déjà reçu 957 millions, émit encore 220 millions d’obligations, mais ne put obtenir que 114 millions. M. Rouvier, président du conseil, lui refusa l’autorisation d’émettre des valeurs à lots. Elle renouvela celte demande à M. Tirard, son successeur, qui opposa également un refus formel.

Alors la Compagnie organisa une campagne de presse pour faire céder le ministère, ainsi qu’un pétitionnement qui recueillit 158.287 signatures. Des députés, à la suite de cette manifestation, déposé-

rent, le 2 mars 1888, une proposition de- loi pour autoriser l’émission. Le 22 mars, la Chambre vota, par 285 voix contre 165, la prise en considération, et, le 24, élut une commission de 11 membres pour étudier le projet. Sur ces 11 membres, 3 avaient voté contre la prise en considération, 7 avaient voté pour, un s’élail abstenu (M. Félix Faure). Lorsqu'il fallut nommer un rapporteur, sur 10 membres à ce moment présents, 5 votèrent pour un adversaire du projet,

5 pour un de ses partisans. Le candidat défavorable se trouva désigné au bénéfice de l àge, mais refusa d’établir le rapport dans de telles conditions. La commission se réunit à nouveau, au complet, et, celte fois, élut un rapporteur hostile par 6 voix contre 5. Le 18 avril, M. Félix Faure dénonça à la commission les intrigues de la Compagnie, qui se servait de la presse et d’agents financiers pour agir sur l’opinion et sur le Parlement.

Le lendemain, le rapporteur élu allait commencer la lecture de son travail concluant au rejet du projet de loi, lorsque M. Sans-Leroy déclara que, après avoir voté pour ce rapporteur, il voterait contre ses conclusions, ayant été, depuis lors, éclairé par des avis compétents. La commission demanda son avis à M. Peylral, ministre des finances, qui déclara que le gouvernement ne soutenait pas le projet et avait résolu, à l’unanimité, de conserver une neutralité absolue. On procéda ensuite à la lecture du rapport défavorable et ses conclusions furent rejetées par

6 voix, M. Sans-Leroy ayant voté contre.

Un autre rapporteur, M. Henry Maret, fut élu par les mêmes 6 voix et déposa, le 23, un rapport concluant à l’adoption du projet.

i)6 HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

La Chambre consacra trois séances à la discussion. Il y cul un vif débal cl de nombreuses critiques de la mauvaise gestion de la Compagnie. Finalement, 281 voix contre 128 autorisèrent l’émission des obligations à lois. Il se produisit beaucoup d’abstentions parmi lesquelles on remarqua celles de tous les membres du gouvernement. Le 4 juin, le Sénat, sur un rapport favorable, vola également la loi par 15S voix contre 50.

La loi du 9 juin 1888 autorisa la Compagnie du canal interocéanique à émettre 600 millions de valeurs à lots, remboursables en 99 ans, plus 120 autres millions destinés à constituer le fonds de garantie du montant des lots.

Le 26 juin, eut lieu l’émission, préparée par de nombreux articles de journaux. Le comité directeur avait 40 millions à sa disposition pour obtenir le succès. Un syndicat de placement coûta 11 millions, et il y eut une dépense de 7.300.000 francs de publicité avouée. Si la Compagnie procéda avec tant de hâte à l'émission, c’est que ses ressources étaient épuisées, au point quelle avait été obligée, après le vote de la Chambre et avant celui du Sénat, de faire un emprunt provisoire de 30 millions à des conditions exorbitantes.

Malgré toutes les réclames, malgré les nombreux lots de 500.000 à 1.000 francs, répartis en quatre tirages annuels, la souscription ne donna que 223 millions au lieu des 600 millions demandés. M. Ferdinand de Lcsseps remercia les 350.000 souscripteurs et leur promit que le canal serait achevé, malgré tout; mais, le 1er août, il était contraint d’avouer à

l’assemblée générale qu’un nouvel appel était nécessaire pour obtenir le reste de l’emprunt.

Un syndicat se constitua, à l’instigation et aux frais de la Compagnie (à qui il coûta 90.000 francs), sous le titre de l’Union des actionnaires et obligataires du Panama, pour préparer les nouveaux emprunts. Afin d’entraîner le public, M. Ferdinand de Lesseps et son fils, M. Charles de Lesscps, parcoururent la France et firent des conférences, souvent accompagnés de hauts fonctionnaires. Malgré tout, la nouvelle émission de 500 millions, faite le 12 décembre, échoua. Elle ne produisit que 82 millions.

Le 14 décembre 18SS, la Compagnie du canal interocéanique du Panama suspendit ses paiements et lit appel au gouvernement qui, pour sauver la petite épargne engagée dans celte affaire, consentit à présenter un projet de loi autorisant la Compagnie à proroger pendant trois mois le paiement des sommes dont elle était débitrice, y compris celui des coupons et obligations. La Chambre repoussa le projet par 268 voix contre 188, le 14 décembre. La Compagnie ne pouvait dès lors continuer ses opérations. La lre chambre du tribunal civil de la Seine nomma trois liquidateurs judiciaires avec mission de faire continuer les travaux pour que la concession accordée par le gouvernement colombien ne tombât pas en déchéance. 11 y avait à ce moment 22 kilomètres achevés à partir de Colon. Le liquidateur définitif fut M. Brunet, plus tard remplacé par M. Monchicourt. La dissolution de la Compagnie fut prononcée le 5 février 1889.

La Société du Panama avait obtenu, depuis le 4 mars 1881, date de sa fondation, jusqu’au 14 dé-

cembre 18SS, 1.434.552.281 fr. 03. Elle n’avait dépensé que 579 millions pour ses travaux, sur lesquels les entrepreneurs avaient réalisé des bénéfices extraordinaires, variant de 20 à 50 p. 100. Les frais d’administration avaient absorbé 101 millions, les frais d’émission 117 millions, les frais de publicité de la presse 13 millions. Des dépenses secrètes au bénéfice d’hommes politiques, d’agents financiers et autres, avaient englouti des sommes énormes. Les dilapidations ne se révélèrent que plus tard et provoquèrent un formidable scandale dont il sera parlé par la suite.

Après avoir signalé les procédés immoraux employés par la Compagnie du Panama pour obtenir les fonds qui lui étaient nécessaires, et le gaspillage des sommes confiées, il est équitable de reconnaître la grandeur de ses efforts et l’importance des résultats obtenus au milieu des pires difficultés. Ses travaux se sont poursuivis malgré les ravages de la fièvre jaune et de. la fièvre paludéenne dont les progrès scientifiques atténuent aujourd’hui les effets, ce qui rend bien plus facile la tâche des Américains, qui ont pu employer 5.000 ouvriers de race blanche, ce qui aurait été impossible autrefois, et doubler le nombre des ouvriers noirs, sans pertes sensibles. L’ancienne Compagnie du Panama, avec un effectif de douze à quinze mille hommes, dont très peu de race blanche, enleva un million de mètres cubes, dans les trois dernières années de son exploitation, ce qui représentait 70 mètres cubes par mois et par homme. En 1909, les Américains, qui ont employé 33.699 hommes, ne sont pas parvenus à obtenir une moyenne plus forte, et ils ont trouvé avantage, mal-

gré le perfectionnement du machinisme, à se servir des vieilles dragues françaises, commandées en 1881 et abandonnées pendant seize ans, de 1888 à 1904. Le projet français était bien conçu et réalisable, malgré les difficultés beaucoup plus considérables à celle époque, et M. de Lesseps aurait triomphé de tous les obstacles, comme à Suez, s’il avait été mieux soutenu financièrement au début et s’il n’avait pas été menacé et pressuré par des exploiteurs auxquels il avait trop facilement cédé, dans l’illusion de mener à bien sa tâche par tous les moyens.

Manifestations politiques.

Pour témoigner son opposition à toute tentative de coup d’Etat, le conseil municipal de Paris avait décidé d’organiser, le 2 décembre, une grande manifestation populaire sur la tombe de Baudin, le représentant du peuple tué sur une barricade le 3 décembre 1851. Précisément, en même temps, le général Boulanger devait assister à un grand banquet, à Nevers, le 2 décembre, et il y prononça un discours. Il protesta contre les projets de coup d’Etat et de dictature qu’on lui prêtait. « Je ne sais pas, dit-il, s’il est des hommes assez aveugles et assez insensés pour vouloir restaurer le régime autoritaire que son auteur lui-même (Napoléon III) dut abandonner pour en venir trop lard à un libéralisme par lequel il aurait dû commencer. Ce que je puis dire — sans crainte que ma conduite démente jamais mes paroles — c’est que j’ai trop confiance dans le peuple et dans la liberté pour vouloir autre chose qu’une République fondée sur le respect de l’un et sur la souveraineté

de l'autre. » Ce langage embarrassa des journaux antirépublicains qui le soutenaient cl provoqua quelques polémiques.

Le général Boulanger, qui avait été élu dans trois départements, le 19 août, opta pour celui du Nord, le 7 décembre.

M. Laisant, député républicain boulangisle, pour montrer que son parti ne songeait pas à un coup d'Etat, proposa à la Chambre le transfert des cendres de Baudin au Panthéon. Des membres de l’extrême gauche, parmi lesquels i\I. Barodct, ne voulant pas lui laisser celte initiative, proposèrent aussitôt le transfert des cendres, non seulement de Baudin, mais aussi de celles de Hoche, Carnot et Marceau, pour la fêle du 14 juillet 1889. Le gouvernement demanda l’urgence pour ce dernier projet ; elle fut votée et refusée à la proposition de M. Laisant. La loi ordonnant le transfert des restes de ces grands hommes ajouta le nom de La Tour d’Auvergne, premier grenadier de la République, sur la proposition d’un député.

Le 2 décembre, comme l’avait décidé le conseil municipal de Paris, il y eut un long cortège de sociétés civiques et de loges maçonniques, qui se porta, sans provoquer d’incidents, de l’Hôtel de Ville au cimetière Montmartre. En tête marchait le conseil municipal de Paris, suivi de groupes de députés et sénateurs, des proscrits de 1851, des combattants de 1848, des délégués des sociétés républicaines.

Finances. — Budget de 1889. — Discours de M. Challemel-Lacour.

La loi de finances fut promulguée le 29 décembre 1888. Les dépenses ordinaires s’élevaient à 3.012 millions, les dépenses sur ressources spéciales à 4G4 millions, les budgels annexes à 87 millions. En outre, les garanties d’intérêts aux chemins de fer étaient prévues pour 75 millions, les travaux neufs pour 112 et les travaux complémentaires sur les lignes en exploitation pour 65.

Une importante amélioration s’était produite, en 1888, dans le recouvrement des impôts; on avait obtenu plus de 36 millions de plus-values sur les prévisions budgétaires, plus de 72 millions sur l'année

D’après un rapport, qui parut au Journal officiel au mois d’octobre 1888, le résultat de la conversion des renies 4 1/2 ancien et 4 p. 100, autorisée par la loi du 7 novembre 1887, avait été le suivant :

La somme totale de rentes 3 p. 100 à créer par conversion du fonds 4 1/2 ancien et du fonds 4 p. 100 s’élevait à 37.632.997 francs. Il avait été attribué aux porteurs de titres 4 1/2 et 4 p. 100 acceptant la conversion 28.382.096 francs de renies 3 p. 100. Le surplus (9.250.901 francs) avait été alloue au mieux des intérêts du Trésor. Les remboursements en capital s’étaient élevés à 80.353.545 francs. Le bénéfice net de la conversion avait été, en capital, de 170 millions environ, qui avaient servi à doter le budget extraordinaire de la guerre de 1888 et, pour le surplus, à doter partiellement celui de 1889. Les frais de l’opération s’étaient élevés à 970.325 fi\ 54.

Hist. 3* République.

A l’occasion du budget, M. Challemel-Lacour prononça, au Sénat, un important discours qui causa une vive émotion. Recherchant les causes de la désaffection qu’on constatait, de la niasse pour la République et le parlementarisme, il l’attribuait au défaut des divers gouvernements d'avoir voulu trop entreprendre et de ne jamais rien achever. Il ajoutait que, depuis dix ans, le gouvernement n’avait jamais été sincèrement pratiqué. Pendant celte période, on n’avait jamais vu un ministère « vraiment homogène et solidaire, avec une politique déterminée, et, en face de ce ministère, une majorité reconnaissant en lui sa propre pensée, lui laissant le pouvoir comme la responsabilité, et décidée à le soutenir sans fantaisie et sans défaillance ». 11 disait encore : « Du moment où il a suffi, non pas même d’avoir, mais d’afficher des opinions avancées, radicales, pour être accueilli dans la République, pour y être recommandé comme candidat, comme fonctionnaire, comme magistrat, et, ô humiliation ! comme général, que dis-je y être accueilli ?... pour y être placé d’emblée au premier rang, vous devinez, Messieurs, ce que des hommes sans scrupules et sans aveu, des ambitieux équivoques, des gens au service d’on ne sait quelle cause, ont trouvé de facilités dans cet étrange système, et nous pouvons voir aujourd’hui au bord de quel abîme ces favoris du radicalisme, qui ont longtemps arboré son drapeau, parlé son langage, usé de ses moyens, profilé de sa popularité, ont amené la République et la France. » Il indiquait les remèdes à ses collègues républicains : « Faites que la République redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, le règne de la loi; faites que

chacun s’y senle protégé dans ses biens, dans sa personne, dans ses croyances, non seulement contre les bruits et le tumulte de la rue, mais contre la diffamation et la calomnie, contre les coups de cette puissance formidable, sans frein, sans mesure, sans responsabilité, qu’on appelle la presse. »

Nécrologie (1888).

Peintre François Bonvin. — Eugène Labiche, auteur dramatique. — ■ Auguste Maquet, ancien collaborateur d’Alexandre Dumas. — Duc de Padoue, Arrighi de Casanova, ancien ministre du second Empire et président du comité de Y Appel nu peuple. — Blaze, de Bury et Charles Monselet, littérateurs. — -Maréchal Lebœuf. — - De Maupas, préfet de police en 1851, ministre de la police générale en 1852. — Général Frébeault, sénateur. — Valentin, député de l’Isère. — Ilippolvtc Carnot, sénateur, père du président de la République. — De Lorgeril, sénateur royaliste. — Allou, avocat et sénateur. — Sculpteur Antoine Etex, qui était aussi peintre, graveur, architecte, écrivain. — ■ Emile Eudes, ancien membre de la Commune. - Busson-Billault, ancien ministre de Napoléon III. Pcintre Gustave Boulanger. — Ancien maréchal Bazaine, mort à Madrid. — Gondinet, auteur dramatique.

Présidences de la Chambre et du Sénat (1889).

La session ordinaire des Chambres s’ouvrit le 8 janvier. M. Méline ne fut réélu président de la Chambre qu’au 36 tour de scrutin, contre MM. Cle-

menceau et Andrieux. Au Sénat, M. Le Royer fut réélu pour la 8° fois, presque à l'unanimité.

Election du général Boulanger à Paris (27 janvier 1889).

M. Ilude, député de la Seine, mourut vers la fin de décembre. Le général Boulanger posa sa candidature, et un congrès de délégués des comités de tous les arrondissements et de la banlieue lui opposa M. Jacques, radical, président du conseil général de la Seine. Jamais on ne vit une lutte électorale plus ardente. Articles de journaux, affiches sur tous les murs, manifestes, lettres, portraits, caricatures, cartes de visites, chansons, réunions publiques continuelles, tout fut mis en œuvre.

Le général Boulanger était soutenu par la Ligue des patriotes et par les journaux suivants : l 'Intransigeant, la France, la Presse, la Cocarde, l'Autorité, le Pays, ta Patrie, le Petit Caporal, La Souveraineté, le Gaulois, le Soleil, le Figaro, la Croix, la France nouvelle, le Petit Moniteur. Presque tous les autres patronnaient M. Jacques.

Le 27 janvier, il y eut 433.860 votants sur 568.697 électeurs inscrits. Le général Boulanger fut élu par 244.149 voix contre 162.419 données à M. Jacques. M. Boulé, candidat socialiste révolutionnaire, avait obtenu 16.900 voix; 12.400 voix s’étaient portées sur divers personnages.

Le soir de l’élection, le général Boulanger était au restaurant Durand, place de la Madeleine, avec les principaux chefs de son parti. La foule, très enthousiaste, emplissait les boulevards. Quand le résultat

définitif fut connu, ce fut une explosion d’acclamations délirantes. M. Paul Déroulède et les partisans les plus exaltés poussaient le général à marcher sur l’Elysée, l’assurant de la victoire. La Ligue des Patriotes était prête, n’attendant qu’un ordre. On assurait que la garde républicaine était disposée à se déclarer en faveur du boulangisme. Les chefs du parti orléaniste étaient réunis dans les bureaux du Gaulois, pour suivre les événements. Le général refusa de donner l’ordre du mouvement, ne voulant pas, ditil, déchaîner une guerre civile. 11 se rendait mieux ■compte que son entourage de l’impossibilité d'enlever l’Elysée, défendu par 5.000 hommes d’infanterie et de cavalerie. Toutes les troupes de la garnison étaient sous les armes. La police était massée, prête à agir. Contre de telles forces, qu’aurait pu tenter une population sans armes? Vers une heure du matin, quand le général partit, il eut beaucoup de peine à résister à ceux qui voulaient l’entraîner malgré lui.

L’élection de Paris causa une grande sensation. Les craintes inspirées par le boulangisme devinrent encore plus vives: A la suite de plusieurs réunions de groupes républicains, s’affirma la pensée de revenir au scrutin d'arrondissement pour enrayer le mouvement plébiscitaire. M. Floquel, pour répondre à ces desiderata, déposa à la Chambre, le. 31 janvier, un projet de rétablissement du scrutin uninominal.

Interpellé sur les mesures à prendre pour faire respecter les pouvoirs publics, le ministère obtint un vole de confiance par 289 voix contre 236.

Postes et télégraphes. — Assistance et hygiène.

Un décret, du 5 janvier 1889, rattacha au ministère du commerce la direction générale des postes et télégraphes, et créa, au ministère de l'intérieur, une direction de l'assistance et de l’hygiène publiques.

Rétablissement du scrutin d’arrondissement (13 février 1889).

Le projet gouvernemental réduisait de 584 à 574 le nombre des députés, et reprenait à peu près les circonscriptions électorales de la loi du 30 novembre 1875. Chaque arrondissement nommait, au scrutin individuel, un député s'il n’avait pas plus de 100.000 habitants et un député de plus par 100.000 ou fraction de 100.000 habitants. Dans ce dernier cas, l’arrondissement était partagé en circonscriptions n’élisant chacune qu'un député. La discussion eut lieu le 11 février. M. Lefèvre-Pontalis, au nom de la droite, combattit ce mode de scrutin que son parti préférait autrefois. MM. Jaurès et Millerand se prononcèrent pour le scrutin de liste prôné jusqu’alors par le parti républicain. « Votre projet est un acte de défiance contre le pays et contre le parti républicain luimême, dit M. Jaurès. « Ce scrutin (d’arrondissement), déclara M. Millerand, sera appelé le scrutin de la peur. »

La Chambre vota le projet par 208 voix contre 222; seulement elle décida que les arrondissements municipaux de Lyon, assimilés à ceux de Paris, auraient droit chacun à un député, ce qui porta le nombre

total des députés à 57G. Le 13, le Sénat vota la loi qui fut promulguée le même jour. Elle édictait la suppression des élections partielles jusqu’au renouvellement intégral de la Chambre.

Démission du ministère (14 février 1889C

Le cabinet était menacé depuis plusieurs mois. M. de la Porte, sous-secrétaire d’Etat aux colonies, avait donné sa démission à cause des affaires d’Indo- Chine, et n’avait pu être remplacé. M. Ferrouillat, garde des sceaux, s’était aussi retiré et avait eu pour successeur M. Guyot-Dessaigne, radical, avocat général sous l’Empire (5 février).

La discussion sur le projet ministériel de révision de la Constitution eut lieu le 14 février. M. de Douville-Maillefeu, de la gauche radicale, demanda l’ajournement indéfini du débat. Malgré l’opposition de M. Floquet, l’ajournement fut voté par 307 voix contre 218. Le cabinet donna aussitôt sa démission.

La même Chambre qui, l’année précédente, avait renversé le cabinet Tirard pour son opposition aux projets de révision, qui avait déclaré cette révision nécessaire et urgente, l’ajournait à présent sine die. La majorité, qui avait émis ces deux votes contradictoires, était composée de la meme façon dans les deux cas : elle comprenait autrefois la droite avec 132 républicains, et, en dernier lieu, la droite avec 137 républicains.

26" Ministère. — Second ministère Tirard f22 février 1889-13 mars 18°0).

M. Carnot chargea d’abord M. Méline, président

de la Chambre, de constituer le nouveau cabinet, mais celui-ci échoua par suite de l'opposition de M. de Freycinet, auquel le portefeuille des affaires étrangères avait été offert, tandis qu’il voulait conserver celui de la guerre. Le président de la République s’adressa alors à M. de Freycinet qui refusa d’être président du conseil. Ce fut M. Tirard qui constitua un nouveau cabinet ainsi composé :

Présidence du conseil et commerce, M. Tirard, sénateur; finances, M. Rouvier, député; intérieur, M. Constans, député; guerre, M. de Freycinet, sénateur; justice, M. Thévenet, député; instruction publique, beaux-arts et cultes, M. Fallières, député; travaux publics, M, Yves Guyot, député; agriculture, M. Faye, sénateur; marine et colonies, vice-amiral Jaurès, sénateur; affaires étrangères, M. Spuller, député.

Le vice-amiral Jaurès mourut subitement; il fut remplacé par le vice-amiral Ivrantz le 19 mars. En même temps, l’administration des colonies fut séparée de la marine, rattachée au commerce et placée sous la direction d’un sous-secrétaire d’Etat, M. Etienne.

La courte déclaration ministérielle était peu significative, mais le cabinet fit preuve d’énergie, dès ses débuts, d'abord en interdisant des manifestations ouvrières, suscitées par M. Boulé, chef des blanquistes. Le 10 février, à la suite de décisions prises par les congrès ouvriers de Bordeaux et de Troyes. des délégations ouvrières étaient allées chez les préfets, sous-préfets et maires, demandant la réduction à huit heures de la journée de travail et la fixation légale d’un minimum de salaire. Ils avaient

déclaré qu’ils viendraient chercher la réponse le 24 février, anniversaire de la Révolution de 1848. M. Constans, ministre de l’intérieur, défendit à toutes les autorités de les recevoir. Si les ouvriers avaient des demandes à formuler, ils devaient recourir à l’emploi légal des pétitions.

Le ministère permit au duc d’Aumale, exilé depuis 1880, de rentrer en France (décret du 7 mars 1889).

La Chambre approuva le gouvernement.

Loi sur les faillites (4 mars 1899).

La loi du 4 mars 1889 modifia l’ancienne législation sur les faillites. Depuis longtemps, les commerçants s’élevaient contre la sévérité exagérée des déchéances dont le failli était frappé par le code de commerce édicté au commencement du xixe siècle. La nouvelle loi substitua à la faillite une procédure dénommée « liquidation judiciaire », pour les négo ciants honnêtes qui déposeraient leur bilan dans les dix jours suivant la cessation des paiements. La conclusion d’un concordat avec les créanciers était facilitée. Ces négociants malheureux n’étaient plus frappés d’inéligibilité que pour la Chambre et le Tribunal de commerce; on ne leur interdisait plus l’accès des fonctions publiques; l’inëligibilitc complète était une peine réservée au failli non excusable.

Affaire de Sagallo.

Un cosaque, nommé* Atchinof, avec 145 compatriotes des deux sexes, parmi lesquels un archimandrite

et plusieurs popes, avait débarqué au sud de la nier Rouge, sur le territoire de la colonie française d’Obock, dans, le but de propager la religion orthodoxe et l'influence russe en Abyssinie. Peut-être aussi voulait-il se joindre aux Abyssins contre l’Italie. Le 18 janvier, il occupa en armes le vieux fort de Sagallo. Le gouverneur d’Obock se vit obligé de lui adresser, le 17 février, un ultimatum pour l’obliger à quitter le sol français. Atchinof refusa de céder et prétendit qu’il avait acheté le terrain où il se trouvait, au sultan de Tadjourah. L’amiral Olrv fit alors bombarder Sagallo par le navire de guerre le Seignelaij. Cinq ou six compagnons d’Atchinof furent tués ou blessés par les projectiles. Tous les Russes furent emmenés prisonniers à Obock, puis à Suez, où ils furent remis à un navire russe chargé de les rapatrier.

Dans toute cette affaire, le gouvernement français avait agi de concert avec la Russie, qui désavouait cette expédition et qui reconnut « la parfaite correction de nos procédés ».

La Chambre, après les explications de MM. Goblet et Spuller, qui avaient conduit ces négociations, comme ministres des affaires étrangères, vota, à l’unanimité, un ordre du jour « s’associant aux sentiments de sympathie pour la Russie exprimés par le gouvernement » (28 février).

Poursuites contre la Ligue des patriotes.

Haute-Cour de justice.

Le même jour, la Ligue des patriotes avait publié une note pour protester « avec la plus vive indignation contre les inqualifiables procédés du gouver-

nement parlementaire, désavoué par tous les patriotes, qui n’avait pas craint de faire verser le sang russe par des mains françaises ». Cette note était signée par MM. Déroulède, président; Laguerre, délégué général; Pierre Richard, secrétaire général. En même temps, une souscription était annoncée en laveur des victimes de la mission Atchinof.

Une action judiciaire fut ouverte contre la ligue, en vertu des articles 84, 291 et 292 du Code pénal. La Chambre et le Sénat autorisèrent les poursuites contre MM. Laguerre, Turquct, Laisant et Naquet, les trois premiers députés et le quatrième sénateur, qui étaient membres du comité directeur de la ligue. Dans sa requête, M. Bouchez, procureur général, disait « que la Ligue des Patriotes, créée en 1882 pour développer l'esprit militaire, pour préparer physiquement et moralement des soldats à la France, avait dévié de son but sous l’influence de son président M. Déroulède; elle avait pris part au mouvement boulangiste, surtout à partir du 14 juillet 1887, ce qui avait amené une scission entre ses membres en avr il 1888; elle avait contribué à l’élection du 27 janvier 1889 et demandé, en dernier lieu, aux comités de Paris de « se mettre en état de mobilisation permanente. »

Le gouvernement laissait annoncer que le général Boulanger serait aussi poursuivi et jugé par le Sénat constitué en Haute-Cour de justice, suivant les pouvoirs conférés par la Constitution. Le Sénat s’occupait avec activité d’examiner une proposition de M. Morellet, présentée un an auparavant et tendant à régler les détails de la procédure de la Haute-Cour,, qui devaient être fixés par une loi organique spé-

cialo. Cette loi fut adoptée par le Sénat le 29 mars et promulguée le 10 avril.

On s’attendait à la demande en autorisation de poursuites contre le général Boulanger, lorsqu’on apprit que M. Bouchez, procureur général près la cour d’appel de Paris, avait donné sa démission, le 30 mars, en déclarant que, comme magistrat, il ne croyait pas « les faits invoqués par le gouvernement à l’appui de cette requête suffisamment caractérisés pour pouvoir asseoir une accusation de complot ». Il fut révoqué et remplacé par M. Ouesnay de Beaurepaire. Ce dernier. se vit aussitôt violemment attaqué par les journaux d’opposition, qui le raillèrent parce qu’il avait publié des romans sous les pseudonymes de Jules de Glouvet et de Lucie IJerpin.

Le procès de la Ligue des patriotes dura du 2 au 6 avril devant la 8e chambre correctionnelle. Le tribunal acquitta les prévenus du chef de société secrète et les condamna chacun à 100 francs d’amende pour participation à une société non autorisée. Le parti boulangiste tira parti de ce jugement qu’il présenta comme une défaite du ministère.

La Ligue fut dissoute.

Discours de Tours.

Le 17 mars, le général Boulanger présida un banquet à Tours, accompagné de M. Naquet, vice-président du Comité républicain national, titre du comité boulangiste. Tous deux affirmèrent leur républicanisme et s’indignèrent qu’on mît en doute leur sincérité.

Le général Boulanger quitte la France.

Le gouvernement résolut de poursuivre le général Boulanger, M. Henri Rochefort et le comte Dillon, pour complot contre la sûreté de l’Etat, devant la Haute-Cour de justice. Le 4 avril, M. Ouesnay de Beaurepairc demanda l’autorisation à la Chambre pour le général Boulanger. Il l'accusa d’avoir aspiré à la dictature en captant la confiance des hommespolitiques, d’avoir organisé des conciliabules secrets, travaillé à se créer une popularité de mauvais aloi, calomnié le gouvernement, enfin d’avoir fait alliance avec les princes Jérôme et Victor Napoléon,, ainsi qu’avec le comte de Paris. Après un violent débat, la Chambre vota les poursuites par 333 voix contre 199.

Le 1er avril, le général Boulanger, averti par un agent de sa prochaine arrestation, s’enfuit à l’étranger, d’abord à Bruxelles, puis à Londres (24 avril).. Ce départ, qui surprit tout le monde, fut diversement apprécié, mais il marqua le déclin du boulangisme (1). MM. ITenri Rochefort et Arthur Dillon suivirent l’exemple du général.

Le procès commença au Palais du Luxembourg le 12 avril. Le Sénat nomma la commission chargée de l’instruction et de la mise en accusation. Le duc d’Audiffret Pasquier refusa la place que les gauchesoffrirent h la droite. Trois sénateurs se récusèrent, dont M. Léon Renault « parce qu’il haïssait » le gé

fl) MM. Susini, Michelin et Georges Thiébaud abandonné rcnt aussitôt le parti boulangiste.

néral Boulanger. La commission d’instruction de neuf membres, sous la présidence de M. Merlin, ordonna les perquisitions et entendit les témoins. Les trois accusés étant en fuite, cette instruction se prolongea plus de trois mois.

Krach du Comptoir national d’escompte.

Après le krach du Panama, ce fut celui du Comptoir national d’escompte institué en 1848, sous le patronage du gouvernement pour remédier à la crise commerciale causée par la Révolution. C'était une entreprise privée, mais considérée par le public comme placée sous le contrôle de l'Etat. Le directeur, Denfert-Rochereau, neveu du défenseur de Belfort, se suicida à la suite de mauvaises spéculations. Il avait engagé le conseil d’administration dans un trust des cuivres du monde entier pour relever les cours de vente. Il y eut une panique. Les déposants réclamèrent leurs fonds et le comptoir allait être obligé de suspendre ses paiements. M. Bouvier, ministre des finances, intervint et obtint, de la Banque de France et de plusieurs autres établissements de crédit, l’avance des fonds nécessaires pour désintéresser tous les déposants.

Le monde financier sut gré à M. Bouvier d'avoir préservé le marché de Paris, menacé d’une crise, mais, à la Chambre, on lui reprocha cet appui aux capitalistes, tandis que la petite épargne avait été abandonnée dans le désastre du Panama. M. Laur interpella et réclama une information judiciaire que la Chambre parut approuver dans un ordre du jour voté par 320 voix contre 192 (21 mars 1889). Des

poursuites judiciaires furent engagées quelques jours après. Les actionnaires du Comptoir d’escompte, abandonnés à eux-mêmes, subirent de grosses pertes. Les actions tombèrent de 1.100 francs à moins de 100 francs.

Loi sur les vendeurs de journaux.

La loi du 19 mars 1889 mit fin aux abus des crieurs publics. Elle ordonna : « Les journaux et tous les écrits ou imprimés distribués ou vendus dans les mes et lieux publics ne pourront être annoncés que par leur titre, leur prix, l’indication de leur opinion et les noms de leurs auteurs ou rédacteurs. »

Anniversaire des Etats généraux.

Le dimanche 5 mai, on célébra à Versailles le centenaire de la réunion des Etats généraux. Le président de la République se rendit à la caserne du génie, située sur l’emplacement où siégea l’Assemblée nationale, et, après un défilé des troupes, alla au palais où il prononça un discours rappelant et célébrant les bienfaits de la Révolution française.

Exposition universelle de 1889.

Le 6 mai, le président de la République inaugura solennellement l'exposition universelle et prononça un discours; il remercia les nations étrangères qui avaient répondu à l’invitation de la France pour une lutte pacifique.

Pour des motifs politiques, et en raison de la com-

mémoration célébrée, les grandes puissances avaient refusé de prendre part officiellement à l'exposition, mais toutes, à la seule exception de l’Allemagne, étaient représentées par leurs nationaux.

L’exposition couvrait une superficie de 291.000 mètres carrés. Le Champ de Mars avait été transforméen parc entouré de palais. Les industries métallurgiques avaient fait de grands efforts et montraient leurs merveilleux progrès. La tour de 300 mètres,, dite Tour Eiffel, et la Galerie des machines excitaient l’admiration des visiteurs surpris de ces conceptions audacieuses et de l’accomplissement de cetravail hardi. L’exposition coloniale, avec de nombreux indigènes, occupait l’esplanade des Invalideset attirait la foule, instruite et amusée.

Pendant l’exposition, plus de 00 congrès internationaux, scientifiques ou économiques, se tinrent à Paris.

La nouvelle Sorbonne fut inaugurée le 5 août, en présence de 700 délégations d’universités françaises et étrangères.

Il y eut de nombreuses réjouissances dans la capitale. Le 11 mai, la ville de Paris offrit un banquet de- 700 couverts, auquel assistèrent M. Carnot, les ministres, les principales autorités et les chefs des grandes municipalités de l’Europe. Ensuite, une fête splendide réunit près de 10.000 personnes.

Le shah de Perse fut le seul souverain qui vînt officiellement à Paris. De belles fêtes furent données en son honneur. Le roi de Grèce, le prince.de Galles, des grands-ducs de Russie, le lord-maire de Londres visitèrent l’exposition.

La clôture se fil le 6 novembre, après la distribution

des récompenses. On avait compté 25.398.609 visiteurs et il avait été réalisé un bénéfice de 8 millions.

L’exposition de 18S9, comme celle de 1878, attesta la vitalité de la France, son labeur incessant et ses progrès scientifiques. Son succès fut une victoire morale qui força quelque temps au silence les nations hostiles qui calomniaient notre pays. Elle donna l’occasion à plusieurs peuples de nous témoigner leurs sympathies (Tchèques, Hongrois, Américains, etc.). M. Crispi, lui-même, se vit obligé par l’opinion publique de nous faire quelques avances et de solliciter une entente commerciale.

Inauguration de monuments.

La colonie américaine de Paris offrit à la France une réduction de la statue colossale de Bartholdi, la Liberté éclairant le Monde, donnée par notre pays aux Etats-Unis et placée dans l’Ile des Etats, de la baie de New-York, en 1886. Cette réduction importante fut érigée sur la Seine, à la pointe de bile des Cygnes, à Grenelle, et l’inauguration se fit le 4 juillet, pour l’anniversaire de l’indépendance des Etats- Unis (1776).

Pendant l’année 1889, on érigea encore la statue de J. -J. Rousseau sur la place du Panthéon (3 février), colle d’Etienne Dolet sur la place Maubert (19 mai), celle de F.-V. Raspail à l’angle des boulevards Raspail et Edgar-Ouinet (7 juillet).

Pour l’anniversaire de la proclamation de la première République (22 septembre 1792), le gouvernement inaugura le beau groupe de Dalou, le Triomphe

ITist. 3' République.

de la République, sur la place de la Nation (ancienne barrière du trône). M. Carnot y assista, et il y eut un défilé des troupes de la garnison.

La nouvelle Sorbonne, le nouveau palais de zoologie du Muséum d'histoire naturelle, les nouvelles serres du Jardin des Plantes, furent aussi inaugurés cette même année.

Cérémonie au Panthéon.

En exécution de la loi votée récemment, les cendres de Lazare Carnot, de La Tour d’Auvergne et de Baudin, furent transportées au Panthéon, le 6 août. Les restes de Carnot furent rapportés de Magdebourg, où il était mort exilé en 1823; ceux de La Tour d’Auvergne furent enlevés du champ de bataille d’Oberhausen, où il avait été frappé mortellement, le 14 juin 1800; enfin, ceux de Baudin furent retirés du cimetière Montmartre. Les restes de Marceau, aussi apportés au Panthéon, avaient été enlevés de Coblentz en 1804, confiés à la ville de Chartres, partie à la sœur du général et, plus tard, mis dans la tombe de celle-ci, à Nice, en 1834.

Banquet des maires (14 juillet 1889).

13.000 maires de France et d’Algérie, invités à un grand banquet à l’occasion du centenaire de la prise de la Bastille, se groupèrent à l’hôtel de ville de Paris et, accompagnés de leurs députés, défilèrent dans les Champs-Elysées, où la foule les acclama.

Le banquet eut lieu dans la grande nef du Palais

de l’industrie (construit pour l’exposition universelle de 1855). Les 15.000 convives furent présidés par M. Carnot, qui avait avec lui les ministres, les présidents des deux Chambres, le préfet de la Seine, le président du conseil municipal de Paris. 11 prononça un grand discours, très applaudi, et célébra « la fierté, la droiture de ce grand peuple de France, qu'on peut abuser une heure, mais qui sait se retrouver et faire entendre sa voix souveraine. »

Budget de 1890.

A la Chambre, la discussion du budget, commencée en mai, se termina le 5 juillet. Le rapporteur était M. Burdeau. Les dépenses ordinaires s'élevaient à 3.048 millions (24 millions de plus qu’en 1880) et les dépenses extraordinaires, pour la guerre, à 180 millions. Par 20 voix de majorité, les fonds secrets du ministère de l'intérieur furent supprimés. La loi de finances fut promulguée le 17 juillet.

Le roi d’Italie en Allemagne (mai 1889).

Un incident excita une vive émotion en France. Le roi Humbert 1er étant allé rendre visite à l’empereur Guillaume II, à Berlin, ce dernier s’efforça de l’emmener avec lui à Strasbourg, où des préparatifs de réception étaient déjà commencés. Mais le roi Humbert, devant les commentaires de la presse en France et à l’étranger, déclina l'invitation.

Interdiction du referendum.

Avant de voler certaines surtaxes ou certains travaux publics, des conseils municipaux avaient jugé bon de consulter les électeurs de la commune qui approuvaient ou désapprouvaient par un oui ou par un non. C’était une imitation de ce qui se pratiquait dans des pays étrangers, en particulier en Suisse. Le cabinet Floquet avait autorisé ces pratiques qui pouvaient donner de bons résultats. M. Constans, ministre de l’intérieur, par une circulaire du 23 mars 1889, défendit formellement le referendum comme illégal et comme « contraire au régime représentatif, qui est la base de nos institutions politiques et de notre organisation administrative ».

Incidents politiques. — Attaques contre des personnages politiques.

Les partis politiques, à l’approche des élections générales, redoublèrent de violences, et l’année 1889 fut fertile en polémiques injurieuses, en procès, en duels et en incidents de toute nature.

Le 9 juin, à la suite d’une réunion boulangiste à Angoulême, il se produisit quelques troubles dans la rue. MM. Laisant, Laguerre et Déroulède, furent arrêtés pour outrages et menaces aux agents, Le tribunal de cette ville les condamna à 100 francs d’amende et aux dépens.

A la Chambre, des interpellations de MM. Gellibert des Seguins, Laguerre, Le Flérissé provoquèrent des mesures de rigueur. M. Lejeune, bonapar-

liste fut expulsé pour injures au gouvernement (25 juin).

M. Constans, ministre de l’intérieur, était particulièrement pris à partie. Déjà, le 10 mars, M. Laguerre l’avait attaqué, parce qu’il avait dû être président, en 1882, du conseil d’administration d’une nouvelle compagnie d’assurances, dont il avait reçu un chèque de 10.000 francs. Le fondateur de cette affaire, qui ne réussit pas, fut condamné, en 1889, à trois ans de prison pour escroquerie, après la déconfiture définitive. Mais M. Constans avait refusé son concours, et un autre conseil d’administration avait été constitué. Les 10.000 francs, réclamés, avaient été restitués le 9 mai 1883. M. Laguerre avait accusé M. Constans d’avoir « prévariqué », de n’avoir rendu les 10.000 francs que dix mois après les avoir reçus, à la suite de « sommations réitérées ». La Chambre approuva la réponse ironique du ministre de l’intérieur : il déclara que le fondateur de la société avait inscrit son nom sur ses prospectus sans y être autorisé; quant à lui, il avait rendu les 10.000 francs; enfin, ayant reçu en souvenir un fusil arabe et un saucisson de Lyon, il avait renvoyé le fusil et mangé le saucisson.

Le 27 juin, M. de la Martinière interpella le gouvernement sur les motifs du rappel de M. Richaud, ancien gouverneur général de l’Indo-Chinc, qui avait succédé à M. Constans au mois de mai 1888. M. Richaud avait adressé au ministère des rapports contenant des accusations contre son prédécesseur, ce qui avait amené son remplacement par M. Piquet, et, rappelé en France, il était mort d’une attaque de choléra, ie 31 mai 1889, à bord du paquebot Calédonien ,

niSTOini: or i.v rnoisiù.un iiki’l mugn:

M. tic la Marlinière lut, à la Chambre, le passage suivant du rapport de M. Richaud, en date du 10 juin 1888 : « Les cadeaux reçus par M. Conslans ont produit à Saigon un mouvement d’étonnement, on dit même d’indignation. La coïncidence d’un de ces cadeaux avec l'autorisation donnée par M. Constans au roi Noroclom, de rétablir le jeu des trenlc-six bêtes, a créé une situation délicate : la brutalité de certains laits rend les justifications impossibles. » M. de la Porte, ancien sous-secrétaire d’Etat des colonies, dans le ministère Hoquet, parla avec éloges de M. Richaud, ajouta qu’il avait protesté contre l’autorisation donnée par M. Constans et qu’il n’acceptait pas de solidarité avec ce dernier. La Chambre passa à l’ordre du jour après ces débats.

Les journaux publièrent, le lendemain, le texte du rapport de M. Richaud qui appelait le jeu des trente-six bêles « un véritable vol organisé » el qui ajoutait que le roi Norodom avait fait présent à M. Constans de sa ceinture d’or, fermée par une plaque enrichie de diamants. R adressait encore de nombreux reproches à son prédécesseur, sachant bien, disait-il, qu’il s’en faisait un ennemi implacable, mais que sa situation l’obligeait à dire la vérité.

Après cette publication des journaux, M. de la Marlinière demanda à la Chambre des poursuites contre M. Constans pour vénalité et concussion. M. Tirard défendit le ministre de l’intérieur. Il dit qu’en Orient, on ne pouvait refuser des cadeaux sans désobliger ceux qui les offrent, parce que c’est l’usage, et lui-même avait été contraint récemment d’accepter quelques présents des princes annamites-

venus à Paris pour l’exposition. La Chambre vota la question préalable (1).

Le 29 juin, le gouvernement fut interpellé sur les assertions de quelques journaux (qui prétendaient que M. Thévenet, garde des sceaux, était l’ami et le complice d’un individu condamné pour escroquerie. Ce ministre se défendit en accusant le directeur d’un journal d’avoir provoqué cet individu à lui fabriquer, moyennant rétribution, des pièces compromettantes pour certains membres du gouvernement. Le débat devint tumultueux. M. de Cassagnac se fit expulser. M. Cazcnove de Pradines, de la droite, s’éleva contre ces recherches de scandales et répudia toute solidarité avec leurs auteurs. La Chambre vota, par 368 voix contre 156, un ordre du jour « flétrissant les procédés mis en œuvre par certains adversaires de la République. »

(1) M. Constans, né à Bczicrs en 18.13, était fils d’un conservateur des hypothèques. Il débuta comme avocat à Toulouse, fut professeur agrégé aux facultés de droit de Douai, de Dijon, puis de Toulouse (1872), où il fut nommé adjoint au maire. En 1876, il devint député de la Ilaule-Garonnc et lit partie du groupe opportuniste. Réélu en 1877, il entra dans le cabinet Freycinet, en 1879, comme sous-secrétaire d Etat au ministère de 1 intérieur, où il remplaça le ministre Lepère, le 17 mai 1S80. Il conserva ce portefeuille dans le ministère Jules Ferry (1880-1881). Réélu député en 1881 et 1885, il conclut à Pékin, comme ministre plénipotentiaire, le traité franco-chinois (1886) et fut nommé, le 3 novembre de la même année, gouverneur général de 1 Indo-Chine. 11 donna sa démission le 14 septembre 1888 et reprit le ministère de l’intérieur dans le cabinet Tirard (1889-1890). Elu sénateur de la Haute-Garonne, le 29 décembre 1889, il garda le même portefeuille dans le cabinet Freycinet (1890-1892). Au mois de décembre 1898, il a été nommé ambassadeur è Constantinople et il a conservé ces fonctions jusqu'en 1911.

Le 3 juillet, M. de la Ferrière insinua que M. Rouvier avait trafiqué de son influence parlementaire.

Le 11 juillet, M. Laguerre se fit expulser à la suile d’une interpellation sur les incidents d’Angoulême et obligea le président à lever la séance.

Union des républicains. — Contre les candidatures multiples.

Ces attaques incessantes des partis d’opposition amenèrent l’union de tous les groupes républicains, cjui cessèrent un instant de soulever les questions pouvant les diviser et qui ne formèrent plus qu’une masse contre leurs adversaires politiques. Seul, un petit groupe d’extrême gauche, ayant pour principaux chefs MM. Millerand et de Lanessan, continua à réclamer la révision constitutionnelle, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, etc. Il avait pour principal organe Le xixe siècle, dirigé par M. Portalis.

Les groupes républicains s'entendirent pour voter hâtivement un projet de loi interdisant les candidatures multiples, afin d’empêcher le suffrage universel de recommencer les manifestations sur le nom du général Boulanger. Déposée le 13 juillet, ce'te proposition, soutenue par M. Brisson, attaquée par M. Jaurès, fut votée le lendemain par 304 voix contre 229. Deux jours plus tard, le Sénat la vota également, et la promulgation se fit le 17 juillet.

Lois diverses.

La loi du 28 juin 1889 sur la nationalité fixa les conditions pour avoir la qualité de Français et pour

se faire naturaliser. Elle abrogea les lois du 16 décembre 1874, du 14 février 1882 et du 28 juin 1883.

La loi du 19 juillet 1889, due à la collaboration de M. Fallières, ministre de l’instruction publique, et de M. Combes, rapporteur de la commission de la Chambre, divisa les instituteurs et institutrices en cinq classes, dont les traitements s’élevèrent de 1.000 à 2.000 francs pour les premiers, de 1.000 à 1.600 francs pour les institutrices, avec indemnités de résidence de 100 à 200 francs, suivant la population. Les indemnités étaient à la charge des communes, les traitements à la charge de l'Etat, qui prit les quatre centimes départementaux et les quatre centimes communaux de l’enseignement primaire.

La loi du 21 juillet 1889 assura la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés.

Fin de la législature (15 juillet 1889).

Le 15 juillet, à 10 h. 15 du soir, la session ordinaire se trouva close, et la Chambre élue en 1885 se dispersa. M. Méline, président, la félicita des bonnes lois qu’on lui devait, mais exprima ses regrets de ses dissensions.

Procès de la Haute-Cour.

Le Sénat, après la clôture de la session, resta constitué en Haute-Cour de justice. Le 12 juillet, la conir mission d’instruction avait inculpé MM. Boulanger, Dillon et Rochefort de complot et d’attentat, et en ■outre, M. Boulanger seul, de détournement de deniers publics. Ils répondirent par une protestation

commune, datée de Londres, très violente contre le procureur général, les ministres et les membres de la Haute-Cour.

Des papiers du général Boulanger, en particulier beaucoup de lettres et de cartes reçues d’amis et de partisans, furent saisies chez un commerçant de la rue des Abbesses. Les fonctionnaires civils et les officiers dont on retrouva les adhésions, furent, les uns révoqués, les autres frappés de mesures disciplinaires. Un sous-intendant militaire fut arrêté parce qu’il refusa de remettre des pièces qu’il possédait, puis remis en liberté. Il y eut plusieurs autres arrestations.

Elections aux conseils généraux et aux conseils d’arrondissement (28 juillet 1889).

Le 18 juillet, le général Boulanger adressa encore une protestation contre la loi empêchant les candidatures multiples. « Le comité républicain national, disait-il, a décidé que je poserai ma candidature de protestation aux élections départementales pour les conseils généraux ou d’arrondissement, dans 80 cantons. »

Les élections eurent lieu dans 1.439 cantons, le 28 juillet. Le général Boulanger ne fut élu que dans 12; il se trouva en ballottage dans quelques autres. Les républicains ne perdirent que 18 sièges sur 800. Après le ballottage du 4 août, leurs pertes s’élevèrent à 20 sièges; ils eurent 950 élus contre 489 membres de l’opposition, et ils conservèrent la majorité dans 74 conseils généraux sur 90.

Suite du procès de la Haute-Cour.

L’acte d’accusation, dressé par le procureur général Quesnay de Bcaurepaire, ne devait être lu qu’à l’audience d’ouverture, le S août, mais un des volumes destinés aux sénateurs se trouva détourné, ce qui permit au général Boulanger de répondre aux accusations avant l’ouverture des débats.

L’acte d’accusation reprochait à MM.. Boulanger, Dillon et Bochefort d’avoir, de 1880 à 1889, à Paris et à Clermont-Ferrand, comploté le changement de gouvernement et préparé un attentat. Le général Boulanger était accusé d’avoir, étant ministre de la guerre, détourné 242.693 fr. 65 à son profit, sous forme de subvention à la presse, somme prise sutles fonds secrets du budget de la guerre. Le procureur général disait que le général avait eu recours à tous les moyens pour établir sa popularité, s’était entouré d’individus tarés, avait reçu, à Tunis, des pots-de-vin d’un fabricant de café en tablettes et d’un fournisseur d’épaulettes. Etant ministre, il avait répandu ses portraits et des chansons en son honneur, payé des dettes de famille et subventionné des journaux avec l’argent de l’Etat. Après son départ du ministère, il avait tenté de s’emparer du pouvoir avec le secours de MM. Dillon et Bochefort. M. Dillon, qui avait usurpé le titre de comte, avait été un mauvais officier, avait quitté l’armée et avait mené une vie déréglée. Le général Boulanger était personnellement accusé d’avoir organisé une émeute, le soir du 8 juillet 1887, dans l’espoir de marcher sur l’Elysée, si elle réussissait, au lieu de partir pour Clermontr-

Ferrand. Il était encore rendu responsable de la manifestation de la revue du 14 juillet 1887, à laquelle avait pris part la Ligue des patriotes, dirigée par M. Déroulëde. Pendant cette journée, le général, qui se faisait passer pour malade à Clermont-Ferrand, était caché à Paris, boulevard Malesherbes n° 55, chez une dame Pourpre. Enfin, il avait pratiqué l'embauchage dans l’armée.

Le général Boulanger adressa sa réponse, datée du 5 août, et publiée le 0, « au peuple, son seul juge », ne reconnaissant à la Haute-Cour « ni compétence ni impartialité ». « Le procureur d’aventure qui fait les affaires de M. Thévenet a voulu venger ses maîtres, que la France tout entière accuse de n’être que des voleurs, et il a tenté de faire croire au pays que je ne valais pas mieux qu’eux. » A Tunis, disait-il. il ne manquait pas d’argent, ayant une situation des mieux rétribuées de Tannée. Jamais il ne s’était occupé de l’affaire du café en tablettes. « On m’a demandé un jour de faire un essai dans ma division, comme cela se fait à chaque instant dans toute l’armée française ; les officiers compétents m’ont répondu que c’était détestable. J’ai transmis les rapports, et voilà tout. » « L’homme le plus intéressé à celte affaire — il l’avoue dans sa déposition — était M. le baron Kohn de Reinach, oncle et beau-père de M. Joseph Reinach de la République française. Je me suis refusé à faire les affaires des opportunistes, et c’est pour me punir qu’on a fait les Petites Catilinaires . » Pour l’affaire des épaulettes, il y a trois dépositions : « celle de l’escroc Buret, qui m’accuse ; celle du principal intéressé, M. Dupuy, le marchand d’épaulettes, qui déclare de

la façon la plus formelle que je n’ai jamais été mêlé à cette louche histoire ; la déposition d’un ancien ministre, d'un député, l'honorable M. Granet, qui affirme que le jour où il m'a parlé de l’affaire de M. Dupuy, je lui ai répondu : « Je ne veux pas me » mêler de cela, ces sortes de choses ne me regardent » pas. » Des trois dépositions, il n’en a été retenu qu’une seule : « celle du témoin escroc, privé de ses droits civils et politiques, un témoin dont M. Constans a avoué publiquement avoir payé le témoignage 7.000 francs ». « Votre réquisitoire prétend que j’ai donné 242.693 francs de subvention à la presse. Nouveau mensonge. Les journaux subventionnés l’étaient par le ministre de l'intérieur ou le ministre des affaires étrangères et non par moi. Il serait étrange, d’ailleurs, qu'ayant fait un si mauvais usage des fonds secrets, je sois le seul ministre qui en ait fait tenir une comptabilité exacte. Il saute aux yeux des plus naïfs que si j’avais eu quelque chose à cacher, j’aurais brûlé cette comptabilité, comme c .était mon droit, et que vous ne l’eussiez pas retroùvée ». Si ces sommes ont été dépensées, c’est pour le service des renseignements. « Je pourrais dire entre quels hommes et moi étaient intermédiaires les personnes — souvent des journalistes — dont vous avez retrouvé les noms ou les initiales. » Le général expliquait en détail quelles sommes il avait reçues et dépensées. « Mes amis ont publié deux dépositions du colonel Vincent, l’une devant le ministre de la guerre, l’autre devant la commission de la Haute-Cour, dans lesquelles ce brave officier dément avec indignation les propos tenus par le sieur Geissen, un de ces agents interlopes dont on se sert

dans les services de renseignements, parce qu’on connaît le double jeu qu’ils savent jouer. » « Vous me reprochez d’avoir versé 60.000 francs à un notaire, d’avoir payé les dettes de mon père. Mais, si je ne l’avais pas fait, comment traiteriez-vous un homme qui avait été près de deux ans et demi commandant en chef en Tunisie, dix-huit mois ministre ; qui, par conséquent, pendant plus de quatre années, avait occupé les situations les plus rétribuées de l’armée, et qui aurait eu assez peu le souci de l’honneur de son nom pour négliger les detles de son père ? i)

« D’après vous, je commençai à comploter dès que j’eus quitté le ministère. En effet, à cette époque, je voyais chaque jour un certain nombre d’hommes politiques. Presque chaque soir, on pouvait me rencontrer dans les bureaux de la Justice et de la Lanterne. Est-ce avec MM. Clemenceau, Pichon, Pelletan, Millerand, Mayer que je complotais alors le renversement de la République ? » S’il avait projeté un coup de force lors de son départ pour Clermont- Ferrand, il ne serait pas parli sur la locomotive, ce qu’on lui a si souvent reproché. Le 14 juillet 1887, il n’était pas à Paris, mais malade à Clermont-Ferrand, comme des officiers et un médecin principal pouvaient l’attester. « Vous vous demandez d’où vient l’argent?... Naïvement, vous répondez pour moi. Vous constatez qu’en moins d’une année j’ai reçu 1.275 lettres chargées.» Il terminait sur ces mots : « J’en appelle de l’inicju ité des parlementaires à la justice du peuple ! »

Le procès par contumace commença le 8 août. Un certain nombre d’allégations du procureur général

•Ouesnay de Beaurepaire se trouvèrent démenties. Le colonel Chevroton, ancien chef d’état-major du 13e corps d’armée, attesta qu’il avait vu le général Boulanger malade à Clermont-Ferrand le 14 juillet 1887, et son témoignage fut appuyé par celui du médecin principal directeur du service de santé. Les témoins qui, à l’instruction, avaient prétendu avoir vu le général à Paris ce même jour, les époux Tiphaine, concierges, se troublèrent et ne furent plus d’accord. Ce chef d’accusation fut abandonné; les autres furent maintenus.

Le principal grief contre M. Dillon était sa collaboration financière. Rien de précis ne fut articulé sur la quotité et sur l’origine des sommes dépensées.

Contre M. Rochefort, on ne relevait que des articles de journaux.

Il était question de troubles et de tentatives insurrectiqnnelles, mais aucun des auteurs ne se trouvait poursuivi.

Après la lecture du réquisitoire, qui occupa trois audiences, la droite déposa un déclinatoire d’incompétence. Soutenue par MM. Oscar de Vallée, Lacombe, Baragnon et Buffet, cette thèse fut combattue par MM. Lenoël, Frank-Chauveau et Trarieux; elle fut repoussée par 210 voix contre 51. La droite se relira. M. de Iverdrel écrivit au président de la. Cour : « Convaincus que nous ne sommes pas compétents, j’ai l’honneur de vous déclarer, en mon nom et au nom des cinquante-deux signataires de ma motion, que nous ne pouvons pas participer aux délibérations de la Haute-Cour sur le fond du procès. »

MM. Boulanger et Dillon furent déclarés coupables de complot par 206 oui contre 3 non et 3 abs-

tentions; M. Rochefort par 1S3 oui contre 23 non et 3 abstentions. Le chef d’attentat, fut admis contre le général Boulanger, auteur principal, par 198 oui contre 7 non et 5 abstentions. MM. Dillon et Rochefort furent déclarés complices du même attentat. Le général Boulanger fut aussi déclaré coupable de détournement de fonds secrets. Les circonstances atténuantes furent refusées en raison des contumaces. Le 14 août, l’arrêt fut rendu. MM. Boulanger, Dillon et Rochefort étaient condamnés à la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée.

Les trois condamnés publièrent une protestation violente, intitulée : « Appel aux honnêtes gens. » Puis, le 4 septembre, le général Boulanger écrivit au président du Conseil qu’il demandait à être déféré à un tribunal militaire ou à la première chambre de la Cour d’appel de Paris. Il prenait l’engagement formel de se présenter.

Elections législatives (22 septembre-6 octobre 1889).

Tous les partis se préparèrent à la lutte pour les élections générales .Le comte de Paris publia, le 28 août, un manifeste qui témoignait de son entente avec le général Boulanger : « Conservateurs, restez unis. Vous, surtout, partisans de la monarchie, que la cause dont je suis le représentant a rassemblés autour de moi, donnez l’exemple de la concorde et du patriotisme. Là où vous avez des candidats, soutenez-les énergiquement. Ailleurs, inspirez-vous des nécessités de la lutte et ne Imitez pas en ennemis ceux qui combattent les mêmes adversaires que

vous. »

Des fonds avaient clé réunis (5 millions) par tous les partis antirépublicains, et la répartition en était confiée à une commission de six membres, parmi lesquels le comte de Mun représentait le comte de Paris, et le baron de Mackau représentait le prince Victor Bonaparte. Une somme de 1.300.000 francs fut accordée au parti boulangiste.

Le prince Victor déclara à un rédacteur du Figaro : « Il ne peut y avoir, dans ce vote prochain, aucune question de parti. Il n’y aura dans la majorité vengeresse ni vainqueurs ni vaincus, et, par conséquent, les étiquettes seront inutiles pour le classement de cette majorité... Seule, la Constituante, survenant après cette chambre de démolitions, aura la force et le mandat nécessaires pour l’œuvre attendue de la reconstruction. Et son premier devoir sera de rendre la parole au pays. Alors sonnera l’heure décisive ! Ce que je veux, ce que mes amis obtiendront par la Constituante, c'est le plébiscite direct sur les trois formes de gouvernement : République, Royauté, Empire, prébiscile préalable, entièrement libre... Le jour où cette consultation solennelle sera posée, l’Empire sera fait. »

M. de Mackau disait, de son côté, dans un discours à Argentan : « L’unité s’est faite successivement chez les coalisés, chacun restant fidèle à son passé, à ses convictions, mais poursuivant, à l'heure présente, un but unique : le renversement non du gouvernement, mais des hommes qui gouvernent, — la prise légale du pouvoir, — la révision de la Constitution et la manifestation de la volonté du pays. Toutes ces revendications, nous les poursuivons aujourd’hui avec les amis du général Boulanger... »

Hist. 3* RépuLlique.

94i;. HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

L’Union des droites de la Chambre avait constitué un comité arbitral de douze membres, chargé de désigner les candidats et d’assurer l’entente entre tous les partis d’opposition. Ce comité indiqua les candidats « qu’il soutenait » et ceux « qu’il ne combattait point » (les boulangistes). C’est ainsi qu'on vit sur la liste M. Hervé, directeur du Soleil, à côté de M. Laguerre, et l’évêque Freppel avec M. Naquet. Quelques conservateurs protestèrent, entre autres MM. Denys Cochin et Deville, qui se déclarèrent antiboulangistes, M. Lambert de Sainte-Croix, dont le royalisme ne voulut s’accommoder d’aucune compromission. Ces derniers étaient soutenus par la Gazelle de France et le Monde.

Le général Boulanger se présenta à Paris, dans la 2e circonscription du 18e arrondissement, et dit aux électeurs : « La République, dont se réclament les politiciens opportunistes et radicaux, ce sont eux qui l’ont conduite au bord de l’abîme. C’est nous qui l’empêcherons d’y tomber... Vive la France ! Vive la République ! » Dans une autre proclamation adressée aux électeurs de toute la France, il ajoutait : « En avant contre l’ennemi commun, l’opportunisme, qui n’a su donner à la France qu’un gouvernement de bavardages et d’intrigues, de mensonges et de tripotages. ))

Devant cette coalition, les républicains s’unirent; dans beaucoup de circonscriptions, ils ne présentèrent qu’un seul candidat, et dans celles où il y en eut plusieurs, ceux-ci s’engagèrent à se désister, au ballottage, en faveur du plus favorisé. Pourtant, un petit groupe, comprenant MM. Goblct, Lockroy et Mil-

lerand, avec la Voix pour organe, persistèrent à demander la révision, comme les partis d’opposition.

Le clergé catholique se mêla à celle bataille politique, comme au moment du Seize-Mai, ce qui amena M. Thévenet, ministre de la justice et des cultes, à envoyer aux évêques une circulaire menaçante : « Je rappelle aux parquets l’application qu’il leur appartient de faire des dispositions du code pénal destinées à réprimer les troubles qui seraient apportés à l’ordre public par les ministres du culte dans l’exercice de leur ministère. Le gouvernement n’hésitera pas, d’autre part, à sévir contre ceux d’entre eux qui auraient enfreint des règles de conduite dont, depuis le Concordat, l’observation a été exigée sous tous les régimes et dont la violation, au début du régime actuel, a été la première et la principale cause des difficultés qui se sont élevées entre l’autorité religieuse et le pouvoir civil. » Il ajoutait que les actes d’hostilité « entraîneraient la radiation des cadres du clergé rétribué par l’Etat », et les prêtres compromis « ne pourraient plus prétendre aux titres dont la collation est subordonnée à l’agrément du gouvernement ».

Le 22 septembre, sur 390 résultats définitifs, 230 républicains furent élus contre 100 opposants, dont 80 royalistes, 52 bonapartistes et 22 boulangistes. C’était une défaite pour les partis d’opposition, qui avaient fait ce grand effort, car les républicains obtenaient une majorité un peu supérieure à celle qu’ils avaient eue en 1877, après le Seize-Mai. MM. Jules Ferry et Goblet échouèrent. Le premier dit à ses électeurs : « La République sort triomphante d’une crise redoutable. Qu’importe qu’elle

me laisse sur le champ de bataille ! » Le général Boulanger cl M. Dillon, inéligibles en raison de leur condamnation, obtinrent la majorité dans la circonscription où ils s’étaient présentés (Paris et Lorient). Ces élections furent annulées. M. Rochefort se trouva battu, dans le 20e arrondissement de Paris, par un socialiste.

M. Laisant, mis en ballottage, dit, dans une réunion électorale : « Si la guerre était déclarée par les parlementaires qui détiennent le pouvoir, je ne partirais pas à la frontière sans avoir pris mes précautions et je ne prendrais pas mon poste face à l’ennemi, sachant que j’aurais derrière moi des hommes comme Constans et Thévenet... Qui sait si un jour, peut-être, ils ne livreront pas leur patrie à l’étranger ? Mais que dis-je, leur patrie, ils n’en ont pas. Je leur refuse la qualité de Français. »

M. Laisant étant chef de bataillon de l’armée territoriale, fut traduit par le ministre de la guerre devant un conseil d’enquête qui répondit oui aux questions posées de fautes contre la discipline, ce qui entraîna la radiation des cadres de l’armée.

Au scrutin de ballottage du 6 octobre, 129 républicains et 51 réactionnaires furent élus, auxquels se joignirent plus tard 6 républicains des colonies, où les élections avaient été retardées. La Chambre nouvelle comprenait donc 366 républicains et 210 réactionnaires; elle comptait 284 membres nouveaux et 292 membres de la Chambre de 1885. Les partis se décomposaient ainsi : 50 conservateurs du centre gauche, 216 modérés, 100 radicaux ou socialistes, 166 royalistes ou bonapartistes, 44 boulangistes (dont 16 dans le département de la Seine).

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1SS7 189-i) 9’

Parmi les candidats ayant échoué, on remarquait MM. A ndrieux, Vergoin, Michelin et Rochefort, boulangistcs; MM. Hervé, Frédéric Passv, Denys Co- ■chin, ce dernier battu par M. Terrail, dit Mermcix, journaliste boulangisle.

La Gazette de France signala la défaite de la coalition qu’elle avait désapprouvée : « La Chambre dernière était composée de la façon suivante : 376 républicains, 20 boulangisles, 180 conservateurs. Encore ne faut-il pas oublier que, si les conservateurs n’étaient restés que 180 après les invalidations, ils avaient été élus au nombre de 205. 205 en 1885, 162 en 1889 ! Perte nette : 43 députés. Voilà la trouée; elle a été opérée dans les rangs conservateurs, dans les rangs de ceux qui s’étaient servis du boulangisme. »

MM. Déroulède, Laguerre et Laisant, élus, dirent que la défaite de leur parti venait de sa compromission avec la droite. A quoi M. de Cassagnac répondit, dans l’Autorité, que cet insuccès était dû au général Boulanger, « parce qu’il entendait n’agir que légalement... Ouand on n’est pas prêt à tout, décidé

à tout, il vaut mieux ne se mêler de rien . Sa place

était ici, en France, quinze jours avant les élections. S’il eût été là, c’en était fait des Carnot, des Rouvier et des Constans et des Hautes-Cours de justice !... Mais il n’est pas venu... Grouchy, c’était la victoire. Et Grouchy n’est pas arrivé ! »

Le général Boulanger à Jersey.

Le général Boulanger, après cette défaite, ne pouvait plus supporter les dépenses coûteuses de son

exislence à Londres. Il s’installa plus modestement à Sainte-Brelade, dans l’île de Jersey (9 octobre). Il y convoqua les députés de son parti, le 8 novem- .bre; 25 s’y rendirent, 8 s’excusèrent et les 11 autres s’abstinrent. Il se retira à Bruxelles en 1891.

M. Bochefort continua à résider à Londres. M. Dillon se fixa en Belgique.

Le général adressa encore une proclamation « à la nation française » pour la réunion du Parlement, mais elle eut peu de retentissement.

Démission du ministre de la marine (10 novembre).

Un conflit avait éclaté au Tonkin entre le résident général et l’autorité militaire. Le Conseil des ministres entendait que le commandant des troupes fût placé sous les ordres du pouvoir civil, conformément au décret du 27 janvier 188G, qui n’avait pas encoreété appliqué. Ce, décret prescrivait que le résident général aurait sous ses ordres le commandant des troupes de terre et de mer, la flottille et tous les services, qu’il correspondrait seul avec le gouvernement et qu’aucune opération militaire n’aurait lieu sans son autorisation.

Le vice-amiral Ivrantz, ministre de la marine, qui avait remplacé le vice-amiral Jaurès, mort le 13 mars, ne voulut pas admettre cette décision du Conseil des ministres et donna sa démission. M. Barbey, sénateur. le remplaça le 10 novembre.

Session extraordinaire (12 novembre-23 décembre).

La session extraordinaire du Parlement s’ouvrit

le 12 novembre. M. Floquet redevint président de la Chambre par 384 voix. Le ministère donna connaissance d’une déclaration par laquelle il proposait « d’écarter les questions qui divisent et irritent les esprits et de diriger toute l’attention vers la solution des problèmes d’économie publique et de justice sociale. » Les traités de commerce en vigueur arrivant à échéance en 1892, l'étude du régime économique de la France devait occuper une place considérable dans les travaux de la législature.

Monopole des allumettes.

En 1871, pour payer l’indemnité de guerre, l'Assemblée nationale avait établi — à titre provisoire et exceptionnel — un impôt sur les allumettes, qui n’avait donné que de mauvais résultats. Pour le rendre plus fructueux, un traité avait concédé le privilège des allumettes en 1872 et jusqu’au 31 décembre 1889, à une compagnie fermière, moyennant une redevance annuelle de 17 millions. M. Rouvier, ministre des finances, s’était engagé à ne pas le renouveler sans l’assentiment de la Chambre, puis il n’avait soumis aucun projet et, pris de court, avait décidé une nouvelle adjudication pour le 2 décembre 1889. Cette décision fut attaquée à la Chambre. MM. Peytral et Leydet demandèrent la liberté de fabrication avec exercice des fabriques et impôt sur le phosphore. M. Jules Roche proposa le monopole et l’exploitation directe de l'Etat. Après des débats confus et des votes contradictoires, le gouvernement conclut, sans opposition, que ce dernier projet était approuvé.

100 histoire; de i.a troisième RÉrunugUE

Grand-chancelier de la Légion d’honneur.

Le général Février fui nommé grand-chancelier de la Légion d’honneur, le 10 octobre 1889, en remplacement du général Faidherbe, décédé le 28 septembre.

Epidémie d’influenza (décembre 1889-janvier 1890).

Une maladie nouvelle, épidémique, sorte de grippe infectieuse, fut d’abord signalée en Russie, puis se répandit rapidement en Europe. Après avoir été déclarée sans importance par les autorités médicales, qui voulaient peut-être rassurer le public ou qui ne se rendaient pas compte de son danger, elle fit dans toute la France plus de victimes que la plupart des épidémies cholériques. Du 15 au 20 décembre

1889, la mortalité à Paris dépassa de 900 la moyenne ordinaire. Dans la 51e semaine de 1889, le chiffre s'éleva à 1.356; dans la 52e, à 2.334; au début de

1890, il monta à 2.683.

Nécrologie (1889).

Peintres Cabanel et Jules Dupré. — Littérateurs Schérer (sénateur), Fustel de Coulanges, Emile Augier, Félix Pyat et Champfleury. — Général Faidherbe. — Charles III, prince de Monaco. — Viceamiral Jaurès, ancien ambassadeur, sénateur et ministre de la marine.

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT ( 1 S8T 1 89 'i) 101

Progrès scientifiques (1889).

Pasteur démontra qu'il obtenait la guérison de la rage. Du 1er mai 1888 au 1er mai 1889, il n’avait eu que 3 insuccès sur 1.G75 cas de morsures rabiques.

Marcel Desprez exécuta des expériences concluantes, entre Paris et Creil, sur le transport de la force à grande distance par l’électricité.

Le physicien allemand Hertz révéla le mouvement des rayons électriques dénommés « ondes hertziennes », ce qui mit sur la voie d'une science nouvelle : la radiographie.

Les docteurs Yersin et Houx firent connaître leurs premiers travaux sur le microbe de la diphtérie.

Le service des téléphones ayant une importance croissante, l'Etat en prit le monopole.

Grèves.

Des grèves importantes et longues se produisirent dans les charbonnages du Nord, à Lcns, à Dorignies, à Courcclles, à Liévin, à Courrières (octobre et novembre 1889).

Session ordinaire de 1890.

La session ordinaire du Parlement s’ouvrit le 14 janvier 1890. MM. Le Loyer et Floljuet furent réélus présidents. La Chambre annula les élections de MM. Goussot, Revesl, Paulin-Méry, Laur, de Belleval, Naquet, députés boulangistes de la Seine, à qui les électeurs redonnèrent leur maixlat.

Le 20 janvier, M. Joffrin, clépulé socialiste, déclaré élu à la place du général Boulanger comme ayant obtenu le plus de voix après celui-ci, voulut parler à la tribune. MM. Déroulède, Millevoye et Laguerre s’y opposèrent en criant qu’il n’avait pas été élu. Ils résistèrent au président et se virent frappés d’exclusion temporaire.

Le duc d’Orléans à Paris.

Le 7 février, le duc d’Orléans, fils aîné du comte de Paris, arriva dans la capitale et se présenta au bureau de recrutement de la Seine pour réclamer son inscription sur les listes du contingent de la classe 1890. Le gouvernement le poursuivit pour contravention à la loi du 22 juin 1886 interdisant le territoire aux prétendants et â leurs héritiers; il fut arrêté le soir même et emprisonné à. la Conciergerie. Des manifestations royalistes se produisirent. Le duc comparut le 8 à l’audience des flagrants délits. L’avocat d’office réclama un ajournement pour préparer la défense. Le 10, à la Chambre, M. Cazenove de Pradines proposa l’abrogation de la loi de 1886; elle fut repoussée par 320 voix contre 178.

Le 12, le tribunal correctionnel condamna le duc au minimum de la peine : deux années de prison.

Pour empêcher le gouvernement d’accorder la grâce, des radicaux, parmi lesquels MM. Maujan, Joffrin et Dumay, demandèrent l’amnistie en faveur des ouvriers en prison à la suite de crimes ou délits de grève. Le rejet fut prononcé, le 24 février, par 183 républicains et 130 réactionnaires contre 140 ra-

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1887-189'i) 103

dicaux ou socialistes, 35 boulangisles et 5 monarchistes.

Le duc d’Orléans subit sa peine à la prison de Clairvaux. Il fut gracié par le président de la République et reconduit à la frontière le 3 juin. De là, il lança un manifeste : « Aux conscrits de ma classe. »

Cette tentative valut au duc le surnom populaire de Prince Gamelle, parce qu’il avait revendiqué le droit à la gamelle du soldat.

Nouveau groupe parlementaire. — La droite constitutionnelle.

Après de nombreux pourparlers, un certain nom-bre de membres de la droite de la Chambre constituèrent un nouveau groupe, indépendant, constitutionnel, et publièrent, à la fin de mars, dans le Figaro, leur programme, signé de MM. Piou, Delafosse, etc.

« Les institutions existantes sont légalement établies, disaient-ils; ils ne les mettront pas en question... Pas d’opposition systématique; volonté arrêtée de ne rien sacrifier des intérêts qu’ils se sont engagés à défendre... Les députés « indépendants » resteront toujours fidèles au grand mouvement démocratique de ce siècle; un tel mouvement est aujourd’hui un fait définitif, et, loin d’en être effrayés, ils y voient un gage d’union et de progrès. »

La Gazette de France, le Soleil, le Gaulois et l’.lutorité désapprouvèrent et raillèrent ces députés.

Projet de loi sur les délits de presse.

Sur la proposition de M. Marcel Barlhe, le Sénat avait voté, clu 14 au 28 février, un projet de loi sur les délits de presse en vertu duquel les journalistes seraient désormais justiciables, non de la cour d’assises, mais de la police correctionnelle. MM. Bardoux et Bérenger avaient protesté. Du moins, disaient-ils, si vous voulez rendre les tribunaux correctionnels juges des diffamations contre les personnes, ne le faites pas pour les êtres moraux ou les collectivités, comme les Chambres, les ministères. Comment distinguerait-on la libre discussion politique de la diffamation ? « La liberté ne peut aller sans quelque licence, ajoutait M. Bérenger. Nous sommes aujourd’hui au pouvoir, mais rappelons-nous ce qui se passait quand nous étions dans l'opposition. » Malgré ces sages paroles, le Sénat vota le projet par 170 voix contre 96. C’était l’alleinte la plus grave portée à la liberté de la presse. La Chambre le comprit et repoussa cette loi, conformément aux avis de MM. Deschancl et de Lacretelle et aux conclusions du rapporteur, M. Camille Pellelan, malgré les -efforts de M. Reinach et malgré l’opinion de M. Fallières, garde des sceaux, qui n’acceptait la cour d’assises que pour la diffamation, réclamant la correctionnelle pour l’injure.

Démission du ministre de l’intérieur.

11 y avait des tiraillements dans le cabinet que tendait à dominer M. Constans qui, en mauvaise in-

tclligcnce avec M. Tirarcl, donna brusquement sa démission, le 1er mars, après une discussion pendant le conseil des ministres, au sujet de la nomination de M. Mazeau comme premier président à la cour de cassation, nomination critiquée par le ministre de l’intérieur.

M. Léon Bourgeois remplaça ce dernier le même jour.

Conférence ouvrière de Berlin.

En 1889, la Suisse avait invité les Etats européens à une conférence, qui serait tenue l’année suivante à Berne, pour étudier les améliorations du sort de la classe ouvrière, réclamées déjà dans plusieurs congrès socialistes. La France avait accepté.

Le 5 février, au milieu de la campagne électorale pour le renouvellement du Reichstag, le journal officiel du gouvernement allemand publia, à la surprise générale, deux rescrits de Guillaume II adressés l’un au chancelier, M. de Bismarck, l’autre à M. de Berlepsch, pour convoquer tous les gouvernements à une conférence sur le même sujet. La France n’adhéra à ce projet qu’après la renonciation de la Suisse au sien et qu’après l’assurance qu'il ne serait émis que des desiderata. Elle se fil représenter par MM. Jules Simon, Tolain, Burdeau, Linder, inspecteur général des mines, et Delahaye, ouvrier mécanicien, qui furent, de la part de l'empereur, l’objet d’attentions spéciales, en particulier M. Jules Simon.

La conférence ouvrière siégea à Berlin du 15 au 29 mars, et émit des vœux sur le règlement du tra-

tail dans les mines, du travail du dimanche, du travail des enfants, du travail des jeunes ouvriers, du travail des femmes. Parmi ces vœux, citons celui d’un jour de repos par semaine (le dimanche), de l’interdiction du travail pour les enfants âgés de moins de 12 ans (10 ans dans les pays méridionaux), de l’interdiction du travail de nuit pour les entants et pour les femmes, travail de jour limité à onze heures au maximum pour ces dernières, avec un repos d’une heure et demie au moins, etc. Prescpie toutes ces améliorations avaient été réclamées par les socialistes dans le Congrès international tenu à Paris en 1889.

Le seul fait d’une conférence internationale organisée en Allemagne par le gouvernement pour de tels motifs constituait un événement capital qui marquait une ère nouvelle et dénotait l’influence des idées sociales et humanitaires dans le monde.

Démission du ministère Tirard (13 mars 1890).

Le 13 mars, expirait le traité de commerce de 1861 entre la France et la Turquie. Les deux gouvernements étaient tombés d’accord cju’après ce traité, ceux de 1S02 et de 1838 assuraient aux deux pays le traitement de la nation la plus favorisée. Mais les viticulteurs du Midi étaient mécontents de cette interprétation, car ils voulaient soumettre l’importation des raisins secs — qui servaient à fabriquer des vins, très répandus, leur portant préjudice — aux droits du tarif général. Les protectionnistes du Sénat, avec MM. Foucher de Careil, Griffe et Lacombe, combattirent le gouvernement, et l’ordre

du jour pur et simple réclamé par lui fut repoussé par 129 voix contre 117. Un autre ordre du jour, invitant « le gouvernement à négocier avec la Turquie un modus vivendi destiné à prendre fin avec les traités de commerce actuellement existants », fut voté par 153 voix contre 95. C’était un blâme de l’interprétation et des négociations de M. Spuller, appuyé par M. Tirard, tous deux suspects de tendances libre-échangistes. Ils remirent leur démission au Président de la Piépublique et furent naturellement imités par leurs collègues.

27e Ministère.

Ministère Freycinet (17 mars 1890-18 février 1892).

M. de Freycinet, de nouveau chargé de constituer le cabinet, n’abandonna que deux de ses anciens collègues, MM. Thévenel et Faye, et il attribua ainsi les portefeuilles :

Présidence du conseil et guerre, M. de Freycinet; intérieur, M. Constans, sénateur; affaires étrangères, M. Ribot, député; finances, M. Rouvier, député; instruction publique et beaux-arts, M. Bourgeois, député; justice et cultes, M. Fallières, député; marine, M. Barbey, sénateur; agriculture, M. Jules Devclle, député; commerce, M. Jules Roche, député; travaux publics, M. Yves Guyot, député; sous-secrétaire d’Etat aux colonies, M. Etienne, député.

Une déclaration ministérielle incolore provoqua une interpellation qui n’amena guère d’éclaircissements sur les projets ni sur la ligne politique du ministère et qui se termina par un vote de confiance de la Chambre. M. Ribot avait promis de fyapper

les raisins secs d'un droit intérieur, d’un droit d’accise, rétablissant l'équilibre fiscal à l’avantage des vins du Midi, et les protectionnistes de la Chambre avaient admis l'entente conclue par M. Spuller, en attendant l’échéance générale des traités cle commerce en 1892.

Expédition du Dahomey.

Le 8 mars 1890, la Chambre s’occupa des affaires du Dahomey. Le gouvernement avait dû prendre des mesures de précaution contre le roi Behanzin, en raison de son hostilité déclarée. Questionné, M. Etienne, sous-secrétaire d’Etat aux colonies, fît l’historique de la question. (Voir page 397, les détails de cette expédition.)

Syndicats des communes.

La loi du 22 mars 1890 autorisa l’association de deux ou plusieurs communes pour des œuvres d’utilité intercommunale, après approbation par un décret. Le syndicat constitué devait être élu au scrutin secret par les conseillers des communes intéressées.

Fin du boulangisme. — Elections municipales de Paris (27 avril et 4 mai 1890)

Ces élections eurent de l’importance parce qu’elles signalèrent la fin du boulangisme. Ce parti avait présenté un candidat dans chaque quartier de Paris.

Au premier tour de scrutin, un seul passa. Pour le ballottage, les boulangistes, avec l’aidç des autres partis d’opposition, firent un grand effort qui n’aboutit qu’à l’élection d’un autre de leurs candidats. Le nouveau conseil se trouva composé en grande partie de républicains avec quelques conservateurs.

Le général Boulanger, devant ce résultat, écrivit à M. Laisant, vice-président du Comité républicain national, que la tâche de ce comité lui semblait terminée et qu’il rendait leur liberté à tous les membres qui pourraient « consacrer leur concours aux opinions qui leur étaient personnellement chères ». Pour lui, il allait « se recueillir et méditer sur les leçons des faits accomplis ». C’était l’abdication définitive.

Le premier mai (1890).

Un Congrès international ouvrier, tenu à Paris dans l’automne de 1889, avait résolu d’organiser d’importantes manifestations dans tous les pays pour réclamer la réduction de la journée de travail à huit heures. Dans toute l’Europe, les partis socialistes s’y préparèrent.

M. Constans, ministre de l’intérieur, prit de grandes précautions et annonça que les moindres troubles seraient sévèrement réprimés. La journée du 1er mai se passa assez tranquillement en France et à l’étranger, soit à cause des dispositions prises, soit à cause des divergences d’opinions des partis socialistes,, dont certains n’admettaient pas ce chômage. Il n’y eut à Paris que quelques échauffourées.

Hisf. 3’ R'pnLIiriuo.

La police avait procédé à des arrestations avant le 1er mai. Elle avait découvert une imprimerie clandestine (rue des Trois-Bornes, 33) qui tirait des placards anarchistes et un journal, V Assaut. L’organisateur était le marquis de Morès qu’on arrêta (1). A son domicile, on trouva 1.554 cannes ferrées. Le tribunal le condamna à un mois de prison, et, avec lui, pour les mêmes motifs, M. Martinet, ancien candidat boulangiste, qui eut aussi un mois de prison.

Réforme du baccalauréat.

M. Léon Bourgeois fit préparer, par le Conseil supérieur de l’instruction publique, un décret qui modifia les examens et les diplômes du baccalauréat. Cette question avait provoqué au Sénat un grand débat sur l’utilité du maintien ou de la réduction des études gréco-latines.

Les principales réformes adoptées par le Conseil supérieur étaient les suivantes :

« Il est substitué aux baccalauréats ès lettres, ès sciences, ès sciences restreint pour la partie mathématique, un baccalauréat unique. »

« Les candidats peuvent produire un livret scolaire... Les livrets sont examinés par les jurys. Il

(1) Fils du duc Richard de Vallombrosa, Antoine Manca de Vallombrosa, marquis de Morès, était né en 1858 à Paris. Officier de cavalerie, il avait donné sa démission au bout de cinq ans de service. Il avait épousé une riche étrangère, Marie-Médova de Hoffmann. 11 avait tenté des spéculations sur les viandes aux Etats-Unis et avait perdu des sommes importantes. Il joua en France un rôle assez actif dans l’agitalion antisémite, créée par M. Edouard Drumont, auteur de La France juive, qui publia, à partir de 1891, La Libre Parole, journal destiné à combattre l’influence juive.

est tenu compte, pour l’admissibilité et pour l'admission, des renseignements qu’ils contiennent. »

« Sont inscrites sur les diplômes les mentions suivantes : lre série, lettres, philosophie; 2® série, lettres, mathématiques; 3e série, lettres, sciences physiques et naturelles. »

Le conseil avait refusé de rendre obligatoire la production du livret scolaire.

Le Crédit foncier.

La Chambre s’occupa, le 8 mai 1890, de la démission de M. Lévêque, sous-gouverneur du Crédit foncier et député de la Côte-d’Or, qui avait formulé contre M. Christophe, gouverneur du Crédit foncier et député de l’Orne, l’accusation de verser à la presse des subventions, en violation des statuts. Malgré sa résistance, M. Rouvier, ministre des finances, puis M. de Freycinet, durent s’engager à faire procéder à une enquête par l’inspection des finances. Elle démontra que les dépenses de publicité étaient effectivement « exagérées » et imputées d’une façon irrégulière. D’autres critiques portèrent sur les évaluations d’immeubles, sur le placement du fonds social et des réserves, etc. Mais il fut constaté que la masse des prêts effectués par le Crédit foncier était bien gagée et que la situation de l’établissement justifiait la confiance publique. (Rapports publiés au Journal officiel du 29 juin 1890.)

Les Caisses d’épargne, leur histoire, leur situation.

Le 17 mai 1890, se produisit une interpellation de M. Laur sur l’emploi des fonds des caissts

d’épargne en achats de rente 3 p. 100 qui avaient amené le cours inconnu de 90 francs. Ce cours se trouva plus tard dépassé. M. Laur prétendait que l’achat à terme, parfois employé, était une véritable spéculation, pleine de périls. Et le gouvernement jouait avec ces achats pour obtenir des hausses factices.

M. Rouvier affirma qu’il n’y avait jamais eu de spéculations, l’achat à terme ne se reproduisant qu’après insuffisance de l’offre au comptant. Dans le premier cas, on était prêt à prendre livraison, et il n’était pas question de liquider par paiement de différences. Un vote de confiance approuva le Ministre des finances par 349 voix contre 4.

Cette question des caisses d’épargnes n’était pas résolue, et elle devait être souvent débattue par la suite. A ce moment, le taux d’intérêt consenti, de 4 p. 100, était excessif et avait amené près de trois milliards de dépôts. Une crise risquait de provoquer la dépréciation des valeurs qui représentaient cette somme considérable et qui ne pouvaient suffire aux remboursements en cas de panique, comme le prouvait l’histoire de cette institution qu’il est intéressant de résumer.

En 1818, la France fit, pour la première fois, une expérience de caisse d’épargne, due à Delessert, Laffitte et au duc de La Rochefoucauld. Cette caisse, constituée sous la forme d’une société anonyme, devait recevoir en dépôt les sommes économisées par la petite épargne et acquérir des rentes sur l’Etat pour le compte des déposants dès que les sommes accumulées par chacun d’eux suffiraient pour acheter 50 francs de rente. Cette création,

autorisée par ordonnance royale du 29 juillet 1818, fut bientôt suivie de plusieurs autres, à Bordeaux, Metz, Rouen, Marseille, Nantes, etc.

Plus tard, on songea à rendre les versements plus faciles par la création de la Caisse d’épargne postale. Ce fut l’Angleterre qui eut l’initiative, par la loi du 17 mai 1861, de créer la première caisse d’épargne postale, et elle fut imitée par l’Italie en 1875, le Portugal en 1880, la France et la Hollande en 1881, l’Autriche en 1882, la Suède en 1884, la Russie en 1889, en dernier lieu par la Roumanie, le Japon, l’Espagne et les Etats-Unis.

En France, les caisses d’épargne furent de plus en plus placées sous la dépendance des pouvoirs publics, et elles ne devinrent plus, à partir de 1835, que des organes de transmission entre les déposants et le Trésor public. La loi du 31 mars 1837 fît passer ces fonds au compte courant de la Caisse des dépôts et consignations. L’élévation constante du chiffre des dépôts créa, pour l’Etat, un grave danger pour le cas où une crise entraînerait à exiger les remboursements immédiats. On le vit en 1848. Les événements politiques provoquèrent une panique, et il fallut une réglementation pour échelonner les paiements, ce qui causa une grande irritation. Le calme revint et les dépôts recommencèrent de plus en plus nombreux. En 1870, la même crise résulta de la guerre. Les caisses d’épargne ne pouvant suffire aux demandes de remboursement, le gouvernement dut intervenir, et, comme en 1848, espacer les paiements. Ces faits indiquent les défauts essentiels de cette centralisation excessive de capitaux dans les caisses de l’Etat. Il n’a cependant pas été remédié

jusqu’à présent à ce vice d’organisation qui fait courir des risques aux déposants et à l’Etat luimême (1). On le reconnaissait depuis longtemps, et de nombreux projets de réforme avaient été inutilement soumis aux Chambres. En dernier lieu, une campagne, menée énergiquement par M. Eugène Rostand, président de la caisse d’épargne de Marseille, aboutit à la présentation de nouveaux projets de loi, dont le plus important fut déposé par M. Hubbard, le 14 décembre 1889. Entraîné, le gouvernement présenta, de son côté, le 20 mai 1890, un autre projet moins vaste et qui- ne remédiait pas aux défauts constatés. La discussion eut lieu pendant les mois de mai et de juin 1892.

A ce moment, on comptait en France 544 caisses d’épargne privées, avec 1.038 succursales, 0.113.282 déposants et 3.218.926.000 francs de dépôts. « La charge de l’Etat apparaissait donc extrêmement lourde et menaçante en cas de crise subite, et il eût semblé logique de la réduire en donnant aux caisses d’épargne une liberté que beaucoup réclamaient pour elles. On n'y songea point encore pourtant, et la commission crut qu’il importait de « réformer • sans alarmer ». Elle maintint donc dans son projet le principe du versement obligatoire à la Caisse des dépôts et consignations, tout en laissant aux caisses d’épargne privées autonomes, c’est-à-dire non municipales, une certaine liberté

(1) Il y a une « clause de sauvegarde » pour préserver les caisses, c’est-à-dire l’Etat, du danger des remboursements trop nombreux. En vertu de cette clause, les caisses d’épargne peuvent être autorisées par décret, après avis du Conseil d’Etat, à n’opérer les remboursements que par acomptes de 50 francs par quinzaine.

d’emploi pour une quantité déterminée des dépôts et pour certaines catégories de valeurs limitativement énumérées. En outre, pour mettre obstacle au dépôt des capitaux ne provenant pas de l’épargne populaire, on n’autorisait pour l’avenir que des versements échelonnés de 300 francs au maximum par quinzaine et on ne permettait le remboursement de sommes supérieures à 500 francs que trois mois après la demande. » ( Les Caisses d’épargne , par F. Lepelletier, professeur d’économie politique à la Faculté libre de droit de Paris, 1911.) Ce projet fut adopté en première lecture par la Chambre le 9 juin 1892 et en seconde lecture les 10 et 11 mars 1893.

Avant le vote du Sénat, il y eut encore une panique : 9i millions de moins de versements et 157 millions de plus de retraits; en quelques mois, il fallut rembourser près d’un milliard de francs. Le gouvernement fit voter une nouvelle loi répressive contre les bruits calomnieux tendant à provoquer des demandes de remboursement. Le Sénat n'en vit pas moins une fois de plus le danger, et il modifia la loi; il adopta le principe de liberté facultative, partielle et réglementée. Cette loi, promulguée le 20 juillet 1895, constitue aujourd’hui en France la charte fondamentale du régime des caisses d’épargne ordinaires.

En 1901, est survenue une autre crise qui démontre à nouveau que les réformes ont été insuffisantes et que c’est, une refonte complète de la législation et de la réglementation qui s’impose. En 1902, les caisses d’épargne ont dû rembourser 8G0.190.104 francs; en 1903, 836.439.456 francs. De 850 millions en 1900, les versements sont tombés à 701 millions. En deux

ans, le montant global des retraits et des achats de renies réunis a dépassé 1.775 millions. Une accalmie s'est heureusement produite et, de 1908 à 1911, les versements ont été très supérieurs aux retraits.

Le taux de l’intérêt servi aux déposants dépend de celui versé par la Caisse des dépôts et consignations qui reçoit les capitaux et sur lequel les caisses d’épargne privées prélèvent une retenue pour leur loyer et leurs frais divers (1). Ce prélèvement est de 0 fr. 25 p. 100 au moins et de 0 fr. 50 p. 100 au maximum sur l’ensemble des comptes. L’intérêt alloué par la Caisse des dépôts et consignations ayant été fixé à 3 fr. 25 p. 100 depuis le 1er janvier 1896, le taux habituel accordé aux déposants est donc de 3 p. 100. En 1908, 516 caisses sur 550 ont servi le maximum, 29 seulement ont donné le minimum, soit 2 fr. 75 p. 100, et 4 ont donné 2 fr. 90

Le maximum du crédit ouvert à chaque déposant avait été fixé à 2.000 francs par l’ordonnance de 1829, élevé à 3.000 francs par la loi de 1835, réduit à 1.500 par la loi de 1845, avec faculté d’extension à 2.000 francs par la capitalisation des intérêts, ramené à 1.000 francs par la loi du 30 juin 1851, relevé à 2.000 francs par la loi du 9 juin 1881, instituant les caisses d’épargne postales et applicable pour celte limitation aux caisses d’épargné ordinaires. « Toutes ces variations successives sont la consé-

(1) L’inlérôt bonifié par la Caisse des dépôts et consignations et versé aux caisses d’épargne ordinaires a varié souvent : 4 p. 100 en 1837, 5 p. 100 en 1848, 4 1/2 p. 100 en 1851, 4 p. 100 en 1853, 3 fr. 75 p. 100 en 1890. 3 fr. 50 p. 100 en 1892. En Vertu du décret du 27 octobre 1895, il est de 3 fr. 25

cfiience du système de centralisation des fonds entre les mains de l’Etat, dont il faut à tout instant limiter la charge et les risques (F. Lepellctier). » Depuis la loi de 1895, le minimum des versements est de 1 franc, le maximum de 1 .500 francs, somme qui ne peut être dépassée, même par l’addition ou l’accumulation des intérêts. Si, dans les trois mois qui suivent l’avis envoyé au déposant, il n’a pas réduit son crédit, il lui est acheté d’office et sans frais 20 francs de rente sur l’Etat (loi du 9 avril 1881 et loi du 20 juillet 1895). Ces dispositions ne sont pas applicables aux opérations faites par les sociétés de secours mutuels et par les institutions spéciales autorisées à déposer aux caisses d’épargne ordinaires. Le maximum des dépôts faits par ces sociétés et institutions peut s’élever à 15.000 francs, et le bénéfice de cette exception a été étendu aux syndicats professionnels par une circulaire du ministre du commerce.

Au 31 décembre 1908, le nombre des caisses d’épargne privées s’est élevé à 550, avec 1.602 succursales et 52 bureaux auxiliaires (succursales de quartiers). On compte 7.948.303 déposants, dont 32.153 sociétés et associations diverses. Le solde créditeur est de 3.680.080.872 fr. 62, auquel il faut ajouter 1.538.678.067 fr. 17 déposés à la caisse nationale postale. Le total de la dette de l’Etat envers les déposants atteint donc le chiffre formidable de 5. 21S. 758.939 fr. 79.

Il est utile de préciser la différence entre les Caisses d'épargne ordinaires et les Caisses d’épargne postales créées par la loi du 9 avriL 1881. Ces dernières sont des établissements publics, fonctionnant

sous la garantie de l'Etal et placées actuellement sous l’autorité du ministre des travaux publics, des postes et des télégraphes. Elles ont un budget annexe de celui de l'Etat qui, en cas de déficit, est équilibré par un crédit spécial. Le siège central est à Paris.

La Caisse nationale d'épargne (caisses d’épargne postales) a d'abord servi un intérêt de 3 p. 100, fixé par la loi de 1881, puis il a été ramené à 2,75 p. 100 par la loi de finances du 20 décembre 1892. Enfin, depuis la loi du 20 juillet 1895, il est calculé et établi suivant le mode déterminé pour les caisses d’épargne ordinaires, c’est-à-dire en tenant compte du revenu des valeurs du portefeuille et du prélèvement nécessaire pour couvrir les frais d’administration de la caisse. Ce prélèvement ne peut être inférieur à 0 fr. 50 p. 100, et il doit être suffisant pour que le taux d’intérêt en résultant soit toujours inférieur de 0 fr. 75 p. 100 à celui qui est servi aux caisses d’épargne ordinaires par la Caisse des dépôts et consignations (3 fr. 25 p. 100, voir page 116). Par suite, le taux actuel est de 2 fr. 50 p. 100.

Au 31 décembre 1909, le nombre des déposants était de 5.542.888, et les sommes dues à ces déposants s’élevaient au chiffre de 1.639.672.880 francs, y compris les intérêts capitalisés. Cet avoir était représenté par des valeurs de l'Etat montant à 1 milliard 641.147.752 francs en capital, par le solde du compte courant avec la Caisse des dépôts et consignations, soit 49.431.736 francs, et par le montant des opérations réglées avec le Trésor public, soit 7.788.267 francs. La Caisse d'épargne nationale possède comme fortune personnelle ou de dotation 60.334.660 francs. Les bénéfices nets pour 1909 étaient de

2.729.409 francs. La situation est donc très brillante et elle ne serait mise en péril que si tous les déposants réclamaient leurs dépôts, par suite de panique. Dans ce cas, l’Etat se verrait obligé de réaliser tout à coup les titres qui représentent l’avoir, et il en résulterait une moins-value considérable dont il devrait répondre. Nous avons vu comment, dans ce cas, il restreint les remboursements. Les crises que nous avons rappelées font prévoir ce qui se passerait si pareille éventualité se reproduisait.

Voyages de M. Carnot.

Le Président de la République continua à montrer la même activité. En 1889, à cause de l'exposition, il n’avait pu se rendre que dans le Pas-de-Calais, au mois de mai, pour inaugurer la grande jetée de Bou logne et le port de Calais. Au mois d’avril 1890, il visita Aix, Marseille, Toulon, la Corse, Nice, Digne,. Gap. Au mois de mai, il vit la Drôme, le Vaucluse, le Gard, l’Hérault, le Doubs, la Haute-Savoie, la Haute-Marne, l’Aube et Belfort. Au mois d’août, il inaugura le port de la Pallice et se rendit à l’île de Ré. Au mois de septembre, il passa en revue les 1er et 2" corps d’armée après les grandes manœuvres.

Partout, il reçut un accueil enthousiaste.

Les coulisses du boulangisme.

Au mois d’octobre 1890, un écrivain anonyme publia, dans le Figaro, sous le titre : Les Coulisses du boulangisme, des révélations sur le parti auquel il

avait appartenu. Cette publication causa un scandale. O11 sut bientôt que l’auteur était M. Terrail- Mermeix, député boulangiste élu contre M. Denys Cochin. Il confirmait l’exactitude du voyage du général Boulanger à Prangins, alors qu’il était commandant du 13e corps, pour conclure un accord avec le prince Jérôme-Napoléon, fait qui avait été affirmé par les adversaires du général et nié par ce dernier. L’entente avec les orléanistes était aussi racontée. M. Nacjuet avait en vain poussé à un coup de force le général qui s’y était toujours refusé. Les frais des candidatures, les dépenses de propagande et les subsides aux journaux avaient été payés par les dons du parti monarchiste, recueillis par Mme la duchesse d'Uzès, belle-mère du duc de Luvnes, qui avait ellemême donné 3 millions. MM. de Mackau, de Marlimprey, de Mun, de Breteuil et d’autres personnages importants de l’opposition avaient collaboré avec le général Boulanger pour les manifestes, arrêté avec lui les candidatures qui devaient être subventionnées.

Celle publication acheva la déroute du parti boulangisle dont les membres désunis s’adressèrent des reproches. Il s’engagea de violentes polémiques enlre les anciens alliés. M. Paul de Cassagnac reconnut la part prise par les bonapartistes au complot et s’en vanla, se disant prêt à recommencer pour renverser la République. Des monarchistes désavouèrent les procédés employés (MM. Sainl-Genest et de Grondlieu, enlre autres, dans le Figaro). Le comte de Paris, dans une lettre publiée, ne démentit aucune des révélations et n’exprima aucun regret : « Je crois avoir bien compris, dans un moment dif-

ficile, les intérêts de la cause monarchique, dit-il. Proscrit par la République, je ramasse pour la combattre les armes qu’elle me fournit. Je ne regrette pas de m’en être servi pour diviser les républicains. Leur trouble avant les élections, leurs violences après, montrent quelles eussent été les conséquences du succès... Aujourd’hui, je demande à mes amis de ne pas s’attarder à des récriminations sur le passé. Ou’ils affirment hautement leur foi dans le principe monarchique et qu'ils s’unissent pour continuer la lutte... »

Les polémiques soulevées par les Coulisses du boulangisme entraînèrent beaucoup de duels : entre M. Mermeix et AL de Labruyère; entre M. Rochefort et AL Georges Thiébaud; entre Al. Alillcvoye, député boulangisle de la Somme, et AL Canivet, directeur du Paris; entre AI. IL Gounouilhou, directeur de la Gironde, et AL Chiché, député boulangisle de Bordeaux; entre AI. Laguerre, qui avait abandonné le boulangisme, et AL Paul Déroulède.

En 1895, d’autres révélations suivirent. AL de Cassagnac dit à la Chambre que le général Boulanger s’était engagé « à fourrer au Alont-Valéricn ses collègues les ministres, le Président de la République et probablement un certain nombre de membres du Parlement » s’il reprenait le ministère de la guerre. Comme témoins de celte promesse, il cita MM. de Alackau, de Alun, de Breteuil et Piou. De son côté, AL Arthur Aleyer, directeur du Gaulois, qui avait joué un rôle important dans le mouvement boulangisfe, écrivit au Figaro qu’il avait conspiré avec ses amis « pour Dieu et le Roi ». Il expliqua comment avaicnl été employés les 3.025.000 francs fournis par

la duchesse d’Uzès et versés par lui à M. Dillon. Quatre autres millions avaient été versés par le comte de Paris pour les élections de 1889. Les trois millions de la duchesse d’Uzès avaient été gérés par un comité dont elle avait choisi les membres. 1.800.000 francs avaient été dépensés pour les élections et 1.200.000 francs avaient servi à payer, pendant quinze mois, la propagande (photographies, imagerie, brochures, chansons, banquets, camelots, voyages du général, etc.), ainsi qu’à fournir des subventions aux journaux boulangistes et à certains journaux révisionnistes. A ces sommes, il fallait encore ajouter les nombreux dons reçus directement par le général Boulanger.

Ces détails donnent un aperçu de l’argent qui fut répandu pour cette tentative contre la République.

A la suite du désarroi des partis d’opposition, des monarchistes jugèrent sage de renoncer à l’hostilité systématique contre le gouvernement et d’accepter la Constitution pour défendre les intérêts conservateurs. Cette tactique fut repoussée par les intransigeants des droites de la Chambre et du Sénat.

Manifestations républicaines de prélats.

Approbation de Léon XIII.

Le cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et de Carthage, primat d’Afrique, invita les principaux officiers de l’escadre de la Méditerranée, qui était à Alger, ainsi que les hauts fonctionnaires civils et militaires du gouvernement général, et fit jouer la Marseillaise par la musique religieuse des Pères blancs. Dans un toast à la marine, il déclara qu’il fallait

mellrc un terme aux dissensions intestines, que les anciens partis devaient consentir des sacrifices et que le gouvernement républicain devait être reconnu de tous, sans arrière-pensées. Le Moniteur de Itome, organe officieux du Vatican, approuva ce langage. L’évêque d’Annecy donna son adhésion dans une lettre rendue publique. Enfin, le cardinal Rampolla, au nom de Léon XIII, dans une letlre adressée au cardinal Lavigerie, interdit aux catholiques de France « d’engager l’Eglise et les forces catholiques dans un combat étroit, et leur enjoignit de s’accorder entre eux et de prendre le rôle dans lequel ils pourront le mieux exercer l’activité de leurs forces et la grandeur de leur zèle ».

Cette volonté ne put s’imposer aux monarchistes intransigeants qui désapprouvèrent l'attitude de Léon XIII et qui entraînèrent dans leur opposition quelques prélats, parmi lesquels l’évêque Freppel. Le comte de Paris blâma le cardinal Lavigerie de s’être rallié à la République, et dit qu’il nuisait à 'a cause de l’Eglise.

Situation financière. — Budget de 1891.

Au mois de février, M. Rouvier avait présenté le projet de budget pour 1891, avec un projet d’emprunt de 700 millions, qui fut porté à 869 millions et demi. Le ministre des finances demandait 100 millions de nouvelles taxes comprenant surtout une taxe sur les propriétés bâties, une surtaxe sur l’alcool et la limitation à dix litres d’alcool de la franchise accordée aux bouilleurs de cru. La commission du budget, présidée par M. Casimir Perier, se montra

hostile à ces impôts; elle réclama d’abord et obtint la réduction des dépenses des divers ministères, puis elle modifia les taxes. Il y eut beaucoup de tiraillements. Finalement, l'accord s’établit avec M. Roiivier, et l’équilibre du budget parut obtenu. Il y eut une discussion très longue et une vive opposition à la Chambre. M. Germain réclama des économies et rappela aux députés leur programme électoral : « Ni emprunts, ni impôts nouveaux. » M. Camille Pelletan intervint souvent et, par diverses propositions, faillit mettre le cabinet en minorité. Il établit que la dette de la France s’élevait à près de 30 milliards (1).

Au Sénat, 1VI. Rouvier répondit aux critiques dans un important discours. Il expliqua les difficultés qu’il avait rencontrées :

A l’origine, dit-il, c’est la droite qui a demandé que le budget extraordinaire fût incorporé dans le budget ordinaire. Dès 1876, on déposa une proposition restée fameuse et qui se reproduit chaque année... Ce fut également le vœu de la majorité républicaine du Sénat dès que la chose fut possible... On nous a donc invités à présenter la loi de finances en faisant disparaître les dépenses extraordinaires, mais en tant qu’elles seraient contrebalancées par des ressources permanentes. Nous nous sommes rendus à cette invitation cl, le jour où nous vous l’apportons, nous nous trouvons en présence de l’opposition la plus vive, et c’est dans la droite que nous la rencontrons. On nous dit maintenant qu’il fallait faire voter l’impôt sur l’alcool. Mais nous l’auriez-vous accordé plus facilement? Je me permets d’en douter. Veuillez considérer que, pour recueillir de l’impôt sur l’alcool une somme de quelque importance, il faut commencer par faire la réforme du privilège des bouilleurs de cru. Or, avez-vous à votre disposition une majorité pour faire cette réforme, et ignorez-vous donc que, si je l’avais

(1) La dette de la France était, à cette époque, de 31.717.867.000 francs d’après les calculs de M. Leroy-Beaulieu.

présentée, je n’aurais trouvé ni à la Chambre, ni môme peutêtre ici, le concours qui m’eût été nécessaire pour la mener à bien?

Le privilège des bouilleurs de cru — - que rien ne justifie — a été souvent débattu par la suite au Parlement, et jamais on n'a pu trouver une majorité pour l’abolir parce que sénateurs et députés n’osent rien faire contre les électeurs influents qui profilent de cette, faveur inique. Constamment, les intérêts généraux du pays sont ainsi sacrifiés à des intérêts particuliers.

« Pour équilibrer le budget de 1891, ajoutait M. Rouvier, le budget unifié, il faut 60 millions d’impôts nouveaux. »

Le budget de 1891 fut promulgué le 26 décembre 1890; il s’élevait à 3.165 millions en dépenses, avec un excédent de recettes prévues de 500.000 francs.

La dette de la France, si formidable qu’elle fût, ne portait pas atteinte à son crédit. Sa situation financière était toujours « la première du monde », comme le constatait M. de Soubeyran. Au moment où le 3 p. 100 cotait 95 francs à la Bourse de Paris et où l’escompte de la Banque de France restait fixé à 3 p. 100, le marché de Londres était très éprouvé. La maison Baring, la plus importante banque de la Cité, entra en liquidation. La Banque d’Angleterre éleva son escompte jusqu’à 6 p. 100 pour défendre son encaisse métallique, et, malgré cette mesure, elle se vit obligée d’emprunter à la Banque de France 75 millions d’or, sous la garantie du Trésor anglais (novembre 1890). La Chambre approuva l’initiative habile de M. Rouvier, qui avait consenti ce prêt, par 419 voix contre 29, le 18 janvier 1891.

Ilist. 3e République.

Droit d’accroissement sur les congrégations , religieuses.

Pendant la discussion du budget, il se produisit un débat plus politique que financier. La loi de 1880, complétée par celle de 1884, avait frappé d’un droit spécial, dit droit d’accroissement, toutes les congrégations religieuses, autorisées ou non, qui, malgré leur développement incessant, échappaient à l’impôt. Ce droit était équivalent à ce que l’Etat aurait perçu si les biens de ces congrégations avaient été constitués comme ceux des sociétés par actions. Les congrégations autorisées avaient eu recours à la cour de cassation, en disant que c’était par erreur qu’elles avaient été visées par la loi, mais elles furent déboutées. Des députés avancèrent que, depuis le vole du droit d’accroissement, le patrimoine des congrégations avait beaucoup diminué en apparence. Le ministre des finances déclara qu’il assurerait la perception de tout ce qui était dû. Au Sénat, sur l’intervention de deux sénateurs du centre gauche, il reconnut que deux congrégations étaient imposées d’une façon exagérée, et il dit qu’il s’engageait à établir une plus juste application de la loi. La droite protesta contre cette « loi de confiscation ». M. de Freycinet promit, de son côté, d’éviter toute imposition excessive.

Evénements divers (1890).

Le général russe Séliversloff, un des anciens chefs de la police de Saint-Pétersbourg, fut tué, à Paris, en plein jour, d’un coup de revolver, à l’hôtel de

Bade, par le réfugié russe Padlewski, le 14 novembre 1890. Ce dernier parvint à se cacher et à s’enfuir de France avec l’aide de M. Georges de Labruyère, journaliste.

L’hiver de 1890-91 fut le plus rigoureux depuis celui de 1879-80. La Seine, la Loire, la Garonne, le Rhône gelèrent. Il tomba des quantités considérables de neige. A Lyon et à Grenoble, le thermomètre descendit à 20° au-dessous de zéro. La plupart des travaux se trouvèrent suspendus, et la classe ouvrière subit des souffrances cruelles, ({lie soulagea un grand élan de charité. A Paris, on ouvrit des asiles improvisés pour abriter 60.000 personnes sans travail et sans ressources. Le froid et la misère firent de nombreuses victimes.

A la fin de janvier 1891, un nouveau drame de M. Victorien Sardou, Thermidor, occasionna quelques désordres au Théâtre Français, et le gouvernement suspendit les représentations. A la Chambre, MM. J. Reinach, IL Fouquier et Charmes demandèrent que cette interdiction fût levée. M. Clemenceau s’y opposa en disant que M. Sardou avait calomnié les hommes de la Convention et qu’il n’y avait pas à distinguer entre les diverses périodes de la Révolution qui « est un bloc dont on ne peut rien distraire ». Ce mot fut relevé et, depuis lors, souvent rappelé. La Chambre approuva l’interdiction par 307 voix contre 184.

Nécrologie (1890).

M. Grandperrct, sénateur, ministre de la justice en 1870. — Général Gresley, sénateur, ministre de

la guerre en 1S79. — M. Barbe, député, ministre de l'agriculture en 1887. — M. Joffïin, ancien membre de la Commune, député socialiste de la Seine, déclaré élu à la place du général Boulanger en 1889. — Viceamiral Cloué. — ■ Peintre Robert Fleury. — Le célèbre philanthrope Richard Wallace. Les écrivains Alphonse Karr, Désiré Nisard, Chatrian et Octave Feuillet.

Renouvellement triennal du Sénat (4 janvier 1891).

78 sénateurs furent soumis à la réélection (série G renouvelable en 1900) et deux autres élections eurent lieu dans le Nord et le Pas-de-Calais par suite de décès. La droite perdit encore 10 sièges sur 16 qui étaient compris dans le renouvellement. Parmi ceux qui échouèrent se trouvait M. Pouyer-Ouerlier, ancien ministre de M. Thiers et signataire du traité de Francfort. Les républicains gagnèrent ces 10 sièges et n’en perdirent aucun. M. de Freycinet, président du conseil, fut réélu à Paris avec 579 voix sur 654 suffrages exprimés. M. Jules Ferry, qui avait échoué en 1889 dans les élections pour la Chambre, fut nommé dans les Vosges.

Emprunt 3 p. 100.

L’emprunt proposé par M. Rouvier et voté par le Parlement en 1890, fut réglé par un décret et un arrêté ministériel du 2 janvier 1891. L’Etat procédait à une émission de 869 millions et demi de rentes perpétuelles 3 p. 100 pour remplacer ou rembourser di-

verses obligations du Trésor et un certain nombre de bons de liquidation. Le prix des nouvelles rentes était fixé à 92 fr. 55 pour 3 francs de rente. Le cours du 3 p. 100 était à ce moment de 95 francs à 'a Bourse. Le paiement était fractionné, et le dernier versement ne devait avoir lieu que le 1er juillet 1892.

La souscription produisit 14 milliards et demi. Le montant du premier versement ne comprenait que 141 millions, et il y eut 2 milliards 340 millions de versements effectifs. Ce beau résultat attesta, une fois de plus, les ressources financières de la France.

Un emprunt russe de 360 millions, émis à Paris en 1890, avait été couvert trente-neuf fois.

La politique de Guillaume II. — Incident franco-allemand. — Mort du maréchal de Moltke.

Un événement considérable s’était produit, à Berlin, en 1890, qui fit supposer des relations moins tendues entre l’Allemagne et la France. Guillaume II s’était vu désapprouver par le prince de Bismarck, dans ses essais de politique socialiste pour gagner une popularité dans les classes ouvrières’ que le grandchancelier maintenait par la rigueur, sans souci de leurs aspirations et de leurs besoins. Ce dernier s’était encore opposé à certaines orientations de la politique étrangère. Le 1er février 1890, M. de Bismarck était relevé, sur sa demande, de ses fonctions de ministre du commerce de Prusse. Tenu à l’écart, il espérait que l’empereur reviendrait à lui quand, le 18 mars, celuici exigea qu’il offrît sa démission de chancelier de l’empire. Il fut aussitôt remplacé par le général de Caprivi (20 mars). Ce coup d’Etat produisit une gran-

de émotion dans toute l’Allemagne. On crut d’abord à une disgrâce passagère. Mais M. de Bismarck, retiré dans son domaine de Friederichsruhe, ne s’y trompa pas, et, par ses partisans, ainsi que par les journaux qu’il inspirait, engagea une campagne contre son successeur et contre Guillaume II.

La politique de l’Allemagne devint moins agressive contre la France. Môme Guillaume II parut chercher un rapprochement. Les égards qu'il avait prodigués aux délégués français à la conférence internationale des questions de travail avaient paru significatifs. Des adoucissements avaient été apportés au régime des passeports obligatoires en Alsace-Lorraine. Les artistes français furent invités à une exposition des beaux-arts qui devait se tenir à Berlin au printemps de 1891. Un petit nombre seulement accepta. Sans doute pour entraîner plus d’adhésions, au mois de janvier 1891, l’impératrice douairière Victoria, veuve de Frédéric III, fille de la reine d’Angleterre et mère de Guillaume II, vint incognito à Paris et visita les ateliers de nos principaux peintres et sculpteurs. Elle fut accueillie avec déférence. Mais une visite avec M. de Munster, ambassadeur, au château de Versailles, où Guillaume Ier avait été proclamé empereur d’Allemagne, puis aux ruines du château de Saint- Cloud, incendié par l’ennemi en 1871, provoqua une certaine irritation, traduite par des journaux, et qui s’exaspéra par suite d’un article injurieux de la Gazette de Cologne. La plupart des artistes qui avaient promis d’exposer à Berlin y renoncèrent, sur l’initiative de M. Edouard Détaillé.

En présence de cette émotion, l’impératrice Victoria abrégea son voyage et quitta Paris le 27 février.

Après cel incident, le Moniteur de l'Empire allemand, du 28 février, publia la note suivante : « Le chancelier de l’empire a invité le gouverneur impérial de l’Alsace-Lorraine à ne plus apporter, jusqu’à nouvel ordre, aucun adoucissement dans la pratique du régime des passeports... »

Le 23 avril 1891. l’armée allemande perdit le maréchal de Moltke.

Droits de l’époux survivant dans la succession.

Pension aux ascendants.

Le 9 mars 1891, fut promulguée la loi modifiant les droits de l'époux sur la succession de son conjoint prédécédé. L’article 767 du Code civil se trouva modifié dans le sens suivant :

Lorsque le défunt ne laisse ni parents au degré successible, ni enfants naturels, les biens de la succession appartiennent en pleine propriété au conjoint non divorcé qui lui survit et contre lequel n’existe pas de jugement de séparation de corps passé en force de chose jugée.

Le conjoint survivant non divorcé qui ne succède pas à la pleine propriété, et contre lequel n’existe pas de jugement de séparation de corps passé en force de chose jugée, a, sur la succession du prédécédé, un droit d’usufruit qui est :

D’un quart, si le défunt laisse un ou plusieurs enfants issus du mariage;

D’une part d’enfant légitime le moins prenant, sans qu’elle puisse excéder le quart, si le défunt a des enfants nés d'un précédent mariage;

De moitié dans tous les autres cas, quels que soient le nombre et la qualité des héritiers...

En cas de nouveau mariage, l’usufruit du conjoint cesse, s’il existe des descendants du défunt.

La même loi modifia l’article 205 du Code civil ainsi qu’il suit :

Les enfants doivent des aliments à leur père et mère ou autres ascendants qui sont dans le besoin. La succession de l’époux prédécédé en doit, dans le même cas, à l’époux survivant. Le délai pour les réclamer est d un an à partir du décès, et se prolonge, en cas de partage, jusqu’à son achèvement.

La pension alimentaire est prélevée sur l’hérédité. Elle est supportée par tous les héritiers, et, en cas d’insuffisance, par tous les légataires, proportionnellement à- leurs émoluments.

Gouvernement de l’Algérie.

Au mois de mars, à la suite d'une interpellation, se produisit un long débat sur l’Algérie, commencé dans les derniers jours de février et terminé seulement le 6 mars. L’administration de M. Tirman fut vivement attaquée par M. Pauliat. Le gouverneur répondit : « En 1865, il y avait en Algérie 218.000 Européens, il y en a aujourd’hui 422.000; de. 17 millions, les recettes du Trésor se sont élevées à 40 millions; 11.000 hectares de vignes étaient en culture, il y en a aujourd’hui 106.000. Et pour tout le reste la progression a été la même. L’Algérie achète le vingtième des produits de la France; c’est elle qui absorbe le quart du fret de notre marine marchande... Voilà dix ans que j’occupe un poste qui jusqu’ici n’avait pas été occupé si longtemps; un fardeau si lourd impose une fatigue physique et intellectuelle qu’il serait dangereux de braver trop longtemps... » M. Constans défendit le gouverneur.

M. Jules Ferry fit à son tour des critiques : « La démission de l’honorable M. Tirman, dit-il, est l’aveu loyal de son impuissance. Un fait comme celui-là doit donner à penser à une Assemblée française. Il y a une crise algérienne ouverte... »

Le Sénat nomma une commission de dix-huit membres chargée de rechercher les modifications à introduire dans la législation et l’organisation des divers services de l’Algérie. M. .1. Ferry fut élu président.

Le gouvernement choisit, comme gouverneur général de l’Algérie, M. Paul Cambon, préfet du Rhône, ancien préfet de Constantine.

Mort du prince Napoléon (17 mars 1891).

Le prince Napoléon mourut à Rome le 17 mars. 11 était fils de l’ancien roi de Westphalie Jérôme, et il était né à Trieste en 1822. Il vécut d’abord en Italie, en Suisse et dans le pays de sa mère, dans le Wurtemberg, où il suivit les cours de l’école militaire de Ludwigsbourg. De 1848 à 1851, il siégea à l’Assemblée constituante et à la Législative; il appartint au groupe de la Montagne. Après le coup d’Etat du 2 décembre 1851, il se rapprocha de son cousin, le prince président Louis-Napoléon, dont il reçut, sous l’Empire, le titre de prince français, le grade de général de division, les fonctions de sénateur, une dotation de 2 millions par an, avec la jouissance du Palais-Royal et du château de Meudon. Il participa au début de la guerre de Crimée, puis à celle d’Italie, Il fut rapporteur général de l’exposition universelle de 1855. Il épousa, en 1859, Clotildc de Savoie, fille de Victor-Emmanuel. Il n’était pas aimé à la Cour impériale à cause de ses tendances libérales. On l’accusait d’être libre-penseur, de s’êtrc mal comporté en Crimée et en Italie; on lui donnait un sobriquet ridicule. Il s'entourait d’écrivains : Sainte-Beuve, Edmond About, Emile Augier, Gustave

134 HISTOIRE DE I.A TROISIÈME RÉEEBI.IOVE

Flaubert, George Sand, Alexandre Dumas fils, Ernest Renan, etc. 11 s’était opposé à l’occupation de Rome et combattait l'influence politique de l’impératrice Eugénie, qu’il jugeait néfaste. Aussi, le Palais- Royal était-il signalé comme un foyer d’opposition. 11 blâma la guerre de I87O. Après la chute de l'Empire, il fut expulsé de France en 1872, rentra en 1873, et fut élu député de la Corse en 1876. Il fit partie du groupe des 363 députés républicains qui combattirent les hommes du Seize-Mai. Réélu députe en 1877, il devint le chef du parti bonapartiste après la mort de Napoléon III et celle du prince impérial, mais il ne fut pas accepté par les anciens impérialistes qui lui reprochaient ses idées avancées, anticléricales, et qui lui opposèrent l’aîné de ses fils, Victor. Ce parti se divisa alors en Jérômisies et en Victoriens. Arrêté pour publication d’un manifeste en 1883, il se trouva banni de France par la loi du 22 juin 1886 contre les princes. Il vécut dès lors au château de Prangins, sur les bords du lac de Genève. La princesse Clotilde, sa femme, fervente catholique, vivait séparée de lui près de Turin. Il en avait eu trois enfants : Victor, né à Paris le 18 juillet 1862 et fixé à Bruxelles depuis sa rupture avec son père; Louis, né à Meudon, le 16 juillet 1864, qui servait dans l’armée russe où il était parvenu au grade de lieutenant-colonel (plus lard général); la princesse Lætitia, née à Paris, le 20 décembre 1866, et veuve du duc d’Aoste, frère du roi Humbert.

Les restes du prince Napoléon furent déposés provisoirement au monastère de Superga, près de Turin, où se trouvaient les sépultures de la Maison de Savoie. Son testament, ouvert peu après, fut publié. Il

demandail à être enterré à Paris, aux Invalides, sinon en Corse, aux îles Sanguinaires, près d’Ajaccio. Il instituait son fils cadet Louis son légataire universel et déclarait son fils aîné Victor « traître et rebelle », lui défendant d’assister à scs obsèques. Le prince Louis n’a pas consenti à profiter de ce testament pour sc faire reconnaître comme chef du parti bonapartiste.

Loi Bérenger (26 mars 1891).

Une loi humanitaire « sur l'atténuation et l'aggra vation des peines » et plus généralement dénommée « loi Bérenger », du nom du sénateur à qui on la doit, fut promulguée le 26 mars 1891. Ce sera un éternel titre de gloire pour le jurisconsulte éminent, philanthrope, auteur d’autres lois bienfaisantes. Il y eut plus de pitié, partant plus de justice pour les déshérités, pour tous les malheureux égarés poursuivis par la justice. L’homme condamné pour une première faute pouvait être dispensé de sa peine, considérée comme non avenue, s'il ne subissait pas de nouvelle peine dans un délai de cinq années. Après ce délai, la condamnation était supprimée des extraits du casier judiciaire. Mais si de nouvelles pénalités étaient encourues dans les cinq années, la première s’ajoutait aux suivantes.

Cette loi d’indulgence pour les égarés, modifiant les articles 57 et 58 du Code pénal, aggravait les sé vérités pénales lisant les cas de récidive qui se pro duisaient dans un espace de cinq ans et les atténuait s’il existait une période de plus de cinq ans entre deux condamnations.

Premier mai. — Affaire de Fourmies (1891).

Comme en 1890, le 1er mai fut l’occasion d’une manifestation ouvrière, pour obtenir la journée de travail de huit heures. Il ne se produisit point d’incidents graves à Paris. Il y eut quelques troubles à Lyon, à Marseille et dans quelques autres villes. A Saint-Ouen (Seine) une collision amena une effusion de sang. A l’étranger, le 1er mai se célébra sans désordres.

A la Bourse du travail de Paris, se tint un congrès international des mineurs pendant plusieurs jours à partir du 31 mars. 98 délégués représentant 909.167 mineurs français et étrangers votèrent une invitation à tous les gouvernements de fixer à huit heures la journée de travail dans toutes les mines par une convention internationale, sans quoi « une grève générale pourrait devenir nécessaire ».

A Fourmies (Nord), le 1er mai provoqua une émeute sanglante. Pour assurer l’ordre, le sous-préfet, M. Isaac, s’était rendu dans cette localité industrielle et avait fait venir un détachement du 145e régiment d’infanterie. La manifestation entraîna une bagarre violente et quelques arrestations furent opérées. La, foule s’efforça d’arracher les prisonniers malgré les gendarmes et la troupe. Cette lutte amena une fusillade des soldats débordés, et les balles atteignirent environ 40 manifestants, hommes et femmes, dont 14 succombèrent à leurs blessures. Le curé de Fourmies, l’abbé Margerin, se précipita et fit cesser le feu en se nlaçant entre la foule et les soldats.

L’affaire de Fourmies occasionna des débats pas sionnés à la Chambre où un députe appela M. Constans « assassin » (2 mai). Deux jours après, M. Ernest Roche interpella le ministère et, par ses injures contre la majorité, s’attira la censure. M. Millerand blâma aussi le ministre de l’intérieur et. ses agents. MM. Maujan, Pelletan et Guillemin proposèrent une amnistie pour tous ceux qui avaient pris part à la manifestation. Le 8 mai, se discuta cette proposition soutenue par MM. Leveillé, Tony Révillon et. Clemenceau, combattue par M. Jamais, par M. Fallières, ministre de la justice, et par M. de Freycinet, président du conseil. M. Clemenceau s’écria : « Dans la forme même adoptée par les promoteurs du mouvement,, c’est le quatrième Etat qui se lève ! » M. Constans, ministre de l’intérieur, défendit l’armée : « On me permettra d’envoyer, du haut de la tribune, à l’officier qui a été assez malheureux pour se trouver dans la triste nécessité d’obéir à un impérieux devoir, le témoignage de ma sympathie et de mon attachement. » La Chambre vota un ordre du jour présenté par M. Maujan et « unissant dans ses patriotiques préoccupations et dans ses ardentes sympathies, les travailleurs de France et l’armée nationale ».

Au mois de juillet 1891, la cour d’assises du Nord condamna l’ouvrier Culine et le docteur Paul Lafargue, comme responsables d’avoir provoqué les événements de Fourmies par leurs discours révolutionnaires, le premier à six ans de réclusion, le second à un an de prison. Le député de la lr0 circonscription de Lille étant mort, les électeurs nommèrent en son remplacement le docteur Lafargue encore en prison.

Des grèves de mineurs se produisirent au mois de

novembre, dans les départements du Nord et du Pasde-Calais.

Tarif général des douanes (1891).

Le 19 janvier 1891, M. Ribot, ministre des affaires étrangères, avait fait connaître à la Chambre les dispositions prises par le gouvernement pour se conformer aux indications données à plusieurs reprises par le Parlement, au sujet de l’établissement d’un nouveau tarif de douanes. « Des instructions ont été données, disait-il, pour que les six traités desquels résulte ce qu’on appelle aujourd’hui le tarif conventionnel soient dénoncés avant le 1er février. » Les six pays auxquels ils s’appliquaient étaient la Belgique, la Suisse, l’Espagne, la Suède et la Norvège, les Pays-Bas et le Portugal. « Au 1er février 1892, le Parlement ne trouvera devant lui aucun obstacle résultant de la législation conventionnelle. »

Cette question préoccupait depuis longtemps notre pays. Un article du traité de Francfort, imposé après la guerre, assurait à l’Allemagne le traitement de la nation la plus favorisée. Pour protéger notre commerce, notre industrie et notre agriculture contre la concurrence des importations étrangères, il fallait renoncer au régime des Iraités de commerce particuliers avec les diverses nations et remplacer ces traités par un tarif douanier uniforme. Les protectionnistes entendaient établir un tarif élevé pour garantir la production nationale. Les libre-échangistes s’élevaient contre les mesures projetées qu’ils trouvaient dangereuses parce qu’elles amèneraient des représailles. Ils ajoutaient que notre pays ne pouvait s’isoler, ne

consommant pas tout ce qu'il produit et ne produisant pas tout ce qu’il consomme. Beaucoup de discussions s’étaient déjà engagées dans les deux Cham bres, mais la majorité semblait acquise aux idées protectionnistes dont M. Méline était le défenseur.

La discussion du projet de loi relatif à l’établissement du tarif général des douanes commença devant la Chambre le 28 avril. M. Lockroy cribla d’épigram mes les protectionnistes qui avaient eu la majorité dans la commission. La liberté commerciale, affirmait-il, avait permis à la France de se relever des désastres de 1870; son abolition équivaudrait à « un Deux-Décembre agricole ». MM. Aynard, Charles Roux, Léon Say et Raynal défendirent aussi la théo rie du libre-échange. Un jeune député d’Eure-et-Loir, M. Paul Deschanel, qui, en 1890, s’était fait remarquer par sa facilité et son élégance d’élocution, ainsi que par l’habile souplesse de sa dialectique, combattit et louangea les deux partis adverses; il proposa une solution moyenne en s’efforçant de les concilier. Il ajouta que la Chambre sortait de son rôle en établissant un tarif dépendant du pouvoir- exécutif. M. Deloncle reprit ce dernier argument. M. Méline répondit à tous les libre-échangistes. Oui oserait nielles souffrances de l’agriculteur ? Les recensements ne démontrent-ils pas que les campagnes se dépeuplent de plus en plus au profit des agglomérations ? Les droits protecteurs sont seuls capables d’enrayer ce mal, et ils n’ont pas, comme on l’a prétendu, de répercussion sur le prix des denrées nécessaires à l’existence. Sans la taxe sur le blé importé la culture aurait disparu, et le consommateur aurait été livré à la merci des producteurs étrangers. La taxe a en-

courage ragricullurc; la preuve, c’est que, à surfaces ensemencées égales, elle a accru de 11 p. 100 ses rendemenls. Le droit sur les viandes a été avantageux, même aux consommateurs, comme le démontraient les statistiques. Ce n’est pas la France qui a déchaîné le protectionnisme sur l’Europe, et elle n’est jamais entrée dans la voie des représailles, même contre le bill Mac-Ixinley. Il termina en disant qu’d était convaincu « qu'il se trouvera dans la Chambre une majorité inébranlable à toutes les intimidations et fermement résolue à défendre le travail et la fortune de la France ».

M. Jules Roche, ministre du commerce et de l’industrie, exprima l’opinion du gouvernement qui demandait un système de tarification modérée. Le président du conseil intervint dans le débat.

Les débats continuèrent pendant les mois de mai et de juin. Des taxes assez fortes furent votées sur les vins, sur le porc et le mouton, sur les blés et les maïs. Les matières premières, nécessaires à l’industrie, se trouvèrent exemptées. Le 8 juillet, le tarif général des douanes fut approuvé dans son ensemble par 387 voix contre 110.

Au début de cette discussion, la Chambre avait nommé une commission chargée d’examiner une proposition de M. Guillemet tendant à la suppression des octrois, réforme présentée dans le cours de plusieurs législatures et toujours ajournée.

La Chambre, pour manifester son intérêt pour les questions sociales, consacra à leur discussion une séance par semaine, et on dénomma ces séances les mercredis ouvriers.

Affaire de la mélinite. — Procès Turpin-Triponé.

Au mois de mai 1891, M. Turpin, ingénieur et chimiste de valeur, publia un ouvrage intitulé : Comment on a vendu la mélinite, qui produisit une profonde émotion. Il affirmait (pic les bureaux de la guerre lui avaient fait perdre le bénéfice de plusieurs inventions dont il avait soumis le secret à des commissions militaires. Il accusait M. Triponé, capitaine d’artillerie dans l’armée territoriale et représentant en France de la maison anglaise Armstrong, d’avoir dévoilé la composition de la mélinite qu'il avait connue parce qu’il était en rapports continuels avec les bureaux du ministère de la guerre. Il nommait des officiers généraux qui avaient entretenu des relations avec M. Triponé. En décembre 1888, il avait signalé à M. de Freycinet les agissements de ce dernier; de juillet 1890 à février 1891, il avait encore, plusieurs fois, dénoncé au ministre ces faits graves, dont il l’avait entretenu au mois de juillet 1890. Devant son insistance, une commission d’enquôle avait été nommée par M. de Freycinet et composée du général Ladvocat, président; de M. le général Nismes. de M. Boisbrunet, contrôleur général, et d’un capi taine d’artillerie, officier d’ordonnance du général Ladvocat. II n’avait pu obtenir justice, ce qui le décidait à tout révéler au public. Comme preuves de ses assertions, il donnait des renseignements sur ses inventions.

M. de Freycinet fil saisir le livre et arrêter M. Turpin sous l’inculpation de révélation et de publication de secrets intéressant la sûreté de l’Etat. Il fit pour suivre en même temps MM. Triponé, Fasseler et

Tlist. 3’ République.

I'l2 HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

Feuvricr, ce dernier comme complice. Tous étaient accusés d’avoir divulgué des secrets relatifs à la défense nationale. Ils comparurent en police correctionnelle, où les débats eurent lieu à huis-clos. Ils furent condamnés, le 17 juin, MM. Turpin, Triponé et Fasseler à cinq ans de prison, M. Feuvrier à deux ans.

La Chambre s’occupa plusieurs fois de ce scandale. Le 26 mai, M. Letellier questionna M. de Freycinet qui s’efforça d’écarter toute solidarité entre les inculpés et les officiers généraux dénoncés par M. Turpin et par des journaux.

Le 22 juin, après le jugement, M. Lasserre interpella le ministre de la guerre sur « les retards apportés dans les poursuites » d’après des dénonciations fondées « puisqu’elles avaient amené la condamnation des coupables ». Il lui demanda : « Si Turpin, par le scandale de son livre, ne vous avait pas forcé à traduire les coupables devant la justice, les auriezvous fait arrêter et condamner, ou bien pourraient-ils continuer encore leur triste besogne ? » M. de Freycinet s’attacha à nier les singularités de procédure signalées par M. Lasserre, à expliquer la lenteur des poursuites par la défiance inspirée par Turpin, enfin à couvrir tous les officiers du ministère. Il réclama un ordre du jour de confiance qui fut volé, après quelque hésitation, par 326 voix contre 130.

De cette affaire, la Chambre conserva une impression de malaise, parce que les responsabilités n’avaient pas été établies et surtout parce que le bien ou le mal fondé des accusations de l’inventeur de la mélinite n’avait pas été élucidé.

M. Turpin fut gracié au mois d’avril 1893.

Dissensions dans les partis d’opposition et dans le clergé.

Le comte d’Haussonville, représentant du comte de Paris, s’efforça de ramener les anciens partisans de la cause monarchique qu'ils semblaient abandonner et qui se groupaient dans un nouveau parti, des « indépendants », et constituaient une « droite répu-* blicaine ». M. Piou, le chef et l’inspirateur du groupe indépendant, se rendit à Rome et reçut l’approbation de Léon XIII. Le Vatican blâma M. d’Haussonville, dans son journal officieux, et approuva la « tactique » de M. Piou. Ce dernier recueillit quelques adhésions d’évêques.

Les monarchistes combattirent la politique du pape et menèrent une campagne contre M.Piou et ses par tisans.

Dans un discours, prononcé à Toulouse le 19 juillet, le comte d’Haussonville disait : « Le langage tenu par Mgr Lavigerie n’a trouvé que peu d’échos chez ses collègues de l’épiscopat... » Puis, examinant les projets de Mgr Fava, évêque de Grenoble, qui avait aussi donné son adhésion momentanée à la République, en organisant un parti catholique militant, opposé aux partisans du cardinal Lavigerie et en in vitant tout le clergé à se constituer en comités politiques et électoraux, le comte d’Hassonville ajoutait : « Il s’agirait d’un vaste embrigadement du clergé de France dans l’action politique militante et électorale... Pour ma part, je crains, si aux prochaines élections on opposait partout au candidat du préfet le candidat de l’évêque, que cette tactique n’eût pour

résultat de créer une situation qui, la veille du scrutin, serait difficile pour le candidat et, le lendemain, difficile pour l’évêque lui-même. Je crains fort qu’en cas d’échec, qu’il faut cependant prévoir, cette entrée en lice de tout le clergé français ne donnât lieu à des représailles qui, pour être odieuses, ne seraient cependant pas sans prétextes, de telle sorte que ce serait le clergé qui payerait les frais de la lutte et, en -particulier, le clergé de nos campagnes, modeste autant que zélé, qui donne à nos populations rurales L’exemple de toutes les vertus... » L’orateur disait qu’il fallait séparer la religion et la politique. Il ter minait en déclarant : « Vis-à-vis de ceux qui veulent enlever au parti monarchique l’appoint des catholiques, notre attitude doit être celle d’une résistance déterminée. »

Rapprochement franco-russe. — La flotte française à Cronstadt.

Depuis qu’en 1875, s’était produite l'intervention de fa Russie en faveur de la France, les relations entre les deux pays, dont les intérêts politiques sont communs, s’étaient affirmées de plus en plus cordiales. Une exposition française s’étant organisée à Moscou, trois semaines après l’inauguration l'empereur Alexandre III vint la visiter avec l’impératrice et manifesta ouvertement sa sympathie pour la France (30 mai 1891).

Guillaume II avait fait annoncer le renouvellement anticipé de la Triple-Alliance et s’était rendu en Angleterre.

Comme une sorte de réponse aux dithyrambes pu-

bliés en Allemagne, en Autriche et en Italie sur ces deux événements politiques, le tzar invita le gouvernement français à envoyer une escadre française dans les eaux russes.

La division cuirassée du Nord, sous les ordres du contre-amiral Gervais, partit au mois de juillet de Cherbourg pour la mer Baltique. A Copenhague, le roi Christian IX et la population l'accueillirent avec enthousiasme. Des fêtés s’organisèrent en l'honneur de nos marins. A Stockholm, le roi de Suède Oscar II reçut avec des démonstrations amicales l’amiral français, dans la capitale brillamment décorée, et la foule prodigua les acclamations.

L’escadre parvint le 23 juillet à Cronstadt. La ville était entièrement pavoisée de drapeaux français et russes. I ne escadrille, venue de Saint-Pétersbourg, -escortait nos navires. Le 26. Alexandre III et l’impératrice arrivèrent à Cronstadt, visitèrent la flotte française et en passèrent la revue. Puis, les commandants des navires assistèrent, avec M. de Laboulaye, ambassadeur de France, à un déjeuner donné en leur honneur à bord du yacht impérial. A la fin du repas, le tzar porta un toast au président Carnot et à la marine française; M. de Laboulaye répondit par un toast au tzar, à la tzarine et à la marine russe. Puis, sur l’ordre de l’empereur, la musique joua la Marseillaise, que tous les assistants écoutèrent debout.

La famille impériale, le grand-duc Alexis, frère du tzar et grand amiral, les amiraux, généraux, tous les officiers, toutes les autorités, toutes les populations rivalisèrent d’attentions et de démonstrations amicales.

Une partie des équipages et des officiers se rendi-

rent à Saint-Pétersbourg où on les accueillit avec enthousiasme. Partout retentissaient la Marseillaise et VIlijmne russe. A Moscou, où allèrent ensuite l’amiral Gervais et d’autres officiers, ce furent les mêmes manifestations.

Ces fêtes eurent un retentissement considérable dans le monde entier, car on en comprit la portée politique qui fut soulignée par un échange de dépêches chaleureuses entre le tzar et M. Carnot et par une dépêche personnelle d’Alexandre III au maire de Cherbourg.

L’Angleterre tint à montrer que le voyage de Guillaume II n’avait d’autre signification que celle d’une démarche de déférence familiale et n’engageait pas le gouvernement, car la reine Victoria fit savoir qu’elle passerait en revue la flotte française dont l’arrêt à Portsmoulh, au retour, était prévu. C’était une faveur marquée, car la reine vivait très retirée et 11e s’était pas départie de ses habitudes de retraite lors de la visite de son petit-fils Guillaume II. Le 19 août, notre escadre mouilla près de Cowes. Le lendemain, la reine invita l’amiral Gervais et son ctat-major au château d’Osborne, dans l’ile de Wight; puis, le 21, passa en revue les flottes française et anglaise dans la rade de Spithead. Il y eut d’autres fêtes données par l’amirauté et par la municipalité de Portsmouth, et nos officiers reçurent à leur tour à bord de notre flotte. La reine, le duc de Connaught, les amiraux Clan William, Hornby, Fisher, les officiers anglais et la population témoignèrent la même affabilité sympathique. La signification de ces fêtes était donnée, le 25 août, par la Nouvelle Presse de Vienne, en ces termes : « L’Angleterre a voulu mon-

Irer aux puissances de la Triple-Alliance qu’elle entendait conserver sa liberté d’action. En Autriche comme en Allemagne, nous devons donc nous accoutumer à ne plus considérer l’Angleterre comme une alliée formelle. »

La France recevait enfin la récompense de ses efforts pour se reconstituer une armée et une marine puissantes. Elle avait repris un rang en Europe, parce qu’on la sentait forte. Le conseil qui lui avait été donné en 1875, dans des circonstances critiques, par le tsar Alexandre II (Soyez forts !) n’avait pas été perdu. Puisse-t-il n’être jamais oublié !

Les conséquences de ces événements ne tardèrent pas à se manifester. Les provocations de l’Allemagne et de l’Italie cessèrent. Le bourgmestre de Bruxelles et le roi Léopold II affirmèrent, au mois d’octobre, que le bruit d’un traité secret entre l’Allemagne et la Belgique était erroné.

Manifestations franco-russes.

Il y eut un grand enthousiasme en France à la suite des belles réceptions de Cronstadt et de Ports mouth. La première surtout provoqua des manifestations en l’honneur de la Russie un peu partout. Le grand-duc Alexis fut fêté à Paris et à Vichy; M. de Morenheim, ambassadeur de Russie, à Cauterets. Les officiers et les marins du navire russe V Amiral Korniloff se virent acclamés dans des réceptions à Cherbourg.

Le 15 octobre, un emprunt russe de 400 millions fut couvert près de huit fois, malgré l’opposition de certaines banques importantes.

Grandes manœuvres d’armées (1891).

Au mois de septembre, des grandes manœuvres très importantes réunirent, pour la première fois, quatre corps d’armée (120.000 hommes), sous la direction du général Saussier, vice-président du Conseil supérieur de la guerre; du général de Miribel, chef d’état-major général; des généraux de Galiiffet et Davoust, commandants d’armée. Les attachés militaires constatèrent les progrès remarquables réalisés par nos troupes et par les états-majors. Le 10 septembre, dans un banquet militaire, à Vandeuvre, M. de Freycinet, ministre de la guerre, dit : « Personne ne doute aujourd’hui que nous soyons forts; nous prouverons que nous sommes sages. » Après la revue finale, le Président de la République célébra aussi l’armée dans son discours à un autre banquet, quelques jours après : « Le peuple sait ce qu’il doit à cette admirable école de dévouement, d’abnégation, de discipline et de patriotisme, qui est devenue l’école de tous. »

Suicide du général Boulanger (30 septembre 1891).

Le général Boulanger, à peu près abandonné de ses anciens partisans depuis son insuccès, vivait, en dernier lieu, modestement, rue Montoyer, 79, à Bruxelles, avec Mme de Bonnemains (Marguerite Rouzé, épouse divorcée du baron de Bonnemains), qu'il aimait passionnément. Poitrinaire, celle-ci mourut le 15 juillet 1891, et fut enterrée au cimetière d’Ixelles. Désespéré, le général ne put survivre A

cette perte et, le 30 septembre, dans la matinée, se brûla la cervelle sur la tombe de son amie. On trouva sur lui la photographie de Mme de Bonnemains. II fut enterré avec elle, comme il l’avait demandé. Les funérailles attirèrent une foule énorme (3 octobre). Dans son testament politique, il disait : « Je n’ai jamais rien eu à me reprocher; toute ma vie, j’ai fait mon devoir, rien que mon devoir. L’histoire ne sera pas sévère pour moi. En quittant la vie, je n’ai qu’un regret : ne pas mourir sur le champ de bataille, en soldat, pour mon pays. »

M. Pierre Denis, qui rédigeait la Voix du Peuple , organe du général Boulanger, son ami, écrivit : « Le général Boulanger s’est tué; avec lui meurt le boulangisme. Le boulangisme meurt avec lui, parce qu’il était un soldat, ne manifestant sa pensée que par l’action; ne laissant pas, comme un philosophe, une doctrine que ses disciples survivants puissent prêcher, et exerçant, à raison d’un rare ensemble de qualités, un charme personnel dont il n’a laissô la pratique à personne. »

Mort de M. Grévy (9 septembre 1891).

Une autre mort, qui produisit moins de sensation, fut celle de M. Grévy, ancien président de la République. Il s’éteignit, oublié, le 9 septembre, à Montsous-Vaudrey, à l’âge de 84 ans. Los obsèques furent célébrées aux frais de l’Etat.

Voyages de M. Carnot en 1891.

Montrant toujours la même activité, M. Carnot

parcourut diverses régions de la France. Le 7 mai. il assista aux fêtes annuelles en l'honneur de Jeanne d'Arc, à Orléans. Peu après, il visita la Haute- Vienne, le Tarn-et-Garonne, la Ilaute-Garonne, les Hautes-Pyrénées, les Basses-Pyrénées et les Landes, toujours acclamé.

Après la revue des grandes manoeuvres, il visita encore des usines à Reims, et présida de belles fêtes de gymnastique.

Français et Italiens. — Pèlerinages.

Manifestations.

L’inauguration de la statue de Garibaldi, érigée à Nice, le 4 octobre 1891, fut l'occasion de manifesfestations amicales entre les Français et les Italiens. M. Rouvier représenta le gouvernement à ces fêtes où vinrent le général Canzio, gendre de Garibaldi; M. Cavalotti, député italien; M. Pichon, etc. Des discours célébrèrent « l’indissoluble union des deux nations sœurs ». Depuis que M. di Rudini avait remplacé M. Crispi, comme premier ministre en Italie (février 1891), les relations avec la France avaient cessé d’être tendues.

Des pèlerinages à Rome provoquèrent des manifestations contre la France. Le 20 septembre, avait été célébré à Rome, comme tous les ans, l'anniversaire de l’entrée, en 1870, des troupes italiennes dans cette ville, proclamée capitale. A cette époque, se trouvaient de nombreux pèlerins. D’abord, 2.000 ouvriers français, conduits par AL de Alun et accompagnés de plusieurs évêques; ensuite, la Jeunesse catholique, groupe important, dirigé par la

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1887 1894) lül

Société de Jésus. Le 29 septembre, à Saint-Pierre, où le pape officia, on cria : Vive le Pape-Roi ! cequi provoqua une vive émotion dans la ville. Cependant, le pèlerinage des ouvriers était reparti pour la France sans incident. Mais quelques membres de la Jeunesse catholique excitèrent de violentes manifestations, parce qu’à l'occasion de leur visite au Panthéon, l’un d’eux avait écrit sur le registre : Vive le Pape ! au lieu d'apposer simplement sa signature. Le gardien voulut le faire arrêter; ses compagnons protestèrent, ce qui amena une bagarre. Ce fait fut dénaturé, grossi, par les gallophobes d'Italie, encore nombreux. On prétendit que les jeunes gens avaient insulté le tombeau de Victor-Emmanuel, en crachant avec mépris, ce qui était faux. Des groupes menaçants se formèrent, à Rome, et pourchassèrent lous les pèlerins qu'il fallut embarquer précipitamment au. point du jour. Dans beaucoup de villes, se produisirent des manifestations contre la France.

M. Fallières, ministre de la justice et des cultes, invita les évêques et archevêques « à s’abstenir, pour le moment, de toute participation à ces pèlerinages », afin d'éviter le renouvellement de ces « regrettables incidents ». L’abbé Goulhe-Soulard, curé de Saint-Pierre-de-Vaisc, à Lyon, qui avait été nommé sans transition archevêque d’Aix, au mois d’avril 188G, écrivit à M. Fallières une lettre violente, dont voici quelques passages : « Vous aviez mieux à faire que de vous presser de nous écrire cette lettre, qui devient un triste et odieux contresens. De plus, elle n’est appuyée sur rien de sérieux... La paix est quelquefois sur vos lèvres, la haine et la persécution sont toujours dans les actes, parce que la franc-maçon-

nerie, cette fille aînée de Satan, gouverne et commande : mille fois aveugle volontaire qui ne le voit pas. a Il écrivit une autre lettre dans le même esprit, adressée à l'évêque de Nancy et qui fut publiée. Près de trente évêques s’associèrent aux déclarations de l’archevêque d'Aix que le gouvernement traduisit devant la Cour de Paris, où il fut condamné à 3.000 francs d’amende (23 mars 1891). Les monarchistes lui adressèrent des félicitations.

Ces événements eurent leur contre-coup dans les deux Chambres, au mois de décembre. Au Sénat. M. René Goblet réclama la séparation de l’Eglise et de l’Etat. M. de Freycinet répondit que le gouvernement n’avait pas reçu le mandat ni de l’accomplir, ni de la préparer, mais seulement de faire respecter l’Etat, ce à quoi il ne fallirait pas. Le Sénat vota un ordre du jour de confiance, invitant le gouvernement à « imposer à tous le respect de la République et la soumission à ses lois » (9 décembre). La Chambre vota un ordre du jour identique après un vif débat de deux jours et après un discours de M. de Freycinet, qui s’opposa encore à la séparation demandée par M. Pichon. Mais le ministère n’obtint qu’une majorité de 20 voix (12 décembre 1891).

Nécrologie (1891).

Général Campenon, ancien ministre de la guerre, sénateur depuis 1883. — -.T. -J. Weiss, normalien, ancien professeur, fondateur du Journal de Paris, avec Edouard Hervé (1867), conseiller d’Etat sous l’Empire (1870), et, en 1873, sous-secrétaire d’Etat aux

affaires étrangères, sous le ministère Gambetta, brillant écrivain. — Amiral marquis de Montagnac, sénateur. — Testelin, commissaire de la défense nationale dans le Nord, en 1870, sénateur. — Général Lacretelle, député. — Evêque d'Angers Freppel, député royaliste. — Chimiste Becquerel. — Gustave Zédé, constructeur du sous-marin le Gymnote. — Alphand, ingénieur, directeur des travaux de la Ville de Paris depuis 1854. — Henri de Lapommeraye, conférencier et littérateur. — Emile Bayard, peintre. — Emile Accolas, professeur de droit. — Général de Vassoigne, qui commandait l’infanterie de marine à Bazeilles, en 1870.

Evénements divers (1891).

Le 26 juillet, la rencontre de deux trains de chemin de fer, à Saint-Mandé, occasionna la mort de quarante-cinq personnes; on compta plus de cent blessés. - — Le 14 juillet, la statue de Danton fut inaugurée à l’intersection du boulevard Saint-Germain et du carrefour de l’Odéon, sur l'emplacement de la maison habitée par le célèbre révolutionnaire. — Le 1er octobre, l’obligation du passeport cessa d’être imposée aux voyageurs qui pénétraient en Alsace- Lorraine par la frontière française. Ils ne furent plus astreints qu’à une déclaration à la police locale en cas de séjour prolongé. — Les représentations de i.ohengrin , à Paris, provoquèrent des troubles et ne purent continuer. Les patriotes reprochaient à Wagner ses insultes contre la Frr.nce en 1870.

Nouveau tarif des douanes (11 janvier 1892).

Certains articles du tarif général des douanes et du budget de 1892, donnèrent lieu à des différends entre la Chambre et le Sénat. 11 fallut, pour les résoudre, renoncer aux vacances habituelles et poursuivre exceptionnellement la session extraordinaire de 1S91, jusqu’à la date d’ouverture de la session ordinaire de 1892, date fixée par la Constitution. Une •entente finit par s’établir sur les droits des pétroles, •cause du différend, et le nouveau tarif général des douanes, après beaucoup de discussions, püt être promulgué le 11 janvier 1892, pour être appliqué à partir du 1er février.

Kéforme des frais de justice. — Pensions militaires Budget de 1892.

Le vote du budget s’était trouvé retardé par les débats sur la réforme des frais de justice, et on avait dû recourir à l’expédient d’un douzième provisoire le 31. décembre. La question des frais de justice était soulevée depuis 1883, et une commission extra-parlementaire avait été chargée d’étudier la réforme partielle du Code de procédure civile. Un projet, établi par cette commission, avait été déposé en 1890 par le garde des sceaux. Afin d’obtenir le vote immédiat de la réforme, M. Brisson présenta, pour la loi de finances, une proposition qui souleva des objections. Le gouvernement déposa un autre projet qui, en s’inspirant des mêmes principes, remédiait aux inconvénients signalés. L’entente

s’établit difficilement entre les deux Chambres qui refusèrent de consentir des concessions, par souci de défendre leurs prérogatives, et le projet revint, pendant trois jours, de l’une à l’autre assemblée. A la fin, la lassitude amena l'accord sur les bases suivantes :

1° Diminution de 7 millions dans l’impôt des frais de justice; 2° dégrèvement de toutes les petites procédures; 3° surcharge légère des procédures importantes, en matière de ventes judiciaires, de liquidations, d’ordres, de contributions et de litiges commerciaux; 4° surcharge lourde des procès civils portant sur des sommes importantes; 5° suppression partielle des droits fixes (tous les droits de greffe, tous les droits de timbre et d’enregistrement sur les actes d’avoué à avoué).

Le Sénat s’était aussi opposé à l'augmentation des pensions militaires accordées avant la dernière loi qui les avait relevées. Il y avait cependant entre les deux tarifs une différence notable qu’il était dit ficile de justifier. Ainsi, on avait signalé que la veuve du général d’Aurelles de Paladines, le vainqueur de Coulmiers en 1870, touchait une pension de 1.300 francs, tandis que la veuve du général Boulanger en recevrait une de 3.500. Devant la résistance de la Chambre, le Sénat finit par céder et voter l’augmentation.

Le budget fut définitivement voté le 23 janvier par les deux Chambres, qui s’ajournèrent au 16 février. A l’ouverture de leur session ordinaire (12 janvier), elles avaient réélu les mêmes présidents : MM. Le Boyer et Floquet.

Scandale à la Chambre (19 janvier 1892).

MM. Laur et Lesenne avaient déposé une demande d’interpellation pour connaître « quelles mesures le gouvernement entendait prendre au sujet des accusations dirigées par Y Intransigeant contre l’un des membres du cabinet ». 11 s’agissait d’une série d’articles de M. Henri Rochefort, sur la vie privée de M. Constans, ministre de l'intérieur. Le président du Conseil s’opposa à toute discussion, à la séance du 19 janvier. Des députés réclamèrent la question préalable. M. Francis Laur prit la parole pour la combattre, et termina en disant que le membre du gouvernement visé était « flétri par l’opinion publique ». M. Constans se précipita sur lui et le frappa au visage. Il y eut une bagarre, et d'autres députés échangèrent des injures et des coups. Le président leva la séance pour une heure. Lorsqu'elle fut reprise, M. Constans exprima ses regrets à la Chambre : « J’espère, dit-il, qu’elle voudra bien accepter mes excuses, car elle se trouve en face d’un ancien collègue qui, depuis dix-sept ans, n’a jamais mérité un rappel à l’ordre, ni môme une observation, et qui, je crois, a su conquérir les sympathies d'un grand nombre de ses collègues. » L’interpellation se termina par la question préalable qui fut votée par 333 voix contre 39.

Après quelque hésitation, M. Laur envoya ses té moins au ministre de l’intérieur, qui fit répondre, par un fonctionnaire de son cabinet, qu’il se refusai! à toute réparation.

La politique du Vatican. — Attitude des partis politiques.

A la fin de 1891, le nonce du pape, Mgr Ferrata, avait déclaré, dans une interview, que le Sainl-Pè.re voyait avec regrets beaucoup de catholiques compromettre les intérêts de la religion, en les solidarisant avec les revendications des régimes déchus, tandis que l’Eglise pouvait entretenir de bonnes relations avec la République. Cette déclaration émut le parti orléaniste et le parti bonapartiste.

Le comte de Paris écrivit à M. le comte d'Haussonville, le 22 décembre 1891, au sujet de la mort de l’évêque Freppel : « Il savait que les grands intérêts religieux de la France ne trouveront jamais de garanties sérieuses sous la République... Mgr Freppel avait compris qu’à la France chrétienne, il faut la monarchie nationale... »

M. Paul de Cassagnac, dans l 'Autorité, attaqua violemment l’interview du nonce qui, suivant lui, n’avait « aucune valeur, aucune autorité ». L’Osservatorc romano, organe officiel du Vatican, répondit :

M. de Cassagnac devrait se rappeler que ceux qui veulent défendre, avec l'esprit du catholique sincère, la religion, ne peuvent ni ne doivent mêler les intérêts religieux avec ceux de leurs partis. Ils ne doivent pas, par conséquent, se servir de la religion pour faire une opposition systématique au gouvernement existant Du reste, les vrais catholiques savent déjà que, dans cet ordre d'idées, ils doivent obéissance et soumission complète au souverain pontife et à ses représentants, surtout en ce qui sert à déterminer les rapports entre l’Eglise et l’Etat, qui, en France, sont réglés par le Concordat. Nous voulons espérer que M. de Cassagnac voudra réfléchir aux funestes conséquences de sa manière d’écrire et se persuader qu’en semant le scandale et le

Ilist. 3e Hépubliquo

schisme, il rend service non à la religion, qu’il dit défendre, mais à la cause de ses ennemis.

M. de Cassagnac revendiqua l'indépendance de sa conscience politique et le droit de défendre « une Eglise nationale française qui, comme catholique, resterait soumise au pape, et, comme française, serait libre de régler sa conduite ».

Dans ce débat, intervinrent encore, pour soutenir la thèse du nonce, le Père Didon, M. de Mun et le cardinal Lavigerie. Le 20 janvier 1892, les cinq cardinaux : Richard, Desprez, Place, Langénieux et Foulon, archevêques de Paris, de Toulouse, de Rennes, de Reims et de Lyon, publièrent un Exposé de la situation laite à l'Eglise de France, relevant toutes les mesures prises depuis douze ans par le gouvernement républicain contre la religion : « Nous ne faisons aucune opposition à la forme de gouvernement que la France s’est donnée », disaient-ils, mais ils ajoutaient : a L’athéisme praticpie est devenu la règle d’action de quiconque porte en France un titre officiel. » Ils se plaignaient qu’on eût supprimé de la Constitution les prières publiques, abrogé la loi du repos dominical, interdit aux soldats d’assister en corps aux cérémonies religieuses, décerné les mêmes honneurs à tous les genres de sépulture, reconnu la validité du mariage contracté par d’anciens prêtres, suspendu le traitement de certains ecclésiastiques, diminué le budget des cultes, expulsé les ordres monastiques, rendu l’enseignement primaire laïque et obligatoire.

Cet exposé donna un nouvel aliment aux polémiques. Le cardinal Lavigerie envoya son adhésion et écrivit :

Ils (les cinq cardinaux) disent, en effet, comme le pape, qu’ils conseillent aux catholiques de faire trêve aux dissentiments politiques et se placent résolument sur le terrain constitutionnel, afin de défendre leur foi menacée, lis ajoutent qu'ils ne sauraient provoquer de rupture entre l Eglise et la République, mais qu’ils ne peuvent, en vertu de leurs devoirs de pasteurs, accepter les persécutions dont ils sont l’objet dans leurs personnes et leurs œuvres, de la part de ceux qui veulent exercer une influence sur les choses publiques et ne s’en servent que pour mieux combattre et, s’il se peut, supprimer la religion. Ces pensées ont été et sont toujours miennes, ainsi que je l'ai publiquement manifesté à plusieurs reprises...

A cc moment, le Temps publia la réponse de M. Jules Grévy, président de la République, à une lettre personnelle de Léon XIII, réponse envoyée au mois de juin 1883 et dans laquelle on lisait :

N otre Sainteté se plaint avec juste raison des passions antireligieuses, il en existe certainement à côté des sentiments opposés de la grande majorité des Français. Mais ces passions, que je réprouve, peut-on méconnaître qu’elles sont nées principalement de l'attitude hostile d’une partie du clergé à l’égard de la République, soit à son avènement, 5:oit dans les luîtes qu’elle a eu depuis à soutenir pour son existence, soit dans celles qu elle soutient encore journellement contre ses mortels ennemis? Dans ce func'sle conflit de passions contraires, je ne puis malheureusement que fort peu sur les ennemis de l’Eglise; Votre Sainteté peut beaucoup sur les ennemis de la République. Si elle daignait les maintenir dans cette neutralité politique qui est la grande et sage pensée de son pontificat, Elle nous ferait faire un pas décisif vers son apaisement si désirable.

Le 4 février, Mgr MeigRan, archevêque de Tours, couseilla la modération et la neutralité politique : « En France, où le citoyen est si jaloux de son indépendance, le clergé nuirait peut-être aux causes politiques qu’il voudrait servir. »

Enfin, Léon XIII donna ses instructions dans une

longue lettre encyclique au clergé et à lous les catholiques de France, publiée par YUniucrs le 20 février 1892. En voici les principaux passages :

Aujourd'hui encore, Nous croyons opportun, necessaire même, d’élever de nouveau la voix, pour exhorter plus instamment, Nous ne dirons pas seulement les catholiques, mais tous les Français honnêtes et sensés, à repousser loin d eux tout germe de dissentiments politiques, afin de consacrer uniquement leurs forces à la pacification de leur patrie...

Lorsque les nouveaux gouvernements... sont constitués, les accepter n’est pas seulement permis, mais réclamé, voire même imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient. D’autant plus que l’insurrection attise la haine entre citoyens, provoque les guerres civiles et peut rejeter la nation dans le chaos de l’anarchie... Par là s’explique d’clle-même la sagesse de l’Eglise dans le maintien de ses relations avec les nombreux gouvernements qui se sont succédé en France en moins d un siècle, et jamais sans produire des secousses violentes et profondes. Une telle altitude est la plus sûre et la plus salutaire ligne de conduite pour tous les Français, dans leurs relations civiles avec ia-République, qui est le gouvernement actuel de leur nation. Loin d'eux ces dissentiments politiques qui les divisent, lous leurs efforts doivent se combiner pour conserver ou relever la grandeur morale de leur patrie...

Qu’en France, depuis plusieurs années, divers actes importants de ia législation aient procédé de tendances hostiles à la religion, et, par conséquent, aux intérêts de la nation, c’est l'aveu de tous, malheureusement confirmé par l’évidence des faits. Nous-même, obéissant à un devoir sacré, nous en adressâmes des plaintes vivement senties à celui qui était alors à la tête de la République... Et voilà précisément le terrain sur lequel, tout dissentiment politique mis à part, les gens de bien doivent s’unir comme un seul homme pour combattre, par tous les moyens légaux et honnêtes, ces abus progressifs de la législation...

Léon XIII s’élevait contre le principe de la séparation de l’Etat et de l’Eglise, « théorie absurde ». « En France, nation catholique par ses traditions et par la foi présente de la grande majorité de ses fds,

l’Lglise ne doit pas être mise clans la situation précaire qu’elle subit chez d'autres peuples. »

Cette règle de conduite, imposée aux catholiques, amena une scission dans le parti monarchiste. Les uns suivirent les instructions de Léon XIII, les autres celles du comte de Paris. Dans YUnion de la France chrétienne, association fondée et dirigée par L'archevêque de Paris, quatre membres du comité, MM. de Mun, de Roquefeuil, Thellier de Poncheville et Raoul Ancel, donnèrent leur démLsion, le 24 mars, parce qu'ils estimèrent que cette société s’écartait trop des instructions de l’encyclique pontificale.

M. de Mun organisa une ligue catholique reconnaissant franchement la République et repoussant tous les monarchistes qu'elle combattrait aux futures élections.

La question religieuse ne cessa d'alimenter les polémiques des divers partis. Des membres du clergé manifestèrent souvent des opinions opposées à celle de Léon XIII.

Au mois d’avril 1892, l'archevêque d’Avignon et quatre évêques exhortèrent les catholiques à ne pas renoncer « à l’attachement intime par lequel beaucoup tiennent aux souvenirs du passé... Mais les paroles et les écrits servent de peu si l’on n'obtient pas le pouvoir; or, le pouvoir s’acquiert aujourd’hui par les élections. Partout où il y a des comités créés pour la défense des intérêts religieux et politiques du pays, il faut demander à ces comités un conseil et une direction. Là où il n’en existe pas, il faut en créer ».

Mgr Gouthe-Soulard, archevêque d’Aix, donna son adhésion. M. Ricard, garde des sceaux, punit de

suspensions de traitement et d’appels comme d’abus les deux archevêques, ainsi que les évêques de Mende, Montpellier, Nîmes, Valence et Viviers. Peu après, Mgr Turinaz, évêque de Nancy, eut aussi son traitement suspendu pour ses critiques d’une circulaire du ministre des cultes.

Ces manifestations du clergé provoquèrent des interpellations continuelles de l'extrême-gauche à la Chambre, et les divers cabinets ne cessèrent d’affirmer qu’ils défendraient résolument les droits de l’Etat contre les ingérences politiques du clergé.

Léon XIII intervint de nouveau par une lettre aux six cardinaux français (publiée le 6 mai), où il disait encore « d’accepter le pouvoir civil dans la forme où, de fait, il existe... Acceptez la République, c’està-dire le pouvoir constitué et existant parmi vous; respectez-le, soyez-lui soumis, comme représentant le pouvoir venu de Dieu ».

Peu après, le pape provoqua la disparition de l 'Union de la France chrétienne, en l’invitant à se placer « sur le terrain constitutionnel ». Les monarchistes qui faisaient partie du comité se retirèrent, et l’union fut dissoute. La Dépense, journal religieux, fondé en 1876 par Mgr Dupanloup, cessa de paraître.

Le 9 juin, les députés royalistes, réunis sous la présidence de M. le duc de Doudeauville, publièrent une déclaration faisant connaître que, « comme catholiques, ils s’inclinaient avec respect devant l’autorité' infaillible du Saint-Père en matière de foi ». Mais, comme citoyens, ils revendiquaient « le droit qu’ont tous les peuples de se prononcer en liberté sur toutes les questions qui intéressent l’avenir et la

grandeur de leur pays. La forme du gouvernement est, par excellence, une de ces questions... ». La droite du Sénat refusa de s’associer à cette manifestation que le pape ne tarda pas à blâmer dans une lettre à Mgr Fava, évêque de Grenoble : « Devant ces prétentions erronées, nous maintenons dans toute leur intégrité chacun des actes précédemment émanés de nous et nous dirons encore : « Non, sans doute, nous ne chercherons pas à faire de la politique, mais quand la politiqe se trouve étroitement liée aux intérêts religieux, comme il arrive actuellement en France, si quelqu’un a mission pour déterminer la conduite qui peut efficacement sauvegarder les intérêts religieux dans lesquels consiste la fin suprême des choses, c’est le pontife romain. »

Les deux prétendants au trône firent une nouvelle manifestation au mois de septembre 189?.

En réponse à une adresse des royalistes de Tarnet-Garonne, le comte de Paris invoqua les droits imprescriptibles de la monarchie traditionnelle. Héritier de Louis-Philippe et de Philippe-Egalité, il rappela la part glorieuse prise par le premier à la victoire de Valmy, mais, continuateur de la branche aînée, il répudiait toute autre part de cet héritage politique et « ceux qui ne craignirent pas, il y a cent ans, d’accomplir une révolution en présence de l’invasion étrangère ».

Le prince Victor Napoléon engagea les comités plébiscitaires à célébrer la commémoration du 22 septembre 1792. « C’est Napoléon Ier qui a sauvé et organisé les conquêtes de 1789. C’est Napoléon III qui a rétabli dans son intégrité le suffrage universel mutilé... Ne voit-on pas chaque jour ceux qui repro-

chaient avec le plus de véhémence à l’auteur couronné de Y extinction du paupérisme d’èlre socialiste, se pavoiser de ce litre devant l’opinion publique afin d’en obtenir quelque crédit?... Je suivrai ces exemples... »

Le 9 octobre, M. le baron de Mackau, qui avait été longtemps le chef de l’opposition antirépublicaine et qui avait soutenu les tentatives du boulangisme, donna son adhésion à la République, dans un discours prononcé à Carrouges (Orne).

Recensement de 1891.

Le Journal officiel du 12 janvier 1892 publia les résultats du recensement d’avril 1891.

D’après le recensement du 30 mai 1886, le nombre des arrondissements était de 362, celui des cantons de 2.871 et celui des communes de 36.121. La population totale s’élevait à 38.218.903 habitants.

On compta en avril 1891 : 362 arrondissements, 2.881 cantons et 36.144 communes, soit une augmentation de 10 cantons et de 23 communes. La population recensée fut de 38.343.192 habitants, en augmentation de 124.289 sur le précédent dénombrement. Dans la période de 1881 à 1886, l’accroissement avait été plus fort (545.855). En comparant les deux derniers recensements, on constatait que 32 départements étaient en progression et 55 en décroissance.

La population de Paris s’était élevée de 2.344.550 à 2.447.957 habitants.

En 1891, le nombre des étrangers était de 1.101.798 en diminution de 13.416 sur le dénombrement de

Par suite du mouvement de la population dans les arrondissements, le nombre des députés de la prochaine Chambre devait être encore augmenté : 579 membres au lieu de 576.

Projet de loi sur les associations.

Chute du ministère Freycinet (18 février 1892).

Un projet de loi sur les associations, approuvé par le gouvernement, v int en discussion le 18 lévrier devant la Chambre. M. Hubbard dit que le manifeste des cardinaux témoignait de leur hostilité contre la République. Il fallait se hâter de voter cette loi défensive, préface obligée de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il demandait donc l’urgence avec plusieurs de ses collègues.

Le président du Conseil répondit : « L’Eglise n’est, pas une de ces associations qui peuvent tomber sous le coup du projet dé loi qui nous est présenté, puisqu’elle constitue, sous le régime où nous sommes, une association intimement unie à l’Etat. » Si la demande d’urgence avait la signification « d’une préface à la séparation », il s’y opposait. « Ce n’est pas quand il y a au Vatican un pontife d’un esprit très élevé qili Comprend les nécessités de son temps, qui nous a donné des preuves répétées de sa sympathie pour la France et qui, j’en ai la certitude, désire ne pas susciter de difficultés à la République, ce n’est pas en ce moment que nous nous abstiendrons de faire ce qu’on a fait sous tous les gouvernements, de nous entretenir avec le Saint-Siège des questions qui intéressent la conduite de l’Eglise française. En agissant ainsi, nous faisons acte de gouvernement... »

MM. Brisson et Clemenceau sommèrent le gouvernement de renoncer à sa dangereuse chimère de conciliation avec les cléricaux, les pires ennemis de la République. Ce dernier ajouta :

« Et lorsque, renversant les rôles, vous me demandez la signification du projet de loi que vous avez déposé, je vous réponds : que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, ce projet de loi constitue à notre profit un pas en avant dans la lutte du pouvoir civil contre le pouvoir catholique, contre le pouvoir religieux. Je vous dis que vous ne ramènerez pas l’Eglise, parce que l'Eglise veut précisément le contraire de tout ce que nous voulons... »

Deux ordres du jour furent présentés. Le suivant, de MM. Trouillot, Lasserre et Pourquery de Boisserin, fut accepté par le gouvernement, qui posa la question de confiance : « La Chambre, décidée à poursuivre sa politique républicaine et à défendre énergiquement les droits de l’Etat, vote l’urgence du projet de loi sur les associations. »

282 voix contre 210 repoussèrent cet ordre du jour. Cette majorité, qui renversait le ministère, comprenait 105 républicains, 29 boulangistes et 148 membres de la droite.

Ce cabinet était en fonctions depuis le 17 mars 1890, et quatre ministres, MM. Constans, Develle, Fallières et Yves Guyot, avaient un portefeuille depuis le 22 février 1889; M. de Freycinet détenait le ministère de la guerre depuis le mois d’avril 1888. Cette durée était exceptionnelle avec le régime parlementaire de la troisième République. Peu de ministres sont restés aussi longtemps au pouvoir.

28“ Ministère.

Ministère Loubet (27 février -28 novembre 1892).

Après l’échec de tentatives de M. Bourgeois, M. Loubet parvint à former rapidement un nouveau cabinet, dans lequel MM. Bourgeois, Develle, de Freycinet, Ribot, Roche et ltouvier conservèrent leurs portefeuilles. MM. C’avaignac, Ricard et Viette remplacèrent MM. Barbey, Fallièrcs et Yves Guyot. M. Loubet remplaça M. Constans à' l’intérieur. Par suite, le ministère se trouva ainsi composé :

Présidence du Conseil et intérieur, M. Loubet, sénateur; justice et cultes, M. Louis Ricard; guerre, M. de Freycinet, sénateur; marine, M. Godefroy Cavaignac; instruction publique et beaux-arts, M. Léon Bourgeois; affaires étrangères, M. Ribot; finances, M. Rouvier; travaux publics, M. Viette; commerce et industrie, M. Jules Roche; agriculture, M. Develle.

Un décret du 9 mars nomma M. Jamais sous-secrétaire d’Etat aux colonies, en remplacement de M. Etienne, et l’administration des colonies fut détachée du ministère du commerce et replacée sous l’autorité du ministre de la marine.

La déclaration ministérielle, lue le 3 mars, promit « la défense do toutes les lois républicaines », surtout de la loi militaire et de la loi scolaire. Quant à la séparation des Eglises et de l’Etat : « Il n’y a pas dans la Chambre et nous ne pensons pas qu’il y ait dans le pays, une majorité pour l’accomplir. » Le gouvernement exigera des ministres du culte « de se renfermer dans les fonctions de leur ministère et de se tenir absolument à l’écart des discussions et des luttes des partis ». Il demandera le vote des projets

concernant l’amélioration du sort des travailleurs. « Ce n’est pas seulement pour le parti républicain que nous voulons gouverner; c’est pour le pays tout entier; mais c’est avec le parti républicain et par lui que nous comptons réaliser ces idées qui forment son patrimoine traditionnel. »

Crédits supplémentaires. — Les progrès de l’armée.

12.450.000 francs de crédits supplémentaires sur l’exercice 1891 furent demandés au Parlement pour l’armée, nécessités par des excédents de dépensés relatives aux sous-officiers rengagés, aux indemnités de route et aux vivres. M. Piou avança que les sommes demandées pour l’alimentation avaient dû être appliquées à d’autres dépenses. Le ministre de la guerre protesta. « L’administration militaire, dit-il, a réalisé depuis cinq ans 40 à 50 millions d’économies, en tenant compte des formations nouvelles, et cependant on avait augmenté la solde des officiers, des sous-officiers et des soldats d’infanterie. L’armée française, qui coûtait 18 millions de moins que Farinée allemande, s’était augmentée, depuis 1887, de 25 bataillons, outre les 18 non prévus au budget de 1888, 40 escadrons, 25 batteries.

» Si je rappelle tous ces progrès, ce n’est pas pour in’en enorgueillir... Je n’ai pas la prétention de me montrer' plus habile que ceux qui m’ont devancé. Mais j’ai eu sur eux un avantage : la durée; c’est grâce à ce que pendant quatre ans votre confiance m’a maintenu à ce poste périlleux que j’ai pu obtenir des résultats qu’à ma place sans doute ils auraient

obtenus, mais pour lesquels le temps leur a manqué. »

Les crédits furent votés par 420 voix contre 0 à la Chambre, et par 222 voix contre 3 au Sénat.

Attentats anarchistes (1892.)

Les anarchistes recommencèrent ce qu’ils appelaient « la propagande par le fait », c’est-à-dire les attentats criminels contre les propriétés et les personnes. C’était le résultat, prévu par les esprits clairvoyants, des doctrines libertaires qui se publiaient impunément depuis plusieurs années. Des brochures avaient vulgarisé la connaissance de la fabrication des engins explosifs, de sorte que des individus exaltés, préparés par ces lectures, pouvaient organiser et exécuter des attentats en grand mystère, sans que la police les soupçonnât et parfois sans qu’elle parvînt à arrêter les coupables après l'exécution. Quatre tentatives criminelles eurent lieu du 29 février au 27 mars.

La première se produisit contre l’hôtel du prince de Sagan, rue Saint-Dominique, et ne fit que peu de dégâts. Mais elle excita des craintes parce qu’un vol important de dynamite avait été commis à Soisysous-Eliolles dans la nuit du 14 au 15 février.

Le 11 mars, une bombe, placée dans la cage de l'escalier du n° 136 du boulevard Saint-Germain causa beaucoup de ravages. Par miracle, personne ne fut blessé. Le locataire, objet d’une vengeance, était M. le conseiller Benoît, qui avait présidé le procès des anarchistes de Levallois-Perret, au mois d’août 1891.

La troisième explosion se produisit à la caserne Lobau, dans la nuit du 14 au 15 mars; elle eut peu de résultats et n’amena pias d’accident de personne.

La quatrième, le 27 mars, entraîna la destruction presque complète de la maison habitée par un magistrat, M. Bulot, rue de Clichy. Plusieurs personnes eurent des blessures graves. M. Bulot avait siégé comme substitut dans le même procès qu’avait présidé M. Benoit.

Des révélations d’anarchistes permirent de connaître le coupable, nommé Ravachol, qu’un garçon employé dans un restaurant du boulevard Magenta, nommé Lhérot, sut reconnaître et dénoncer à la police. Il reçut une médaille d’honneur et une prime de 2.000 francs.

La vengeance ne tarda pas. Le 26 avril, la veille du jour où Ravachol comparaissait devant la Cour d’assises, une bombe fut lancée dans le restaurant du boulevard Magenta, mais Lhérot, qui était visé, ne fut pas atteint. Par contre, Véry, le propriétaire, et un client, nommé' Hamono, reçurent d’affreuses blessures et moururent après plusieurs semaines de souffrances. D’autres personnes furent aussi blessées grièvement.

Les jurés de la Seine, trop impressionnés par ces avertissements, accordèrent des circonstances atténuantes à la série de crimes anarchistes commis par Ravachol. Ils en furent châtiés par un soulèvement d’indignation de l’opinion publique. Mais Ravachol avait, en outre, à répondre de crimes de droit commun pour lesquels la justice le traduisit devant la cour d’assises de Saint-Etienne. Condamné à mort, il fut exécuté au mois de juillet.

Pour enrayer les progrès de l’anarchie, on arrêta 181 personnes. De plus, 307 théoriciens libertaires furent expulsés.

Crédits pour le Soudan et le Dahomey.

La politique coloniale (7-11 avril 1892).

Le gouvernement demanda au Parlement des crédits supplémentaires : 300.000 francs pour renforcer les troupes du Soudan, réduites à 1.464 combattants, et 3 millions pour former un corps expéditionnaire qui imposerait au roi du Dahomey, Béhanzin, le respect du traité de 1890 qu’il ne cessait de violer.

Les débats durèrent plusieurs jours. M. de Mun prononça un éloquent discours pour blâmer les timidités de notre politique coloniale :

Dans ma conviction, cc qui fait la grande difficulté des questions de politique coloniale, ce qui empêche la masse du pays do les comprendre, ce qui crée, sur cc terrain, entre vous et lui une méfiance dont vous avez recueilli tant de témoignages, c’est qu'au lieu de parler à son cœur et à son imagination un langage intelligible, au lieu de lui découvrir ics grands horizons qui pourraient l’attirer, au lieu de lui faire aimer la politique coloniale en lui rappelant les grandes destinées et les traditions séculaires de la France, vous ne lui montrez que les petits côtés de la question et les plus ingrats, vous ne l'initiez qu’à de petits moyens et à d’étroits calculs à travers lesquels il n’aperçoit que le sacrifice amer, l’argent dépensé, les hommes tués ou morts à la peine, et les souffrances endurées...

... Je crois que, si l’on eut, dès les premiers moments, découvert ces larges visées à notre nation généreuse et jalouse de sa prépondérance dans le monde, elle aurait compris et accepté la tâche qui s’offrait à elle. Mais on n’a‘ sollicité son courage qu’au jour le jour, pour de petites opérations successives en invoquant comme une excuse 1 honneur du drapeau, sans jamais dire quels intérêts s’abritaient

derrière lui; et comme on n’osait pas montrer la grandeur de l'entreprise, on osait encore moins demander les moyens nécessaires pour l’accomplir. Voilà la i'aute qui a pesé sur le Tonkin...

Elle a pesé plus lourdement encore sur la Tunisie... On a parle d’une petite opération de gendarmerie; d’une répression contre les incursions de quelques tribus de la frontière; on a nié que ce fût une guerre, une expédition sérieuse, et le pays n'a pas compris, n’a pas accepté !

Eh bien ! vous êtes en train de l’aire la même chose pour le Soudan français et pour le Dahomey.

... Pour moi, qui suis absolument persuadé que la France ne peut pas se détourner de 1 Afrique occidentale, qui suis absolument persuadé qu’elle doit jouer là un rôle capital, je vous supplie de le dire nettement. Ce n’est pas par des demi-mots et des petites idées qu’on entraîne une nation : ce n’est pas avec cela, laissez-moi vous le dire, qu’on soutient des soldats...

... S’ils avaient le sentiment profond qu’ils concourent à une glorieuse mission, qu’ils sont les soldats d’une grande cause et qu’ils ipeurent applaudis avec amour, avec passion, par la mère patrie, non seulement à cause de leur sacrifice, mais pour l’œuvre qu’ils font en son nom, croyezvous qu’ils ne tomberaient pas le cœur plus content et l’âme plus tranquille ?

Cette politique fut combattue par MM. Paul de Cassagnac et Camille Pelletan, adversaires résolus de toutes les entreprises coloniales. Ce dernier essaya même de déshonorer les prochaines expéditions en les représentant comme surtout suscitées par des intérêts financiers.

La France, dit-il, donnera sans compter ses millions et son sang. M. Etienne vient de nous apprendre qu’elle peut le faire. L’Eglise donnera ses apôtres, et nos plus puissantes sociétés de crédit donneront leurs émissions les plus fructueuses; car, par une conciliation assurément inespérée entre le génie de notre fin de siècle et le vieux génie du moyen âge, nous allons offrir à l’admiration du monde des croisades cotées à la Bourse, avec garantie d’intérêts, des croisades qui monteront comme les obligations tunisiennes, qui baisseront peut-être après, comme le Panama. Noble pensée

religieuse, qui me paraît, en effet, en réunissant l'Eglise et la haute banque clans une œuvre commune, de nature à concilier l'ancien et le nouveau Testament !

Le président du Conseil déclara que le gouvernement ne songeait pas à une plus grande extension coloniale, qu’il ne visait qu’à consolider ce que nous possédions.

Les crédits furent accordés par 378 voix contre 106 pour le Soudan et par 326 voix contre 134 pour le Dahomey. Le Sénat donna son approbation le 13 avril.

Protection de la propriété industrielle (avril 1892).

Les deux Chambres .approuvèrent les arrangements internationaux, conclus à Madrid au mois d’avril 1891, pour la protection de la propriété industrielle, et déjà signés par le Brésil, l’Espagne, le Guatémala, la Grande-Bretagne et le Portugal. Les fausses mentions d’origine étaient interdites, ce qui protégeait le commerce français, qui avait subi beaucoup de préjudice des qualifications inexactes, telles que vin de Champagne ou de Bordeaux, soieries de Lyon, etc.

Le premier mai (1892).

Le 1er mai se passa avec calme dans toute la France. De grandes précautions militaires avaient été prises à Paris. Les socialistes et révolutionnaires publièrent un journal spécial et tinrent un meeting à la salle Favié, terminé par le vote d’un

Hist. 3‘ République.

ordre du jour attestant « le calme et l’énergie de la manifestation ouvrière » et donnant « rendez-vous au prolétarat universel pour le 1er mai 1893, afin d’affirmer — par une quatrième manifestation encore plus imposante — la solidarité internationale ».

Elections municipales (1er mai 1892).

Toutes les communes, à l’exception de Paris, renouvelèrent leur conseil municipal. 20.642 conseils sortants avaient une majorité républicaine et 15.402 une majorité réactionnaire. Les républicains gagnèrent 2.882 conseils. Il n’y eut plus que 12.520 conseils avec une majorité antirépublicaine .

Inauguration de la « Bourse centrale du travail (22 mai 1892).

M. Sauton, président du conseil municipal de Paris, assista à l'inauguration de la Bourse centrale du travail et présida une réunion qui affirma ses tendances révolutionnaires et montra peu de reconnaissance pour ce présent de 3 millions de la Ville de Paris. Des orateurs violents furent applaudis, et l'assistance poussa les cris de : « Vive V Internationale ! Vive la Commune », et même : « A bas la Patrie ! »

Voyage de M. Carnot dans l’Est (juin 1892).

Le président de la République, accompagné de MM. Loubet et Bourgeois, partit le 5 juin pour visiter Bar-le-Duc, Nancy, Lunéville et Toul. Il fut ac-

cueilli avec un grand enthousiasme, et le clergé manifesta les mêmes sentiments que les populations patriotiques de l'Est. Mgr Pagès, évêque de Verdun, dit, dans son discours à M. Carnot :

Nous sommes île bons Français, monsieur le Président, et nous aimons passionnément la France. Nous honorons en vous le premier citoyen de notre pays, investi de la magistrature suprême, qui a droit au respect et à la soumission de lous. Nous acceptons franchement, loyalement, sans airière-pensée, la forme gouvernementale dont vous avez la garde, que notre pays s’est librement donnée.

Sur ce point je vous prie de croire à ma sincérité parfaite. Notre attitude, à mon avis, mal comprise, a donné lieu à des malentendus, à des défiances, à des conflits qui ont provoqué des rigueurs regrettables. Je le déplore et désire de tout mon cœur que les désaccords disparaissent et que l’union se fasse dans la paix.

Un gouvernement, est inébranlable quand il peut compter sur toutes les forces vives du pays. J estime que les forces catholiques sont les premières par 1 importance et par le nombre. Nous vous les offrons, monsieur le Président, acceptez-les. Je me permets de vous le dire avec toute la liberté de mon patriotisme et de ma foi : Si vous voulez nous aimer un peu, nous témoigner un peu de confiance, protéger nos libertés nécessaires, vous verrez que nous sommes capables de vous aimer beaucoup et de consacrer tout ce que nous avons d influence, d’intelligence et de cœur à la prospérité, à la grandeur de la France...

Mgr Turinaz, évêque de Nancy, montra une grande correclion en présentant le clergé de son diocèse.

Le grand-duc Constantin quitta Conlrexéville, où il se soignait, et vint saluer à Nancy le Président de la République (6 juin). Le lendemain, le tzar Alexandre III rendit visite à Guillaume II, à Kiel. Celte rencontre n’avait aucun caractère polilique et fut considérée comme un acte de courtoisie en réponse à un voyage de l'empereur d’Allemagne à Narva en 1890.

Le privilège de la Banque de France.

Au mois de janvier 1891 avait élé soumis au Parlement le projet gouvernemental de renouvellement du privilège de la Banque de France. La prise en considération avait élé votée et le projet renvoyé à une commission d’examen. M. Burdeau, rapporteur, présenta un rapport favorable, et la discussion commença à la Chambre, le 21 juin 1892. Le gouvernement avait obtenu de la Banque, en faveur de l’Etat et en faveur des particuliers, des avantages nouveaux qui représentaient un sacrifice de 140 millions, et il proposait de prolonger le privilège, expirant en 1898, pour une nouvelle durée de vingt-trois années.

M. Millerand attaqua la Banque de France, à laquelle il aurait voulu qu’on substituât une banque nationale, gérée par le pays, maîtresse du trésor de guerre qui était abandonné aux mains de quelques financiers internationaux tout-puissants.

M. Léon Say répondit que la Banque de France offrait toutes les garanties et que l’émission de ses billets de banque n’était pas susceptible d’extensions indéfinies. Le 23 juin 1892, la Banque avait une circulation fiduciaire de 3 milliards 86 millions et demi et une encaisse métallique de 2 milliards 884 millions. L’émission véritable ressortait donc à 202 millions et demi, excédent de ce premier compte sur le second. Le crédit gratuit que M. Millerand espérait réaliser par une banque d'Etat émettant sans compter des billets ne serait qu’un signe trompeur de fausse richesse et n’aboutirait qu’à faire émigrer tout l’or en ruinant le crédit. Le cours forcé n’arriverait qu’à aggraver le mal.

M. Pelletan prononça un long discours. Il fit un historique pour montrer que la Banque avait aidé, avec ses capitaux, le coup d'Etat du 2 décembre 1851 et refusé des crédits à Gambetta pour la guerre en 1870. 11 assura que les 143 millions de sacrifices que prétendait s’imposer la Banque devaient sc réduire à 2 ou 3 millions. Il demanda des concessions nouvelles : engagement par la Banque de se charger du service des trésoreries générales dès que leur suppression serait votée, partage du dividende entre la Banque et l'Etat, attribution à l'Etat d’un droit de veto pour le taux de l’escompte, etc.

Le 30 juin, M. Burdeau, rapporteur, soutint le projet. Il dit que, pendant les sept dernières années, l’escompte avait été distribué au prix moyen de 3,03 p. 100, taux inférieur à celui de toutes les capitales européennes. On ne pouvait l’abaisser aux environs de 1,5 p. 100, parce qu'il fallait laisser un bénéfice à la Banque, sans quoi elle devrait recourir, en compensation, à une circulation exagérée de billets. Son encaisse métallique était supérieure aux encaisses réunies des banques d’Angleterre, d’Allemagne, d’ \utriche-Hongrie et d'Italie. 11 n'était pas exact qu’elle eût prêté un concours financier à la restauration de l'Empire. En 1870, elle avait lutté pour que son crédit ne fût pas atteint, mais au milieu de janvier 1871, les avances qu’elle avait consenties pour la défense nationale s’élevaient à 845 millions.

Le G juillet, la clôture de la discussion générale fut prononcée, après un discours de M. Bouvier, qui défendit aussi le projet.

Celle question resta en suspens jusqu'à la fin de 1890. M. Cochery, à ce moment ministre des finan-

ces, présenta, sous forme de projet de loi, une nouvelle convention comprenant les avantages obtenus en 1892 par M. Rouvier et ceux obtenus par le dernier gouvernement. La commission de la Chambre voulut une clause permettant de dénoncer le contrat par une loi au bout de quinze ans. La Banque de France accepta cette condition au mois de décembre 1896, et le renouvellement du privilège fut voté par le Parlement en 1897.

L’expédition du Dahomey. — L’unité de commandement. — Départ de M. Cavaig-nac (11 juillet

Une interpellation de M. Pourquery de Boisserin, le 11 juillet, amena le départ de M. Cavaignac, qui s’était opposé à la réunion des forces de terre et de mer sous un même commandement pour les opérations au Dahomey. Le ministre de la marine avait placé sous les ordres du colonel Dodds la flottille et les officiers de marine qui la commandaient sur l'Ouémé, mais les croiseurs opérant le blocus et formant la division navale de l’Atlantique Sud étaient restés sous un commandement distinct.

M. Pourquery de Boisserin blâma les retards des opérations contre Behanzin, qu’il attribua à la marine. Il ajouta :

Pour l’unité du commandement, vous me faites cette réponse . « L’unité de direction est entre les mains du ministre responsable. » Ainsi, c’est de votre cabinet de la rue Pioyale que vous dirigerez le colonel Dodds aux prises avec ces sauvages?... De la rue Royale veillez à ce que rien ne manque à nos soldats. Envoyez armes, munitions, médicaments, aliments, mais laissez au soldat la liberté de choisir

son champ de bataille. Non, ce n’est pas de la rue Royale que vous pourrez diriger des troupes dont vous ne connaissez ni la position, ni la situation, ni les douleurs, ni les alarmes, ni les élans, ni les moyens d’aclion. Nous ne voulons pas que 1 unité d’action vienne de vous, malgré votre supériorité intellectuelle. Nous voulons que celui qui se bat ait seul la responsabilité en face de l’ennemi; s’il est vainqueur, nous l'applaudirons; s’il tombe, nous le vengerons.

M. Clemenceau attribua la décision -du ministre à l'influence des bureaux de la marine ; « Nous retrouvons l'ancien antagonisme de la marine contre les troupes de terre. Or, nous disons qu’après vingt ans passés, il est temps que cela finisse. La Chambre est décidée à briser toutes les résistances. Il faut que les forces nationales soient unies; et, en attendant que l’unité se produise sur d’autres points, nous allons la commencer aujourd’hui dans le golfe de Bénin. »

La Chambre vota, par 287 voix contre 150, l’ordre du jour Pourquery de Boisserin invitant le gouvernement « à confier à un seul chef les opérations de terre et de mer au Dahomey ».

M. Cavaignac ayant déclaré qu’il parlait en son nom personnel, se retira seul et fut remplacé par M. Burdeau le 13. Ce dernier confia aussitôt au colonel Dodcls le commandement des forces de terre et do mer au Dahomey.

Maisons de Bourbon et d’Orléans.

Le 23 mai 1892, don Carlos écrivit au comte de Pai is pour s’étonner qu’il prît dans ses armoiries les armes pleines des Bourbons.

La France, lui dit-il, a emprunté les fleurs de lys aux aînés de notre famille, aux descendants de Hugues Capot,

180 HISTOIRE DE I.\ TROISIÈME RKI'ÜRI.IQVE

,=e succédant de mâle en mâle, par ordre de primogénilurc. C'est en vertu de cette loi, et selon les règles du blason, que moi seul, aîné des Bourbons, chef de nom et d'armes de la race de Hugues Gapet, de Saint-Louis et de Louis XIV, et par moi encore, mon fils et mon frère, nous avons le droit de porter sur l’écusson royal, d’azur, à trois fleurs de lys d’or, sans brisure. Ces fleurs de lys, placées au milieu des armes de l'Espagne, sont aujourd hui le symbole des droits de notre famille, que j’ai réservés pour les Bourbons, comme pour les Orléans.

Le parti légitimiste, dit des « Blancs d'Espagne », donna un banquet à Paris. Le prince de Valori, représentant de don Carlos en France, prononça un discours dont on remarqua ce passage : « Léon XIII s’est dit : le roi légitime n’aspire pas à la couronne de France; reste donc, en attendant, la République. » Peu après, don Carlos releva le prince de Valori de ses fonctions et ne le remplaça pas, semblant ainsi confirmer sa renonciation.

La rente 3 % au pair.

Le 14 juin 1892, la rente de 3 p. 100 atteignit le cours de 100 francs. Elle avait été émise en 1824 à 75 francs, puis avait baissé à 00 francs. En 1829, la moyenne du cours avait été 80 francs. Sous Louis- Philippe, la rente redescendit jusqu’à 00 fr. 59 en 1831, puis remonta constamment jusqu’à 84 fr. 20 en 1845, pour redescendre à 77 fr. 31 en 1847, puis à 49 fr. 80 après la Révolution de 1848. Sous le Second Empire, son cours, parti de 74 fr. 95 en 1852 fléchit à 07 fr. 49 en 1857 et 09 fr. 03 en 1807.

Au mois d’octobre 1870, la rente cotait 52 fr. 55. De 1872 à 1881, les cours montèrent : 58 fr. 80 en

présidence de u. CARNOT (18S7 1894) 181

1872, GO fr. 80 en 1874, 70 fr. 86 en 1877, 80 fr. 50 en 18/9, 84 fr. 97 en 1881. Une crise amena une baisse de 1882 à 1884. Puis, grâce à des mesures financières prises par le gouvernement, l’ascension ne s’arrêta plus : 81 fr. 07 en 1887, 85 fr. 77 en 1889, 91 fr. GO en 1890, 95 fr. 23 en 1891.

Renouvellement des conseils généraux (31 juillet -7 août 1892).

Les républicains gagnèrent 181 sièges et comptèrent 2.157 membres, tandis que les conservateurs n’eurent plus que G69 membres.

L élection des bureaux fut en faveur des républicains dans 81 départements. Précédemment, 12 conseils avaient un bureau conservateur.

Les élections pour les conseils d arrondissement assurèrent aux républicains 1.544 sièges sur 1.775.

M. Wilson, condamné le 15 juillet à 1.000 francs d’amende, par le tribunal correctionnel de Loches, pour achat de suffrages sous prétexte d’embauchage de porteurs de bulletins, n’en fut pas moins réélu conseiller général dans le canton de Montrésor (Indre-et-Loire).

Fête du 22 septembre.

Le Parlement avait décidé la célébration de la fête du 22 septembre, anniversaire de la proclamation de la République, et voté 200.000 francs. Les fêtes de Paris se signalèrent par l’entrain de la foule qui alllua aux réjouissances publiques organisées dans chaque quartier. Les pouvoirs publics, réunis au

Panthéon sons la présidence de M. Carnot, commémorèrent la Première République par trois discours du président du conseil et des présidents des deux Chambres. Dans l’après-midi, deux cortèges historiques rappelèrent les grandes figures et les grands événements de la République de 1792.

Voyages de M. Carnot (septembre 1892).

■ La ville de Chambéry avait décidé de célébrer, le 4 septembre, la réunion de la Savoie à la France, qui avait été votée le 21 octobre 1792 par les délégués des communes de cette province. M. Carnot présida les fêtes, avec trois ministres.

Il assista ensuite, à Montmorillon, à la revue des 9e et 12e corps d’armée qui avaient exécuté des grandes manœuvres dans le Limousin et dans le Poitou, sous la direction du général de Cools.

Grève de Carmaux (15 août -3 novembre 1892).

Nouvel attentat anarchiste.

L’ouvrier mineur Calvignac, maire de Carmaux et conseiller d’arrondissement, fut renvoyé par la Compagnie des mines de Carmaux pour insubordination et absences répétées sans autorisation. A cette nouvelle, le 15 août, un groupe de mineurs envahit l’habitation du directeur, M. Humblot, qui, pour éviter la fin de l’ingénieur Walrin en 1880, signa sa démission. Le conseil d’administration refusa de l'accepter, et une longue grève s’ensuivit, encouragée par les députés et publicistes socialistes.

Le gouvernement proposa une transaction que le conseil d’administration repoussa le 30 septembre, ne voulant pas accepter cette condition : la réintégration, suivie d’une mise en congé, en faveur de M. Calvignac. Pour avoir toute son indépendance, le marquis de Solages, membre de ce conseil, donna sa démission de député (14 octobre).

Le tribunal correctionnel cl’ Allai condamna dix des émeutiers qui avaient envahi la maison de M. Humblot à des peines variant de quatre mois à huit jours de prison (octobre).

Le 18 octobre, premier jour de la rentrée du Parlement, le gouvernement fut interpellé à la Chambre. M. Loubet expliqua que le cabinet était impuissant et que le remède serait de voter le projet de loi sur l’arbitrage. Un ordre du jour, de Ml\I. Dupuy- Dutemps et Millerand, invita « le gouvernement à appliquer à la Compagnie des mines de' Carmaux les lois de 1810 et de 1838, en prononçant sa déchéance ». Le ministre des travaux publics fit ses réserves, car le gouvernement n'avait pas le droit de prononcer celle déchéance. Il ajouta : « De part et d’autre, je ne vois que des questions d’amour-propre... C’est une simple question administrative qui a fait perdre 800.000 francs de salaire aux ouvriers. » Il n’a pas été dit un mot des questions intéressant le* métier de mineur. « C’est une grève électorale et non une grève ouvrière. » M. Viette estimait que l’arbitrage était le seul remède à ce conflit.

M. le baron Reille, président du conseil d’administration de la Société des mines et député, se rallia séance tenante à cette proposition, et dit qu’il acceptait l’arbitrage du président du Conseil.

HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPU1ÏLIQUE

La Chambre, approuvant celle solution, vola la clôture.

Le 2G oclobrc, M. Loubet, après avoir entendu MM. Clemenceau, Pelletan et Mi lie ranci, députés, mandataires des ouvriers, M. Calvignac, ouvrier de la Compagnie et maire de Carmaux, M. le bajron Reille, président du conseil de la Compagnie, assisté de M. Humblot, directeur, M. Dujarclin-Bcaumetz, ingénieur-conseil, MM. Bétolaud el Roussel, avocats, rendit la décision suivante :

]° Calvignac sera réintégré clans ses fondions d'ouvrier de la Compagnie. Un congé lui est accordé pendant tout le temps que dureront ses fonctions de maire.

2° Seront repris par la compagnie tous les ouvriers qui se sont mis en grève, à l’exception toutefois de ceux qui ont été condamnés par le tribunal correctionnel d'Albi.

3“ Il n'y a pas lieu de pourvoir au remplacement de M. Humblot.

MM. Clemenceau, Pelletan et Millerand adressèrent aussitôt aux ouvriers une dépêche blâmant ces décisions de l'arbitre « où, dirent-ils, nous retrouvons, non le langage que M. Loubet nous a tenu pendant quatre jours, mais les prétentions de la Compagnie ». Les mineurs votèrent la continuation de la grève.

La Chambre eut à discuter, le 27 octobre, une proposition d’amnistie « pour faits de grève et faits connexes depuis le 1er octobre 1892 ». Le ministre des travaux publics la repoussa, mais, ajouta-t-il, « dites aux ouvriers de rentrer demain dans les puits et je demanderai pour eux la grâce ». La Chambre se rallia à celle transaction et repoussa l’amnistie par 323 voix contre 197.

Cette concession ne satisfit pas encore les mineurs. MM. Clemenceau, Pelletan et Millerand jugèrent utile

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1887-189'i)

de les engager à cesser la grève, et ils parvinrent à les décider. Le travail reprit le 3 novembre.

Quelques jours après, se produisit un attentat anarchiste contre l’administration des mines de Carmaux. Le 8 novembre, un engin explosif fut trouvé à la porte des bureaux, 11, avenue de l'Opéra. Un garçon de bureau, accompagné d’un gardien de la paix et d’un sous-brigadier, le porta au commissariat, rue des Bons-Enfants, où une explosion se produisit. Quatre personnes présentes : le secrétaire du commissaire, le sous-brigadier, l'agent et le garçon de bureau furent tués, littéralement broyés. Un autre agent reçut une grave blessure.

La Chambre s’en émut. A une interpellation, M. Loubet répondit que si ces crimes étaient si répétés, il fallait s’en prendre à l'impunité dont jouissaient ceux qui les excitaient. La loi avait prévu des pénalités que le jury faisait appliquer, mais il n’y avait pas de détention préventive permise, de sorte que les coupables continuaient leur propagande et disparaissaient quand la condamnation devenait définitive. On vota un ordre du jour de M. E. Arène, ainsi conçu : « La Chambre, indignée des actes odieux qui viennent de se produire, cl confiante dans la vigilance et dans la fermeté du gouvernement pour en empêcher le retour, passe à l'ordre du jour. » (8 novembre.)

A la suite de cet attentat, le gouvernement proposa des modifications à la loi sur la presse de 1881. Pour atteindre les journaux anarchistes, le projet admettait l’arrestation préventive et la saisie préventive, en cas de provocation à commettre certains crimes, même lorsqu’elle n’était point suivie d’effet. Après

quatre jours de débats, la Chambre vola ce projet amendé (19 novembre).

Loi du 27 décembre 1892 sur l’arbitrage facultatif.

A la suite des événements de Carmaux, la Chambre vota le projet de loi sur l’arbitrage (22 novembre). Le juge de paix devait, en cas de grève, inviter les parties à se réunir en comité de conciliation et, si elles ne s’entendaient pas, à désigner un ou plusieurs arbitres, qui pouvaient être départagés par un nouvel arbitre désigné par le président du tribunal civil. Le Sénat donna son approbation à la loi qui fut promulguée le 27 décembre.

Loi du 31 octobre 1892 sur le travail des femmes, des filles mineures et des enfants.

Une loi importante régla le travail des enfants, des filles mineures et des femmes, dans les usines, manufactures, mines, chantiers et ateliers de toute nature (à l’exception des étrangers). Les enfants ne doivent pas être employés avant l’âge de 13 ans, excepté ceux munis du certificat d’études primaires qui peuvent être pris à 12 ans, et tous doivent être munis d’un certificat d’aptitude physique. La durée du travail ne peut excéder dix heures, au-dessous de 16 ans. Tous les enfants au-dessous de 16 ans, déjà employés, pourront subir un examen médical pour vérifier si leur travail n’est pas au-dessus de leurs forces.

Les ouvriers et ouvrières de 16 à 18 ans ne doivent pas travailler plus de onze heures par jour et soixante

heures par semaine. Une heure de repos au moins devra couper le travail. Le travail de nuit est interdit pour les enfants de 18 ans, les filles mineures et les femmes. Les enfants et les femmes de tout âge ne doivent pas travailler plus de six jours par semaine et les jours de fêtes reconnues.

Les enfants de moins de 13 ans ne peuvent être employés dans les théâtres comme acteurs, figurants, etc. Le ministre de l’instruction publique, à Paris, et les préfets en province pourront exceptionnellement autoriser l’emploi d'un ou de plusieurs enfants pour certaines pièces.

Les travaux souterrains sont interdits aux femmes et filles.

Tout accident ayant occasionné des blessures oblige le patron à une déclaration appuyée d'un certificat médical.

Les inspecteurs du travail sont nommés par le ministre du commerce et comprennent des inspecteurs divisionnaires et des inspecteurs ou inspectrices départementaux. Une commission supérieure de 9 membres, chargée de veiller à l’application de la loi et de donner son avis sur les règlements, est établie auprès du ministre.

Des pénalités étaient édictées en cas d’infractions à cette loi qui abrogeait celle du 19 mai 1874.

Epidémie cholérique (août-octobre 1892).

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